LIVRE ONZIÈME
Charles Borrom^e de Beàuvais. C'est dans ce temps aussi
que le pays était travaillé par deux de ces hommes vénérables dont le dévouement héroïque ne passe jamais impmiément à travers une société. Le P. Bouidoise* et i'admirable Vincent de PauP laissaient, dans les vallées du Beauvaisis, les longs sillons de leur lumière personnelle, de leurs yertus, de leurs exemples ; le mouvement de régénération serait venu ù Royaumont par mille voies du deliurs, s'il n'était pas pai li spontanément de son propre^sein.
Si Ton se demande de quoi il s'agissait dans les débats du dix-septième siècle, entre le tïardinal de fa Ro-
chefoucauld et les bernardins, on ne peut découvrir que la controverse sur le moyen de rendre la vitalité à l'association cistercienne. On ne conteste pas que l'on ne trouvât malheureusement à cette époque trop de bernardins ignorants ou mondains ; la preuve en est dans ces religieuxqui dirigeaient Port-Royal des Champs, lorsque,en 1602, la jeune abbesse Aii'^élique était mise en possession de cette abbaye '\ Il (allait donc renouveler les choses, substituer à une vie presque païenne et profane une vie régulière, mortifiée^ grave, digne des enfants de saint B^nard. Et comment le cardinal s'était-il proposé de re-
s H. Bourdoise, attaché à un collège de Paris « était excellemment un liomme de Dieu. Le 20 juillet il eausait avec révoque de Beauvais
de la nécessité de régénérer le clergé avant de régénérer les paroisses.
• Dès raiinêe 1028, Vincent de Paul s'occupait avec l'dvôque de Béarnais de tout organiser, de raviver la piélé sacerdotale, de ranimer les lidëles du Beauvaisis, d'inspirer au clergé, aux religieux un plus haut sentiment de leor éminente dignité.
' On peut lire, dans le tome de Port-Royal, par M. Sainte-Beuve, |>.88, un tableau où les Bernardins, rharg^és do la direction des religieuses de Port-Royal, ne brillaient, au commencement du dix-septième siècle, m par la science, ni par le grand amour de la spiritualité. < Il y arait pour con- K fesseur, dît une Relation de l'état du monastère, citée par M Sainte- " Bcuve, un bernardin ((it ' iy^norant..... Son exercice était d'aller a îa « ciiasse. Les moines bernardins nVnlretenaiont les religieuses que des « divertissement» de Glleaux el de Glairvaux, de ce qu appela' en t les « bonnes coûtâmes de l'Ordre. »
nouveler les choses ? en procédant par le renouvellement des perscnnes. Mais comme la question des personnes s'était incarnée en deux fractions, en deux drapeaux diflérenls, Y étroite observance ei la cominuyte observance, M. de la Rochefoucauld se persuadait que le proJjième ne pouvait se résoudre qu'en élaguant la commune observance et en y substituant les partisans de la stricte observance.
Il ne faudrait pas se faire des idées inexactes sur la nuance des deux observances et sur ce qui les séparait. Quand on va au fond des choses, on est élonné de l'immense fracas qui peut jaillir de dissidences qu^on croirait fondamentalement peu importantes. Le grand reproche que l'on adressait à la commune ou ancienne observance était de manger de la viande ou des aliments gras trois fois la semaine ; il est vrai que la gravité de la situation devait se mesurer soit par le point de départ de l'Ordre, dont onavait plus ou moins déserté Tesprit, soitau relâchement qu'une infraclion partielle pouvait entraîner sur toute la ligne. Quant aux partisans de Tétroite observance, la sérieuse nouveauté qu'ils prétendaient introduire, et par hHjiielle ils pensaient régénérer le grand corps cistercien, c était de se sounictlre à l'abstinence perpétuelle de viande. Ainsi, le fameux débat bernardin du dix-septième siècle roulait non sur un point dogmatique, comme celui des Jafnsénisles et de Port-Royal, mais sur des faits et sur une question purement disciplinaire. Et l'on ne doit pas oublier le caractère de légalisé dont le temps vivait revêtu la commune observance. On i a déjà vu, lorsque Ilymbert, abbé de Citeaux, fit le voyage de Rome, en 1475, il exposa la désolation des monastères par suite des désordres du quatorzièmeet du quinzième siècle. Les guerres cruelles qui ravagèrent nos provinces pendant deux siècles avaient tellement ruiné les abbayes, que les religieux se virent réduits à se nourrir de leurs troupeaux, par suite de leur détresseï età manger delà viande ; ni récoltes, ni semailles,
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ne pouvaient se faire dans les campagnes baltuesel pillées par l'ennemi. Les religieux ne trouvant ni à vendre leurs
bestiaux, ni des légumes en quantité suffisante à acheter, furent amenés, pour vivre, à manger ce qu'ils avaient Sous la main. Sixte IV accorda une bulle ; il donna per* mission d user de la viande, renvoyant la permission à la conscience et à la discrétion des abbés ou des visiteurs. En 1485, pour avoir l'uniformité dans les monastères, les défîniteurs du chapitre récrièrent que l'on servirait de la viande trois fois par senumie. Alexandre VI, en 1498, Sixte en 1586, comme Innocent X, en 1G47, Alexandre VU, en 1657, avaient reconnu formellement, et sanctionné par dé nouvelles décisions, les dispenses et les fa* cultês accordées en 1475 ^.
