LIVRE QUINZIÈME
de cette jeune fiUe des montagnes à Montreuil avaient • ajourné, madame de Travannet^ sUnspirant de sa sensibi-
lité et de ses luleiits, composa sur-le-champ les paroles et la musique de cette romance si connue; où elle cliantait la jeune bergère et son tiancé, le pauvre Jacques ^ Inutile d'ajouter que Madame Élisabeth ne s^ppposa aucunement à la réalisation de ce mariage. Madame de Travaquet, qui avait vu le cataclysme de la révolution, la di^'ariiidn de la cour, les scènes de 1793, la captivité de Sain [-Lazare, la mort du mai (juis son mari, ne pouvail-eiie pas chanter à Royaumonl, pour son compte personnel, devant le père Canonne, la musique de sa composition^? Les ruines de l'abbaye n'dfTraient-elles pas un cadre harmonique pour cette mélodie plaintive?
Pauvre Jacques» quand j'étais près de toi*»
Je ne sentais pas ma misère ; liais à présent que tu vis loin de moi»
Je manque de tout sur la terre^.
Dom Canonne avait de rjntcUigence ou plutôt do la finesse; elle se rctlélait sur sa figure; il n'avait .pas le nc2 long et eflilé qui annonce une nature agressive et un esprit à arêtes : tout était ample, le nez comme Tensemble
^ c C'est elle, luadainc de Tiavaiiacl, disait, en 1780, la baronne d Obci** kirch, qui a composé la chanson da Pâumre Jacquet, dont l'air et les pa* rôles sont si touchants. • (Jf^tret, 1. 1, p. 180.)
* En voici ta suite :
Quand tu venais partager mes tnifauit, '
Je trouvais ma lâcho lép^érc, Ten souviens-tu, tous les jours étaient beaux.
Qui nous rendra ce temps prospère?
Pauvre Jacques» etc.
Quand le snlpil hrille sur nos ?ii(^rets.
Je ne puis suufTrir sa lumière, Et quand je suis â l'ombre des forêts
J';u'rus(> la nature entière.
Pauvre Jacques, etc.
3 La marquise de Travannet ne quitta pas la France; die revit les Bourbons en 1815, et mourut en 1828.
visage. La nièce de l'acquéreur de Royaumont se souvient des conversations du pèreGanonne, dans lesquelles on voyait s*animer progressivement les yeux noirs et perçants du moine. H avait Taii un peu moqueur, comme s'il eut puisé co ton dans ce dix-huitième siècle qui se moqua de tout. C'est lui qui parlementa avec les envoyés dis la révolution. Naturellement on causait des infortunes du dernier abbé de fiallivières. On le plaignait parce qu'il avait été plus léger que méchant. N'ayant pas Tesprit d'ordre, naturollemefit prodigue, et croyant que l'émigration ne durerait pas longtemps, cet abbé était allé, dés les premiers jours, toujours de l'avant, sans calculer ses finances. *
Quel coup de tonnerre I quel mélancolique changement, quand Tabbé de Ballivières se trouvant à l'étranger se vit en face de la misère! Il avait suivi les Polignac, devenus souverainement impopulaires en 1789. Combien les choses étaient nouvelles 1 Quelques années aupara» vant, Louis XVI avait pris en affection le duc de Polignac, esprit droit. Si rien ne pouvait résister à la grâce ravissante de la duchesse Gabrielle, il y avait aussi dans la chanoinesse Diane ime certaine fermeté de dessein qui tôt ou tard la faisait li^iompher : elle était la conseillère^ active de la famille, et ses résolutions, passant par la bouche de la duchesse Gabrielle,* devenait une prière eumcée par l'auguste châtelaine deTrianon. Mais toute cette puissance n'était plus: on vivait à Vienne et à Saint- Pétersbonrg dans l'isolement. Quand sonna 1795, il semblait qu'il y eut un siècle écoulé, depuis que sur le pelit théâtre de Trianon , Marie-Antoinette jouait le rôle de s Gallé dans la Gageure imprévue; la chanoinesse Diane de Polignac, celui de madame Clairvîllc; Madame Élisabelh, la jeune tille; Iccointo d'Artois et le comtede Vaudreuil, le rôle du gcidilhoninie et du père noble. vSujel de réflexions fort sérieuses! le père Canonnc savait causer de
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tout; il avait ses opinions sur la succession si rapide des ministres des finances dans l'ancien r^ime, sur la figure financière de M. de Galonné, sur les questions du , renouvellement pour six ans de la feme générale et de
la conslruction du rnui ji'enceinte de Paris sous Louis XVI, sur les systèmes de M. do Vergennes. Homme à bien faire face aux événeineals , avec un certain stoïcisme chrétien, il devint d'abord comme le chapelain de la famille de Travannet ; il disait la messe le dimanche dans la sacristie de Royaumont. Le pèreOanonne alternait pour la messe, avec dom Bcautrand, qui resta également dans le pays et tut plus tard curé de Susry ; on disait ce dernier un véritable saint. Lorsque dom Beaugrand venait dire la messe dans la chapelle privée des Travannet, il commençait par chanter au pied de Fautelun cantique français en souvenir du vieux temps Quant au père Ganonne, il . se mêla plus tard d'industrie et d'agriculture, afin de pourvoir à sa subsistance
L'on devra observer ici que dans ces premières années de la période Travannet à Royaumont, on parlait peu de ce qui était arrivé au moment de la révolution. On évitait presque ce sujet de conversation; sujet trop brûlant qui obligeait de passer vite. On était encore à ce premier nio-
* Ceux qui ctnient jeunes en 1805 et qui vivaient 5 Royaumont, aiment ù rappeler ces détails, et croient entendre encore ces cliants, pieux écho d'svuit 1789.
