LIVRE ONZIÈME
mait (lu coup, dans l'abbaye de Citeaux d'abord» puis dans les quatre premières al^bayes, lorsque faire se pourrait, par l'introduction des religieux de l'étroite observance en nombre suffisant pour former la communauté et remplir
toutes les charges, au Icmporol comme au spirituel . L'abbé ' de Citeaux et les quatre premiers pères étaient i)ien, il est vrai, censés demeurer dans leur autorité et supériorité. Mais, en fait, le vicaire général de Tétroite observance *• devenait Punique et véritable supérieur de Tordre, à qui seul appartenait la juridiction sur tous les monastères, sans que ni l'abbé de Citeaux, ni les quatre premiers pères, ni le chapitre général lui-môme, pussent en rien modérer, régler et limiter son autorité et sa juridiction, ni rien faire de leur chef sans son consentement et celui de ses assistants. L'étroite observance pouvait seule recevoir des no- \ices, et défense était laite aux abbés de la commune d on adnietire aucun à la vètureou à la profession. Quant aux religieux proies qui se trouvaient pour lors à Citeaux, cl ceux des quatre premières abbayes, lorsqu'on y introduisait l'observance, on les transférait ailleurs en pourvoyant honnêtement à leurs besoins, à moins que, au jugement des supérieurs de la réforme, ils ne pussent s'accommoder doucement avec leurs religieux. Mais, en ce cas, ils ne pouvaient prétendre à aucune charge ou dignité, et demeuraient privés de toute voix active et passive dans Pélection de l'abbé de leur^monastè^e*.
Tels sont, en substance, les principaux règlements portés par le cardinal de la Rorlie{uu(;auld, et devenus tristement fameux par les polémiques et les divisions dont ils devinrent la source ^ Un Henri dlËscoubleau, avec son autorité d'archevêque, avec sa haute naissance, surtout avec
' On avait créé un vicaire général, avec des pouvoirs absolus, sorle de chef opposé au chef de l'ordre.
* Ordonnance âe Mgr de la BêthefimeaiUd^ du 27 juillet 1634, art. 1, 2, 3, 4. 5, C, 9, 10, 41, 12, 13, 14, 16 et 17.
3 L'historien d'Àiguebelle a eu, comme nous» la patience de débrouiller
HTSTOIRE DE BOYAUMONT.
le prestige d'une doctrine sure, et la sainte magie d*une Yie irecommandable, aurait signalé ce qu'il y avait d'excessif et d'audacieux dans une ordonnance qui mettait
aussi brutalement en question l'existence légale de la commune observance; et on Peut écoulé; il eût sauvegardé peut-être l'unité qui se brisait.
ËneUfetf le grand débat du dix-septièmesiècles'égara,dès i&2Ay parce qu^un esprit juste et modéré ne fit pas remarquer à quelles conséquences, à quelle pression se laîssait emporter l'étroite observance. Dans l'origine de la controverse il n'y avait pas de complication, parce que l'étroite observance s'était primitivement contentée de se propager en silence, de se recruter par le bon exemple et la persuasion* Mais tout changea, quand, sortant de ce rôle légitime et manifestant un nouvel esprit, elle tendit à s'imposer. 11 appartenait à l'abbé de Royaumont de l'aire observer que, du jour où les réformés voulurent dominer, emporter en quelque sorte d^assaut la supériorité ou, si elle ne pouvait réussir, se soustraire au moins à la juridiction des supérieurs, de ce jour-là, les susceptibilités étaient nées ; l'étroite observance ou la réforme avait suscité contre elle toute sorte de répugnance et l'opposition la plus vive de la part des mitigés ^ C'est qu'on ne pouvait contester l'existence légale de la commune observance, plusieurs souverains pontifes l'ayant solennellement reconnue. La commune observance devait accepter toutes les réformes que lui im poserai [ le commissaire apostolique; mais elle ne pouvait être, par la teneur même du bref de délégation, ni dissoute par lui, ni soumise aux changements arbitraires qu'il lui plairait d'établir dans son gouvernement et sa hiérarchie. Cestàquoi ne pritpas garde lecardi-
leâ multiples complications de ce procès; il en a saisi, selon nous, l'esprit avec une préeiaiae sagacité.
