CHAPITRE IX
Règne, et exploits de Dinitri, surnommé Dontki. — Nouvel ordre de succession à la dignité de grand -prince. — Taroerlan menace la Russie. — Prise de Constantiuople par les Turcs.
Le temps était venu de recouvrer une liberté dont Kalita et Siméon avaient préparé la conquête, plutôt par leur adresse que par la force de leurs armes. Des guerres sanglantes vont attrister 1'humauité ; niais elles sauveront la Russie et lui feront faire un pas immense vers sa grandeur.
Afin d'éloigner de son trône toute espèce de dangers, Dmitri Ivanovitch, revêtu par Amurat de la dignité de grand -prince, tâcha de se concilier les bontés du kan Avdoul, dont la puissance était soutenue par la horde de Marnai. En voulant gagner la bienveillance des deux kans, le grand-prince offensait l'un et l'autre; il encourut au moins la disgrâce de celui de Saraï, et, de retour à Moscou , il apprit que Dmitri Constantinovitch venait de reprendre Vladimir, et qu' Amurat avait envoyé à ce prince une lettre qui l'autorisait à s'emparer de la grande principauté. Mais déjà la colère du roi de Kaptchak était
devenue moins formidable ; malgré son extrême jeunesse, le petit-fils de Kalita osa en braver les eiïets ; il s'avança avec ses légions, et huit jours lui suffirent pour chasser son compétiteur de Vladimir et l'assiéger dans Souzdal; le vainqueur eut la générosité de lui permettre d'y régner en qualité de vassal (1363).
On vit alors éclater le projet formé par le grand-prince et ses sages boyards, d'anéantir peu à peu le système des apanages : les princes de Starodoub et de Galitch furent renvoyés de ces villes , qui leur appartenaient par droit héréditaire, et Constantin de Rostof fut contraint de reconnaître l'autorité du chef suprême de la Russie. Étonnés de voir dans un souverain si jeune encore la volonté arrêtée d'établir une monarchie absolue au mépris des anciens usages et des lois instituées par leurs aïeux, ils se plaignirent d'abord ; mais ils furent obligés de se soumettre les premiers. En peu d'années le petit-fils de Kalita reçut les hommages de tous les princes russes, et il dompta par la force ceux qui refusaient de les rendre (1366).
Un seul prince, terrassé et se relevant toujours avec un nouveau courage, fit douter s'il ne renverserait pas enfin lui-même du trône l'ambitieux qui prétendait le subjuguer. C'était Mikhaïl Alexandrovitch, prince de Tver, moins redoutable peut-être par sa valeur et ses ressources que par les secours d'Olguerd, prince de Lithuanie, son gendre. D'abord battu et forcé de prendre la fuite, il obtient la paix et rentre dans ses États ( 1367). Le grandprince semble étudier les moyens de conserver avec lui la bonne intelligence ; et, pour établir entre eux une paix plus solide, il l'invite à venir lui-même eu discuter et en régler les conditions. Mikhaïl, trop fier pour connaître le soupçon, se rend à Moscou avec ses principaux boyards. Le traité semble prêt à se conclure , lorsque le troisième jour Mikhail est arrêté, ses boyards sont chargés de fers et dispersés, une partie de ses États est occupée par les lieute-
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nanls de Dmitri Ivanoviteh. Il ne dut sa liberté qu'à l'arrivée de plusieurs princes tartares qui vinrent à Moscou, et qui imposèrent un moment à Dmitri.
Résolu de prévenir la vengeance de Mikhaïl, le souverain de Moscou , aussitôt après le départ des Tartares , rassemble toutes ses forces pour marcher contre le prince qu'il venait d'offenser. De son côté, Mikhaïl s'était retiré chez son gendre, qui ne tarda pas à s'avancer dans le plus grand secret contre le petit-fils de Kalita. Dmitri n'apprit qu'il était menacé que quand l'ennemi était déjà près de Moscou : après avoir vu ses troupes défaites par Olguerd, et les faubourgs de sa capitale dévastés par le prince de Lithuanie , Dmitri, pour éloigner cet hôte terrible , fut obligé de rendre tout ce qu'il avait pris au priuce de Tver.
