CHAPITRE VI
La Russie et les Tartares. — Plan - Carpin et Rubruquis. — Mœurs , usages et coutumes des Tartares. — Leur arrogance et leurs terribles projets.
Les malheurs que la Russie venait d'éprouver ne semblèrent pas inspirer assez de crainte pour des malheurs à venir.
A peine Iaroslaf, prince de Novgorod, eut-il été instruit de la retraite des Tartapes, qu'impatient de succédera son malheureux frère, Georges, il plaça sur le trône de Novgorod son fils Alexandre, qui bientôt deviendra célèbre,
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et courut lui-même prendre possession des cendres et des décombres de Vladimir. Il nettoie la place où fut celte ville des cadavres dont elle est couverte, relève ses murs, rappelle ses habitants dispersés; et, comme si l'État qu'il s'efforçait de rétablir eût eu déjà trop de force, il distribue des apanages à plusieurs princes de sa famille.
Cependant les Tartares n'avaient pas abandonné la Russie sans retour. Bâti envoie une armée au sud est de ce malheureux pays. Peréiaslavle est pris sans effort ; Tchernigof, emporté après une plus vigoureuse résistance, est livré au fer et aux flammes. L'évèque de cette ville tombe entre les mains des Tartares; mais ces vainqueurs, d'ordinaire si féroces, traitent avec honneur ce prélat, et même, avant de retourner dans leur pays, ils lui rendent la liberté. On remarquera toujours chez ces barbares le même respect pour le sacerdoce : soit qu'ils comprissent que par les prêtres ils tiendraient plus aisément le peuple dans la soumission ; soit qu'adorateurs d'un seul Dieu, ils honorassent partout, malgré les différences des religions, les ministres de la Divinité ( 1239 ).
Peu après cette expédition, Mangoukan fut envoyé (1240) par Bâti pour faire une tentative contre Kief, où régnait alors Mikhaïl Mais, n'ayant pas assez de troupes pour forcer cette ville, et d'ailleurs voulant en prendre possession et non pas la détruire, il fit inviter Mikhaïl à se soumettre. Ce prince, aveuglé par une lâche fureur, ordonne la mort des envoyés de Mangoukan : puis aussitôt, redoutant la vengeance des Tartares, dont il a excité la juste colère, il abandonne sa ville, et court chercher un asile en Hongrie : si les Russes eurent à se plaindre de la férocité des Tartares, ils ne surent pas toujours les porter à se conduire en vainqueurs généreux. Enfin ces barbares, irrités, n'ayant pu saisir Mikhaïl, se contentèrent de ravager les campagnes et de faire un immense et riche butin.
C'est un spectacle singulier de voir les princes russes,
HISTOIRE DE HUSSIE.
dès que leur ennemi semble s éloigner, rendre un libre cours à leur ambition et à leur besoin de se nuire réciproquement. A peine Mikhaïl avait-il quitté Kief , qu'un Rostislaf vint s'emparer de ce trône, comme s'il avait pu l'occuper tranquillement : il en fut presque aussitôt renversé par un rival, qui, plus prudent, n'osa s'y asseoir, et sortit de la ville après en avoir confié le gouvernement et la défense à un namestuik ou lieutenant, nommé Dmilri. Celui-ci eut bientôt occasion d'exercer son courage et de se faire admirer même des ennemis, sans pouvoir sauver la cité dont on lui avait donné la garde.
Bâti vint lui-même mettre le siège devant Kief; il conduisait une armée formidable, et avait amené avec lui ses meilleurs généraux. Avant de tenter un assaut, il fit proposer aux habitants de se rendre à des conditions favorables. Sur leur refus, il forma le blocus et lit battre les murailles de tous les côtés à la fois. Les assiégés se défendirent sur la brèche pendant tout un jour; et, la nuit venue, ils élevèrent un rempart autour de l'église métropolitaine de Sainte-Sophie. On vit en quelque sorte une nouvelle ville se dresser en peu d'heures au milieu de la cité même. Encouragés par cette nouvelle retraite qu'ils s'étaient ménagée, les citoyens de Kief recommencèrent avec plus de fureur, le lendemain matin, le combat sur la brèche. Dmilri soutenait l'ardeur de ses compatriotes par ses talents et par sa valeur; il imposa aux ïartares, étonnés de n'être pas encore vainqueurs : ses blessures l'obligèrent enfin à se retirer.
