LIVRE TREIZIÈME
La maxime de se tenir sur ses gardes^ proclamée par TÉ van- * gile, regarde les individus et les nations; cl quand les institutions publiques s'ébranlent, quand le trouble envahit une existence privée, en définitive la cause de tout le désordre, c'est qu'enivré parla prospérité, on s'est abandonné à des pratiques qu'an fond la conscience réprouvait, et que l'on croyait pouvoir continuer impunément. 11 y a par-dessus rhomme et les nations, la justice de Dieu ; mais l'écueil est qu'on s'oublie, tant que TJieure de l'épreuve n'a pas sonné ; c'est le mot de Montesquieu : « II est plus sûr d'attaquer une religion par la faveur, par les commodités de la vie, par l'cspéranco de la fortune ; non pas par i e qui avertit, mais par ce qui fait que l'on oublie; non par ce qiîi indigne, mais par ce qui jette dans la tiédeur*. » Quelle apathie et quelle activité tout à la fois, dans ce dix-huit iéme siècle, depuis la Régence du duc d'Orléans ! El cependant chacun voulait se croire innocent dans l'hisloiie, parce que individuellement on n'était qu'une unité, et parce que ce qui s'est fait a demandé des millions de bras pour s'accomplir. Mais il fallait rabattre de éette innocence parce qu'une insurrection appelle une autre insurrection : et là-dessus devait porter l'examen de conscience de Mgr Armand de Lorraine. Ce n'était pas sa faute, si nu moment où Louis XIV venait de mourir, on éprouvait une lassitude générale, un- besoin de réagir contre ce qui avait précédé, et de protester contre les prétentions de la veuve du poète Scarron, qui avait traité la France comme son couvent de Saint-Cyr. L'abbé de Hoyaunioiil n'était pas la cause directe de ce que « la France, endormie dans un oratoire, se réveillait dans une orgie, » de ce que longtemps comprimée par la main de Louis XIY, lasse d'une dissimulation qui n'était pas dans le caractère national, la société, passant d'un extrême à l'autre, voulait installer
' Esprit des lots.
m HISTOIRE DE ROYAUMOfiT.
rind6p(Mi(lanco du dix-luiitiùine siùcle sur les ruines de raiilorité. Mais My;v de Lorraine ne pouvait pas, plus que ses contemporains, se flatter de n'avoir point ajout«'' son coup de marteau à Pœuvre de la démolition générale. En posant les abus, tous et chacun avaient imprimé indirec> temènt les premières impulsions du besoin de réforme. Chacun à son tour était cause que tous aspiraient à un remaniement dans Télat social^ et dans les idées régnantes. Déjà des théories réformatrices et libérales avaient essa jé de se faire jour, du vivant et vers la fin du règne de Louis XIV. Les idées de Fénelon dans ces matières étaient devenues l'entretien de lous les esprits éclairés. Le Régent dissipa-t-il, trompa- t-il cette disposition nouvelle?... Les uns le croient, d'autres affirment le contraire. La question, pour Mgr Armand de Lorraine, n'était point celle-là. N^avait-il pas, en ce qui le concernait, contribué à grossir les raisons qui firent réclamer de toutes parts la réforme de l'organisme intérieur de la France? N'avait-il pas contribué à défoi rner d'abord ?
Mgr de Lorraine faisait du jansénisme à outrance. Con* struisait-il ou démolissait-ii, c'est la question.
Déjà la grande armée qui, dès 1750, devait serrer ses rangs derrière celte colossale machine de guerre, ï Encyclopédie, naissait on était née. Les registres des naissances de Tannée 1712 avaient inscrit les noms deJ.-J. Rousseau, de Frédéric II, de Prusse; ceux de 1715 avaient inscrit lîayiial et Diderot; Laniettrie les avait précédés de cinq ans (1709), et BulTon de sept ans (1707). Tous les autres officiers de cet état-major avaient eu hâte de naître, Condillac et Helvétius en 1715, Boulanger en 1722, Marmontel et d'flolbach en 1723, Kant en 1724, Turgot en 1727.
