‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 13 sur 35 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

Entreprises des Suédois contre Novgorod. — Drames à la horde. — Mort héroïque de Mikhaïl. — Divisions et affaiblissement- des Tartares.

Le règne d'André, peu fécond en événements, nous permet de porter un moment nos regards sur la Russie méridionale.

Daniel Romanovitch, prince de Kief, s'était uni à l'Église romaine, et s'était fait couronner par les légats du pape. Depuis il était retourné à l'Église grecque, et s'était attiré par ce changement la prédication d'une croisade contre lui. Il régna jusqu'à sa mort, arrivée en 1266, unit à la principauté de Kief celle de Galitch, et prit le titre fastueux de rot* de toute la Russie. Il laissa deux fils, dont l'aîné, nommé Léon, lui succéda. Ce prince régnait depuis peu de temps, lorsque Boleslas, roi de Pologne, vint ravager ses États, après avoir gagné sur lui une bataille. Il soutint l'année suivante une guerre encore plus funeste contre le prince de Lithuanie, ce môme Vochleg ou Vassilek, fils de Mindogf, qui avait abandonné une seconde fois le cloître pour le trône, et se vit enlever toute la Volhynie. Mais Léon eut recours au crime pour réparer les maux que la guerre lui avait causés. Abusant de la confiance de son vainqueur, il l'attira dans un monastère pour y conférer de la paix, et, le faisant saisir par ses satellites, il lui coupa la tète de sa propre main. Les contemporains de Léon eurent pour lui toute l'horreur que lui a vouée la postérité.

La puissance de Léon s'augmenta encore par la mort

iU HISTOIRE DE RUSSIE.

de son oncle, qui le rendit maître de la principauté de Galitch : il y bâtit une ville, que, de son nom, il appela Lvof , et qu'on appelle aujourd'hui Léopolis ou Lemberg. Quelques années après, Hormand, nouveau prince de Lithuanie, ayant mis son pays en sûreté par une paix conclue avec la Pologne et avec les chevaliers de Livonie et de Prusse, entreprit de venger Yassilek, et attaqua Léon ; mais on ignore les succès, et même la durée de cette guerre.

Après la mort du Tartare Nogai (1294), qui périt dans une bataille contre Tokhtagou, kan du Kaptchak, qu'il avait fait monter sur le trône, son fils Tsaka s'étendit et se fortifia de plus en plus. Kief touchait aux limites de sa domination, et conservait encore des restes précieux de son ancienne splendeur. C'était un appât qui y attirait souvent les armes des Tartares. Cette ville était d'autant plus exposée à leurs brigandages, qu'elle n'était point défendue par son prince. Toujours éloigné, toujours occupé de guerres avec la Pologne et la Lithuanie, il préférait à l'ancien domaine de ses ancêtres son nouvel héritage de Galitch. 11 s'intéressait même si faiblement à la principauté de Kief, qu'il finit par l'abaudonner : car, peu d'années après, on la voit gouvernée par un certain Stanislas, qui ne paraît pas être de la famille de Léon, et qui est qualifié prince de Loutsk et de Kief. L'abandon auquel cette souveraineté était livrée la conduisit au dernier degré d'affaiblissement.

Le métropolitain Maxime, ne trouvant plus de sûreté pour sa personne dans une ville sans cesse exposée aux violences des Tartares, et n'ayant pas la tranquillité nécessaire pour gouverner son troupeau, se retira à Vladimir (1 299). Peu de temps après, les citoyens, désespérés, se dispersèrent; et l'ancienne métropole de la Russie, offerte au premier qui voudrait s'en saisir, cessa bientôt d'être même une portion de l'État. Elle fut conquise en 1320 par Guédimin, qui s'était déjà rendu maître de

toute la Volhynie. Ce Guédimin, d'abord écuyer de Viténetz, grand-duc de Lithuanie, et favori de ce prince, dont ensuite il épousa la veuve, s'était ainsi élevé par degrés jusqu'au trône de son maître.

La Russie méridionale va rester longtemps étrangère pour nous, et notre attention demeurera fixée sur le nord.

Les environs de Novgorod devenaient de plus en plus exposés aux incursions des Suédois. Pendant la minorité de Birguer, ils avaient bâti Wiborg pour s'opposer aux Russes. Dès que ce prince commença à gouverner par lui-même, il fit demander au pape des hommes habiles dans l'art de construire et de fortifier des villes. Il ne les eut pas plutôt reçus, qu'il envoya une nombreuse armée ravager la Karélie et le domaine de Novgorod ( 1 300) ; et, pour empêcher les Russes d'entrer dans la mer Baltique en descendant la Néva, il fit bâtir assez près de l'embouchure de cette rivière, à l'endroit où ses eaux reçoivent celles de l'Okhta, une ville qui se nomma d'abord Lands- Kroon, et qui depuis fut nommée Nienchantz. Au siècle dernier, on en voyait encore des restes au-dessus de Saint-Pétersbourg. Les Novgorodiens \oulurent s'opposer à ces travaux, mais ils furent entièrement défaits.