Ou vit alors ce que peut un seul homme dont la grande àme semble se multiplier et suppléer aux âmes faibles de la multitude. Les citoyens abandonnent la brèche et se réfugient dans le retranchement qu'ils ont construit pendant la nuit. Dans le désordre de cette retraite précipitée, ils montent en foule sur les voûtes de Sainte Sophie; elles ne peuvent résister à ce poids, s'écroulent, écrasent ceux qui eu attendent leur saluk, et entraînent dans leurs
raines une partie de la nouvelle muraille. Ainsi, les Tartares se trouvèrent maîtres de la ville, où ils exercèrent de grandes cruautés; mais du moins Bâti permit aux habitants de rester dans leurs murs, et il y laissa ses propres lieutenants. 11 sut apprécier la brillante valeur de Dmitri, auquel il dit avec un orgueilleux sourire : « Je t'accorde la vie. » Dmitri accepta cette grâce, dans l'espoir d'être utile encore à sa patrie. C'est, dit-on, par les conseils de ce grand citoyen, qui voulait éloigner de son pays les féroces Tartares, que Bâti porta ses armes victorieuses en Hongrie et en Pologne.
Il en est des États comme des particuliers : dès que le malheur vient fondre sur eux, ils se voient environnés d'ennemis avides, ardents à se partager leurs dépouilles. C'est ce qu'éprouva la Russie, affaiblie par les coups que lui avaient portés les Tartares : tous ses voisins se hâtèrent de profiter de ses désastres. Les Lithuaniens tombèrent sur Smolensk ; mais ils eurent l'imprudence de faire cette incursion dans un moment où les Tartares venaient de se retirer, et ils furent repoussés par Iaroslaf. Leur défaite n'empêcha pas d'autres nations aussi ambitieuses, et plus redoutables, de suivre leur exemple. Mais cette audace, qui leur devint funeste, ne servit qu'à couvrir de gloire Alexandre, prince de Novgorod et fils du souverain de Vladimir.
Les chevaliers porte-glaives de Livonie, milice catholique de récente création, virent l'état de faiblesse où la Russie se trouvait réduite, et conçurent le projet de démembrer ce grand corps presque expirant. Ils demandèrent donc du secours au roi de Danemark, et le roi de Suède amena lui-même une armée considérable, qu'il conduisit sur les frontières de la Russie, d'où il envoya proposer au prince et aux citoyens de Novgorod de se soumettre à sa domination. Alexandre n'apprit cette incursion que de la bouche même des envoyés suédois. Sa réponse fut à la hauteur de son courage, et, quoiqu'il ne
HISTOIRE DE KUSSIE.
pût disposer de forces égales à celles de ses ennemis, il s'avança contre eux à la tète de ses seuls Novgorodiens.
Les deux armées se trouvèrent en présence sur la rive gauche de la Néva, près de l'endroit où elle verse ses eaux dans le golfe de Finlande. Alexandre, après avoir disposé ses troupes, commence lui-même l'attaque, se précipite au milieu des dangers, porte la terreur, le désordre et la mort dans les rangs ennemis, rencontre le roi de Suède dans la mêlée, le presse et le blesse de sa main. Six des principaux guerriers de Novgorod, prompts à imiter la bravoure de leur prince, la font passer dans le cœur de tous les soldais. L'un de ces combattants pénètre jusqu'à la tente royale, l'abat et la déchire; un autre, avec ses compagnons, détruit trois vaisseaux; un troisième, méprisant le nombre et le danger, repousse jusqu'à la flotte ceux qui se présentent devant lui, les poursuit encore à la nage, et tue l'un des généraux ennemis. La victoire d'Alexaudre fut complète; et, comme elle fut remportée sur les bords de la Néva, il en reçut le surnom de Ncvsky.
Entouré du prestige de ses exploits, Alexandre crut pouvoir abuser de la puissance, et ne pas respecter les privilèges que son père lui-même avait confirmés aux citoyens. Il vit bientôt la froideur, et ensuite la haine, succéder à cet amour dont il avait reçu des marques flatteuses après son dernier triomphe. Le mécontentement du peuple se manifesta chaque jour davantage, et ce prince eut à supporter tant de dégoûts, qu'il se retira auprès de son père à Vladimir.
Sa retraite devint funeste à cet État. Le petit-fils d'un Iaroslaf, Vladimirovitch, crut, parce que son aïeul y avait commandé quelque temps, que lui-même avait le droit d'y commander à son tour et de livrer aux Allemands le pays qu'il voulait gouverner. Il les appelle, il porte avec eux la désolation dans le domaine de Novgorod, se rend maître de Pleskof par trahison, et les Novgoro-
IJISTOIHE DE RUSSIE.
diens, humiliés par le danger, rappellent en suppliants le vaillant Alexandre (1241). Par ordre de son père, ce prince reparaît à Novgorod, et la fortune change à son aspect : il bat h's Allemands, rase une ville qu'ils venaient d élever et d'où ils dominaient l'État, reprend Pleskof et la remet sous la puissance de Novgorod. Clément et généreux, il traite avec douceur les prisonniers allemands. De nouveaux efforts de la part des chevaliers porte-glaives, et la supériorité de leurs forces ne tirent que rendre sa gloire plus éclatante et lui procurer de nouvelles victoires. Us demandèrent la paix, et restituèrent tout le pays dont ils s'étaient rendus maîtres (1242).