Presque chaque année voyait se renouveler les mêmes scènes, et Mikhaïl attaqué, défait et fugitif; agresseur à son tour et victorieux, tantôt seul, tantôt avec Olguerd ; mais toujours près d'essuyer de nouvelles défaites après ses triomphes. Mikhaïl avait envoyé son fils à la horde, et ce jeune prince s'y (Hait endetté : Dmitri se le fit remettre par les Tartares en payant ses dettes, qui montaient à 10,000 roubles, l'emmena avec lui, et le retint prisonnier jusqu'à ce qu'il fût remboursé (1372). Muni de cet otage précieux, il devait se promettre une paix solide; cependant , dès la même année , Mikhaïl recommença la guerre, et fit, surtout à Torjok, des maux inexprimables. Olguerd vint encore joindre ses forces à celles de son beaupère, et tous deux, après avoir répandu des flots de sang, furent obligés de demander la paix. Mais le grand- prince ne pouvait s'en promettre une durable tant que Mikhaïl ne serait point abattu. Toutes leurs pacifications n'étaient que de courtes suspensions d'armes, pendant lesquelles les deux adversaires reprenaient haleine pour livrer des combats plus terribles encore. Dmitrk avait acquis un grand avantage, qui devait enfin lui donner une supériorité décidée; c'est qu'il était aimé:* au lieu que son
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ennemi s'était attiré la haine générale en sacrifiant la Russie à son gendre, en l'y appelant sans cesse pour la déchirer, et en la menaçant de malheurs plus grands eucore, s'il était possible, par ses intrigues avec les Tar tares.
Ainsi le grand-prince, attaqué de nouveau, reprit les armes avec la certitude d'être puissamment secondé (1375). Presque tous les princes de Russie vinrent le joindre avec toutes leurs forces, animés d'une commune haine contre Mikhaïl. Ils étaient en très-grand nombre, car la chronique, qui en nomme dix-neuf, ajoute et beaucoup d'autres : Dmitri, prince de Nij ni- Novgorod et de Souzdal, tenait parmi eux le premier rang. Il semblait généreusement oublier qu'il avait autrefois possédé le trône de Moscou , et qu'il en avait été renversé par le fils d'Ivan ; ou plutôt il se ressouvenait seulement des obligations qu'il avait à ce prince et du lien qui les unissait ; Dmitri Ivanovitch (1366) avait épousé la fille de Dmitri Constantinovitch.
Mikhaïl s'était renfermé dans sa capitale : ce fut sous ses murs que se rendirent les alliés. Le feu, le ravage, la captivité, la mort accompagnaient la marche des princes. Déjà les faubourgs de Tver n'existent plus ; les vents en ont dispersé les cendres ; une nouvelle ville élevée par les assiégeants entoure la ville assiégée. Les Novgorodiens arrivent, respirant la fureur, et l'entretenant par le souvenir de ce qu'ils ont souffert à Torjok. Les travaux des assiégeants atteignent déjà la hauteur des murs de la place. Les feux qu'ils lancent consument un pont, menacent la ville entière et détruisent la principale machine qui servait aux assiégés pour lancer des traits. Mikhaïl fait des sorties; elles sont sanglantes, mais infructueuses pour sa cause. Olguerd venait le secourir ; déjà il était peu éloigné, quand il apprend que presque toutes les forces de la Russie sont avec le grand - prince ; saisi de terreur, il retourne sur ses pas. Mikhaïl attendait des secours de
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Maniai, qui lui avait donné une; troisième fois des lettres pour le mettre en possession de la grande principauté ; il en est abandonné. Informé de la perte de la plupart de ses villes, frémissant de sa faiblesse, et sans espoir de ressources étrangères, il n'attend plus son salut que de la négociation. Dmitri, touché de l'humiliation de son ennemi et content de l'avoir terrassé, consentit à la paix, qui fut scellée de part et d'autre par le serment sur la eroix(l 375).