« Ce point de vue, loin dê nous être exclusiTement personnel, est partagé par le sannt auteur de fttUloire d'Aign^lei
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LIVBE ONZIÈME*
nal réformateur. Excellents en eux-mêmes, ses règlements péchaient eh un point esssentiel, et fournissaient de trop justes prétextes à la susceptibilité des supérieurs, pour
qu'ils ne s'opposassent pas de foutes leurs forces à une sentence qui ruînaitleiir autorité, ot renversait la conslituliou de Tordre. Evidcmmciil le légat dépassait ses pouvoirs* Les supérieurs protestèrent, en appelèrent au saint-siége de la procédure du commissaire apostolique, et présentèrent en même temps une requête à Louis XIII, pour qu'il lui plût de maintenir les choses eii surséance, jusqu'au jugement de l'appel.
Un homme d'un ferme et solide jugement aurait donc dû prendre à tâche de faire ressortir Tillégalité de la position prise par le cardinal de la Rochefoucauld, outrepassant le mandat qui lui était confié par le pape Ur* bain YlII. Le pape n'avait point autorisé à statuer des mesures empreintes de violence, d'après lesquelles on mettait à la porte la commune observance, c'est-à-dire la grande majorité des anciens, et l'on s'emparait des nouvelles générations par le monopole du collège des bernardins de Paris, par le monopole donné aux supérieurs de Tétroite observance, aupiùs desquels seuls, on décrétait qu'on recevrait l'habit et qu'on ferait profession. Quelques membres de la stricte observance eurent la franchise de reconnaître ce qu'il y avait d'exorbitant et de dangereux dans le procédé réformateur.
Les lettres tWin réformé Ini-mème, de dom Oclavio Arnoltirii, abbé de Clii\tillon, à suii neveu et coadjuteur, dom Joseph Ainolfmi, sont curieuses. Le bon abbé italien (10 août 1654) a de la peine à croire que tout ce bruit de réforme réussisse bien ; « je crains, écrit-il à son neveu, que M. le cardinal ne comprenne pas bien la puissance de notre ordre, et la faiblesse des maisons qui se veulent unir... » « le dire que la violence est de courte joie; ce < parlement de Bourgogne; les amis de nos messieurs
186 HISTOIBE 0£ BOYAUHONT.
« me font bien tenir en suspens. » Ai uullini, dans imc IcUi c qu'il adresse à l'abbé de la Charmoye, également réformé, lui dit : « Je ne saurai que je n'appréhende de « cette haute entreprise, je souhaite à part moy qn'on « laisse au repos les révérends pères ; qui trop embrasse, a mal étreint. »
lîiMiri d'Escoublonu de Sourdis, Tabbé fiintastique de iioyaumont, sorte de mythe, portait plus d'intérêt à des querelles sottes, qui lui étaient personnelles, qu'à celle de la réforme des abbayes cisterciennes, «t II s'était atta- « ché inséparablement au premier mobile de la France, « dit l'auteur du Mercure Français^ pour, dans le moua vement de ce ciel éminentissiuie, rouler désormais avec « plus de pureté et d'éclat. » Se croyait-il, pour cela, le droit de remplir Bordeaux, le royaume, l'Église et la cour du bruit dè ses querelles, et de négliger les droits sacrés de son abbaye des bords de l'Oise? Un rôle de bons sens et de mesure paraissait bien difficile à un arcbevéque tel que d'tiscoubieau de Sourdis* Ses luttes avec le duc d'Épernon, gouverneur de Bordeaux, qui avait vieilli à la cour de trois rois, et fût le grand proclamateur de la régence de Marie de Médicis, sont des luttes puériles. Se représentet-on deux gentilshuuiuies en hostilité ouverte dès l'arrivée de l'archevêque à Bordeaux pour sa prise de possession, chacun se croyant d'une naissance supérieure à l'autre, tous deux ingénieux à chagriner ceux qu'ils n'ai* maient pas; l'archevêque se plaignant, dès son entrée, que la harangue d'usage ne lui eût pas été adressée, selon une aulique coutume, sur le bord de la Gironde; le duc d £pernon lui jouant le tour bizarre de retenir dans son hôtel les jurats de la ville, au ^noment où ils auraient dû complimenter le prélat ; un autre jour, prétendant avoir (comme seigneur de Puypaulin) le monopole du poisson irais, et charfreant ses ^^ardes d'empêcher Icb gens de l'archevêque de s'approvisionner ï Voilà les sublimes ciioses
livrf; onzième. lOT
dans lesquelles, deux grands seigneurs trouvaient convenable d'épuiser la fertilité de leur espritet l'énergie de leur caractère.