Pendant que les Allemands et les Lithuaniens faisaient d'inutiles entreprises contre Novgorod, et que Kief était au pouvoir des lieutenants de Hàti, la principauté de Vladimir jouissait de la paix, et paraissait oublier ses malheurs. L'Etat, il est vrai, se ressentait encore des profondes blessures qu'il avait reçues des Tartares ; mais ces vainqueurs vagabonds , après l'avoir abattu , semblaient négliger de l'enchaîner, et la Russie, déchirée, sanglante, et respirant à peine, mais ne voyant plus la maiu qui l'avait frappée, se livrait, dans sa douleur, aux illusions de l'espérance. Elle les perdit bientôt : Bâti , retourné dans le Kaptchak, après trois aus de courses dans la Hongrie et dans la Pologne, voulut qu'laroslaf Vint lui-même, en qualité de vassal, lui rendre hommage à la horde; Iaroslaf dut se soumettre, et, à son exemple, d'autres princes russes vinrent se courber sous le joug des Tartares (1243 et 1244).
En 1245 mourut Oktaï, à l'âge de cinquante-six ans : il nomma pour son successeur Kaiouk, l'aîné des fils qu'il avait eus de Touragana, son épouse. 11 était d'usage que le kan de la grande horde , après la cérémonie de son installation, reçût les hommages des princes ses vassaux, qui s'empressaient de venir des contrées les plus éloignées pour lui marquer leur soumission. Iaroslaf reçut ordre de
IHSTOHIK DE KISS1K.
Bâti d'aller remplir ce devoir; il obéit, et ne revit plus ses •Ktats. Il mourut lorsqu'il revenait dans sa patrie après avoir rendu ses respects au nouveau kan. On prétend qu'il avait déplu à Touragana, et que, dans un repas que lui avait offert cette femme perfide, elle lui avait fait prendre un poison dont il était mort au bout de six jours.
Le poison est l'arme des faibles, et les ïartares n'en avaient pas besoin. Aussi ne remployèrent -ils pas pour se venger de Mikhaïl. (le prince, comme nous l'avons déjà vu, avait fui de Kief après avoir fait assassiner les envoyés de Bâti, et s'était retiré en Hongrie. Ayant appris que les Tartares étaient retournés dans le kaplchak, et qu'ils laissaient les Busses jouir de quelque repos, il revint dans sa patrie. Mais il trouva Kief soumise aux Tartares, et se retira dans la principauté de Tchernigof, qui avait été son apanage. Il y était à peine rentré, qu'on viut lui signifier qu'aucun prince russe n'osait se mettre en possession d'une souveraineté sans s'être d'abord présenté au kan en qualité de vassal , et sans avoir reçu de lui la permission de régner.
Mikhaïl était rassuré par les égards qu'avait témoignés Bâti aux autres princes; mais sa cause était bien différente : les autres princes russes n'avaient pas assassiné, comme lui, des ambassadeurs tartares. Knfin, soit qu'il aimât mieux risquer sa vie que de renoncer à sa faible souveraineté, soit qu'après avoir répandu le sang comme un barbare il voulut acheter par le sien propre la couronne du martyre, il se rendit à la horde. C'était alors un usage sacré chez les Tartares que les étrangers qui devaient être présentés à leur kan passassent entre deux feux, et que leurs présents même fussent purifiés par cet élément. Il fallait ensuite qu'ils se prosternassent devant une tente de soie, et l'on prétend que cette tente renfermait des idoles.
Mais il paraît que les Tartares n'étaient pas idolâtres; ils adoraient un seul Dieu, et étaient vraisemblablement de la religion du Thibet, ou de celle des chamans , que
les anciens appelaient samanèens. S'ils faisaient subir aux étrangers quelques purifications, c'était par une suite du préjugé des anciens (et de quelques peuples modernes), qui regardaient les étrangers comme des profanes. De plus, l'action de saluer une tente, en se prosternant à la manière des Orientaux, ne supposait pas non plus un acte d'idolâtrie. Ce pouvait être seulement un témoignage de respect en l'honneur du kan, à qui cette tente appartenait.
Quoi qu'il en soit, Mikhaïl eût cru faire un crime en se soumettant au cérémonial qu'on lui prescrivait; ni les menaces des Tartares, ni leurs promesses, ni les prières et les larmes de son petit-fils Boris, qu'il avait amené, ne purent vaincre, son obstination et lui persuader de suivre l'usage. Bâti, qui peut-être se crut insulté, et qui n'avait pas oublié sans doute les anciennes offenses du prince, ordonna qu'on le fit mourir. On le soumit à diverses tortures sans ébranler son courage; enfin, un renégat, sensible aux tourments de Mikhaïl, et voulant les terminer, lui trancha la tète
On n'imputa pas au jeune Boris la faute de son aïeul, et il fut renvoyé avec honneur.