Elle devint d'autant plus solide qu'Olguerd mourut deux ans après; la Russie fut délivrée par sa mort d'un ennemi redoutable. Il avait six frères, mais aucun ne l'égala. La chronique donne la raison de la supériorité qu'il avait sur eux : « c'est , dit-elle, qu'il n'était pas ivrogne ; » éloge rare dans ce temps-là parmi les princes du Nord. 11 ne buvait pas de vin, il n'aimait ni le jeu, ni les plaisirs, ni rien de ce qui pouvait nuire à sa gloire. Sa discrétion égalait sa tempérance. Ce fut sur ses vertus qu'il fonda la grandeur de sa patrie. Le plus célèbre de ses douze fils fut Iagailo, que nous connaissons sous le nom de Jagellon ; c'était celui qu'il chérissait le plus. Quoiqu'il ne fût que le huitième de ses fils, il le crut seul digne du trône ; et, se contentant de laisser des apanages aux autres, il le nomma son successeur. Jagellon embrassa dans la suite le christianisme, et réunit la Pologne à ses Ktats héréditaires par son mariage avec la fille de Casimir III.
Mais Dmitri ne ménageait point un autre ennemi bien plus terrible qu'Olguerd. Fier de l'accroissement de sa puissance et de l'affaiblissement de ses rivaux, il ne voulait plus reconnaître la domination des Tartares, et refusait de leur payer le tribut auquel ses prédécesseurs avaient été soumis. C'était sans doute pour le punir que Marnai avait souvent accordé par ses lettres la souveraineté de Moscou au prince de Tver. Le beau-père du grand-prince avait le premier ressenti la vengeance des Tartares ; il avait vu ses États ravagés, son armée battue, et sa ville
de Nijni-Novgorod réduite en cendres. Le beau-père et le gendre se crurent également offensés, et envoyèrent des troupes nombreuses dans le pays des Mordvas, espèce de sauvages sujets de Marnai. La flamme dévora les villages et toutes les cahutes de ces malheureux : hommes, femmes, enfants, vieillards, tombèrent également en captivité, et ceux qui furent menés à Nijni-Novgorod y furent assassinés de sang-froid. Ce n'était de la part des Russes et des Tarlares qu'excursions réciproques. Marnai fait brûler une seconde fois Nijni-Novgorod, et envoie en même temps contre le grand -prince une armée qui est défaite sur les bords de la Yoja, dans la principauté de Rézan. Mais cet échec, incapable de l'abattre, ne faisait que l'irriter et le rendre encore plus formidable. Sa puissance à la horde était montée à son comble : tous les princes, tous les grands, capables de traverser ses desseins, avaient été sacrifiés à son ambition; et, désormais assez fort pour n'avoir plus besoin de ménagements politiques, il finit par se défaire du kan et de tous ceux qui étaient attachés à ce souverain (1380).
C'est le grand -prince de Moscou qu'il veut accabler de toute sa puissance. Il joint à ses propres sujets des troupes soudoyées de Thrace, d'Arménie, de Circassie et de plusieurs autres contrées. Il entre en Russie, dit la chronique, avec 700,000 hommes, passe le Volga, continue lentement sa marche et s'arrête à l'embouchure du Voroneje, rivière profonde qui se jette dans le Don.
Non content de se joindre au redoutable ennemi de sa patrie, Oleg, prince de Rézan, écrit à Jagellon pour l'engager à suivre son exemple : tous les deux s'unissent à Marnai, auquel ils sont obligés d'amener toutes leurs forces. A la nouvelle de l'approche des Tarlares, Dmitri de Moscou rassemble aussitôt toutes ses troupes, sollicite, presse des alliances contre l'ennemi général, et tâche en même temps d'apaiser Marnai par des ambassades et des présents. Le Tartare fut trop exigeant et Dmitri trop fier
pour que la négociation eût un bon succès. Mais Dmitri vit presque tons les princes russes, excités par leur intérêt commun, se rendre à son invitation avec ce qu'ils avaient pu ramasser de troupes dans leurs États. On remarquait parmi eux ce même Mikhaïl Alexandrovitch de Tver, qui, après avoir été si longtemps l'ennemi du grand -prince, fut un des plus empressés à lui amener des secours.
