‹ Histoire de RoyaumontChapitre 67 sur 263 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

placé dans une situation fausse, ce qui précipita sos goûts de retraite et sa sécession (ravcc les affaires piil)liqu6$. Une heure inconsidérée trouva place dans sa vie:; il eut un instant de dépit; il suivit les conseils de la rancune« ce qui Teniralna à un acte qui est un point noir dans sa belle carrière de soldat. Laissons raconter l'incident par le moderne et brillant historien de la duchesse de Longueville. Par suite de la guerre civile de la Fronde» où Condé et la duchesse de Longueville ont figuré avec des visages changeants, Condé se rendit en Guienne en 4654 . Condé savait qu'il se préparait contre lui une expédition consîdèrahîe confiée, dit M. Cousin', à un chef résolu et expérimenté, le comte d llarcourl, de la maison de Lorraine, l'un des meilleurs capitaines de son temps, qui s'était couvert de gloire en Italie, et qui était à ce point dévoué à la cour, qu'en 4650 il s'était chargé de conduire lni-inème Condé ])risonnicr de la forteresse de Marcoussis à celle du Havre. L'histoire aimerait que d'Harcourt ne se fût point chargé d'escorter Condé. Sans trop démêler les sentiments qui l'animèrent, tout le monde est choqué de cet empressement à accepter un rôle de garde -chiourme vis7à-vis dû vainqueur de Rocroy.

Le comte d'Uarcourt faisait depuis quelque temps le siège de Villeneuve-d'Âgen, en 4652. Marsin venait au se* cours de Villeneuve, mais le comte d'Harcourt avait déjà quitté son camp et pris une résolution extraordinaire.

Après avoir si bien servi peiulant tant d'années, et être entré si avant dans les intérêts de Mazarin, qu'il avaitconsenti a escorter lui-même Condé prisonnier de Mar* coussis au Havre, d'Harcourt n'avait reçu depuis long* temps ni. nouvel avancement ni faveur un peu considéra* hle. Grand écuyer de France depuis 1045, ses biens ne

^ Cousin, Madame àe langwvUk pendant la Frmle, p. â3.

m HISTOIRE DE ROYAUMOI^T.

répondaient point à son rang. Le maréchalat n'ayant point

paru une suffisante distinction pour un prince de la maison de Lorraine, il avait demandé, sans l'obtenir, le litre de maréchal général, qui ne lut accordé bien plus tard qu'au sçul Turenne. Sa conduite et ses succès en Guienne lui donnèrent aussi l'espoir légitime qu'il en serait nommé gouverneur à la place de son illustre adversaire. Mazarin avait d'autres vues : il prétendit qu'il était de la dignité royale de rétablir l'ancien gouverneur, le duc d'Ëpernon, que Bordeaux avait chassé, et qui, ayant reçu en échange le gouvernement de Bourgogne, y semit utilement. Sous cet air de grande politique se cachait dans le cœiu^ de Mazarin le secret désir de s'allier aux d'Kpernon, comme il l'avait fait avec les Vendôme, en faisant épouser une de ses nièces à Tunique héritier de la puissante et opulenle maison. D'Harcourl s'indigna de l'ingra- Hfude du cardinal ; voyant que toutes les grâces étaient pour les nouveaux amis, pour ceux qui avaient su se faire craindre, il crut qu'à son tour il allait forcer Mazarin à compfer avec lui.

On lui avait refusé, à la mort du comte d'Ërlac, le gouvernement de Brisach, qui, en se joignant à celui de Philipsbourg, qu'il avait déjà, lui aurait formé un giaud établissement en Alsace ; il lui passa par l'esprit de se faire justice à lui-même, et de saisir une occasion que lui envoya la fortune. Mazarin avait donné firisach à Tilladet, beau- frère de Le Tellier. Tilladet trouva dans la place un officier nommé Charlevoix qui commandait à titre provisoire depuis la mort de d'Erlac, et y avait la plus grande autorité. Charlevoix, mécontent de n'èire pas maintenu dans son commandement^ se révolta contre son nouveau gouverneur et le chassa de la ville; puis, fait prisonnier et conduit à Philipsbourg, il y rencontra des officiers de d'IIarcourt, et par eux il lui proposa de le rendre maitre de Brisach à Taide de la garnison, dont il

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KVAË DOliZJËMË. 2t>l

répondait*. D'Harcotirt reçut celte proposition pendant le

siège de Yilleneuve-d'Agen, et se résolut de Taccepler.