Dès qu'on eut appris en Russie la mort d'Iaroslaf, Sviatoslaf, son frère, crut avoir le droit de lui succéder, et vint prendre possession de la principauté de Vladimir. Mais Mikhaïl, le cinquième fils du dernier prince, surprit son oncle, qui était loin de craindre un tel attentat, le renversa du trône, et s'y installa à sa place (1248). A peine jouissait-il de cette puissance usurpée, qu'il reçut la nouvelle d'une incursion que les Lithuaniens faisaient en Russie : il marcha contre eux, et perdit la vie dans cette campagne, après quelques mois de règne.
A la suite des événements accomplis dans les temps d'Iaroslaf, nous devons faire mention de l'intéressant voyage que Plan -Carpin, moine franciscain, fit dans la Tartarie à la cour du grand kan.
L'Europe, saisie d'horreur par Finvasion de Bàli, trem-
blait en contemplant les ruines de la Pologne et de la Hongrie, car les Tartares pouvaient reparaître une autre fois encore. L'empereur d'Allemagne écrivit à tous les princes de la chrétienté afin de les engager à lever des troupes pour le salut des royaumes et de la religion. L'inquiétude et l'agitation régnaient partout : le peuple jeûnait, tandis que jour et nuit les prêtres faisaient retentir de leurs prières les voûtes des églises. Saint Louis, ce vaillant roi de France, était le seul dont le courage ne fût point abattu. 11 dit à Blanche de Castille, son illustre mère, que, mettant son espoir en Dieu et dans son épée, il marcherait hardiment contre l'ennemi ; mais le pape Innocent IV, qui voulait éloigner l'orage par de paisibles négociations avec le terrible kan, lui envoya des moines porteurs de lettres amicales.
Plan-Carpin,l'un de ces envoyés, partit d'Italie en 1246, traversa la Russie, et donna sur l'état de ce pays à cette époque, ainsi que sur les Tartares, les curieux renseignements qu'on va lire.
« Nous avons, écrit Carpin, rencontré dans la Mazovie le prince russe Vassilko, frère de Daniel, qui, avec le duc de ce pays, marchait contre les Vatviagues. Ses ambassadeurs se trouvaient alors 5 la horde, et il nous raconta beaucoup de choses curieuses au sujet des Tartares. Instruits qu'on ne peut se présenter à eux les mains vides, nous nous sommes procuré une certaine quantité de fourrures de castor, etc. Conrad, duc de Cracovie, l'évèque de cette ville et les barons polonais, qui nous avaient fourni aussi différentes pelleteries, avaient prié le prince Vassilko de nous accorder sa protection : nous fîmes route avec lui jusqu'à Vladimir de Volhynie, sa capitale, où, après quelques jours de repos, nous demandâmes un entretien avec les évèques russes, et leur présentâmes des lettres du pape, dans lesquelles il les exhortait à se réunir à l'Kglise romaine; mais les évèques et Vassilko nous répondirent qu'avant l'arrivée du prince Daniel, qui se trouvait alors
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à la horde, ils ne pouvaient nous répondre catégoriquement sur cet objet. Yassilko nous fit partir ensuite pour. Kief, avec un guide, et nous arrivâmes heureusement dans cette ville, malgré la rigueur du froid, l'énorme quantité de neige qui couvrait la terre, et plusieurs autres dangers, car cotte partie de la Russie est sans cesse inquiétée par les continuelles incursions des Lithuaniens ; la population y est peu nombreuse : les habitants en ont été exterminés par les Tartares, ou traînés en esclavage. Nous louâmes des chevaux tartares à Kief, où nous laissâmes les nôtres, qui seraient morts de faim dans une route où Ton ne trouve ni foin ni paille, tandis que ceux des Tartares fouillent sous la neige pour y chercher de T herbe gelée qui suffit à leur nourriture.
« Le premier endroit où Ton rencontre des Tartares, à peu de distance de Kief, se nomme bourg du Kan. Ils nous entourèrent de toutes parts, s'informant des motifs de notre voyage et du lieu où nous voulions nous rendre. ... Les Tartares se contentèrent de quelques présents, et nous fournirent des guides pour nous conduire à la horde de leur principal chef, nommé Kouremsa, qui commande à soixante mille hommes, et garde les limites occidentales des domaines des Tartares. Il nous fit partir pour nous rendre auprès de Bâti , qui est le premier après le grand kan ....