L'armée russe se met en marche et arrive sur les bords du Don, tandis que Marnai tranquille attend la jonction de Jagellon et d'Oleg , et ignore même que les Russes ont réuni toutes leurs forces. Cette étonnante sécurité ajoute au courage de Dmitri. Il lui arrive encore des renforts considérables; les marchands mêmes avaient pris les armes, et l'on dit qu'il passa le Don à la tète de 400,000 hommes. Pour mettre ses troupes dans la nécessité de vaincre, il fait rompre les ponts, et leur ote l'espérance de sauver leur vie par la fuite. Enfin les deux armées sont en présence : l'action s'engage, elle devient générale, et la victoire se tourne du coté des Tartares. Dmitri, qui combattait avec une massue, a deux chevaux tués sous lui ; il est blessé lui-même et a beaucoup de peine à sortir de la mêlée. Les Russes ont à lutter jusque contre les éléments : un vent impétueux les frappe au visage et leur remplit les yeux de poussière. Mais, après quatre heures de combat, le vent, qui conserve sa force, change de direction, et devient aussi incommode aux Tartares qu'il venait de l'être pour les Russes. Des troupes de réserve sortent tout à coup d'une forêt; se jugeant invincibles, les Russes le deviennent en effet, et les Tartares, n'inspirant plus de terreur, commencent à en ressentir. Ils osent à peine défendre leur vie, et, au lieu de combattre, ils se laissent immoler. Marnai prend la fuite avec les restes de son armée. On les poursuit avec acharnement, et Ton vit sur une étendue de dix lieues, quelques-uns disent de quinze, la campagne jonchée de leurs cadavres. Des partis les suivirent jusqu'à
Dmitri, qui combattait avec une massue, est blessé et a beaucoup de peine à sortir de la mêlée.
la borde, remportèrent de riches dépouilles et ramenèrent beaucoup de prisonniers.
Tel fut le succès d'une expédition qui semblait devoir être aussi funeste que l'avait été celle de Bâti ; mais aussi les Russes achetèrent bien cher leur victoire : le frère, l'ami, le fils, le père, cherchaient avec terreur sur ce champ de carnage l'objet de leur affection. On ignorait même le sort du prince, et l'on osait à peine en demander des nouvelles, dans la crainte de n'en apprendre que de funestes. Les uns disaient l'avoir vu se défendant seul contre quatre Tartares qui le serraient de près et avec ardeur; les autres l'avaient vu marchant à peine, affaibli par la perte de son sang; d'autres soutenaient qu'il était tombé sous leurs yeux couvert de blessures. Enfin, deux cavaliers le découvrirent dans un bois où il s'était retiré, étendu sur la terre et paraissant toucher ii son dernier moment. Les secours qu'on lui donna le rappelèrent à la vie, et aucune de ses blessures ne fut jugée dangereuse.
Quand il put faire la revue de ses troupes, il les trouva réduites à 40,000 hommes, de 400,000 qu'ils étaient au commencement de la campagne. Cette victoire, remportée sur les bords du Don , lui mérita le surnom de Donski.
Cependant Marnai, frémissant de sa défaite et ne respirant que la vengeance, rassemble les restes de ses forces, épuise ses dernières ressources, et jure de périr ou d'abattre son ennemi. Il allait se mettre en campagne, lorsqu'il apprit que Takhtamych,kan d une horde orientale qu'on appelait la horde bleue, s'avançait contre lui. Forcé de marcher à la rencontre de ce nouvel adversaire, il fut encore vaincu. Alors les princes et les chefs de son armée tinrent conseil entre eux, convinrent de secouer le joug d'un homme sous la conduite duquel ils n'éprouvaient que des défaites, et se donnèrent unanimement à Takhtamych, auquel ils firent serment de fidélité.