Les Suédois ne se furent pas plutôt retirés, que les habitants de Novgorod s'occupèrent du projet de détruire une ville qui leur interceptait la sortie de la Néva. Ils implorèrent même pour cette importante entreprise le secours d'André, qui vint les joindre avec les troupes de Vladimir et de Souzdal. Il semblait que jamais on ne pourrait réunir trop de forces. Contre qui cependant faisait-on ces préparatifs redoutables? Contre vingt infortunés, seuls restes de trois cents hommes que les Suédois avaient laissés à Lands-Kroon, où ils avaient péri victimes de l'insalubrité du territoire'. La ville fut prise aisément et livrée aux flammes (1301 ).

Une tentative malheureuse que fit André contre les intérêts de son frère Daniel, prince de Moscou, qu'il vou-

lait priver de Péréiaslavle , parut devoir lui attirer une guerre terrible de la part des autres princes, effrayés de son ambition. 11 alla mendier des secours à la horde; mais, heureusement pour la Russie, il mourut en retournant à sa capitale ("1301).

Son frère Daniel, prince de Moscou, était mort quelque temps avant lui (1303). Au milieu des dissensions des autres princes, il gouverna presque toujours en paix. 11 agrandit, il embellit Moscou; il ajouta à cette principauté celle de Péréiaslavle, qui lui fut laissée par le testament du dernier souverain, et que son frère André voulut lui ravir. Enfin il prépara Moscou , sa résidence , à devenir bientôt la capitale de l'État, et laissa après lui la réputation d'un souverain guidé par la bonté, la justice et la prudence.

Il se trouva plusieurs prétendants au trône vacant par la mort d'André. 11 ne laissait pas de frère qui pût recueillir sa succession. Le prince de Tver, Dmitri, fils d'Iaroslaf et cousin germain du dernier prince, la réclama. Ses prétentions furent contestées par le prince Georges, fils de Daniel . qui, parce que son père aurait eu l'héritage d'André s'il lui eût survécu, prétendait réunir en sa personne les mêmes droits. Mikhaïl en avait un, le plus sacré de tous : le vœu de la nation. C'était auprès de lui que s'étaient retirés les boyards d'André après la mort de leur prince; c'était lui que le peuple appelait au trùne. Les . deux prétendants convinrent de s'en remettre à la décision du kan des Tartares, et partirent pour la horde. Mais, pendant qu'ils allaient faire juger leurs droits, Georges chargea son frère Boris de s'emparer par surprise de l'héritage contesté. Les boyards de Mikhaïl, informés à temps de cette perfidie, arrêtèrent Boris en chemin et le retinrent prisonnier. Enfin, après huit mois d'attente, la Russie apprit quel devait être son souverain. Mikhaïl revint avec des lettres du kan qui confirmaient ses droits, et avec des troupes capables de les faire valoir (1305).

Ce fut avec joie que Mikhaïl vit bientôt après les deux frères du prince Georges, son rival, venir lui demander retraite. Ils fuyaient l'humeur féroce et cruelle de ce barbare, qui venait de tremper ses mains dans le sang du prince de Rézan, que son père avait fait prisonnier.

Les Novgorodiens avaient d'abord refusé de se soumettre à Mikhaïl; mais ils le reconnurent enfin en 1306.

Tokhtagou, kan du Kaptchak, mourut en 1313, après avoir possédé pendant six ans avec gloire et avec l'amour du peuple un trône acquis par un crime. Son successeur fut Usbek, son fils, âgé de treize ans, et qui déjà par ses talents était digne de régner. 11 gagna tellement le cœur de ses sujets, que, pour éterniser la mémoire d'un prince si cher, ils prirent eux-mêmes son nom : telle est l'origine des Usbeks, habitants de la grande Koukharie et du Kharaim. L'usage d'adopter le nom d'un souverain qu'elles ont révéré est très-ancien chez les nations dites larlares.

Le grand -prince se rendit, suivant l'usage, à la horde pour féliciter le nouveau kan; mais ce qui n'était pas d'usage, c'est qu'il fut accompagné du métropolitain. Telle était la puissance de ce chef de l'Église russe, que le maître du Kaptchak crut enfin devoir en exiger des marques de soumission comme des souverains eux-mêmes. Le jeune Usbek combla d'attentions le prince et le prélat. Ce dernier, qui se nommait Pierre, reçut du kan des lettres qui lui confirmaient tous les privilèges attachés à sa charge. Elles ont été conservées et sont un monument de la puissance et des richesses de ces prélats. Usbek défend, « sous peine de mort, » à qui que ce soit de s'immiscer dans les fonctions du métropolitain : « car, dit- il, ces choses concernent la Divinité. » Il entre dans les plus grands détails , ordonnai) t de respecter le prélat, ses églises, les villes qui sont sous sa dépendance, ses domaines, ses villages, ses terres, ses bois, ses vergers, ses moulins, etc. « Que le métropolitain, ajoute Usbek, passe en paix et sans aucun trouble le temps de cette courte vie, et que d'un

