LIVRE QUINZIÈME
que M. Joseph Vander Mersch vit à Yhôtel seigneurial d'Asnières, il inspireraîf un sentiment qui appellerait
presque la pitié, 11 est à croire qu'on a calomnié le prince et la princesse Labanoff, quand on a assuré qu'ils tenaient peu à vivre l'un près de Tautre, et que la princesse comptait au prince une pension d'autant de centaines de mille francs qu'il y avait de centaines de lieues qui les séparaient. Ce fait peu édifiant honorerait peu les mœurs* conjugales des époux russes, et il est h présumer que tous les mariés du grand empire u'enlendeut pas ainsi le mariage à distance. Le prince La hanoif, comme M. Auguste Chevalier^ avait été attiré par le charme poétique du lieu.
Les nouveaux possesseurs de Thôtel seigneurial sont de celte fraction de la nation qui ne s'enferme pas en égoïste dans ses lumières, dans son argent et dans ses possessions territoriales, mais qui demande pour tous, en France, les presbytères, les comptoirs, les universités et les académies, aûn de répandre la moralité, le savoir et l'aisance. L'hôtel seigneurial n'a ni tours féodales, ni donjons tristes et menaçants; c'est une construction moderne, qui, réunissant au bien-être sagement entendu renchantenient des arts, laisse jonu*, sous une forme spéciale, des el'felsde perspective emprnntès aux eaux et aux bois, qu'offre l'antique résidence de ia Reine^Blanche, dont il est pour le territoire, un démembrement. Ni exclusion envers le passé, ni esprit rétrograde en face des progrès de l'opinion. Les lettres et l'Iiistoire sont en liouneur dans ce manoir. On aime à s'y souvenir que le (ils de Bianclie de Caslille liabita cette demeure ou les lieux adjacents; on n'y indique pas, sous les allées, de pierre où saint Louis, jeune adolescent, soit monté pour enjamber son cheval ; il dédaignait, dans sa fîére agilité, de tels auxiliaires. L'érudition des lettrés de l'iiôtel seigneurial préfère se porter à des recherches plus graves ; ils préfèrent fbnillor dans les poudreux itinéraires des anciens rois de France,
pour découvrir les dates des séjours de saint Louis à Âsnières-sur-Oise» et conslater notamment, comme des souvenirs personnels et des tîfres de famille, les dates du
mois d'avril 1234, du 22 mai 1259, du 2 septembre et du 8 octobre 1259*; parce que les anciens papiers ont consigne spécialement le voyage et le séjour do saint Louis à Asniéres, à ces époques expressément déterminées. Saint Louis réapparaît dans ces résidences» avec tout le pieux prestige de ses habitudes charitables. On peut dire que le saint monarque ne négligeait pas en effet un seul jour de prnliquer l'aumône. Tous les jours, saint Louis faisait distribuer environ 125 francs de pain aux pauvres ; dans ses voyages, un écuyer de son escorte était chargé de distribuer des secours aux pauvres de l'endroit, à Pontolse, à Beaumont comme à Âsnières, etc. Les lépreux, les nobles réduits à la pauvreté, de pauvres chevaliers, sont cités comme recevant des secours. Un jour, il vit un clerc anglais parmi les ouvriers construisant l'abbaye de Maubuisson, il le vêtit et lui fit reprendre les études que la misère lui avait fait interrompre'. Hais on aime toutefois à ressusciter aussi les années adolescentes, les années de première jeunesse de saint Louis qui d écoulèrent à As- ' nières. Il ne serait pas historique de se représenter saint Louis, avec un visage sévère et désagréable. D'après les chroniqueurs, on ne voit pas qu'il fut empêché par la charité chrétienne, d'accorder ce qu'il jugeait être dû à la dignité royale et à de légitimes divertissements. Il n'est pas douteux qu'au retour de la première croisade, on remarqua un grand changement dans Louis IX, qui finit
* On trouve, aux Exoerpta e ralionibus ad mansîones et Uinera regum speetaniia, les notes suivantes.
E ratione anni M.CC.XXXIV, 1254, febru , apud Bclliim monteiti. — April., apud Asiterias. — Maii, apud Pontisaram — apud Bellnm mnntem. — - 1239, maii, 22, 25, apud Amerias. — 25, apud Bellum moiilem. — Octob., 8, apud Aineriat. — BatelH ab Ainerus ad BeUum snontem. (Aitotoriem de France, t. XXII, p. 55, 5G.) '
* Uautriem de France, i.,\\\ï,ip,%^.
