LIVRE QUlMrÊME
et approfondie; mais ce qui doit être observé dans un récit jaloux de recueillir tout ce qui se rattachait dans cette période transitoire à la reconstitolion future de Royaumont, c'est que M. Yander Mersch manquait de ces prédispositions et de cette éducation intellectuelie qui tournent les goi)ls et les entretiens vers les échanges de hautes pensées philosophiques. M. Joseph Yander Mersch, qui avait grandi dans ce monde anglais pour lequel les questions de biens, d'argent et de fortune étaient les seules préoccupations, n'aimait pas les chemins que frayait un esprit pénétrant, sérieux et profond comme Pesprit de M. Armand Lcfebvrc. V Histoire des cabinets de l'Europe pendant le consulat et l empire *, ouvrage dans lequel M, Armand Lefebvre a donné la forme et la vie à des notes reçues de son père, est un livre plein de faits, d'observations judicieuses, de logique, et révèle les ressources d'un esprit distingué et à nuances; Le livre était composé depuis plus de dix ans lorsque M. A. Lelobvie acquit la Coinerie, et vint grossir les éiéiuents de sociabilité dé la contrée. Quant à M. Joseph Yander Mersch, très-sociable de sa nature et qui plaisait par un côté comique et original de l'esprit, ses prédilections ne le portaient pas aux livres traitant de religion et de philosophie. Peut-être ses idées religieuses s'élaicnt-elles aussi laissé envelopper par des ligaments de matérialisme; tout cela coupe les ailes à Finteiligence; son vol devient pesant, quand le spiritualisme ne lui donne pas cet essor qui ouvre les horizons, et cetle lucidité qui éloigne tous les brouillards.
Quand ou dit que la belle Histoire des cabinets de TEmrope pendant le consulat et Vempu ey uapas été composée
' Approuver les grandes lignes d'un ouvrage n'itnpUque pas qu'on ac* cepte, sans réserve, chacune des assenions qu'U contient. M. Armand Le^
febvre s'exprime avec sa modération habituelle, dans son cliapitre v, où il s'agit du Concordat. Toutefois, nous n'avons pas à nous expliquer nousmêmes sur celte délicate question, quelle que soit la manière dont M. À. Lcfebvre ait pu Venvisager.
SOUS le ciel de Royaumont, et dans le tranquille sHence
de la Cuiiieiie, cela a besoin crexplication, La Comeiie n'a pas plus favorisé l'éclosion de VHistoive des cabinets de l'Europe de M. A. Lefebvre, que Frariconville n'a été le lieu de travail où a été composée l^Hisioire du canstdai et de Vempire de M. Thiers. Et cependant peut-être la contrée de Royaumont pourrait^elle revendiquer, ne serait-ce qu'une parcelle, un atome de participation directe ou indirecte à ces deux ouvrages célèbres. Oue l'illustre M. Thiers ail profité de ses séjours de belle saison aux champs, dans le creux des vallées recueillies deSaint*Martin-du-Tertre, pour revoir des pages, collationner des no- tes, livrer sa plume à son jet étîncelant et achever les derniers volumes de ce récit niunumental qui a tenu en haleine pendant vingt ans PEurope entière, rien ne s'uppose d'une manière absolue à celte hypothèse. Pour l'auteur de VUtstoit e desce^ets de V Europe^ il a certainement médité à la Comerie Tachévement d'une œuvre qui a « place dans l'avenir » ét que la mort l'a forcé d'interrompre, mais que son digne iils est destiné à compléter.
