CHAPITRE VII
Alexandre Nevsky.— Divisions des Tartan*. — Luttes de Novgorod.
La mort de Mikhaïl ne resta pas sans vengeance : ceux de ses frères qui possédaient des apanages dans la principauté de Souzdal défirent entièrement les Lithuaniens et les chassèrent de la Russie. Sviatoslaf reprit possession des États dont il avait été chassé par son turbulent neveu : mais il jouit peu de son rétablissement. Nous allons voir comment il fut forcé d'abandonner une seconde fois, et pour toujours, la principauté de Vladimir.
Alexandre Nevsky ne s'était pas hâté de se rendre à la horde. Il continuait de gouverner Novgorod, et comme cet État n'avait pas été soumis par les armes des Tarlares, Bâti pensa que le prince ne voulait pas reconnaître sa domination. 11 lui fit signifier de se rendre à la horde. Alexandre ne crut pas devoir attendre pour obéir qu'il y fût contraint par la force des armes ; et, malgré les plus justes sujets de crainte, il se sacrifia au bonheur de sa patrie, que ses refus eussent exposée peut-être à la plus cruelle vengeance. Sa physionomie noble et douce à la fois, la beauté de ses traits et la majesté de sa taille,
firent sur le souverain du Kaptchak la plus forte impression. Il combla le prince russe et son frère André de bons soins, et les envoya à la grande horde (1248).
Ces deux princes furent dédommagés des fatigues du voyage. Les Tartares, non contents de confirmer la domination d'Alexandre sur le nord de la Russie, y joignirent la Russie méridionale (1249). Mais ils ne donnaient qu'un droit litigieux, que le prince de Kief refuserait sans doute de reconnaître et qu'on ne pouvait faire valoir que par la force. Le dessein des Tartares n'était peut-être que d'armer l'un contre l'autre et d'affaiblir mutuellement le souverain de Novgorod et celui de Kief. C'est une politique qu'on eut souvent occasion depuis de reconnaître dans leur conduite. Ils donnèrent en même temps au prince André la souveraineté de Vladimir; et c'aurait été aussi le décorer d'un vain titre, s'ils ne lui avaient pas fourni des troupes pour appuyer ses nouvelles prétentions à cet État. Ce fut par les armes des Tartares qu'André renversa du trône son oncle Sviatoslaf . Mais ces mêmes Tartares, auxquels il devait sa puissance, ne tardèrent pas beaucoup à l'en dépouiller. On ignore comment il eut le malheur de leur déplaire, et la conjecture la plus vraisemblable qu'on puisse faire sur cet événement, c'est la faute que commit André en épousant la lille de Daniel, prince ennemi des Tartares ( 12o0), et en se liant intimement avec lui. Il porta promptement la peine de cette imprudence. Une armée tartare conduite par trois princes de cette nation vint attaquer les principautés de Souzdal et de Vladimir. André, surpris, mais non pas abattu, voulut tenter le sort des armes. Rassemblant à la hâte ce qu'il put réunir de troupes, il s'avança contre l'ennemi avec moins de forces que de courage : la partie était trop inégale, et le nom seul des Tartares répandait trop de terreur. Il fut vaincu, et, n'espérant trouver chez les- princes russes aucun asile contre un ennemi qui les faisait trembler tous, il se retira avec sa femme et
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ses principaux boyards en Livonie, où il fut bien reçu par le grand maître des chevaliers porte -glaives.
On ignore comment il se réconcilia dans la suite avec les vainqueurs ; mais au bout de quelques années il reprit possession des principautés de Souzdal et de Vladimir, qui avaient formé son ancien apanage, et il fit le voyage de la horde, où il fut reçu favorablement.
De retour en Russie (1252), Alexandre, qui avait fait à la horde un second voyage et y avait été très-bien accueilli, vint s'installer dans la principauté de Vladimir, dont les Tartares avaient dépouillé André au profit de son frère, leur favori. Alexandre établit sa résidence dans sa nouvelle capitale, y rassembla les familles dispersées par la crainte des Tartares, et releva les ruines des villes et les églises abattues. L'un de ses frères, ïaroslaf, prince de Tver, le força bientôt de prendre les armes ( 1255) et d'abandonner ces soins paisibles et glorieux. Mais, trop peu courageux pour soutenir l'usurpation qu'il avait tentée en enlevant Novgorod à Vassili, fils d'Alexandre, il dut • abandonner les malheureux qu'il avait excités à la révolte, et chercher son salut dans la fuite.