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cœur droit et d'une volonté sincère il prie Dieu pour nous, nos femmes, nos enfants et notre famille. »

Ainsi le mahométan Usbek pensait que les prières même des chrétiens pouvaient être agréables à Dieu; aussi exempte-t-il le chef de l'Église et son clergé de tout tribut, de toute douane, de toute contribution pour la guerre; « car, dit-il, le clergé prie pour nous, il nous protège, il donne la force à nos armées. » Les lettres du kan commencent par ces mots : « Par la puissance, la majesté et la grande clémence de Dieu très -haut, immortel. » Tous les kans des Tartares accordèrent de semblables diplômes au chef de l'Kglise russe : on en a conservé un grand nombre , qui ne diffèrent entre eux que par les expressions.

Cette nation avait déjà témoigné depuis longtemps sa tolérance à l'égard des chrétiens. Dès l'année 1261 il y avait à Sarai, capitale du kaptehak, un évèque chrétien, nommé Milrophane, qui avait été sacré par le métropolitain de Kief. Son troupeau était composé des Russes que le commerce attirait chez les Tartares. Le cinquième évèque de Sarai jouissait d'une grande faveur auprès d'Usbek, qui le comblait de bontés, et ne refusait jamais les grâces que lui demandait le prélat.

Pendant que le grand-prince jouissait de l'accueil qu'il recevait à la horde, Novgorod éprouvait tous les maux de la famine. Le peuple qui souffre accuse souvent le gouvernement : les citoyens se révoltèrent contre l'administration actuelle ; ils élurent le prince de Moscou, le dur et perfide Georges. Mikhaïl apprit en même temps la révolte de Novgorod et l'élection de son dangereux rival. Il porte ses plaintes à Usbek, qui fait ordonner à l'usurpateur de se rendre à la horde. Cet acte de justice de la part du kan fut la première cause de la perte de Mikhaïl. Il reçut, il est vrai, des troupes tartares, et elles forcèrent les Novgorodiens à demander une paix qui fut plusieurs fois enfreinte et renouvelée ; mais son ennemi , le prince de

Moscou, ayant passé deux ans auprès dTsbek, lui devint si agréable, qu'il obtint la sœur de ce kan en mariage. Elle m;ut auparavant le baptême et prit le nom d'Agathe, tant le souverain du kaptehak, malgré son rèle pour la loi de Mahomet, avait peu d'éloignement pour le christianisme. Le souverain de Moscou n'est pas le premier prince russe qui ait épousé une femme tartaro. Dès 1288, I V'dor, souverain de Smoleusk, s était uni à la lille de Nogai; et bientôt après, cet exemple fut suivi par Mikhaïl, petit-fils d'Alexandre Nevsky,qui se maria à la horde.

Devenu beau-frère du kan, Georges en obtint facilement le titre de grand-prince (1317 ). Il revint arec deux officiers tartan s chargés de le faire reconnaître en cette qualité. Mais Mikhaïl, peu disposé à se dépouiller du rang suprême sur des lettres du chef de La horde, vint à la remontre de son rival avec toutes les forées de Vladimir, de Tver, de Souzdal et de ses autres États. «.• orges vit bien que le moment de faire valoir son litre n'était pas arrivé. Trop habile pour ne pas savoir se plier aux circonstances, et sûr que le temps lui en fournirait de plus heureuses, il affecta une modération qui était loin de son cœur, envoya des députés a Mikhaïl, et fit avec lui la paix, s engageant à renoncer à la grande principauté. Bientôt les conjonctures lui devinrent plus favorables : quelques princes se séparèrent de Mikhaïl et en en traînèrent d'autres à leur suite, (ieorges n'aspirait qu'après ce résultat, qu'il avait sans doute préparé par ses intrigues. Déjà il avait gagné les Novgorodiens, peu fidèles d'ordinaire à leur parole.

Il rassemble alors ses troupes et se joint aux ennemis de Mikhaïl : une armée tartare le seconde et l'aide à dévaster la principauté de Tver, dont la capitale servait en re moment de refuge à son frère. Mais, malgré les forces qu'il avait réunies, (ieorges fut obligé* de lever le siège de cette ville. Poursuivi par Mikhaïl , atteint et vaincu , (ieorges perd la plus grande partie de ses soldats, et son

épouse est faite prisonnière. La victoire de Mikhaïl devait être la source de ses malheurs et lui attirer un opprobre immérité dont il appartient à la postérité de le laver. La femme de Georges, la sœur d'Usbek, avait été menée à Tver : elle y mourut peu de jours après. Georges répandit le bruit qu'elle avait été empoisonnée, et il osa accuser de ce lâche attentat son frère même.