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Marnai prit la fuite avec un petit nombre d'amis , et, cachant soigneusement son nom, il chercha un asile à Kaffa; mais, soit qu'il fût découvert et qu'on craignit le ressentiment du vainqueur, soit que les richesses du vaincu fussent encore capables d'exciter la cupidité de ses perfides hôtes, il fut assassiné (1380).
Takhtamych, devenu kan de Saraï et du Volga, envoie des ambassadeurs aux princes russes pour leur faire part de sa victoire et de ses conquêtes. Ses députés, chargés de paroles de paix, reçoivent partout le meilleur accueil, et sont renvoyés avec de riches présents. Les princes dépèchent à leur tour des ambassadeurs au nouveau kan, et par leurs largesses tâchent de gagner son amitié; en même temps ils négocient entre eux pour serrer plus étroitement les liens qui les unissent; enfin, ou n'avait pas vu depuis longtemps les princes russes en aussi bonne intelligence entre eux et avec les Tartares (1381).
Mais une horrible tempête allait tout à coup succéder à ce calme décevant. Takhtamych fait égorger les Russes qui se livraient au commerce chez les Tartares de Kazan ; puis il embarque ses troupes sur les bâtiments qui avaient appartenu aux victimes de cet horrible guetapens, et remonte le Volga avec le projet de s'emparer de Moscou par surprise. En effet, Dmitri était loin de se croire menacé ; instruit enfin de l'imminence d'un danger qu'il n'a pu prévoir, il implore des secours, et n'en peut obtenir. Personne n'ose entrer dans son alliance : la victoire du Don, si chèrement payée, avait affaibli tous les princes, et nul n'osait s'exposer aux périls d'une nouvelle guerre. Les princes de Souzdal et de Rézan, recherchent au contraire l'amitié du Tartare : ce dernier lui aplanit les difficultés de la route et lui indique les gués des rivières.
Abandonné de ses nombreux alliés d'hier devenus aujourd'hui ses ennemis, trop faible pour tenter une lutle inégale, Dmitri sort de Moscou, et va, loin de sa capitale,
HISTOIRE DE IUJSSIE.
en se dirigeant vers le nord-est, se renfermer dans la ville de Kostroma. Moscou était déchiré par les factions : ([uniques citoyens voulaient se retirer, les autres s'opposaient a leur retraite. On avait commencé par les railleries, les reproches, les injures; on finit par la violence, le pillage, le massacre. Cependant l'ennemi s'approchait, et les habitants ne pensaient pas à le repousser, occupes qu'ils étaient exclusivement de leurs querelles folles et impies. Alors Ostei, petit-fils de cet Olguerd, l'implacable ennemi de Dmitri, vient défendre la capitale, que Dmitri lui-même avait abandonnée. 11 s'y renferme et prend les meilleures dispositions que le temps lui permette de concevoir. Pendant qu'une partie des citoyens reçoit ses ordres et les exécute, les autres courent la ville comme des furieux, brisent les caves, se gorgent d'hydromel, et vont , dans leur ivresse, insulter les Tartares qui se présentent sous leurs murs.
Le siège ne fut pas long. Les Tartares, qui avaient inutilement tenté une escalade, semblaient désespérer de prendre la ville, et firent des propositions de paix.. Le kan demanda seulement que les citoyens vinssent audevant de lui et lui apportassent quelques légers présents. Les portes s'ouvrent donc ; les princes, suivis des boyards et d'une foule de peuple, précédés du clergé qui porte les croix et les images, sortent avec les présents qu'ils destinent aux Tartares. On les laisse défiler tranquillement; mais, à un signal convenu , les Tartares tombent sur eux le sabre à la main et font de cette foule un affreux carnage. Le brave Ostei est lâchement assassiué sous les murs qu'il est venu défendre. Les Tartares se précipitent alors de tous côtés dans Moscou , par les portes et pardessus les remparts. Toute la ville est livrée au pillage (1). La plupart des habitants périssent par le feu, par l'eau,
(1) ta chronique dit nommément que les Tartares pillèrent les fabriques de drap. Ce n'était pas sans doule des draps fins qu'on fabriquait à Moscou; niais c'était déjà beaucoup d'en fabriquer de grossiers.