Séduit par Texemple de Cuiidc, il partit le 10 juillet 1652, avec six personnes, comme avait fuit M. le Prince, traversa déguisé toute la France, gagna la Franche-Comté, passa en Alsace, et arriva sans mésaventure à Brisach, ttù la garnison, travaillée par Charlevoix, le reçut et se soumit à lui ^

Cet acte n'est pas beau dans la vie du grand capitaine, el rtiistoire, qni ne peut admettre qu'un citoyen fasse subir à une nation les conséquences d'un dépit individuel, le lui a justement reproché. c un de ses remords et une de ses expiations à Royauniunt ? Le duc de Saint-Simon n a point omis de flétrir cette page de la vie du capitaine ; écoutons l'illustre médisant, qui n'épargnait rien aux Lorrains : «La Cour s'était avancée, dit-il, à l'entrée de la Guiennc, suivie d'une armée commandée par le comte d'ilarcourt, si grandement payé d'avance pour la bien servir, et si capable par lui-même de le bien laire; mais il était de la maison de Lorraine et issu des Guise, et voici le contraste : il ne songea qu'à profiter de l'embarras de la cour et du désordre de l'État pour se rendre maître de l'Alsace et de Ih isacli, et les joindre îi la Lorraine. Sa partie faite, il se dérobe de Tarmce, perce le royaume nuit et jour et arrive aux portes de Brisach. Gomme quoi il manqua de réussir, se trouve dans tous les mémoires de ces temps-là, et n'est pas matière aux miens; je me contente de rapporter la belle gratitude du grand écuyer, fait tel aux dépens de mon pére, à quoi il faut encore ajouter qu'il tira de ce crime le gouvernement d'Anjou, mîS'pour lui sur le pied des grands gouvernements, pour vouloir bien rentrer dans Fobéîssance; ct que la charge et le gouvernement, toujours sur ce grand

* Mémireê de Mmiiglat. — La Duekeête de UttgueviUe pendani Iff Fmde, de M. Couçio, p. iSê-W,

Stô HISTOIRE DE RÛYAUMOKT.

pied, ont passé 1 un et l'autre à sa postérité*. » 11 est visible f|uc le noble duc écrivait i( i sous le souffle patent d'une rancune de famille. Et toutelois on ne saurait abonder dans la molle facilité de quelques historiens à absoudre de tels délits; il est malsain de trop répéter qu'à cette époque, on ne comprenait pas encore parfaitement les idées de France et de patrie. Qu'on s'appelle Henri de Lorraine, duc de Guise V qu'on s'appelle le grand Condé% le vainqueur de Rocroy, ou qu'on soit le grand comte d'Harcourt, c'est un crime très-grand, un des pluà grands, que de s'en aller offrir l'entrée du royaume à l'étranger pour soutenir une cause d'ambition ou des intérêts privés. On a beau rappeler que ces trahisons ètnient autreibis iréquentes; que lorsque un gentilhomme avait la rage au cœur, lorsqu'une famille noble avait été dépouillée de son héritage, elle allait quérir partout appui; que l'on allait à l'Espagnol sans rougir, comme les huguenots allaient en d'autre temps aux reîtres et aux Suisses pour défendre leurs croyances religieuses. Répétons qu'il est malsain d'invo- «quer de telles doctrines et de prétendre qu'au dix-septième siècle il y avaitdes familles, des lignages, des provinces, des agrégations, mais que la France, vaste mot embrassant

1 Mémoires ie SaHUSimon, 1. 1, p. 46, édition Hachette.

* On sait la révolte des Napolitains et rêlévation momentanée de Masalïiello. Ce gouvernement de tiers nobles et de laziaroni, appelant Henri de fiorraine, le duc de Guise, l avait un moment proclamé leur chef. Le duc de Guise, proscrit de France, n'avait pas hésité à accepter les offres de la jpépublique napolitaine. Hais la république napolitaine a^ant vainement eomptc sur l'appui de laPrance, que Mazarin avait promis, et qui ne vint pn-î, f'it bientôt vaincue pnr Philippe TV, et le duc de Guise tomba prison- Hier aux mains des Espagnols. Une fois captif, le Lorrain se ressouvint des Vieux rappoits de sa uiaisua avec l'Ëspagne, et il écrivit une lettre humble et dévouée à Philippe IT; il offrait au roi d'Espagne de lui livrer fat plaee de Gnise, de soulever la Provence tout entière, de 's'emparer de tous les vaisseaux et galères de France. Prometo tambien de mas la sotevacion entera de Provença y de hacer me dneno de todos los vaseles y gaieras de Frauda. Arch. de Simanc., coi. A 52; et Richelieu, par Capefigue, t. H, f . 254.) Ouo tout eela est étrange 1

' La volte-face du ^rand Gor>dé» passant aux Espagnols, reste également comme un scandale de l'iiistoire*

LlVRg DOUZIÈME. ^iô

des idées complexes, ne s'entendait pas dans son accepLion généirique et uniforme ^ Ce procédé d'atténuation pourrait conduire, en amnistie, plus loin qu'on ne voudrait.

