LIVRE DOUZIÈME
fils, le charme du monastère, les beautés des campagnes raturèrent assez fréquemment à Royaumont , dans les damiers temps de sa vie ; ce qui a faitdire au duc de Saint- Simon, dans ses Mémoires^ que le comte d'Harcourt et sa famille avaient fait de Tabbaye de Royaumont « leur mai" sm de plaisance* » Le comte d'Uarcourt fut-il suivi dans «a nouvelle et pieuse résidence par les pamphlets?
D'Han^urt, qui n^était pas un Charles-Ouînt, Ta finir, comme lui, dans un cloître. L'un et Tautre éprouvèrent des déceptions, partage commun de tous les mortels. Charles-Quint avait eu deux desseins : rétablissement d'une monarchie européenne et rabaissement de la réforme ou du protestantisme. La France combattit partout et dissipa le rôvc impérial de Charlcs-Quint ; l'Allemagne, gagnée par l'esprit nouveau, fit opposition à son réve catholique. Impuissant à réaliser l'unité, soit sur le trône, soit dans le sanctuaire, €harles^}uint, doublement vaincu^ voulut abdiquer. De son côté, d'Harcourt-Lorraine . n'obtint pas, dans la sphère purement privée et personnelle, ce qu'il espérait: la dignité de maréchal (jénéval, convoitée par lui comme prix de ses services, lui l'ut refusée ; au contraire, ce qu'il redoutait, ce qu'il ne voulait pas, lui vint surabondamment; nous voulons dire les satires, les pamphlets, les coups de pointe des mauvaises iaiigues et des médisants. Il était las, ses cheveux avaient blanchi. Gomme le monarque du seizième siècle, le capitaine du dix-septième avait besoin et avait soif autant de solitude que de prière. On avait vu, cent ans auparavant, celui à qui l'Europe n^avaitpas suffi, soupirer après une pauvre cellule dans le couvent de Saint-Just; maintenant on avait le spectacle d'un célèbre capitaine, que la C4ipitale de la France, devenue inhospitalière, harcelait de ses sarcasmes , s*enfuyant à une extrémité de Tlle-de* France, pour y cacher ses jours, dans le confortable d'une résidence d'abbé commendataire.
248 HISTOIRE D£ ROÏAUMONT.
Avccrarrivée du comte d*Harcourt au logis abbatial de Royaumont se forma un salon, non point comme celui de Ponligny, du temps de doni Clmnlalle, où l'on passait les bornes^ mais plutôt, sous une forme plus contenue, comme ces réunions mixtes^ telles qu'on les comprenait dans l'ancienne société d'avant 89 ; un peu du monde et un peu de l'Église ; on eût dit comme de quelques abbayes dechanuiriesses, moins lethéîUre et la danse, furon se ligure un palais, dont la façade principale est éclairée et chauffée par le soleil du midi; on voyait, des fenêtres du logis abbatial, la naissance de la spleudide forêt de Carnelle et les délicieuses collines d'Âsniéres et de Noisy. Devant le logis abbatial se développaient des judins arianpésàla française. Des cygnes se promenaient pliilosopliiquemenl sur les pièces d'eau où se mirait la façade de Tabbaye. Cependant, à la façade opposée, on touchait au bâtiment des hôtes, et on était dans la grande cour, où retentis* sait la cascade d'un reniai quable et élincclanl jet d'eau.
Bien que les Lorraine ne fussent pas riches', ils étaient obligés de mener un certain train , et la résidence de Royaumont avait fait appel, par leur initiative, aux arts
sompluaires du dix-septième siècle, à tout ce que ces arts apportaient de dislinction, de biou-élre, et d'élégance dans la vie. Le comte d'Harcourt, le comte d'Armagnac, son iils ainé, le prince Alphonse de Lorraine, abbé de Royaumont, devaient à leur rang social et à leur illustre maison de faire des réceptions convenables, en offrant auv amis l'hospitalité de 1 al)l);ivo. !'( ndaiil les quarante années de son règne abbatial, le priiicc Alphonse Louis de Lorraine vécut nécessairement en grand seigneur;
* La princesse palatine (duéhesse d'Orléans) écriiait de Paris, le 13 fë- Yrier1698 : t Ce qui me fait bien augurer du mariage de ma liliCt c'est quoi qu'on puisse lui dire de la jNmmf^f de son futur époux (le duc de Lorraine), cela ne la rebute l'as. »
LIVBË DOUZ^lÈàlË.