Henri d'Escoublcau de Sourdis, avec d autres conditions de caractère personne!, étant d'ailleurs revèlu de la dignité abbatiale, à KoyauuKuit, auraU pu, avec le caractère de régulier, prendre une belle place dans cette polémique mémorable, en se donnant le rôle de la modération et du bon sens ; il aurait pu s'honorer aux yeux de l'histoire . Qui ne voudrait de tonte son âme, que ces chères abbayes françaises du dix-septicnie siècle se Tusscut toutes renouvellées dans leur esprit? Qui ne voudrait que Royaumont cAl retrouvé du soir au lendemain les vertus qui brillèrent au treizième siècle? Mais il saute aux yeux qu'une réforme, an sein des choses morales, si elle peut être aidée secondaii t liionl par des moyens mécaniques et adniinisjratifs, ne peut s'accomplir dans sa partie principale que par la voie de la spontanéité. On n'impose pas les vertus et les perfections morales ; on n'impose pas la partie facultative du christianisme qui s'appelle le simple conseil; on le persuade. La voie dans laquelle cnlra le cardinal de la Piochefoucauid était celle de la compression, non de la pcr-
« Henriqucz, Priv. Ord. Ci$tt p. 285 et — nt$t. ^PAiguebeUe^ t. Il, p. 43.
m HISTOIRE DE UÛïAUMONT.
siiasion. C'est ce qu'aurait pu obaerver respectueusement l'abbé de Royauraont, d'autant plus que l'abbaye de
Royaumont avait, quant à elle, fait preuve à la fois de vitalité et de modération. Klle ne repoussa pas systématiquement ridée de rénovation et de progrès, puisqu'elle s'empressa d'envoyer à l'assemblée du 8 novembre 1655, convoquée par le cardinal, son prieur qui était de la Réforment tandis que les cbefs d'autres abbayes n'y avaient point paru ; mais elle ne renvoya pas bi lUaleuicut la commune observance, puisqu'elle admit que les deux oLscrvances subsisteraient simullanémentdans ses murs, dans la liberté et dans la charité. Henri d'Escoubleau de Sourdis aurait dû signaler les exagérations du légat et les violations du droit dans lesquelles il tombait. Le cardinal, en effet, crut pouvoir procéder à une oeuvre profondément difficile, par simple mesure administrative ; il croyait trop naïvement qu'il élait simple de renouveler tout un personnely qu'il serait aisé d'avoir des religieux jeunes, fervents, promettant de remplir toutes les antiques observances, et dont on remplirait chaque maison. Une premièrt' difficulté se drçssait aussitôt, c'est que l'on n'a pas de suite sous la main des saints iniprovibùs pour en peupler des contrées entières. Une autre difficulté, non moins lourde, c'est qu'il fallaitopérersur les éléments anciens, par voie d'exclusion ; et qu'allait devenir l'immense majorité des cisterciens? Supprimer un personnel ne fut jamais le réformer ; el,cependant, lorsqu'on analyse les mesures proposées parle cardinal de la Rochefoucauld, elles se réduisent à la suppression pure et simple de la commune observance; manière nouvelle de guérir en tuant I Voici, en effet, l'ordonnance du cardinal réformateur :
Partant du principe que la coiiuiiune observance n'avait pas d'existence légale et reconnue, l'ordonnance la suppri-
* BisL de ht Béfitme de (^euux, par dom Gemise, p. 120.