Après sa défaite, Georges s'était retiré à Novgorod : les habitants, qui redoutaient la vengeance de Mikhaïl, et qui avaient intérêt à réparer le malheur du prince de Moscou, s'empressèrent de lui fournir une armée. Les deux frères se rencontrèrent près des bords du Volga, mais ils marquèrent un égal éloignement pour une action décisive : ils échangèrent plusieurs messages, et signèrent enfin la paix, à condition de remettre au jugement de la horde la conclusion de tous leurs différends. Grande preuve de l'innocence de Mikhaïl que cet 8ccord : une telle confiance n'est pas d'un coupable. Aussi Mikhaïl ne songeait-il qu'à témoigner à Usbek son respect et sa soumission, et il lui envoya son fils Constantin , âgé seulement de quatorze ans.

Quant à Georges, il se rendit lui-même auprès du kan , avec les députés novgorodiens, qui lui étaient tous acquis. 11 savait que sa cause serait vivement soutenue par le général tartare Kavgadi. Il sut persuader à Usbek que Mikhaïl refusait de reconnaître la domination tartare; qu'il s'était attribué une partie des tributs recueillis par lui au nom du kau , et que par ce moyen il avait amassé d'immenses sommes d'or et d'argent, a\ec lesquelles il comptait se retirer en Allemagne. Trompé et exaspéré par ces indignes calomnies, Usbek fait arrêter le jeune fils de Mikhaïl, et le condamne à mourir de faim. Mais cette tendre et innocente victime était inutile aux desseins de Georges, qui voulait satisfaire à la fois et sa haine et son ambition. Il dit au kan que Mikhaïl, averti par la mort de son fils du sort qui l'attendait à la horde, non-seulement ne s'y rendrait point, mais encore qu'il

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chercherait un asile à l'étranger. Usbek, convaincu, rendit Constantin à la liberté et manda sur-le-champ Mikhaïl auprès de sa personne. Ce prince, ignorant le complot qui se tramait contre sa vie, se met en route et arrive bientôt à Vladimir : là il rencontre l'ambassadeur du kan, qui, persuadé de son innocence, lui rapporte les calomnies dont il est l'objet de la part de Georges et les mesures qu'on avait prises pour s'assurer par la force de son obéissance.

Tous ceux qui étaient à la suite de Mikhaïl frémirent du danger qui le menaçait : tous le suppliaient, les larmes aux yeux, de ne point livrer sa tète à des juges prévenus. Ses fils se disputaient l'honneur d'aller à la horde pour y servir de garants de la soumission de leur père, et mourir à sa place, si la haine de ses ennemis exigeait un sacrifice sanglant. Mais Mikhaïl refusa noblement, et, après avoir ouvert son àme à son confesseur, il lui dit ces touchantes paroles, que l'histoire a conservées : « Malgré tout mon amour pour ma patrie, je n'ai pu mettre un terme aux guerres civiles qui la déchiraient; je serais trop heureux si ma mort pouvait lui rendre le calme que j'ai cherché en vain à lui procurer. » Cependant ses fils redoublaient leurs instances pour qu'il leur confiât la mission de voir le kan , de lui dessiller les yeux, et de justifier complètement leur père. « Non, leur répondit Mikhaïl , ce n'est pas vous, c'est moi qu'Usbek demande auprès de lui. Loin de moi l'idée d'exposer par ma désobéissance ma patrie à de nouveaux malheurs ! Ne voyezvous pas, si je résiste à la volonté du kan, des milliers de chrétiens périr victimes de sa fureur?... 0 mes amis! ne vaut-il pas mieux mourir aujourd'hui que mon trépas peut sauver les jours de mes fidèles sujets? »

Puis il fit son testament, distribua des apanages à ses fils, leur donna des instructions pour ne jamais s'écarter des lois de la vertu et de l'honneur, et enfin leur dit un éternel adieu.

13î> HISTOIRE I>E RUSSIE.

Il se passa plus d'un mois avant que rien pût confirmer à Mikhaïl les craintes qu'on lui avait inspirées. 11 employa ce temps à «mériter par des présents la bienveillance des chefs tartares,des femmes dTsbek,et d'Usbek lui-même, auprès duquel Georges ne cessait d'accumuler de plus en plus ses calomnies contre son frère. Enfin l'impression contre Mikhaïl devint si forte, qu'Usbek ordonna de lui faire sou procès. Mais les juges étaient tous les ennemis de l'accusé, ou ils s'étaient laissé gagner par les présents et abuser par les mensonges de Georges. Le malheureux Mikhaïl fut déclaré digne de mort. Le kau aimait la justice : il craignit de prononcer trop légèrement un arrêt sévère, et voulut que l'affaire fût examinée de nouveau; mais Kavgadi, par ses intrigues, rendit inutiles les dispositions équitables de son maître. Usbek sanctionna la condamnation que ses grands avaient prononcée.

