LIVRE ONZIÈME
servé pour jamais de cette funeste impression. On raconte que des croyants viennent de nos jours encore, pour se
giîérirdii ni lUlela peur, s'agonouillor avec confiance au pied de la statue du bienheureux saint, toujours entourée de fleurs, de fruits, de joyaux et de cierges Sans s'arrêter à la malicieuse réflexion d un écrivain qm ajoute : « Que d'hommes éminents auraient dû faire le pèlerinage de SaiuL-Leu! » il est opportun de dire que, devant l'inlimidation de Richelieu, rassemblée de lioyauinont aurait dû préalablement se rendre en corps près de la statue du saint,.pour y laisser toute pusillanimité. Mais, contre un politique, il fallait de la politique; et, devant la facilité avec laquelle l'esprit public pouvait s'égarer, il était besoin de circonspection.
Qu'on juge du degré de passion qu'excitaient, chez les contemporains, ces longs débats qui se prolongèrent plus de cinquante ans ; qu'on en juge par la manière violente dont en écrivit, plus de quarante ans après, un historien (les premières années du dix-huitième siècle, un esprit ' essentiellement excessif et turbulent, dom Gervaise! il est Tauteur d'un livre devenu rare : V Histoire de la réforme de Ctteaux; mais on ne peut lire un tel répertoire d'invectives, de plaidoiries haineuses, sans y reconnaître un réquisitoire forjré iiai le ili^uon de la discorde. Si ce livre émanait d'une plume païenne, on le dirait inspiré par les Furies, et Ton doit regretter qu'il ait pu faire illusion à de bons esprits*. La vérité est qu'il n'était pas com-
* Lo mot de Leu, n'est que le mot latin, LupKS, loup. On raconte que le regard de saint Leu domptait les loups les plus léroccs. JJc là, la dévotion saint Leu, pour être guéri de la peur.
* Le moderne et si docte et si consciencieux historien de rabbé de Rancd, M. l'ablM» Dubois, appelle Hvre très-curirn v et très-rare rouvrnf,'e de dom (iorvaise, iiitilnlé : Histoire générale de la Réforme de (liteaux en France. Nous ne pensons pas que M. Dubois admette, comme parole d'Évangile, toutes les assertions furibondes dont R. P. Gemise a parsemé ce livre. Il importe que le lecteur soit renseif^é sur la personnalité de dom Gervaise. Le duc de Saint-Simon a maltraité dora Gervaise dans ses Mémoires. Il raconte que ce religieux de la Trappe osait écrire à une religieuse des
mode de se ranger du côté de la commune observance,
au dix-septième siècle. L'opinion publique s'était récriée, à bon droit, contre la somnolence qui avait, à des degrés différents» envahi les monastères cisterciens ; e(, prendre parti pour la commune observance^ ne donnait-il pas Vair de vouloir enrayer le mouvement régénérateur^ La cornniLinc observance voulait la réforme, aussi bien que l'étroite observance; mais on différait sur les moyens pratiques. Aussi, quelle argumentation employaient les défenseurs des réformés? justement celle qu'employa dom Gervaise dans son livre. S'obstiner dans les rangs des mitigés, n'était-ce point la perdition, n éLaii-ce point refuser la guérison et s imniobiliser volontairement, loin de la pureté primitive? Ni les tableaux mordants, ni les qualifications les plus injurieuses n'étaient épargnées aux mitigés ; c'étaient les loups dans la bergerie, c'étaient des religieux dégénérés, tombés dans les derniers abîmes du relàcbemcnt et ne voulant pas en sortir. Le besoin de la polémique inspirait, au dix-septième siècle, de se servir des armes que la philosophie du dix-huitième siècle employa sans scrupule. On ne craignit pas, comme peinture de l'état des maisons de la commune observance, soit de forcer étrangement les couleurs, soit de présenter les exceptions regrettables comme des abus à Tétat
choses intolérables. Saint-Simon se fait tort à lui-même en écrivant de si invraisemblables suppositions : pt, comme robsorve Chateaubriand, Saint- Simon diminue, par là, l'autorité de la vérité clans ses Mémoires. Tous les autres écrivains du temps parlent de dom Gervaise comme d'un homme d'imagination, qui mérita peut-êU'e la sévérité de Louis XIV, mais aucun ne raconte de lui fj'i'^n dit Saiïit-Sinion. A j>;n'f î'innfbni.ssible pxn^rération de Saint-Simon, les coiileinporains s'accordent à du e que doiu Otnvaise, impétueux, bouillant, bizarre, inquiet, singulier, n'était point fait pour être à la tête d*une maison qui demandait un homme de paix. Il fut regardé, dit Feller, comme un de ces hommes qui, malgré plusicui^ bonnes qualités, sont toujours baïs, parce qu'ils mêlent à la vertu l'aigreur et l'amertume de leur caractère. On ne doit pas s'en rapporter entièrement à son esprit aigri et un peu romanesque. II n'est pas surprenant qu'avec une telle dispodUon, dom Gervaise ait attaqué avec tant de passion la commune observance, et qu'il ait cherché à la noircir dans Tbistoire.