' Dom Ganonne, retiré à AsDières avec la famille Gernois, s'occupa de
brasserie pomlant !;i république ot le directoirr. TI cultiva aussi los nrti- • cliauls, dans les étangs desséchés, et !ps expédia à Paris. Il ensei^Miait le tric-trac chez les Travannet et contait mille liistoiies d'avant la Uévolution. Il mourut, BOUS h restauration, vers 1827. Il y u, aux archives de Seine-' et-Oise, des lettres adnsHérs. avant 1789, au P. Huaid, prieur, et au P. Ca nonne, procureur, à i'abbaye de Aoyaumont, par Lusarches, Ile-de- France.
Doin Simon devint curé de Sainl-Mai lin-du-Tertre. Il avait été incarcéré à Chafktiily, puis relftché.
-Les étants de RoyaunMUt ayant été desséchés vei-s 1802 (ce qui avait occn^ionné des fièvres), on promenait sur les chaussées qui séparaient les élangs. et qu'on avait plantées de peupliers.
. 01G HISTOIRE DE ROYAUHONT.
inont (Vébahissomenl douloureux ot de stupeur, où Foeil, forcémef\t sec et arlde^ ne peut donner uno seule larme. -Un second moment vint enfin, c'était celui où la nature, longtemps comprimée, trouve enfin une issue pour l'ex» pansion, c'était celui des pleurs,, des grands pleurs qui demandent à couler coaiiue une source longtemps barrée, de ces pleurs qui honorent et ceux qui les versent, et ceux qui les font verser. C'est assez dire qu'à cette aurore même de la pacification de la France, et au sortir de la révolution, on vit apparaître la reine Hortense sur les d('il)ris (le Tîiljbaye détruite ; c'est cette femme qui inarqua du caractère d'une sympathie senlimentale les premières années de Tinterrègne de Hoyauniont. Et certes, nul ne pouvait peut-être appeler à cette époque l'intérêt sur les ruines de Royaumont avec plus d'attraction que . la reine Hortense. Cette femme, dont la destinée devait ctre si orageuse, dont le mariage ne s'était exécuté qu'eji sacriliant une autre alliance, et qu'on allait appeler après le 18 mai 1804, Altesse impériale, comme tous les membres de la famille de. Bonaparte, et bientôt reine de Hollande,, était en situation de populariser et de faire aimer les restes de Fabbaye de saint Louis. H y avait en sa iialiue quelque chose de sérieux, de teiidi c i l de mcditatil'; ses profonds yeux bleus révélaient uueàine pure et droite; et une petite empreinte de tristesse expliquait comment, ayant été élevée à Técole du malheur, elle était beureuse quatre années avant son mariage, toutes les fois que sa mère refusait pour elle les soirées de madame Tallion ou de linrras.
On a demandé sur quoi reposait l aulhenticilé de la tradition qui consacre les visites de lo reine Hortense aux ruines de Royaumont. Cette authenticité est facile à dé- , duire des faits existants. Une affinité naturelle s'était, dès le premier ab(ji (i, e lahlie entre TépoubC attristée dûs la première année de son mariage, et l'abbaye vevive de