« Bâti a f ixé sa résidence sur les bords du Volga. Sa cour est brillante et nombreuse. Son armée se monte à six cent mille soldats, dont cent soixante mille Tartares et environ quatre cent cinquante mille étrangers, tant chrétiens (ju autres de ses sujets. Le vendredi de la semaine sainte, nous fûmes conduits à sa tente entre deux feux, parce que les Tartares prétendent que le feu purifie jusqu'aux mauvaises intentions, et ùte même la force à un poison caché. Il nous fallut faire plusieurs prostrations, et entrer dans la tente sans en toucher le seuil. Bâti était sur son trône, avec une de ses femmes; ses frères, ses enfants et
les seigneurs tartares élaient placés sur des bancs ; le reste de l'assemblée, assis par terre, les hommes it droite, les femmes à gauche. Cette tente, faite de fine toile de lin, avait appartenu autrefois au roi de Hongrie, et personne, hors la famille du kan, n'ose pénétrer dans son intérieur sans une permission particulière. On nous fit placer du coté gauche. Bati lisait avec beaucoup d'attention les lettres d'Innocent, traduites en langues slavonne, arabe et tartare ; le lan ainsi que les seigneurs de sa cour vidaient de temps à autre des coupes d'or et d'argent, tandis que des musiciens faisaient retentir les airs de leurs chants. Bâti a le teint animé ; il met de l'affabilité dans ses relations avec les siens, mais il inspire une terreur générale ; cruel à la guerre, il est renommé pour sa finesse et son expérience. 11 nous envoya au grand kan.
« Quoique très-faibles, car nous avions jeûné pendant tout le carême, n'ayant pour nourriture que du millet et pour boisson que de la neige fondue, nous allions vile, changeant cinq ou six fois de chevaux, selon qu'il nous était possible d'en trouver sur notre route. Le pays des Polovtsi est un désert presque généralement sauvage, dont les habitants ont été en partie exterminés par les Tartares; quelques-uns d'eux ont pris la fuite; d'autres se sont soumis aux vainqueurs.... C'est dans ce triste désert (aujourd'hui désert des Kirguis) que, dévorés par la soif, périrent les boyards d'Iaroslaf, prince de Russie, envoyés par lui en Tartarie : nous vîmes sur la terre leurs ossements desséchés. Toute cette contrée a été ravagée par les Tartares. Ses habitants n'ont point de maisons; ils demeurent sous des tentes ; semblables aux Polovtsi , ils ne connaissent point l'agriculture, et vivent de l'entretien du bétail....
« Nous arrivâmes vers la fin du mois de juin dans la patrie des Mogols, qui sont les véritables Tartares.
« Depuis quelques années ils se préparaient à l'élection du grand kan, et Gaïuk, successeur d'Oktaï, n'était pas en-
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oore solennellement proclamé. 11 nous ordonna d'attendre ce moment, et nous envoya près de sa mère, nommée Touragana, veuve d'Oktaï, alors régente chez laquelle s'assemblaient les chefs de la nation et les principaux officiers. Sa tente, entourée d'une palissade, pouvait contenir plus de deux mille hommes. Les grands, montés sur des chevaux richement caparaçonnés, tenaient conseil entre eux. Le premier jour leurs habits étaient de couleur pourpreblanc, le second rouge, le troisième bleuâtre, le quatrième rouge clair. Le peuple se pressait en foule hors de la palissade, dont les portes étaient gardées par des soldats, l'épée nue à la main. On voyait aussi une autre porte, laissée sans garde, dont l'entrée n'était permise qu'à Gaïuk. Les grands seigneurs, qui buvaient sans cesse du koumys, voulurent nous eu régaler aussi ; mais nous refusâmes cet honneur. Partout ils nous cédaient le pas, ainsi qu'au prince russe Iaroslaf. Là se trouvaient également deux fils du roi de Géorgie, l'ambassadeur du calife de Bagdad, et des envoyés sarrasins au nombre de quatre mille, les uns avec des présents, les autres avec des tributs.
« Nous passâmes de cette manière un mois entier au milieu de ce camp tumultueux, nommé Syra-Horda, où nous eûmes souvent l'occasion de voir Gaïuk. Chaque fois qu'il sortait de sa tente, il était ordinairement précédé de chanteurs, qui célébraient sa gloire. Enfin la cour alla s'établir dans un autre endroit, sur les bords d'un ruisseau qui arrosait une belle vallée, où était dressée une magnifique tente, appelée Horde-d'Or, ornée au dedans et au dehors des plus riches étoffes. Les colonnes qui la soutenaient étaieut garnies d'or. C'est là que Gaïuk devait monter solennellement sur le trône, le jour de l'Assomption; mais le mauvais temps, la grêle et la neige retardèrent cette cérémonie jusqu'au 24 août. Ce jour arrivé, les grands s'assemblèrent et prièrent longtemps, tournés du côté du midi; ensuite ils placèrent Gaïuk sur le trône, et lléchireut les genoux devant lui, ainsi que le peuple.