L'exécution du jugement fut encore longtemps différée, et l'infortuné Mikhaïl goûta lentement toute l'amertume de la mort. Les bras chargés de lourdes chaînes, le cou passé dans une forte planche ajustée pour en faire un instrument de supplice et d'ignominie, il fut traîné à la suite du kan dans une chasse sur les bords du Terek. Dans ces sortes de marches, toute la horde suivait le souverain. Au bout de viugt-ciuq jours, Mikhaïl fut exposé aux regards curieux du peuple, comme un vil scélérat qu'on dévoue à l'opprobre public. Ce fut là qu'on lui signifia la confirmation de son arrêt de mort. Ensuite, selon l'usage des Tartares, on détacha ses fers, on lui fit prendre un bain, on le revêtit d'une robe d'étoffe d'or, on lui servit un repas somptueux et tous les fruits qui font les délices de la table. Mikhaïl fut obligé de se laisser parer; mais il ne voulut goûter aucun des mets qui lui furent présentés.

Le jour du supplice arriva enfin. Georges, et Kavgadi, instrument de ses barbares volontés, parurent pour assister aux tortures qu'allait subir leur victime. Les

bourreaux tartares commencèrent, suivant l'usage de leur pays, à soumettre Mikhaïl à de cruels tourments ; et, après l'avoir longtemps frappé, ils le pendirent à un mur avec la chaîne qu'il avait au cou. Mais le mur était vieux, il s'écroula, et le prince eut encore la force de se relever. Alors les bourreaux le prirent par sa chaîne, le traînèrent longtemps sur la terre en continuant à le frapper, jusqu'à ce qu'un des serviteurs de Georges plongea un couteau dans ie flanc du martyr, et termina son supplice avec sa vie.

Dès qu'on eut annoncé à (ieorges et à Kavgadi la mort du prince, ils s'avancèrent pour contempler son cadavre. Mais le Tartare, sensible à la pitié lorsqu'elle était devenue inutile , se tourna avec indignation du coté de (ieorges, et, jetant sur lui un regard où se peignaient l'horreur et le mépris : « Peux-tu bien, lui dit-il, voir d'un œil sec le corps dépouillé de ton frère étendu sur la terre et nageant dans son sang? » Le féroce (ieorges, plus sensible à ce reproche qu'aux cris de sa conscience et de la nature, fit étendre un manteau sur le corps de Mikhaïl , et de manda la permission de le faire transporter en Russie pour lui rendre les honneurs de la sépulture.

Pour prix de ses criminelles intrigues , (ieorges se vit possesseur du premier trône de la Russie (1320). Il ne larda pas à abandonner ses États à la cupidité et aux caprices de ses protecteurs, et les Tartares épuisaient la Russie par des envois toujours plus fréquents d'officiers chargés de lever des tributs.

« C'est une sorte de malignité, a dit un historien, que de garder le silence sur les bonnes actions même des méchants ; c'est un outrage qu'on fait à l'humanité, dont on exagère la dépravation. » En détestant le crime de (ieorges, il ne faut pas dissimuler le bien qu'il fit à son pays. Il battit, il repoussa les Suédois qui étaient entrés dans le domaine de Novgorod, dissipa une nouvelle armée que le roi Magnus avait envoyée contre lui, et de la Carélie

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HISTOIRE DE IlliSSiE.

ravagée par ses armes, pénétrant jusque dans la Finlande, il forma le siège de Wiborg. Il fut contraint de le lever; mais les victoires qu'il avait remportées assurèrent pour quelque temps la tranquillité de la Russie du côté de la Suède (1321). Cependant cet avantage passager était peu propre à le satisfaire : il voulut prévenir même les entreprises éloignées des Suédois, et mettre une forte barrière entre eux et la Russie. C'était en même temps donner des entraves aux chevaliers porte-glaives, qui, remontant la Neva, pénétraient par le lac jusqu'au Volkhof et entraient dans les terres de l'État, Georges avait remarqué à l'embouchure du Ladoga une île nommée Orekhof, qui en commandait l'entrée : il y fit bâtir une ville nommée d'abord Orekhovetz, ensuite Notebourg, et connue à présent sous le nom de Schlusselbourg. Cette ville n'était pas encore entièrement construite, que le roi de Suède y envoya des ministres pour traiter de la paix. Elle fut conclue, et la partie méridionale de la Carélie fut cédée à Novgorod (1323).

Georges, dont le courage imposait à l'Occident, ne prévoyait pas que sa gloire allait causer sa ruine.

Dmitri, fils de Mikhaïl, en concluant avec lui la paix, lui avait remis le tribut qu'il devait aux Tartares. 11 apprit que Georges s'était approprié cet argent; inquiet sur les suites de cette infidélité, qui pouvait attirer sur lui la vengeance d'Usbek, le jeune prince entreprit le voyage de la horde pour s'y justifier et accuser le dépositaire infidèle. Mais ce ne fut pas sur ce point d'intérêt qu'il appuya le plus : les Tartares devaient craindre que les Russes ne devinssent trop puissants du côté de l'Europe, et Dmitri ne manqua pas de raconter, en les exagérant, les exploits de son ennemi. Quand il crut avoir fait entrer le soupçon dans l'âme d'Usbek, il se hasarda à demander pour lui-même la principauté de Vladimir, et n'eut pas de peine à l'obtenir, (ieorges apprit ce qui s'était passé à la horde , et se hâta de s'y rendre pour traverser les mesures de Dmitri.

