LIVRE QUATORZIÈME. Ô
lières, qui lionoraieiil l'habit de sainl Bernard; et Ton doit rappeler à sua sujet, le mot et l'aveu que Voltaire fit en parlant du dix-huitième siècle tout entier : « 11 n'est guère encore de monastères qui ne renferment des âmes admirables qui font honneur à la nature humaine ; trop d'écrivains se sont plu à rechercher les désordres et les vices dont lurent souillés quelquefois ces asiles de piété. Il est certain que la vie séculière a toujours été plus vicieuse, que les grands crimes n'ont pas été commis dans les monastères ; mais ils ont été plus remarqués par leur contraste avec la règle ; nul état n'a toujours été pur*.» On ne possède aucun document pour décider si la reine Hortense, méditant sur la cendre non encore refroidie de la basilique et do rabhayo de Uoyaumont , s'arrêtait à ces idées fatalistes de Tinexorable philosophiede l'histoire) qui explique la chute des institutions par leur désharmonie avec les besoins généraux.Toute institution» il est vrai, ' correspond à une sorte d'instinct universel, et généralement les institutions sont fortes, durables, jusqu'au jour où elles cessent, par la môme raison, d'être en harmonie avec la pensée des peuples. «Quand elles tombent, on peut affirmer qu'elles ont accompli depuis longtemps l'œuvre sociale qu'elles étaient appelées à réaliser; les abus mêmes qui précédent leur chute témoignent suffisamment que l'idée génératrice a disparu. Les siècles, dans leur marche, ayant opéré des translormalions né( essaires, il arrive une date tatale où la sentence déjà rendue dans la conscience publique, s'exécute. En Ângleterré, cette date se rencontre dès la première moitié du seizième siècle ; en France, elle n apparaît qu'à la fin du dix-huitième; le fruit est mûr, il tombe*. «Peut-être, la reine llortense rçpugnait-elie à amnistier ainsi les dévasiulions produites
*■ Emù sur leiniœun, c. cxxux. On i}e se cbarge pas de meUre Voltaire, qui tttaquait 1^ moines, d'accord avec lui-même. * M. Gbailloii des Barres. ÉtuOei hitiorigttei mr Pontêgitif, p* 8.
par les contemporains et appliquait-elle aux actes d'une nation les reproches qui sont infligés quelquefois au wacUre emporté des individus qui/ faute de patience et de tempérament, aigrissent les irritations et poussent à
des explosions irréparables que la prudence el la longanimité eussent pu prévenir. C'était plutôt le côté mélancolique des choses humaines qui saisissait la reine Uortense, et lui inspirait de récàpituler la longue vie de ce qu'elle voyait couché à terre.
Le lendemain d'un incendie, on récapitule les désastres el les perles ; le lendemain d'un naufrage, ceux qui ont échappé il la mer se comptent et font l'appel. Dans l'histoire, quand une race, une iamille, une institution s'écroulent et disparaissent dans un ouragan, il y a aussi à récapituler, nonce qui reste, mais la longue liste de ce qui a été. En personnifiant Tabbaye de Royaumont dans les abbés qui d'âge en âge la gouvernèrent, voici la liste entière des abbés depuis Barlholomée, au treizième siècle, qui eut Fiionneur de converser avec saint Louis, jusqu'à l'abbè de Ballivières, qui était aumônier ordinaire de Louis XVI : ,
Abbés de Royaumont au mi" siècle.
I. Bartholoraée, l'an 122^.-11. Nivelon, vers 1256.— m. Robert I*', en 1240. —IV. Ivon, 1247. —V. Reginald, depuis 1247. — YI. Adam de Saint-Leu, 1256. — VIL Robert II, 1277.-~V!IL Théobald, 1288. — IX. Robert lU de Beaupuis, 1295. — X. Guillaume V'y 129G. — XI. Alexandre, 1297 : 1502.
Ahbéi de Royaumont au xiv* sUde.
Xll. Radiilplie, 15i 1 : 1521. —XIII. Robert IV de Verncuil, 1321: 1347.-- XIV. Jean P', 1548. -XV. Guillaume II, 1349 : 1360. — XVI. Pierre F, 1562 : 1576.— XVII. Robert V, 1380. - XVIII. Pierre II de Canaviila, ou de Garnavillac, 1590: 1598.
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Albéi de fia^aumont au xy* àède.