Alors les priuees et les seigneurs dirent au nouvel empereur : « Nous désirons et nous demandons que vous soyez notre chef. — Mais, répondit Gaïuk, en me choisissant pour votre maître, ètes-vous prêts à exécuter toutes mes volontés? avenir lorsque je vous appellerai? à courir où je vous enverrai? à mettre à mort enfin ceux que je jugerai lavoir mérité? — Nous y sommes décidés, s'écrièrent-ils unanimement. — Eh hien! répliqua Gaïuk, ma parole me servira désormais de glaive. » Les seigneurs tarlares lui donnèrent la main, l'aidèrent à descendre du trùne, le firent asseoir sur un feutre (ce qu'on met sous la selle du cheval), et l'un d'eux lui adressa ces mots : « Le ciel et le Très-Haut sont au-dessus de votre tète; la terre et le feutre sont sous vos pieds. Si vous vous occupez de notre bonheur; si vos actions ont pour base la bonté et la justice; si enfin vous traitez les princes, les seigneurs avec les égards qui sont dus à leur rang, l'empire de Gaïuk acquerra dans le monde une brillante renommée ; vous assujettirez toute la terre, et Dieu comblera tous les vœux de votre cœur. Mais si vous trompez l'espoir de vos sujets, vous serez l'objet de leur mépris, et vous deviendrez si misérable, que vous perdrez jusqu'au feutre sur lequel vous êtes assis en ce moment. » Alors ils élevèrent Gaïuk sur leurs bras, le proclamèrent empereur, et lui présentèrent une quantité d'or, d'argent, de pierreries, et tout le trésor du dernier kan. Pour faire preuve de générosité, Gaïuk partagea une partie de ces richesses entre ses officiers, tandis qu'on préparait un festin pour lui et pour le peuple. Toute la journée se passa à boire; on fit des distributions de viande bouillie sans sel, et portée dans des chariots.
u Gaïuk est âgé de 40 à 45 ans; il est d une taille moyenne, d'un esprit vif, pénétrant, mais grave à tel point, qu'il ne rit jamais. Ce n'est qu'à l'aide d'interprètes qu'il s'entretient avec les -étrangers, et tous ceux qui s'approchent de lui doivent se mettre à genoux. 11 a des offi-
riers civils, des secrétaires, mais point d'avocats, car les Tartares ne souffrent pas la chicane, et dans tous les procès la dérision du kan est en dernier ressort. Tout se fait d'après ce qu'il ordonne; personne n'oserait lui faire la plus légère objection, ni lui parler deux fois de la même affaire. L'âme de Gaïuk est embrasée d'ambition; il est prêta réduire en cendres l'univers entier. La mort d'Oktaï arrêta les Tartares dans leurs projets de détruire l'Europe ; mais depuis qu'ils ont un nouveau kan, ils ne respirent plus que le carnage ; de sorte que Gaïuk, à peine élu, a résolu dans le premier conseil tenu avec ses princes et ses officiers, de déclarer la guerre à notre Église, à l'empire romain , à tous les princes de l'Europe , enfin à tous les peuples de F Occident, si le saint-père ne se rend pas à ses désirs, c'est-à-dire si avec tous les princes chrétiens il ne se soumet pas à la puissance des Tartares; car, fidèles au testament de Gengiskan , les Tartares ont juré de s'emparer de l'univers.
« Quelques jours après nous eûmes audience de Gaïuk ainsi que les autres ambassadeurs, dont un secrétaire lui disait les noms. Il n'y eut que très-peu de monde admis dans la tente de l'empereur. Les présents qui lui furent offerts consistaient en étoffes de soie, ceintures, fourrures, selles, chameaux et mulets richement harnachés. Nous avons remarqué au nombre de ces innombrables présents un parasol tout garni de pierreries. A quelque distance des tentes se trouvaient plus de cinq cents chariots chargés d'or, d'argent et de vêlements de soie ; tout cela fut présenté au kan , aux princes et aux grands seigneurs, qui ensuite en firent cadeau à leurs officiers. Nous fûmes les seuls qui ne lui offrirent rien, car nous n'avions rien.
« Décidé à faire la guerre à l'Occident, Gaïuk ne voulut entrer dans aucune négociation, et pendant environ un mois nous restâmes oisifs, accablés de misère et de chagrin ; car ce que les Tartares nous donnaient pour cinq jours suffisait à peine pour la nourriture d'un seul, et nous
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n'avions pas de quoi nous acheter la moindre chose. Heureusement un bon Russe nommé Kom, orfèvre et favori de Gaîuk, nous fournit tout ce qui nous était nécessaire. Il avait fait pour le kan un sceau el un trône d'ivoire, enrichi d'or et de pierreries, orné de différents reliefs, et il nous montrait son travail avec complaisance. Enfin Gaïuk nous ayant fait venir, nous demanda si le pape avait près de lui des hommes qui connussent les langues tarlare, russe ou arabe? « Non , répondîmes-nous; il se trouve quelques Arabes en Kurope, mais ils sont loin du pays habité par le pape; nous nous sommes d'ailleurs chargés de traduire nous-mêmes en latin ce qu'il plaira au kan d'écrire au saint-père. » Kii conséquence, Kadak, ministre d'État, vint nous trouver avec les trois secrétaires du kan pour composer une lettre que nous écrivions en latin... deux qui étaient chargés de nous accompagner disaient que, si nous l'exigions, le kan enverrait des ambassadeurs tarlares en Europe; mais plusieurs raisons nous tirent rejeter cette proposition : d'abord parce que ces envoyés seraient témoins des dissensions des princes chrétiens, dissensions si favorables aux infidèles ; ensuite, parce que, dans le cas où les ambassadeurs de Gaïuk éprouveraient quelque malheur, son acharnement contre les chrétiens redoublerait encore; enfin, persuadés que le kan ne donnerait point à ces ambassadeurs l'autorisation de conclure une paix solide, et qu'il les chargerait seulement de remettre au saint père des lettres de la même teneur que celles dont nous étions porteurs.