Il est vrai que \\\n dos deux adversaires, messireJoan Louis de Nogaret et delà Valette, duc d'Épernoii, pair et colonel général de France, gouverneur et lieutenant général pour le roi en Guienne, n'était pas commode. Une gravure, en tête de son histoire par Girard, de l'an 1665, le peint avec des Li ails durs ; les plis de son front perpendiculaire et presque à luc reflètent bien -ce caractère bourru qull montra dans les événements. Il avait le grand gouvernement de Bordeaux, depuis 1625. 11 ne commençait jamais une querelle, dit son historien, pour ne pas la pousser à bout. Aussi, dès le principe, on avait pressenti qu'il ne vivrait pas en hounc intelligence avec le nouvel archevêque, parce que c'était l'idée du duc de supposer que M. de^Sourdis avait aigri Richelieu contre lui. Leur querelle eut cependant uq dénoùment qu'on n'aurait pu imaginer. Les tètes s'échauffèrent, les cœurs s'aigrirent. L'archevêque ne savait ni prévoir, ni céder; le duc d'Épernon ne savait ni se contraindre, ni flécliir*.
L'archevêque se plaignit des gardes du gouveineur ; et il maintint que quantau droit de monopole sur le poisson, les seigneurs de Puypaulin avaient été et étaient vassaux des seigneurs archevêques de Bordeaux. De son cétéNou< gas, lieutenant du duc d'Epcrnon, arrêta, au nom de sou maître, le carrosse de Farchevéque, alléguant le l)esoiii de. lui parler. Celui-ci de protester, et de s'élancer de sou carrosse, et de retourner précipitamment à son palais. Le lendemain, les démêlés prenaient une physionomie tragique ; députation se rendant chez le duc pour demander satisfaction ; excommunication lancée contre rsougas ;
' Âu moment de sa lutte avec de Sotirdis, le duc d É pernon avait plus de quatre-vingts ans; mais son caractère violent, altier et vindicatif avait ooiuenré la même vigueuTi malgré son grand ftge.
HISTOIRE DB BOYADMONT.
prières ordonnées dans les églises de Bordeaux pour la conversion des auteurs de cet attentat ; avis donné à la cour de France de ces affaires ; assemblée de docteurs de
rUniversité, convoquée chez le duc d'Épernon ; sortie de Tarchevèqno dans les rues en hahitb poiitilicaux ; le duc venant en carrosse à la rencontre du prélat. Ici éclata ie paroxysme d'une fureur burlesque; les grossières paroles retentirent ; le duc frappe avec sa canne l'archevêque, le prélat l'excommunie; « tu en as menti, crie le « duc, la canne levée el menaTH anle. — Frappe, tyran, « dit l'archovéque; les coups sont autant de roses et de «t fleurs que tu répandras sur moi. » Voilà ce qui se passait à Bordeaux, en octobre 4633, en présence du comte de Maillé, de6a9pard du Lude, évéque d*Agën, et de toute la ville. Et l'on s'appelait d'une part le duc d'Epernon, et de Fautrc Herii i d i^bcoubleau, commandeur des ordres du roi, archevêque de Bordeaux, abbé de KoyaumontM, On appartenait à d'anciennes et d'illustres maisonsl
Mais, dès l'année 1655, un autre élément intervint dans le vif débat que provoquait la réforme des congrégations cisterciennes. Une grande force, une grande iiidividuahté, celle du cardinal Richelieu, fut mêlée comme arbitre dans ce célèbre procès. Peut-être la question va-t-elle s'agrandir et la lumière se faire. Â quel titre le cardinalministre entrait-il dans la polémique des bernardins du dix*septième siècle? Était-ce k titre de premier ministre de rÉtat, et responsable, à ce point de vue, de la Iran-
* Ce fut une p-mnclo affaire. L'arclievôquc excommunia le duc, les ofiîciers et les soldats de sa garde, mit en interdit toutes les églises de Bordeaui. Le car^nd de Richelieu se prononça contre le duc, qui reçut des marques éclatantes du mécontentement de Louis XIII. Le roi lui 'ordonna de se retirer au château de Plaspac en Falntong'e. 11 y cul une assemblée de prélats, à r.ouri;es. |)our (.'xamincr coltc aflairc. I.'orpuoil du dticd'Fperaon était tombé. Le cardinal Hiclii, nonce du pape, reçut de Rome un bref pour absoudre le duc. L'arcberéque de Bordeaux fut chargé de rexécutimi du brer, la cérénumie d'absolution eut lieu à la porte de l'église paroissiale de Coutras, devant tout le peuple.