XIX. Bertrand des Bains, 1400 : 1418.— XX. Gilles F de Cupè, 1420 : 1448.— XXÎ. Jean II de Montirel, 1455. —XXII. Gilles II (Egidius) de Rovc, 1 455.— XXIll. Jean 111 Collé, 1460 : 1490.-*XX1Y. Jean IV de Merré, 1487 :
Abbés de Rutjutimont au x\f siècle.
XXV. Guillaume III Sa lié de Bruyères, ir)08: 1537.— . XKVl. Matthieu de Longuejoue, évêque de Soissons, premier abbë commendataire, 1549:1554.— XXVII. Barnabé
deFayolles, 1557 : 1565.— XXVIIT. Panlaléonde la Roche- Jauberl, conseiller du roi. 1569: 1575, — XXIX. René de Daillon du .Lude, èvôque de Bayeux, 1573:1570.— XXX. Martin de Beaune, évéque du Puy, 1586 : 1595.
Abbés de Roijaumont au wif siècle.
XXXl.l'iiilippe llurault, évèciuc deCharlréb, 1594: 1620.
— XXXII. Jean Baplisle de Villeneuve, 1620:1622.— XXXIII. Henri d'Ëscoubleau de SourdiSf archevêque de Bordeaux, 1622 : 1645. —XXXIV. Le cardinal Jules Maza-
rin, 20 mars 1047. — XXXV. Le prince Alphonse-Louis de Lorraine, iils du comte d llarcourt, 1650 : 1689.
Abbéf de Royaumont au xviii* siède, ,
XXXVI. Le pi inc e François- Armand de Lorraine, évôquc de Baveux, liis du comte d'Armagnac, grand écuyer de France, 1 089 : 1728. —X:XXVII. Charlcs-IIenri Phelypeaux de Pontchartrain, désigné évêque de Biois» 1728:1754.
— XXXVIIL Henri'Marie-Bernardin de Rossel de Ceilhes de Fleuri, successivement archevêque de tours et de Cainlji.ii, 1756 : 1781. — XXXIX. llenri-EléonorcleCornut de Ballivières, aumônier de Louis XVI, 1782: 1791 ^
* Voir pour celte liste ! i Callia chrisHana, t. IX. — Dom Grenier, nionus^rils sur la Picardie, biLliothèque Iliclielicu, vol. 215, - l'oiez, dit doin ' Grenier, le BiW. liibl. Ue d. Montfaucon, t. H, p. Vm, col 2.
Longue liste ouverte par un fervent abbé, et fermée par
un abbé de cour! « Los hommes cessent et ne sont rien par eux-mêmes, mais leurs vies mises bout à bout, leurs tombeaux rangés à la tUe, forment une cbaine . dont la force augmente en raison de la longueur. » De ces néants réunis, ajoute Chateaubriand, se compose l'immortalité des empires. La reine Hortensc pouvait méditer le triste sort de l'abbaye de Royaumont, qui, malgré les néants réunis de sa liste, n'avait pruiluit qu'un amas de poussière. Ro]faumonl avait commencé par la sainte régulanlé de ses premiers çbbés, et finissait par la médiocrité. L'abbé de Balliviéres quittant l'hôtel de Royaumont, en 1790, ignorait qu'il allait mourir dans l'exil et la misère. Ce dernier abbé commendalaire, étant à Dusscldorf, él se voyant pressé par les armées de la CoiiNcntion, se sépara de sou Irère et de la marquise sa belle-sœur, et ils se perdirent complètement de vue. Le commandant du régiment du roi apprit cependant que son frère était mort avec des sentiments très^h retiens. L'ex-^bbé deB oy aumont connut l'adversité, les gènes, les privations. Il tournait mélancoliquement sa pensée vers les splendeurs éteintes de son abbaye. Le malheur lui ouvrit les yeux. 11 moiirut à Vienne, d'autres disent en Pologne, vers 1795. La l'amille de Balliviéres aimait peu, depuis le retour de Témigration, à parler du dernier abbé de Royaumont ; on écartait même son souvenir, comme une pensée désagréable. Mais après la mort de Tabbé de Balliviéres, laissons la terre se reposer et germer sous le froid du linceul, comme suiis les neiges de l'hiver. Peut-être que le printemps reviendra, cl qu'aura lieu une reconstitution de Pabbaye.
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