« Nous primes congé de Gaïuk et de sa mère, qui donna à chacun de nous une pelisse de renard et un vêt» nient rouge; ensuite nous nous remîmes en route le 1 i novembre, a travers de va>les déserts où nous lie rencontrions ni forets ni villages... »
(les renseignements importants sont conformes aux brefs d'Innocent IV, ainsi qu'aux rapports des annalistes polonais et russes.
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Mais revenons au voyage de Carpin,et rapportons ce qu'il raconte sur le caractère, les mœurs et la religion des Tartares : ces notions sont également remarquables, elles nous donnent une connaissance précise du peuple qui désola si longtemps la Russie.
« Les Tartares, dit Carpin, se distinguent de tous les autres peuples par leur physique, car ils ont les joues convexes et enllées, les yeux presque imperceptibles, les jambes grêles; ils sont pour la plupart maigres et d'une taille médiocre; ils ont le teint basané, le visage marqué de petite vérole; ils se rasent les cheveux derrière les oreilles et sur le front, et ils tressent le reste en lonerues queues, laissent croître la barbe et les moustaches, et se font sur la tète une tonsure comme celle de nos prêtres. Les hommes et les femmes portent des habits de drap d or, de soie et de toile cirée, qu'ils font venir de Perse ; ils endossent à l'envers des fourrures de Russie, de Bulgarie, de Moldavie et du pays des Hackkirs; ils se coiffent de bonnets élevés d'une singulière forme. Ils habitent sous des tentes faites de claies d'osier et recouvertes de , feutre; au-dessus est pratiquée une ouverture par on pénètre la lumière et s'échappe la fumée; car ils entretiennent toujours du feu dans leurs tentes. Les Tartares ont d'innombrables troupeaux : on ne trouverait pas dans toute l'Europe une aussi grande quantité de chevaux, de chameaux, de brebis, de chèvres et de bêtes à cornes. La principale nourriture de ces peuples sauvages se compose d'un peu de millet et de viande en petite quantité; ils ne connaissent pas l'usage du pain, mangent tout avec leurs mains, qu'ils ne lavent jamais et qu'ils essuient à leur chaussure ou avec de l'herbe; ils ne lavent point les écuelles dans lesquelles ils mangent, non plus que leurs habillements; ils aiment le koumys, et sont adonnés à la plus dégoûtante ivrognerie. Quelquefois ils reçoivent des pays étrangers de l'hydromel, de la bière et du vin. Les hommes ne s'occupent d'aucun
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travail ; de temps en temps ils gardent les troupeaux et s'amusent à faire des flèches. Dès l'âge de deux à trois ans, les enfants montent déjà à cheval; les femmes se livrent également à cet exercice, et quelques-unes d'elles tirent de l'arc aussi bien que les soldats. Dans leur économie domestique , elles sont d'une admirable activité ; ce sont elles qui préparent la nourriture, qui font les habits et les bottes, qui raccommodent les chariots, chargent les chameaux, etc. On punit de mort le vol, si rare chez les Tartares, qu'ils ne connaissent pas l'usage des cadenas. Ils craignent et respectent leurs magistrats, se prennent rarement de querelles et ne se battent jamais, même dans l'état d'ivresse. Modestes dans leurs discours avec les femmes, ils ont en horreur les paroles obscènes. Ils supportent avec patience le chaud, le froid, la faim, et chantent des chansons joyeuses, lors même qu'ils ont l'estomac vide. Ils ont rarement des procès entre eux, et ils aiment à se secourir mutuellement ; mais en revanche ils méprisent les étrangers, comme nous l'avons pu voir de nos propres yeux : par exemple, Iaroslaf, grand-prince de Russie, et le fils du roi de Géorgie n'osaient quelquefois pas s'asseoir plus haut que leurs gardes, pendant le temps de leur séjour dans la horde. Le Tartare ne trompe jamais un Tartare; mais tromper un étranger passe à leurs yeux pour une ruse digne de louange.
