‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 12 sur 35 · U1ST0IRE DE RUSSIE. H · texte numérisé non relu

U1ST0IRE DE RUSSIE. H

grands -princes pourrait être plus nuisible qu'utile aux droits de FÉlat. Les entreprises du dernier Iaroslaf les avaient rendus défiants; ils comprenaient que des princes accoutumés à exercer dans Yladimir une puissance absolue s'indigneraient toujours des barrières que Novgorod opposerait à leur autorité, et saisiraient tous les moyens de les rompre. D'après ces considérations, ils préférèrent à Vassili le jeune Dmitri, son neveu, et l'élurent après quelques mois d'interrègne (1272).

Cette élection attira sur eux la colère du grand-prince. Les marchands de Novgorod répandus dans les villes dépendantes ou alliées de ce souverain, furent arrêtés; la ville de Torjek, livrée aux flammes, fut en partie consumée, et la dévastation des campagnes amena bientôt la famine (1273).

Le jeune Dmitri ne négligeait rien pour opposer la force à la force, et donnait les ordres les plus précis pour rassembler des troupes dans toute l'étendue de son État. Yassili avait reçu des secours considérables des Tartares conduits par le baskak de Yladimir. On s'attendait à une guerre longue et sanglante, lorsque les Novgorodiens, qui calculaient d'heure en heure toutes leurs chances contraires, exprimèrent le désir de faire la paix. Dmitri prévint une trahison contre sa personne , et se retira dans son patrimoine de Péréiaslavle, sur les bords du lac Clechin. A peine était -il sorti de Novgorod, que la ville et l'armée élurent unanimement le prince de Yladimir. Mais il ne jouit pas longtemps de sa nouvelle souveraineté, et mourut à la fleur de l'âge, en 1276.

Dmitri Alexandrovitch , devenu par la mort de son oncle possesseur du premier trône de la Russie, fut en même temps rappelé à celui de Novgorod.

André, son frère, prince intrigant et ambitieux, ne voyait qu'avec la douleur de l'envie les honneurs et la puissance dont jouissait son aîné. Incapable de renverser Dmitri par ses propres forces, il forme le projet de

lui susciter la haine des Tartares (1281). Les Tartares étaient des maîtres orgueilleux, André leur fait donner des marques d'une basse soumission ; ils étaient intéressés, il leur fait distribuer des présents. Sûr alors de les trouver prêts à accueillir toutes les calomnies dont il voudra charger son frère, il part, arrive à la horde, ulcère à son gré l'esprit du kan, et finit par lui demander la principauté de Vladimir. Le kan la lui accorde d'autant plus volontiers, que ce don, bien ou mal mérité, était une semence de division jetée dans la Russie. Dmitri, cependant, informé des intrigues de son frère et de leur succès, dispose tout pour sa propre défense, rassemble des armées, fortifie des villes. André, près de quitter la horde, apprend tous ces préparatifs, et sa perfide habileté en tire un nouveau sujet d'accusation contre son frère, dont il représente la conduite comme un acte de flagrante révolte.

A peine entré en Russie, il envoie faire part aux différents princes des volontés du kan et leur demande des secours contre Dmitri. C'eût été désobéir aux Tartares que de ne pas joindre ses armes à celles d'André. Aucun prince ne fut assez généreux pour embrasser le parti de l'opprimé, assez juste pour soutenir les droits du possesseur légitime du trône, ni assez reconnaissant pour se souvenir des bienfaits d'un souverain qui, dans l'abandon où il se trouvait, n'avait plus de quoi retenir ses amis intéressés. André et ses alliés résolurent d'un commun accord d'aller droit à Péréiaslavle - Zaleskoi , où Dmitri s'était fortifié. « Partout, dit un historien russe, la crainte et la terreur annoncèrent la marche des Tartares; le brigandage, la captivité, le fer et le feu marquèrent leur présence ; la dévastation, l'horrible et profonde solitude furent les monuments de leur passage. » Dmitri reconnut qu'il tenterait en vain de se défendre, et, suivi de quelques fidèles boyards, il prit le chemin de Novgorod. Les Tartares le suivirent , ne retardant leur marche

que pour ne perdre aucune occasion de détruire et de piller.