Mais pendant qu'il voyageait sans défiance, Alexandre, frère du nouveau grand-prince, le surprit sur la route, lui enleva son bagage, et le força de fuir à Pleskof. Il ne put se rendre à la horde que Tannée suivante.

Le prince Dmitri ayant reçu les lettres du kan , hâta son retour en Russie ; il y fut accompagné par un envoyé tartare et par une armée capable de le mettre en possession de sa nouvelle souveraineté. Les villes ne firent aucune résistance aux ordres du kan, et reconnurent le nouveau souverain. Novgorod seule restait attachée à son rival.

Dmitri ne put apprendre sans une vive inquiétude que Georges était enfin parti pour la horde. 11 craignait tout de cet esprit exercé dans l'art des intrigues, et crut que sa sûreté exigeait qu'il se rendît lui-même auprès d'Usbek. Le bon accueil qu'il en reçut à son arrivée le conduisit à sa perte : assuré de la bienveillance du kan, il se crut tout permis, même un assassinat. Georges tomba sous le poignard de Dmitri, qui, conduit également par l'ambition et par la haine, ne craignit point de venger lui-même son père (1324). Usbek, justement indigné du crime de Dmitri, lui intima Tordre de rester à la horde. Les princes russes, loin de lui servir d'appui, intriguaient pour le faire condamner, dans Tespoir d'arracher quelques portions de son héritage. En même temps le frère de Georges vint à la fois demander vengeance et solliciter le trône de Vladimir. Usbek différa deux ans entiers la mort du coupable ; il voulait sans doute lui pardonner; mais enfin, cédant aux pressantes sollicitations des princes, et sévère peut-être par faiblesse, il donna Tordre du supplice. Dmitri n'avait que vingt-sept ans (1326).

Alexandre, qui recherchait depuis longtemps l'amitié des Tarlares, obtint la succession de son frère Georges, qu'il avait vivement sollicitée. Vladimir et Novgorod lui furent soumises , et à l'exemple de son père, le nouveau grand-prince fit toujours à Tver sa principale résidence.

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A peine avait-il pris possession du trône, que, s'il en faut croire les chroniques russes, il faillit le perdre avec la vie par le plus horrible complot (1327). Un prince nommé Stchelkan, de la famille d'Usbek, fut envoyé à Tver en qualité d'ambassadeur, avec une suite considérable. Alexandre lui rendit les plus grands honneurs, et le logea dans le palais de son père. Mais bientôt après il découvrit, dit-on, qu'au premier jour de fête, pendant le service divin , les Tartares devaient l'assassiner, lui, les princes et les grands, faire main basse sur tous les citoyens qui voudraient se défendre ou paraîtraient redoutables, et placer Stchelkan sur le trône. Le dessein des Tartares était, ajoute-t-on, d'eifrayer toutes les autres principautés de la Russie par le cruel traitement qu'ils feraient éprouver à celle de Tver, de les distribuer à différents princes de leur nation, et de soumettre les Russes à un joug éternel.

Le vrai, ou du moins le vraisemblable parmi toutes les conjectures accumulées à propos de ce fait historique, c'est qu'Alexandre, altéré de vengeance, accusa les Tartares d'un complot imaginaire.

Quoi qu'il en soit, les Tveriens ne doutèrent pas de la réalité de l'affreuse conspiration dont leur prince chargeait les Tartares. Armés dans le plus grand secret par Alexandre, à la première fête et avant le lever du soleil, le signal du massacre des Tartares leur fut donné par les cloches même qui appelaient le peuple à l'église. Surpris à l'improviste, les Tartares se défendirent avec la rage du désespoir; mais enfin ils succombèrent, après avoir perdu Stchelkan. La fureur des Tveriens ne connut pas de bornes : ils égorgèrent ceux qu'ils avaient désarmés, les noyèrent, les bridèrent dans d'immenses bûchers.

Usbek reçut bientôt la nouvelle de ce massacre, et ne manqua pas de trouver des princes russes prêts à servir sa vengeance. Ivan, frère de Georges, demande au kan la principauté de Tver. Usbek la lui promet, et lui donne

HISTOIRE DE RLSSIE. 137

des troupes sous les ordres de cinq princes tartares. Cette armée se répand dans la principauté de Tver, où elle met tout à feu et à sang. Alexandre fut obligé de fuir à Pleskof, où les habitants le reçurent avec affection, et le reconnurent pour leur prince.

