‹ Histoire de RoyaumontChapitre 74 sur 263 · LIVRE DOUZIÈME. m · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME. m

Le fîlsaîné du comte d'ITarcourt joignait à une très-noble et très-belle figure, les manières et la inagniticcncc du plus grand seigneur, avec un grand air naturel qu'il ne déposait jamais ayec personne, le roi seul excepté* 11 eut le talent de prendre de l'ascendant sur Louis ÏIV et de garder cette influence pendant quaraïUe ans*. Le comte d'Armngnac n'avait pas précisément un grand esprit ; ii n'avait même qu'on esprit très-ordinaire. Le savoir-faire, mêlé d'une flatterie opportune, est plus utile dans la vie réelle qu'une intelligence originale. D'Armagnac, qui avait sès hautes prétentions quand il était en face du commun des morlels, ne dédaignait pas d'employer avec ce qui était au-dessus de lui cet on ne sait qifoi, cet art, cette grande politesse, cette conduite, cette souplesse, qui suppléent éminemment au peu d'esprit. Il savait « ramper devant Louis XIV, comme par accahieuieiit de ses rayons ; )> c'est un jaloux de cette époque qui l'assure, un jaloux auquel l'envie peut-être inspirait ses interprétations. D'Armagnac sut donc charnier et captiver le monarque, en sorte qu'il pût tenter d'obtenir toutes les grâces pour lui et . pour les siens*. 11 se trouva aux diverses campagnes de Louis XIV, en qualité de grand écuycr de France; il ne servit dans les armées qu'à 1m suite du roi ; il alla à la campagne de Flandre, en 1667 ; il accompagna Sa Ma* jesté à la conquête delà Hollande. Gomme vie habituelle, il fallait à M. le Grand un grand train, soit par calcul, soit par instinct de naissance, soit par eniraînement du milieu ou ii vécut toute sa vie. Égoïste et personnel, sans trop s'en douter, ne s'occupant pas de ses affaires particulières, dont il laissait le soin à madame d'Armagnac, il vivait comme un souverain constitutionnel, laissaut sa femme gouverner le détail de sa maison, et s'occupant uniquement, quant à lui, à représenter, à régner^

« Jf. St'Stmon, t. X, p. 45.

* im., p. 45.

m UlSiOIRE DE ROYAIMOM.

à trôner. Il recevait le plus grand monde chez lui, où il y avait, dit Saint-Simon, « grande et excellente table,

soir et malin, cl \o pins gros jen du monde toute la journée*. » On a iiiNnmc que c'élnil cliez le grand écuyer de France, liom me court d'esprit et ignorant, nn système réfléchi pour se donner un air de supériorité marquée et pour s'y maintenir.

On va dire <'omrnent une réunion de parents fut troublée, à Royauiuoul, en iGG8, loi s(|ne plusieurs membres de la famille de Lorrainc-Armaguac étaient venus « y prendre l'air ^ » Parmi eux, se trouvait la iille unique du comte d'Harcourt, la princesse Armande-Henrîette, née en 1640, et qu'on avait pourvue deTabbaye célèbre de Notre-Dame de Soissuns. La niéi e de la jeune d'H;u'conrl, madanie la cuiatesse d'Ihircoui t-Loi raine, était une femme de devoir, qui avait légué à ses enfants les traditions les meilleures de loyauté, et de piété. Elle avait, autant qu'il se pouvait, accompagné son mari dans sa vie errante de militaire ; elle le suivit en (ialalogne, dont il était vire-roi efi 16 il; et c'est à Barcelone qu'elle avait donne le jour a i un de ses tils, à Raymond-Bérenger, en J 647. Cette digne femme était heureuse de retrouver sa fille à Royaumont dans leur réunion domestique.

L'arrivée de madame Armande-Henriette de Loi j ained ilarcourt, coadjutr icede Talibayede Soissons, lit sensation à Royaumont. C'était une femme excessivement distinguée. Élevée, toute enfant, dés Tâge de trois ans, dans le couvent de Notre-Dame de Soissons, où madame d'Elbeuf, sa tante, rtail ahhesse (madame d'Aumale avait précède madame d'Elbeud, elle avait montré une grande disposition pour apprendre les langues étrangères et les sciences généralement inconnues aux femmes. La beauté physi-

* Saint-Simon, dans ses Màmires. t. X, p. 45.

* CVsl afnpi qnr le iltu: de Saitil-Siino!i caractéri*:^ les habitudes dcs princes de Lorraine, pur rapport à 1 aLbayc de Uoyaumoui.