Les Novgorodiens n'avaient jamais professé un vif attachement pour leurs souverains, et d'ailleurs il était toujours entré dans leur politique de ne prendre aucune part aux querelles intestines de la Russie. Aussi peu touchés du courage de Dmitri que de ses malheurs, ils lui déclarent sans ménagement qu'il ne doit attendre aucun secours de leur part, et que tout ce qu'ils peuvent faire en sa faveur, c'est de lui permettre de traverser leur pays pour se retirer à l'étranger.

Après ce qu'ils avaient fait pour André, il ne leur restait plus qu'à lui offrir de régner sur eux : c'est ce qu'ils firent, et aussitôt il se rendit à Novgorod. Cependant Dmitri avait toujours entretenu des liaisons avec ceux qui tenaient pour lui dans les États dont il venait d'être dépouillé. 11 apprend qu'André est à Novgorod , que les Tartares se sont éloignés et que le peuple est mécontent. A ces nouvelles il retourne dans son apanage à Péréiaslavle; il lève une armée, espérant rétablir sa fortune. André, qui redoute les suites de l'entreprise de Dmitri et qui ne compte pas sur l'aide des citoyens de Novgorod dans un moment critique, court à la horde et y obtient toutes les forces qu'il désire. La conduite de Dmitri y est regardée comme une désobéissance opiniâtre. L'usurpateur revient avec une armée qui renouvelle tous les maux dont la Russie venait d'être victime ; abandonné de ses alliés et trop faible pour résister seul, Dmitri quitte Vladimir et met tout son espoir dans une horde de ces Tartares qui avaient causé ses malheurs.

On se rappelle sans doute que la domination des Tartares était partagée, et que Nogai, après s'être détaché des kang du Kaptchak, avait étendu sa puissance jusque sur une partie de la Russie. Mais cette scission n'avait point allumé la guerre entre les deux partis, dont chacun eut la sagesse de sentir que les collisions pourraient en-

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traîner sa ruine. On se contenta de part et d'autre de saisir toutes les occasions d'usurper, par des menées sourdes, quelques branches de la puissance rivale. Dmitri comprit tout ce que de telles circonstances avaient d'avantageux pour lui, et conçut le projet d'opposer les Tar tares aux Tartares. Il se rendit auprès de Nogai, lui exposa ses droits sur la principauté de Vladimir, la fidélité qu'il avait toujours conservée aux kans, dont il avait reconnu la domination, et lui peignit toute l'horreur de la conduite de son frère. Nogai reçut Dmitri avec d'autant plus d'amitié que ce prince venait reconnaître sa puissance, et il lui donna des secours capables de le faire triompher d'André. La paix eut lieu bientôt après entre les deux frères, et André adhéra à tous les droits de son aîné.

Mais un nouvel attentat, qui suivit de près la pacification, devait bientôt ramener le trouble.

Un boyard d'André, nommé Semen Togliévitch, avait eu par ses conseils beaucoup de part aux entreprises de son maître contre Dmitri. Celui-ci, en qui la paix n'avait pas dissipé toute crainte, crut qu'il ne serait jamais en sûreté tant que Semen vivrait. Il envoie deux de ses boyards pour arrêter ce malheureux, et en sa présence il le fait mettre à la torture pour arracher de sa bouche les nouveaux projets d'André; mais Semen se tut, et souffrit avec un courage inébranlable la douleur et la mort (1283). Dmitri se déshonora par cette barbarie, qui ne lui procura aucun des avantages qu'il en attendait, et qui lui devint funeste dans la suite.