LIVRË QUiNZlÈMË.
par renoncer aux vêtements somptueux ^ Mais cette année
1259, où saint Louis avait en\iioii viii^^f-quaUe ans, cl où il tilde IVéquenls voyages ot séjouis à Asnicres, n'est-ce pas l'année où ses comptes portent des notes pour deux joueurs de harpe, pour une ctianteuse, pour des ménestrels reçus à sa cour ? N'avait-il pas des chiens et des oiseaux de chasse? Ne faisait^il pas nourrir, outre les animaux rares, lions, porcs-épics, petits oiseaux, des oiseaux de chasse, des faucons, des époniers? Où mit-il les quatre autours que les templiers d'Albi vinrent lui offrir à Pontoise? Ou les quatre faucons qu'il reçut des bourgeois de Gênes, lui qui chassait dans la forêt de Gamelle, et près de Comelle? N'y avait-il pas à Âsnières des fauconniers, de^ lu^uunes charités de la ^arde et de la iioui'iiUire de ces animaux? ne recevaieiil-ils pas, pour un mois de gage, 57 livres 1 0 derniers, et 27 livres 10 sols pour leur habillement d'été ' ?
Ainsi^ rhôtel seigneurial d'Asnières*8ur-0ise offre un beau champ de souvenirs à explorer, et rend deux fois plus cher cet aimable séjour^.
On n'a pas à retracer dans ce récit la nature des rapports de M. Joseph Yander Mersch avec les divers habitants des résidences aristocratiques et bourgeoises de la
* On voit par un compte que saint Louis dépensa une année 58,000 Irancs pour son habillement. Les étoffes de line étaient alors chères. Un compte de 1239 prouve que saint Louis portait encore de l'écarlate et des foumires de vair poiir ses vêlements d'appnrat Tillemont s'était c.onlié au clironiqueur se hâtant de dire que saint Louis avait quitté, à vingt ans, tous les jeui et divertissements. Le compte de 1239 rectifie cette assertiini. Geoffroy de Beaulieu et Joinville assignent comme date de réforme le retour de la première croisade. [Historiens de France, t. XXII.)
* Il y avait aussi uneaumônr (!<> oinranti^ sols aux jioiivrrs pour le premier vol fjjBs oiseaux de saint Louis, \lii6toritm de France, t. XXII, p. 20.)
' On trouve, à l'eitrémité des jardins de M. Chevalier, un petit fief, une petite ferme, appelée Yauterre. On assurait, chez M. de Jouy, aloj-s qu'il possédait lo cliâleau d<' h\ Rcine-Blant lie, que ce petit endroit appartenait au jeune Arouet, qu oa commença, à cause de celte possession, à nommer de Yauterre^ ensuite de Voltaire. Cette élymologie pouvait sourire ft M. de louy, attaché aux idées voltairiennes; cela ne suffit pas pour corroborer une opinion qui semble une fantaisie plutôt qu*ane tradition.
654 UiSTOiRE ROYAUUÛISÏ.
contrée de Royaumont, pendant la restauration et sous
Louis-Philippe. De tels détails n'inlcressoraient pos l'histoire dp notre abbaye et iei nient déro^^er à la digiiilé de nos annales ; il suflit de constater que tout était changé à Royaumont et à Âsnières-sur-Oise , les hommes, Jes choses, les institutions politiques et civiles, Ht physionomie du pays, son aspect social, ainsi que le personnel de l'antique monastère. M. Joseph Vander Mersch, qui savait à la l'ois être un honiiiie d alla ires et un liomnic de salon, possédait CCS qualités précieuses qui constituent et, perpétuent l'esprit de famille ; mais il offrait en sa personne, au point de vue de la physionomie intellectuelle et morale, cette figure m -ative, incohérente, qui tenait soit à ràgede transition qu'il traversa, soit à i influence de ce milieu et de celle société sceptique anglaise de Londres et de Gibraltar, où il passa ses jeunes années.
On n*a pas encore achevé l'énumération des châteaux, qui étaient, avant 1789, les fiefs relevant de la seigneurie de Royaumont, ou qui convergeaient vers son territoire. Le château de la Comerie fait comme pendant au château • de Touteville, en ce qu'il est situé à une autre extrémité •d'Asniéres-sur-Oise. On a vu dans les livres précédents que cet intéressant domaine devait, sous l'àncien régime, Phommage annuel d'un cierge et d'une génuflexion aux abbés de Royaumont. Un riche bourgeois, M. Bénard, en était l'acquéreur avaut 1789. Enlin, après avoir été possédé successivement par madame Hennequin, M. Lhuillier,, il est passé à M. Armand Lefebvre, ministre plénipotentiaire, conseiller d'£tat, membre de l'Institut. Cé* tait une illustration fout à la fois modeste et vraiment méritante que M. Armand Lefebvre; il a laissé sur le mouvement de la diplomatie de l'Europe au temps du consulat et de l'empire des pages qui vivront. L'histoire de Royaumont n'a point à établir la physiologie de cet éminent publiciste, dont M. Sainte-Beuve a fait une étude fine