Le comte d'Harcourt avait six enfants, auxquels il dut obtenir des situations; et ils étaient tous les six, dès i661 ou 1605, à peu près établis, ou dans des postes laïques, ou dans la carrière de l'Église ; il eut même, depuis son installation à Royaumont, la joie d'éprouver dans les siens un de ces bonheurs domestiques qui dédommagent considérablement des ennuis de la \ie factice du monde, s'ils ne cicatrisent pas complètement les plaies qu'elle cause. Lo fils ainé du comte d'Harcourt était né le 7 décembre 1641, à Paris; on le nommait tantôt M. le Grand, tantôt le comte d'Armagnac; il prêta le serment de giaïul écuyer de France en survivance de son père, entre les mains du roi, le 24 avril 1658, elfit un niaria<:e selon sa condition en 1660. Il épousa la fille du duc de Villeroy, pair et maréchal de France, Catherine de Neufville-Villeroy, qui apporta dans l'hôtel abbatial de Royaumont un peu de printemps, avec sa vivacité et ses vingt ans. Saint-Simon dit que ce fut « la plus belle feniiiie de France jusqu'à sa mort,» mais la suite montra qu'elle n'amit aucune aucune souplesse dans le caractère et dans les manières*. Il y avait ensuite Alphanse-Lom^ qui était l'abbè de Royaumont, et qui était connu sous le nom de chevalier d'ilarcoiu l, général des galères de Malle. Le comte d'Uarcourt eut encore trois autres fils, le célèbre chevalier de Lorraine^, un débauché, qui fut si tristement

* M. Gapefigue, qui a considéré un épbode de t'histoire au point de vue

de son indulgence personnelle, ne voit-il pas quels inconvt^nients énormes ' il y 3, pour l'iiistorien, à tiror d'nvnnce, au juge des actes publics, à la postérité, raustcrité qui lui est iutlispeiisable?

Le comte et la comtesse d'Ârmagnac se viienL j[)utriarcâlement à la tète de quatorze enfants.

' Philippe de Lorraine, né en 1643, par conséquent né un an avant Alphonse-Louis. Il cuf Vnl>l»av(^ de Saint-Benoîl-sur-Loire, quand son frère, Ilayinond Uêrongror, itenimla pour une autre abbaye. (Yoy. llist. de l'aàùayv àe SaiiU-lienoU-êur'lMire, par M. Uocher.)

m HISTOIRE DE ROYAUMOiNT.

mêlé à la destinée d'Henriette d'Angleterre; ensuile, Ray • mond Bérenger, né en 1647, qui d'abord abbé de Saint Faron de Meaiix et de Saint-Père de Chartres S fui ensuite pourvu de Fabbaye de Saint-Bonoît-sur-Loire'; le troisième était Charles, comte de Marsan, prince de Morlague, né en 1648^ le sixième enfant du comte d'ilarcourt lut une iille» la princesse Armande-Uenriette, ù laquelle on trouva la succession de 1 abbaye d une de ses tantes, parce qu'elle avait nianiCeslé des goûts pour la vie religieuse. Au surplus, le comte el la comtesse d'ilarcourtse virent renaître dans les enfants de leurs cnlants; en ICOi , arriva la naissance du comte de^rionne, fils ainé du comte d'Armagnac; les jeûnes époux eurent encore un nouvel enfant, en 1665, qui eut nom François-Aimand de Lorraine, et auquel devait être réservée la succession de Tabbayc de Royauinont, après le prince Alphonse-Louis, son oncle.

D'ilarcourt introduisit dans les salons de Royaumonl ce cliarme austère qui provient des vertus militaires. S'il n avait pas à un grand degré le brillant de Tèsprit français, il y suppléait par une qualité innppréciable dans les rapports sociaux : d Harcourt n'aimait [>as la raillerie. Sa langue était aussi sérieuse que sa mine'; et jamais Mazarin ne put articuler, à son sujet, ce qui désolait Richelieu, dans la personne de l'ancien abbé de Royaumonl, Mgr Henri d'Escoubleau de SoiuLlis; le cardinal ministre de Louis XIU s'était plaint iréquemment des « licences que l'archevêque donnait à sa latujueK » Si le salon de Royaumonl pouvait recevoir d'autres notabilités de la France,

' Cartulaire de l' abbaye de Saint^Pérede Charira, public par M. Guérard, de l lnstitut. I. I, p. 244.

* Moieii, Diclioiut. h st., i. lU, p. 152, édit. 1699.

' Dernier ttls du comte d'ilarcourt et de Narguerite-PhUippiae du Cam* bout-Coislin. Il mourui le 15 novembre i70B.

* Cérizicrs, aum6nicr du duc d'Ortéan&t dans son Bérot flrànçait, l'ariS; 1045.

* Vo!f. les leUres du cardinal lUclielicu a rarclievôquc, du 29 seplcni- Jjre m\. . . ^

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