cependant, il n'étalait pasune inagnincenceextravagante, que sa situation de fortune ne comportait point; sa table était distinguée, s^ns être renommée. A cause du père, qui iFivait à Royaumont, les uns et les autres, restant modestes dans la grandeur, avaient besoin pourtant d'un domestique suffisant et de beaux atelages. Ces restrictions étant admises, on devine quelle dignité caractérisait la représentation de l'abbé AipUoasc de Lorraine et pourquoi sa résidence devint le rendez-vous privilégié de plusieurs personnes de la bonne compagnie. Les femmes n'étaient pas empêchées d*allerau palais abbatial qu'on avait rendu iudépiudant des bâtiments claubtraux. Madame la comtesse d iiarcourt, madame la comtesse de Brionne, d'autres parents et parentes venaient passer des semaines et des saisons, aupi'ès du grand capitaine, dans le palais de son fils, et former une société choisie, où l'on rencontrait de l'amabilité et de la grâce.
Un contraste devenait frappant, à la tin du dix-septième siècle: Royaumont possédait une demeure aristocratique, avec ses meubles de salon en bois doré, dans le beau style du temps de Louis XIV; les manufactures de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais étuient mises à contribution. Puis ou voyait, prodigués de tous les cotés, les élé^^ances, les objets d'art, les tableaux des grands peintres, les curiosités, les bronzes, les marqueteries, les incrustations, les marbres, les miniatures microscopiques, les portraits de Petitot ^ Dans ces salons éléganls, le comte d'Harcourt, madame d'Harcourt, le comte et le comtesse d'Armagnac, attiraient des personnages distingués, qui apportaient leurs habitudes mondaines, sinon leurs profanations; ce ne pouvait être toute Paflluence de la haute société parisienne, toute l'élite de la noblesse, de la magistrature, ou du
* Nous connaissons une assez grande toile, un portrait d'Anne d'Autt idic, attribué à Uignard, et qui était dans le salon du pavillon i^batîal de Koyaumont. Il en fut retiré en 179U.
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monde scientifique, qui se pressait au logis abbatial ; on ne pouvait enlever au prince de Gondé, voisin de campagne, à Chantilly, tout son monde. Toutefois, il y avait un cercle choisi. Le temps des iadaiscs de Tiiùtel Rambouillet était passé, mais la mythologie et l'histoire d'Athènes avaient encore du crédit à Royaumont. On n'y dissertait pas, on y causait. Le comte d*Harcourt y importait l'engouement pour les héros de Plularquc ; lui-iacme a\ait quelque ciiuse d'antitjue dans son individualité; ainsi, la demeure des d'Harcourt participait, comme ton, d'une nuance mixte; on y trouvait les réunions aristoera* tiques avec un correctif de nuance religieuse. En fran> chissant à peine rinlci valie d'un corridor, on arrivait à l'habitation des religieux; et il semblait (ju'on eût quitté un monde pour entrer dans un nouvel univers; autres moeurs, autre physionomie. A la place du bruit, le si* lence; à la place des heures capricieuses et bruyantes, la règle, la vie en commun ; le lever à trois heures du matin; une .table frugale; la séparation d'avec le siècle, rupture avec les nouvelles du monde ; morliticatioii et austérités. On n'avait qu'à sortir du logis abbatial et à se mettre sur le seuil de la demeure des religieux de Boyaumont, pour se donner la sensation d'avoir traversé mille lieues. Plus de luxe pour l'ameublement, les toilettes, les repas. Plus de carreaux de velours pour s'agenouiller et prier. Contraste frappant, différences étranges, qu'on était étonné de rencontrer dans l'enceinte des mêmes murailles f
Le comte d'Harcourt s'occupa activement du temporel de la manse abbatiale; il inspira l'idée de quelques cmbellissements, et, à son instigation, il y a lieu de le croire, on fit disparaître l'ancienne construction qu'habitait le roi saint Louis, durant ses séjours à Tabbaye^
* Tillemont et de Gaignières constatèrent, à la fin du dh-septièmc «-iôctet la récente dispariiion du logis de saint Louisi opérée par les Lorraine.