Ivan s'était rendu à la horde ; il y rencontra Constantin, fils de Mikhaïl, qui, désavouant la conduite de son frère, sollicitait aussi son héritage. Comme il était de l'intérêt des Tartares que la Russie fût partagée, Tsbek confirma Ivan dans la possession des principautés de Vladimir et de Novgorod (dont celui-ci s'était du reste emparé tout d'abord) , et donna celle de Tver à Constantin (1328).

Le nouveau souverain de Vladimir continua de faire sa résidence à Moscou, embellie par ses soins et par ceux de son père. Cette ville, étant à la fois la résidence du grand - prince et du chef de la religion , continua de s'agrandir, et fut enfin reconnue généralement pour la capitale de la Russie.

Ivan avait promis à Usbek de chercher tous les moyens d'exterminer Alexandre: fidèle à ses engagements, il n'eut pas plutôt pris possession du trône, qu'il travailla à trahir la victime qui lui était désignée. Traqué de toutes parts, et enfin forcé de se rendre à la horde par une suite de circonstances dont le récit serait trop long, Alexandre y périt, ainsi que son fils Phédor (1338) , après une existence semée de mille chagrins.

Ivan mourut à Moscou, ayant régné vingt- deux ans ( 1341 ). Son fils aîné, Siméon, lui succéda.

D'horribles guerres avec la Livonie, la Lithuanic et la Suède, sans autres résultats que le massacre, le pillage, l'incendie, et surtout l'affaiblissement de la Russie, signalèrent le règne de ce prince, sans parler des disputes sanglantes de divers princes apanagés (1341 à 1348).

A peine ce malheureux pays goûtait- il les douceurs de la paix, qu'en 1352 il fut attaqué par le plus cruel des fléaux, la peste. Elle y avait été apportée dès l'année pré-

138 HISTOIRE DE IIUSS1E.

cédente par les rapports de commerce avec les peuples de l'Asie : elle se répandit dans toute la Russie, et emporta dans quelques villes jusqu'au dernier citoyen. Siméon fut frappé lui-même avec ses enfants par le fléau (1353).

Après la mort de Siméon, le trône de Moscou, car on doit à présent considérer cette ville comme la capitale, resta quelque temps vacant. Les deux frères du dernier prince n'osaient en prendre possession sans le consentement exprès des Tartares : mais six semaines ne s'étaient pas encore écoulées, lorsque mourut André, le plus jeune de ces deux princes. Alors Ivan, fort du consentement des citoyens et de l'appui des Tartares, monta sur le trône de Moscou. Son règne paisible fut marqué seulement par les intrigues et les querelles de différents princes apanagés, qui, continuant à s'affaiblir par leurs dissensions interminables, préparaient la grandeur du principal souverain de la Russie. Ivan mourut en 1358. On put dès lors prévoir ce que feraient bientôt ses successeurs, en le voyant refuser avec fermeté l'entrée de ses États à un député tartare qui venait prescrire les limites entre la principauté de Moscou et celle de Rézan.

En même temps que la Russie perdait son principal souyeraiu, la horde était en proie à une grande agitation. Rerdibek, revenant d'une expédition en Perse, avait fait mourir ses douze frères pour affermir sa puissance. Après avoir cru assurer sa vie par ce crime, il l'abrégea par ses débauches, si cependant il ne fut pas tué pas Askoup, que quelques historiens appellent son fils, et qui fut son successeur. A peine possesseur du trône, Askoup révéla son caractère affreux, et fut dès lors en horreur à ses sujets. 11 régna un mois, suivant les uns, et selon les autres, un peu plus de six mois. Narous, descendant du kan Touchi, le fit mourir avec tous ses enfants, et monta sur le trône dont il venait de le renverser (1359).

Alors les princes russes se rendirent en grand nombre

à la horde, les uns pour donner des preuves de leur fidélité, les autres pour porter des plaintes, et tous ensemble pour obtenir la permission de gouverner par eux-mêmes leurs États, sans être en quelque sorte soumis à la tutelle des officiers tartares que les kans plaçaient auprès d'eux. Parmi les princes russes qui assiégeaient assidûment le trône de Narous, quelques-uns étaient venus solliciter la principale souveraineté de Russie. Tel était Dmitri, fils de Constantin, de ce prince de Souzdal que nous avons vu montrer les mêmes prétentions. Le kan fit beaucoup d'amitiés aux princes; et, craignant d'en mécontenter plusieurs pour satisfaire l'un d'eux, il remit à un autre temps le choix d'un souverain de Vladimir et de Moscou. Son règne fut trop court pour lui permettre de prononcer ce grand jugement.

L'histoire des Tartares du Kaptchak ne nous est guère connue que par les écrivains russes, et c'est en traitant l'histoire de leur propre pays qu'ils y ont mêlé quelques traits de celle de leurs tyrans. Aussi la savons-nous trèsimparfaitement, et ignorons-nous quand et comment la puissance formidable des Tartares s'est dissoute et morcelée. Nous voyons paraître tout à coup diverses dominations sans connaître leur origine, et tout ce que nous en pouvons savoir, c'est qu'elles sont des portions détachées de cette fameuse horde dorée fondée par Bâti. Ainsi, au lieu d'un seul kan de la grande horde, nous trouvons des kans du Volga, de Kazan, d'Astrakan, de Naroutchad, d'au delà de l'Iaïk.