Les ouvrages de longue haleine ne s'écrivent pas comme on veut, et là où on voudrait. L'homme sent plus d'une fois qu'il y a quelque chose presque d'impersonnel dans l'instrument par lequel nous appréhendons le vrai, le beau ; Tinspiration, la souplesse des facultés intellectuelles sont choses capiicieuses, qui ne répondent pas toujours au premier appel. 11 faut d'ailleurs, pour retracer une grande et complexe époque de riustoife, ramasser d'aboi'd avec labeur, de çà et de là, les documents. Gela fait, on combine son plan, on y imprime l'unité, on rédige ses idées au premier moment de loisir de l'esprit, aujourd'hui pendant un voyage, demain dans la résidence habituelle, un autre jour pendant une mission à l'étranger. Ceux qui ont visité la Comerie savent combien ce séjour, plein de silence, de calme enchanteur, avec ses
champs, ses jardins, ses sentiers, ses sources abondarites qui courent « le long des pelouses fuyantes sous les grands arbres, » est éminemment favorable aux travaux historiquesy comme à toute éiucubration de la pensée en-général. M. Armand Lefebvre a donné au public, déjà depuis vingt-cinq ans, une vue et une appréciation générale (le l'œuvre de Napoléon V'\ dont le temps et les nouveaux docuin<4ils n ont pas amoindri la justesse. II y a dans la Comerieiel recoin délicieux de vue, defraictieur etd'ombrage, où M. Armand Lefebvre aimait à porter ses pas. 11 est permis de penser que le pnblicisie sagace se complaisait à revoir, en esprit, dans cette solitude, celle sorte de photographie rationnelle qu il a doiiuée des grandes trans- ' actions qui précédèrent on suivirent les guerres du Consulat et de l'Empire, et dans lesquelles le lecteur voit se dérouler ce tableau de 1800 à 1815, cercle béroique mais fatal, que voulait fermer Fempereur, fidèle, malgré des fautes et des fougues de passion, àTunîté d*un plan i'ortemenl suivi ; cercle qui ne put jamais se fermer cependant, qui se rompait et se rouvrait toujours devant une provocation étrangère Le monument de l'Histoire des cabinets de l'Europe étant resté inachevé, n'est-ce pas ù un iils, héritier des aptitudes et des goûts paternels, vif d'intelligence comme son père ^, qu'il appartient de toucher aux événements de 1814, à la i ;impagne de France, au congrès de V ienne,à tout ce vaste mouvement par lequel nous fûmes inflexiblement cernés? M. Sainte-Beuve laisse espérer que M. Edouard Lefebvre de fiehaine, secrétaire d*amb^ssade, se chargera de cette lâche. S11 est vrai que nulle part ou ne soit mieux placé qu'à Derlin pour « étudier
Voy. les réflexions de M. Saintc-Itoiivc, dans le préambule de VHiMrê des C.ahineU de l'Europe, édition de 18G0.
- Nous voyons encore « cet œil pétillant et vif de M. Armand Lefebvre, ce sourire fin, cette parole distinguée, modeste. » La conversation de cet litstorien diplomate avait un grand charme, parce qu'avec beaucoup d'in> struction, il y avait chei H. A. Lefebvre Vabaence de tout pédantisme.
m . UlâTOU£ D£ UOYâUMONT.
et approfondir cette histoire de la coalition des forces sous
Icsqacilos nous avons succombé en 1814 et en 1815', won doit ajouter que nulle part on n'est aussi bien que dans la contrée de Royaumont et dans le manoir de la Gomeriei pour équilibrer des idées et coucher sur le papier un récit historique relatif à la grande insurrection européenne de 1815, et à la coalition des peuples. Et puis, i^nore-t-on qu'il y a de ces mystérieuses intkiences de personnes et de choses qui communiquent à l'esprit rétincelle? Qui pourra dire ce que des historiensi, des poètes, des hommes d'État, ont dû au voisinage pieux, muet, mais fortifiant, d'une existence noble, grande, sereine, d'un discret ami, d'une pieuse épouse, d'une noble mère?
11 eu était nécessairement, depuis 1795, du prieuré du Pelil-Baillon, comme des autres résidences religieuses qui furent sécularisées; M. Joseph Yander Mersch^y rencontra des voisins séculiers, d'un commerce agréable et d'une pruxiiiii!(' coniiuode. Le prieuré de Bâillon, coiniue les ditiercuts numoirs d'Asiiiéres, s'était peuplé d'hommes élevés dans le nouveau droit public. On peut d'ailleurs résumer en quelques mots les dernières vicissitudes historiques du prieuré de Bâillon, dont le prieur était autre* fois chapelain du château de la reine Blanche, ainsi qu'on Ta (lit dans les [ircuiicrs livres de celte histoire. Jean Dupiau en était le prieur en 1650. Comme il avait, de son cTutorilé privée, changé ou modifié le chemin qui conduisait de Royaumont et d'Âsnières à la Morlaye, à Coye, à Senlis, les religieux de Royaumont, joints aux habitanis d'Asnières, firent une requête au bailliage et comté* de BeauHiuiil, pour obtenir une reciilicalion ; ce qu'on accoi'da. C'est vers ce temps qu'un jurisconsulte chroniqueur, iouvel, historien de Beauvais, se proposait de
* îiûUcâ sur le livre de If. A» Iiefebvie. On sait que de nombreui docitmciits oiit été publiés & rétranger, relatifs & cette époque.