Après avoir rétabli Vassili, son fils, à Novgorod, Alexandre, au lieu de poursuivre avec acharnement un frère coupable, consacra sa valeur au bien de la patrie. Dirigeant ses forces contre les ennemis naturels de l'État, les Suédois, il entra dans leur pays, y porta la terreur, le ravage et la mort, fit un grand nombre de prisonniers, et revint chargé d'un riche butin (1256). Par ces victoires remportées dans l'Occident, où chaque jour son nom devenait plus redoutable, Alexandre se consolait en quelque sorte des basses complaisances qu'il était forcé d'avoir pour les Tartares.
On était loin de prévoir sans doute que les Russes regretteraient un jour Bâti. Ce kan tartare, qui avait en personne subjugué la Russie et la Hongrie, dont les généraux avaient dévasté la Pologne, et qui avait répandu
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la terreur dans toute l'Allemagne et l'Italie, et jusque dans la France, où saint Louis n'opposait aux craintes de sa mère que sa confiance en la bonté divine, ce kan venait de finir ses jours après plusieurs années d'infirmité. Son frère Béréké lui succéda, et obtint de Koplai ou Koublai, kan de la grande borde, l'investiture du Daehté-Kaptcbak (1256).
Bâti s'était toujours contenté des marques de soumission qu'il avait reçues des princes russes, et des présents qu'ils lui avaient volontairement offerts : mais Béréké ne fut pas plutôt monté sur le trône (1258), qu'il envoya en Russie des officiers chargés de faire le dénombrement des principautés de Souzdal, de Mourom, de Rézan, d'y prendre connaissance des fortunes, et d'y imposer un tribut. Un principal officier, revêtu du titre de baskak, fut placé dans chaque principauté pour recueillir ces impots, veiller aux intérêts du vainqueur, et tenir en respect les vaincus, dont il surveillait la conduite.
De semblables officiers furent bientôt après envoyés à Novgorod pour y faire les mêmes opérations. Alexandre, qui connaissait le caractère peu flexible des habitants de cette ville, craignit que les Tartares n'essuyassent quelques insultes, dont il résulterait les plus grands malheurs. Les conjonctures le forcèrent à une démarche qui dut lui paraître bien humiliante : il se chargea de conduire, d'escorter lui-même ceux qui venaient établir des taxes sur ses sujets. Pendant que le héros de la Russie devenait en quelque sorte l'huissier des collecteurs tartares, son fils Vassili se mettait à la tète des citoyens qui ne voulaient souffrir à Novgorod ni dénombrement ni tribut. La première fermentation des esprits s'y manifesta par le massacre de quelques habitants , qui voulaient qu'on payât le tribut aux Tartares. L'arrivée d'Alexandre apaisa le tumulte, et Vassili, craignant le «•ourroux de son père, chercha un asile à Pleskof. Cependant Alexandre ne put obtenir des Novgorodiens qu'ils
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HISTOME DE RUSSIE.
laissassent faire le dénombrement : ils consentirent seulement à envoyer au souverain tartare des présents censés volontaires. Alexandre y joignit les siens, et en fit de considérables aux députés, qu'il congédia avec bonneur.
11 semble qu'il devait estimer, au moins en secret, les fiers Novgorodiens , qui, plus courageux que prudents, avaient tenté, d'accord avec Vassili, de résister à l'oppression des Tartares ; et cependant il eut la lâcheté de les punir : il en fit une soigneuse recherche, fit couper aux uns le nez et les oreilles, à d'autres les pieds et les mains; il fit arracher aux autres les yeux, inventant ainsi des supplices pour des hommes dignes de récompenses. Plusieurs autres enfin, moins malheureux peutêtre, furent mis à mort. Alexandre poursuivit ensuite son propre fils Yassili, le chassa de Pleskof, et établit à Novgorod un autre de ses enfants, nommé Dmitri. Alexaudre s'était sans doute rendu bien redoutable à Novgorod, puisqu'il pouvait y exercer de tels excès d'autorité.
Les princes de Russie, tributaires du kan des Tartares, soumis aux ordres de ce maître impérieux, obligés souvent à les aller recevoir eux-mêmes loin de leurs Klats, exposés à perdre la vie quand ils l'avaient offensé, n'osant même régner qu'avec son consentement, étaient cruellement humiliés. Leurs chroniques n'ont pas dissimulé cette humiliation ; mais les étrangers se sont plu à l'exagérer encore. Voltaire, par exemple, a dit que le grand-prince « conduisait le tribut à pied, devant l'ambassadeur tartare, se prosternait à ses genoux, lui présentait du lait à boire, et, s'il en tombait sur le cou du cheval de l'ambassadeur, le prince était obligé de le lécher. » Nous ne croyons pas qu'on puisse trouver de preuves de tant d'orgueil de la part des Tartares, et de tant d'abjection de la part des Russes.
Dès que l'État de Novgorod éprouvait quelques malheurs, les Lithuaniens saisissaient avidement l'occasion de les aggraver. Aussi Alexandre venait à peine de quitter