André ne songea pas dès lors à enfreindre la paix; mais, aigri par cet outrage, il se promit d'en tirer vengeance, et s'occupa des moyens d'y parvenir. Cependant il ne put tenir ses plans assez secrets pour qu'ils fussent impénétrables à son ennemi. Dmitri fut le premier à prendre les armes (1285), et André fut obligé d'acheter la paix par la cession de Novgorod : cession vaine en ellemême , puisque les princes n'avaient sur cet État libre

qu'un pouvoir subordonné à la volonté des citoyens. Dmitri, qui sentait toute la faiblesse du droit qu'il venait d'acquérir, résolut de le faire valoir par la force des armes. Les Novgorodiens, abandonnés par André, le prince de leur choix, ne purent prévenir les maux qui les menaçaient qu'en élisant une seconde fois ce Dmitri qu'ils avaient délaissé et si cruellement offensé au temps de sa disgrâce.

Mais André, qui n'avait fait la paix que par nécessité, obtint à la horde de nouveaux secours. Les Tar tares qu'il ramena en Russie ne pensèrent qu'au butin, et se dispersèrent de tous côtés. Dmitri sut tirer avantage de leur désordre; il tomba sur eux, aidé des soldats de Nogai, les mit en fuite, et fit prisonniers un grand nombre des boyards d'André. Ainsi, les divisions des Tartares, qui auraient pu conduire les Russes à la liberté, ne firent longtemps qu'augmenter leur faiblesse, en les excitant euxmêmes à la discorde.

Plusieurs années s'écoulèrent sans amener en Russie d'événements remarquables, et les deux frères, dont les querelles l'avaient ébranlée, semblaient avoir oublié leur haine. Elle n'était cependant pas éteinte, et devait se manifester encore par de nouveaux embrasements. Tokhtagou régnait depuis peu sur le Kaptchak. Six princes russes vont avec André le féliciter sur son avènement au trône, et saisissent cette occasion pour lui porter leurs plaintes contre Dmitri. Le kan hésita d'abord, il aurait voulu maintenir la paix; mais, se rendant enfin aux pressantes sollicitations des princes, il envoie en Russie une armée considérable sous la conduite de Dudène, son frère, avec ordre de placer André sur le trône de Vladimir (1293).

Dmitri, instruit de l'approche des Tartares, prend la fuite : le trône restait vacant, André pouvait y monter sans résistance aucune, et la guerre, désormais sans motifs, était naturellement terminée. Mais les Tartares, n'ayant eu pour but que le pillage, ne cessèrent point les hostili-

tés, quoiqu'ils n'eussent pas d'ennemis à combattre. Ils faisaient également sentir leur fureur aux hommes et à leurs habitations. La ville de Vladimir, dont ils devaient mettre André en possession, ne lui fut remise que dévastée ; quatorze autres cités éprouvèrent le même sort, et ce coupable et malheureux prince était le témoin impuissant de tous les désastres dont il était la première cause, et de la destruction de ce qui devait satisfaire sa convoitise.

Cependant Dmitri s'était renfermé dans Pleskof, ville comprise dans le vaste domaine de Novgorod : c'était pour les Tartares une raison d'attaquer cet État même. Mais il se racheta par de riches présents, et les Tartares préférèrent un profit assuré à celui très -douteux qu'il leur eût fallu acquérir par le sort des armes. Au reste, ils prenaient si peu de part aux intérêts d'André, qu'ils ne demandèrent pas même que Novgorod refusât un asile à son rival.

Il semblait que Dmitri dut être pour toujours éloigné du trône, et que l'inimitié des deux frères serait éternelle. Cependant Dmitri sort de sa retraite, et rentre dans l'intérieur de la Russie (1294 ) : il rencontre André, est battu, dépouillé de ses bagages, prend la fuite et se retire a Tver. De cet asile il envoie à son vainqueur un député pour en obtenir une paix avantageuse. Par quelle offre, par quel échange, par quel motif de crainte pourrait- il se faire accorder une paix utile, lui faible, dépouille, fugitif? Ce qui est peut-être plus singulier encore que ses espérances, c'est qu'elles se réalisèrent. André, las de la guerre, las des secours et de l'amitié des Tartares. poussé peut-être aussi par ses remords, rend enfin à Dmitri par un traité de paix, non -seulement la principauté de Vladimir, mais encore tous les domaines qui en dépendent, et se retire dans son apanage de fiorodets. Dmitri mourut peu après ces événements.

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