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visiter le prieuré de Bâillon : « Très-wlôn tiers, dit l'auteur des AntiffuUés du Beaiivaisis, je demeuieiois longtemps à contempler cesto ville tant courtoise el catholique (Senlis), n'estoit que le temps et le ctiemin me pressent pour venir descendre et passer par la ville de Beaumontysatt prioré de laquelle, qui est fondé en l'honneur de saint Léonor, doivent eslre sept religieux compris le prieur; et en celle de liaillon proclic d'iceluy, doivent eslre deux religieux compris le prieur »
Ou trouve ensuite, que, en 1666, Éléonore de Fresnoy, marquis de Neuilly, était devenu seigneur, en partie du moins, du Petil-Baillon, qu'il avait acquis, el que lu prévôté le condamna à payer les arrérages de cens, rentes et droits scrijjfneuriaux à Royaumont. Piobableiiient que le prieure de Bâillon avait subi la transformation qui résulta des commendes^ et que les laïques pouvaient en . recevoir le bénéfice. C'est ainsi que, en 1660, le grand ^ poète classique, Boiléau, s'était fait nommer au prieuré de Saint-Nicolas, près de Pont-Sainte-Maxence, section de roiilpoiut, non loin des terres de l'abbaye de Royaumont. Le bénéfice simple valait alors à notre spirituel et satirique écrivain 800 livres, sans Tobliger à la résidence, sans lui imposer aucune obligation, aucun costume, aucun genre de vie monacale*.
Quoique Bâillon fût un prieuré indépendant de Fabbuye de liopumuiit, il se trouva toutefois que messire François-Armand de Lorraine, ablié de Royaumont, lut en même temps prieur de Bâillon ^ peut-être par une annexion, résultant d'une extension de la commende. Cependant c'est
< Uistoûre du BeautfaUis^ par P. Louvet, t. II, p. 04.
* BoHeau ne s'inquiétait {(uère d'abord de ce que prescrivent les saints
canons, sur l'usage qu'on doit faire des revenus d'un Itéiiêlicc. I/au^orité et les romontrances de Mgr de Buzanval, évôque de Beauvais, lui firent impression, et. sous l'empire du remords, il se démit de son bénéfice, qu'il avait avait eu poidant dix années. 3 inventaire dé la monte emweniueUei p. 430. Archives de Seine-et^ise.
660 HISTOIRE DE BOYÂUMONT.
François Stanislas de Mareuil de Frémicourt, qui devint seigneur du Petit-Baillon, en 17^0, après que Mgi* de Lorraine eut été nommé évèque de Baveux ; M. de Mareuil (le Frémicourt désira, ainsi que les religieux de Royaumont, que les bornes qui séparaient Bâillon de Royaumont fussent nettement tracées; on s'adressa à l'arpenteur royal do Beaumont. Au moment de la révolution, et après, on trouve comme propriétaires du petit prieuré, qu*on a de plus en plus décoré et embelli, la famille Marcotte, dont la lille épousaM.Walkenaer, de rinslilut'; M. Baude Moulin; M. Ilccquem ; M. le marquis de Trazigny ; M. Bertholon. M. Gautier (de la Banque) en est le propriétaire actuel, Le Petit-Baîllon ne le cède à aucune résidence de la contrée, en élégance, en confort et en gracieuse hospitalité. Le Grand-Baillon et le Pelit-Baillon, séparés à peine de quelques pas, ont la fraîcheur des mêmes eaux, le parfum des mêmes bois. On a au Petit-Baillon les accidents et . lés harmonies des ombres et de la lumière, parmi les peupliers et les hêtres. Les rapports de rassemblée du bailliage provincial de Senlis, en 1789, mentionnent François de Narbon ne-Lara, des vicomtes de IN'arbonne, comme prieur du prieuré seigneurial de Notre-Dame de Bâillon. Ce nom imposait. On connaît le loyal dévouement de ce Narbonne-Lara, qui fut ministre de la guerre de Louis XVI, et qui , réfugié à Londres, après le i 0 août 1 792, après avoir échappé à ses ennemis par les bons offices de madauie de Staél,'tit demander néanmoins à la Convention un sauf-conduit, pour venir à sa barre, et y réclamer, pendant la durée du procès de Louis XVI, la responsabilité dont il avait été chargé dans les actes de son ministère.
' L'acte notarié fait en présence de Louis Bonaparte, clicf de brigade, demeurant à Paris, rue de la Victoire, n' 10, donne le déioil du domaine et terre de Bâillon, cl l'on voit^. 1 hectare 53 ares 12 centiares, ou 5 arpents de prés dit les Prés-det'Aitînei, prés la commane, tentnt d'un c6té à la dame Marcotte; d'autre côté, aux terres du domaine présentement voidu... Paris» ran XI de la république.