Les autres viendront plus tard, tels que Dupuis (1742), Condorcet(1745), Mirabeau (1749), Cloolz (1755), Robespierre (1 759). Mais un homme qui se trouvait sur les con-
IIVUE TRlilZiÈWK. 545
fins de la jeunesse et de l*âge mûr, publiait, en 172i, Jcs Litres perstmesj livre plus que hardi, de nature à
ouvrir les yeux. Qui est-ce donc (lui avait provoque la plume agressive de Montesquieu? pourquoi Tesprit nouveau qui travaillait la société française? D^autre part, on ne soupçonnait pas qu*un jeune homme, né en 1694, connu à peine par quelques pièces de vers, et qui se nommait Voltaire, pressenti, il est vrai, par l'un de ses professeurs, serait l'àmedetout un siècle de commotion, l'instrument principal de la réaction du dix-huitième siècle, le général en chef de la. campagne entreprise par les plus êminents esprits de la France; il n'aura pas dans les années avancées de sa vie, plus d'apparence corporelle qu'à vingt ans, alors qu'eurent lieu ses aventures de jeune homme en Hollande, ài'end roi t de mademoiselle du Noyer, qui "devint la baronne de Winterfeld : colosse de malice, mais toujours « corps maigre, chétif, tout esprit et vifargent.» ïl y avait là cependant, du temps de la Régence, la maUrrodu <^rand levier qui allait, pendant tout un siècle, secouer la société française et l'Europe entière. Déjà, commençait à poindre « cette universalité Je goûts, d'études et de curiosités » qui distinguent Voltaire, <c voulant donner à son flme toutes les formes possibles, disant quMl faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de notre àmc ù toutes les sciences et à tous les sentiments ^ »
On verra, vinq-cinq ans après, ce qui sera advenu de cette intelligence curieuse, de son besoin de propager les idées nouvelles, et de faire participer à ses découvertes et manières de voir ses amis et Tunivers. Ducius dénoncera, vers 1750, un mouvement nouveau dans le siècle, « une certaine fermentation de raison universelle, » qui devenait partout sensible, dit Sainte-Beuve, et qui promet-
* Ultre de YoUaire à CideviUc, février 1737.
tait de belles suites si on ne la laissail se dissiper. Qui donc, ajoute notre critique, aura plus contribué à ce mouvement, que Voltaire? Assurément, on ne saurait prévoir les conséquences de quelques événements individuels, qui n'ont pas d'importance en eux-mêmes, mais dont l'influence accidentelle est quelquefois étonnante. Voltaire fuyant la Bastille et la France, en 1726, s'en alla faire un voyage en Angleterre ; ce voyage eut des résultats. On dit que Voltaire fut impressionné de voir la liberté de penser régnant dans File voisine; il fut frappé du spectacle d'une société libre, dans ses théâtres, dans ses livres, dans ses sermons, dans ses journaux. Ce fut une révélation pour cet esprit ouvert et vif. a Avec l'esprit de liberté, il voyait partout à Londres, le sentiment de la dignité des sciences et le respect des lumières; il fui léinoia des grands bonneurs rendus à Newton qui venait de mourir ; 1» il jura d'importer cette liberté de penser dans l'Ëûrope du continent, « au milieu de cette fausseté convenue, que le préjugé, Phabitude, l'étiquette de cour, l'esprit de corps, maintenaient en Fjance*. »
Voltaire ne vit pas seulement les choses; il fut en rapport avec les hommes. Bolingbroke, Collins, Tindal, Locke, dont il fouilla les livres, lui inoculèrent Tesprit d'innovation dans le domaine des croyances religieuses. Ce voyage mit Voltaire en rapport avec les organes du (li'ismc anglais : par où, la philosophie française du dixhuitième siècle sera une importation . britannique. Mgr Armand de Lorraine, qui peut-être ne prit pas garde à Voltaire, n'aura-t-il, par aucun acte de sa vie, contribué à surexciter les dispositions belliqueuses de co jeune écrivain''? C'était sous Faspect de frondeur de génie, que ce jeune A rouet de Voltaire allait se révéler au monde ; cet
' Villeniain, Tablenti de la litléralure au dit -huitième liècle. ^ En 1718, Vollaire avait jeté, dans sa tragédie àXHidipe, son premier cri de guerre :