Un prince de cette dernière horde, nommé Kidir ou Keder-Kan, arma contre Narous. Il avait un grand avantage, celui de trouver son ennemi chargé de la haine de la nation. Narous, abandonné, fut tué avec son fils, et Kidir régna sur les Tartares du Volga. Il chercha d'abord à gagner l'affection des Russes. Il y avait déjà plus d'une année que le troue de Moscou et de Vladimir était vacant; Dmitri Constantinovitch continuait de le solliciter,

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il l'obtint, sur la renonciation de son frère André, qui se contenta de la principauté de Souzdal.

Cependant Ivan II, le dernier souverain de Moscou, avait laissé deux fils, dont le plus jeune était âgé de onze ans. L'aîné, Dmitri, parvenu à sa treizième année, ne se voyait pas sans douleur privé du trône de son père (1361 ), et ses courtisans, assidus à l'entretenir de ses droits, lui faisaient regarder l'autre Dmitri comme un usurpateur. Conseillé par ses parents et par les amis et les ministres du dernier prince, il se transporte à la horde dans le dessein de réclamer un bien qu'il regardait comme son héritage légitime. Mais il trouve la cour du kan tellement prévenue en faveur de son rival, qu'il n'ose découvrir les prétentions qui ont occasionné son voyage; il revient en Russie, à la vue des troubles qui commençaient à s'élever dans la horde. Quoiqu'il n'eut osé faire aucune demande, son vovage avait causé tant d'alarmes au prince de Moscou , qu'il se rendit aussitôt auprès du kan avec son frère André et les princes de Rostof et diaroslavle.

Ils trouvèrent la horde soulevée par la cruauté du fils ainé de Kidir, de ce Kidir dont la bonté avait gagné les cœurs de ses sujets : prince fortuné, s'il n'avait pas eu un monstre pour fils. C'était Témir-Koza, qui, démêlant peut-être la préférence que son père accordait à son jeune frère Koutioui, les massacra tous deux à l'arrivée des princes russes. Mais ce scélérat ne jouit pas longtemps du fruit de son crime : un prince nommé Marnai, profitant de l'horreur qu'excitait Témir-Koza, s'arma ouvertement contre lui. Témir, abandonné de tous, après sept jours de règne, fut obligé de fuir au delà du Volga, où son ennemi l'atteignit et lui donna la mort.

Les princes russes qui étaient à la horde, craignant d'être enveloppés dans le désordre général , cherchèrent leur salut dans la fuite.

Marnai, qui pouvait tout dans la horde, crut, pour conserver plus sûrement l'autorité, devoir en sacrifier le

titre, et plaça un chef nommé Avdoul sur le trône des Tartares du Volga. Il passa avec lui de l'autre côté île ce fleuve pour combattre Kildibek , qui prenait le titre de kan. Celui-ci périt; mais la domination n'en resta pas moins divisée. Les princes tartares du district de Saraï s'enfermèrent dans cette ville, et se choisirent pour kan Àmurat, frère de Kidir.

Avdoul et Amurat se surprirent successivement, s'attaquèrent, se combattirent, sans que l'un d'eux eut des avantages assez décisifs pour renverser sou ennemi. Ainsi tous deux continuèrent de régner : Avdoul sur les Tartares du Volga par l'appui de Marnai ; et Amurat à Saraï, où il était soutenu par les mêmes princes qui l'avaient élevé. Ce fut à ce dernier que s'adressèrent les députés des deux Dmitri, qui le prirent pour juge de leurs droits au trône de Moscou.

Le Tartare, qui connaissait peu sans doute les anciens usages de Russie, se conduisit d'après les lumières naturelles ; et, persuadé que le fils devait posséder l'héritage du père, il adjugea le trône à Dmitri Ivanovitch. C'est ainsi qu'un enfant de treize ans prit en main le sceptre d'un État morcelé, pressé au dehors, et déchiré à l'intérieur par les guerres civiles. Ivan Kalita et Siméon avaient commencé l'œuvre salutaire de l'unité monarchique; mais sous Ivan II et Dmitri Constantinovitch, qui en avaient arrêté les progrès, les princes apanagés avaient de nouveau conçu l'espoir de se rendre indépendants de la grande principauté. Il fallait réparer les maux causés par ces deux princes; il fallait agir avec cette prudence, avec cette volonté ferme et prononcée dont trop peu de souverains ont été doués. Le petit-fils d ivan Kalita possédait ces précieuses qualités; elles ne demandaient qu'à être mûries par l'âge, et l'État aurait succombé dans cet intervalle, si la Providence n'eût entouré Dmitri de sages instituteurs, de conseillers prudents, qui préparèrent et la grandeur de la Russie et la gloire de ce jeune prince

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