[fVRE QUINZIÈME. 601
Le titulaire du Petit-Baillon, en 1789, était de ces Narbonne-Lara, qui envisageaient volontiers une mort certaine, dans le désir de décharger le roi des accusations qu'on porlail contre lui (et de le sauver. C'est pourquoi, le Petit-Baiilon de nos jours a conservé soigneusement ces belles traditions de dévouement chevaleresque. - Mais c'est le lieu de suivre le développement de la crise historique d'où devait sortir la renaissance de Royaumont, dans le sens de sa primitive deslinalion. C'est le lieu d'énoncer, coHJinenl 1 huuuiable M. Joseph Yander Mersch donna le signai d'un mouvement prononcé de sympathie pour les ruines de Royaumont, comment la contrée se groupa autour de lui, et comment, sans ca avoir la con* science, il fut un drapeau pour le réveil de Tabbaye, en provoquant des pèlerinages aux i unies de la chère abbaye de saint Louis.
11 y eut d'abord un travail de recomposition de Royau* mont, qui se développa, d'année en année, par la reprise des objets dispersés, par la remise des choses à leur place convenable, par un classement régulier du matériel précieux ayant fait partie de l'opulence spirituelle et temporelle de Tabbaye. Le nom de M. Jo.nl pii Viuider Merscli se rattache en premier lieu aux démarches que nécessitèrent les différentes sépultures renfermées à Royaumont.
Qu'étaient devenues les sépultures des enfants de saint
Louis, dont il n'a pas encore été question, et quel fut leur sort depuis 179! ? L'aU'aii e dos mausolées et des loni()eaux que renfermait Royaumont lut dècid '^^ ;ui mois de juillet de 171H mi^rae. Les messieurs du district de Gonesse ayant écrit à Paris, pour avoir des instructions sur ce que l'on devait faire à Royaumont, le comité d'aliénation des biens du clergé avait jeté les yeux sur un ancien bénédictin, dom Poirier^, homniecompëtent,par ses lumières
* Dom Germain Poirier était' bénédictin de lo confrrégaUon de Saint-
m UISTOIKE DE UOYAUMONT.
et ses travaux, pour discerner dans les débris du passé ce qu'il serait utile de conserver dans l'intérêt des sciences, des arts et de l'histoire. On écrivît à l'acquéreur
de Royaumoiit cX au rrardien de Tabbaye, pour les informer du jour où le délégué de l'Académie et les commissaires de Gonesse se rendraient à RoyaumoiU avec les municipauit d'Asniéres; etau jour indiqué il fut procédé à la constatation et à l'ouverture des tombeaux.
Nous trouvons dans les archives de Seine-et-Oise l'ex- Irail suivant du registre des délibérations du directoire du district de Gonesse, du 26 juillet 1791 : «Vu la lettre en ^ date du 22 juillet, présent mois, des comités réunis d'ad* « ministration .ecclésiastique et d'aliénation des biens nationaux, adressée au directoire, portant qu'ils ont nommé dom Poirier, académicien, à l'effet d'examiner promptement et de concerter, avec radministratioii , tout ce qui sera relatif au déplacement et transport des monuments intéressants de Royaumont et aux mesures convenables pour la décence et la conservation des mausolées placés dans celte abbaye et des cendres qu'ils renferment,... et attendu que dom Poirier s'est présenté an directoire pour s'entendre avec lui, et demander jour aux iins de sa. mission : .
«t Oui le procureur syndic :
« Le directoire arrête, que M. Chastelus, président du district, se transportera, mercredi matin, 28 juillet, en la
ci-dcvauUibbaye de Royauniunl, qu'il s'y réunira à dom Poirier pour aviser aux moyens de déplacer et transporter les monuments intéressants, les ouvrages de sculpture
Maur. Cliarjié de visiter les bibliothèques et archives, il avait inventorié, sous havAs XV, 1^ antiques archives de Saint-Denis, dont il était le jrardien. Il fut associé, m 17G2. à l'entreprise du lU'cnril des historiens de France, il (Hait noinm*' par le roi associr Wlwc d*' l'AcnfirMiiio dfs insei-iption-s cl belles-lettres, quand vint la révolu! iun. 11 publia, entre autres, init' In^ stntction sur la manière d'inventorier et de conserver tous les objets qui peuvent servir am arts, ans scieneeSt et à V enseignement, Paris, an II (1704).