LITRE DOUZIÊBIE.

que, dit Duguel, se joignait ù la distinction de l'esprit, dans la jeune princesse* Sa vocation s'était dessinée de bonne heure. Approchant à peine de la quinzième année, elle brûlait déjà de rompre avec le monde et de se faire religieuse; elle écrivit si soiivoril à uii père, i\ une mère, dont elle était aimée avec la dernière tendresse, elle les pressa tantales importuna tant, qu'ils n'osèrent ou ne purent lui refuser la permission de suivre ses goûts et de contracter les fiançailles mystiques. Ravie de ce consentement arra* ché plutôt qu'obtenu, elle s'était jetée aux pieds de niadame d'LlLeuf, sa lanle, pour la conjurer de lui donner le voile ; reçue novice, puis admise à la profession, elle avait voulu suivre tout ce que suivaient les autres sœurs, les jeûnes, les veilles, les austérités, les exercices pénibles, les actions humiliantes; et, quoiqu'elle n'eût que dix-sept ans quand elle se vit coailjiilrice, elle vécut toujours avec la môme régularité, se tint toujours dans la même dépendance, voulut toujours être partout confondue avec ses compagnes.

La coadjuf rice ^ de Tabbesse de Notre-Dame de Soissons, accompagnée de quelques-unes de ses religieuses, était donc venue en 1 (368, pour rendre ses devoirs de sœur à son frère Mgr Alphonse de Lorraine, abbé deRoyaumont, pour se rencontrer avec une grande partie de sa famille, pour retrouver surtout dans ces murs la trace chaude encore des derniers instants de son père. Elle venait en même temps en pèlerinage se reposer dans l'abbaye de

' Maiiame d'EIbcuT, abbesse de Notre-Dame, étant morte, le 24 janvier \W3, «a nirci\ la princosst» mnflnrno Honriotte-Armandc d'Ilarcourl- Loiraiiie, ({ui exerçail la cJiarge de coadjutrice sous sa tante, lui succéda comme abbesse. Elle fui bénie dans Téglise du Val-de-Grâce, le Jour de la Saint>Barnabé 1660, en présence de Leurs Altesses royales et de tous les priftces et princessos tant de l aufiusle maison de Lorraine qr.e des autres qui se trouvèrent alors à Paris. L'êvf'-Mi* (!•■ Soissons en lit h M'-rêmonie. et mesdames Fi'ançoise-Renée de Loi raine de Gui^î. ahhcsse de iionlinartre, et Henriette de Lorraine-Chevreuse, abbesse de Jouarrc, furent ses assis* tantes.

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son frère,. et pour respirer Tair pur qu'avait respiré saint

Louis. Il y avait alors de ces excursions, moitié pieuses, moitié hygiéniques. De 50 lioues en 20 lieues, ou de 10 lieues en 10 lieues, on rencontrait une abbaye. La révérende mère Armande-Henriette avait rencontré depuis son départ de^Soissons Fabbayc spfendide de Long-Pont, dans la forêt de Villers-Cotterefs, les abbayes de Compiègne, de Seulis, etc. Mais on doit ajouter queîe besoind'un repos momentané ne fut pas une des moindres raisons qui avaient conduitla jeuneabbesseà Royauraont. La princesse Ârhiande-Henriette, qui ne sortait pas pour le plaisir d'aller dans le monde, était sous la dépendance d'une , santé très-chanceUmle. Elle fut plus d'une lois oblijirée de quitter le monastère pour aller se soigner plus expéditivenient; on raconte qu'elle pleurait quandelle ètaitréduite à se séparer de ses chères filles, et que» dans sa dernière maladie, ayant été emmenée dans sa famille, elle regretlait Tabsence de ses compagnes de solitude ^

On s'explique que le voyage de la princesse ait produit, à cette époque, une impression dans la contrée ; madame d'Harcourt se distinguait par de belles qualités person* nelles, par une rare justesse de jugement et par une fer* meté de coup d'œil (pie les plus expérimentés n'ont pas toujours. Dés les premières années de sou gouvernement,

* Malp'é cette 5?;inté médiocre, elle fut d'une ;itti\itê incomi>:ir;il)Io ; son règne abbaliai lut marqué |iar de grands travaux laits à J'abijaye; surtout, aidée par le crédit de ses frères auprès de Louis XIY, eUe créa des ressources précieuses pour les pauvres, pour les malades, pour les pauvres honteux, ponr les |irisoimiois, dans la ville de Soissons, Sa libéralité inépuisable lit i pocuu'. Efle était a l'aris, où la bénédiction de madame l'alibesse de ^luuttnartre, sa pjirente. 1 avait appelée, quand elle fut saisie par des accès d'asUime et d'bydropisie qui, cpiatre mois après, la conduisirent

^au tombeau. Elle avait été quinze ans abbesse. [Oraison funèbre de trèsillustre et trt^s-rertiœiise princesse madame Armande-lienrieltc de Lorraine d'Harcourt, abbesse de Kotre-Uame de Soissons, prononce-' ledjuiilei dans l'église de son abbaye, par Du Guet, prêtre de lOraloire. In-4, Paris, i684.) ^ Bmiathépie ^iatute-Geneinii/e, X. 592*. ~ Sa plus vive

. peine, à sa mort, fut de mourir loin de ses religieuses;, elle crut mourir en terre étrangère. ^

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