« Quant à ce qui concerne leur religion, ils croient à un Dieu créateur de l'univers, qui récompense les hommes selon leurs mérites ; en même temps ils offrent des sacrifices à des idoles ou mannequins revêtus de feutre ou d'étoffe de soie, qu'ils regardent comme protecteurs des troupeaux. Ils adorent le soleil, le feu, la lune, à laquelle ils donnent le titre de grande reine,
« Lorsqu'un Tartare tombe malade, ses parents placent devant sa tente une pique enveloppée de feutre noir ; ce signe suffit pour éloigner du malade tous les autres hommes. Un mourant est également abandonné de sa
IIISTOIHK DE HUSSIK.
famille; le Tartare qui en a vu mourir un autre ne peut se présenter devant le kau ni devant les princes jusqu'à la nouvelle lune. On enterre en secret les hommes illustres, en plaçant auprès deux de la nourriture, un cheval sellé, de l'or et de l'argent; le chariot et la tente du défunt doivent être hrùlés, et jusqu'à la troisième génération personne n'ose prononcer son nom.
« Tel est ce peuple insatiable de carnage ; les vaincus doivent donner aux Tartares la dixième partie de tout ce qu'ils possèdent, leurs esclaves, leurs années, et servir d'instrument pour exterminer les autres peuples. Ces conquérants cruels ont surtout à cœur d'exterminer les princes et les grands; ils exigent leurs enfants en otage, et ne leur permettent jamais de sortir de la horde.
« En un mot , le plus vif désir des Tartares est d'accomplir les vœux de (iengiskan au moment de sa mort, c'està-dire de faire la conquête du monde entier. D'après ce motif, Gaïuk se fait nommer prince de l'univers, ajoutant à ce titre pompeux : Dieu règne au ciel, et moi sur la terre. 11 se prépare à envoyer au mois de mars 1291 une armée en Hongrie et une autre eu Pologne, à passer le Don trois ans plus tard, et à faire la guerre à l'Europe pendant dix-huit ans. Gaïuk a également conçu le dessein de conquérir la Prusse et la Livonie. Les souverains de l'Europe doivent songer à réunir leurs forces pour s'opposer à ses audacieuses entreprises, ou s'attendre à devenir ses esclaves. »
La Providence sauva l'Europe : Gaïuk ne vécut pas longtemps, et Mangou, son successeur, inquiété par les désordres qui agitaient ses domaines asiatiques, fut hors d'état de mettre à exécution les projets de Gaïuk. Cependant l'Occident craignit longtemps encore ces hordes homicides; et saint Louis, qui en 1253 se trouvait dans l'île de Chypre, envoya pour la seconde fois en Tartarie des moines porteurs de lettres amicales. 11 avait entendu dire que le grand kan avait embrassé la religion du Christ;
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mais ce bruit se trouva dénué de fondement, Gaïuk et Mangou souffraient auprès d'eux des prêtres chrétiens, auxquels ils permettaient des disputes théologiques avec les mahométans et les idolâtres; ils leur laissaient même la faculté de convertir les femmes des kans; mais pour eux, ils observaient la foi de leurs pères.
Hubruquis, ambassadeur de saint Louis, partit de la Tauride ou Khozarie, traversa le pays des Cosaques actuels et arriva enfin auprès du grand kan, auquel il essaya de prouver la supériorité de la religion chrétienne ; mais ce fut sans le moindre succès. Il trouva à la cour du kan un architecte et un diacre russes, des Hongrois, des Anglais, et surtout un nommé Guillaume, orfèvre parisien, fort habile, qui vivait chez Mangou au sein de l'abondance et en grande considération. Ce Guillaume avait fait pour le kan un arbre énorme en argent, posé sur quatre lions de inème métal, qui servaient de cuves pendant les festins. Des tuyaux intérieurs faisaient monter jusqu'à la cime de l'arbre du koumys, de l'hydromel, de la bière et du vin, qui coulaient ensuite par la gueule de deux dragons dorés et tombaient dans de grands vases posés sur la terre. Audessus de l'arbre on voyait un ange avec les ailes déployées qui sonnait de la trompette lorsqu'on servait à boire aux convives. En général les Tartares aimaient les arts.
En congédiant l'ambassadeur du roi de France, le grand kan le chargea pour son maître d'une lettre dictée par le plus incroyable orgueil ; elle se terminait ainsi : « Au nom du Dieu tout -puissant, je vous ordonne, mi Louis, de m'obéir, et de me déclarer solennellement ce que vous voulez choisir, la paix ou la guerre. Lorsque la volonté du Ciel sera accomplie, lorsque l'univers m'aura reconnu pour son souverain, on verra renaître sur la terre une heureuse tranquillité ; alors les peuples fortunés verront ce que nous ferons pour eux. Tandis que si vous osez mépriser les ordres divins et dire que votre pays est éloigné, que vos montagnes sont inaccessibles, que vos mer*
HISTOIRE DE MSSIE.
sont profondes, et que vous ne craignez pas mon courroux, alors le Très -Haut, rendant facile ce qui paraît impossible et rapprochant les distances, vous prouvera ce que nous sommes en état de faire. »
Telle, était la présomptueuse arrogance des TarUires: tels étaient leurs terribles projets.