par le fer; un petit nombre prend la fuite; ceux dont on épargne les jours sont faits prisonniers. Enfin, la ville est détruite par la flamme; les cités voisines éprouvent le même sort; les campagnes sont dévastées (1382).
Le prince de Tver, ce Mikhaïl Alexandrovitch qui avait paru sincèrement réconcilié avec Dmitri, sut gagner les bonnes grâces de Takhtamvch, et alla à la horde lui demander la souveraineté de Moscou. Cette démarche effraya tellement Dmitri, qu'il envoya son fils combattre les prétentions de son rival. Sa confiance en l'équité du Tartare ne fut pas trompée. Takhtamvch congédia Mikhaïl avec honneur, mais il refusa de lui accorder des lettres pour la grande principauté de Moscou. « J'ai eu sujet, lui dit-il, de me plaindre de Dmitri, je l'ai puni : à présent je suis content de sa fidélité, et ne crois pas avoir le droit de lui (Mer son héritage. » Ces paroles font penser que ce n'était pas par esprit d'ambition ni de brigandage que le Tartare avait porté la guerre à Moscou : il avait été offensé.
Le kan ne négligea pas cette occasion de garder un gage de la fidélité du grand-prince ; il retint donc auprès de lui ce fils, qui trois ans après se sauva de la horde.
Sous le règne de Dmitri, l'État de Novgorod ne fournit guère à l'histoire que les brigandages de ses jeunes habitants. Ils abandonnaient par troupes leurs familles, se choisissaient des chefs, allaient s'embarquer sur le Volga, descendaient chez les Tartares, pillaient, massacraient, et ne respectaient pas même les Russes qui faisaient le commerce dans ces contrées. Le kan voulut enfin se délivrer de ces bandits, et servit l'humanité en les trahissant : Il les reçut avec honneur, les réunit dans un grand festin, et, quand ils furent plongés dans l'ivresse, il les fit massacrer.
Depuis longtemps Dmitri, irrité des brigandages commis par les jeunes Novgorodiens, avait menacé cet État de ses armes. La vengeance du grand -prince finit donc par éclater, et elle se manifesta par de terribles chàti-
ments; seul le métropolitain de Novgorod put fléchir son courroux, et obtenir la paix pour son troupeau, moyennant une forte contribution et un tribut annuel qu'exigea le grand-prince.
Dmitri mourut en 1389, âgé de quarante ans, après vingt-sept années de règne. Il est impossible, disent les annalistes, de peindre la profonde tristesse des Russes dans cette circonstance. Les sanglots et les gémissements retentirent longtemps dans le palais et dans les rues; car, si Ton en excepte Monomaque et Alexandre Nevsky, aucun des descendants d'iaroslaf le Grand ne fut chéri du peuple et des boyards comme Dmitri. 11 s'était fait adorer par sa grandeur d'àme, sa bonté, son amour pour la justice et pour la gloire de sa patrie. Klevé au milieu des périls et du bruit des combats, il avait peu d'instruction ; mais il connaissait la Russie en profond politique.
Jusqu'à Dmitri, la ville de Moscou avait été bâtie en bois. Ce fut lui qui le premier fit bâtir en pierre le Kremlin : ce mot est tartare, et signifie forteresse. La dernière année du règne de Dmitri est remarquable par l'introduction des bouches à feu en Russie : sous son successeur, il y eut des fabriques de poudre à canon établies à Moscou. Enfin, Dmitri inaugura un nouvel ordre de succession à la dignité de grand- prince, et il rejeta l'ancien , par lequel les neveux devaient la céder à leurs oncles. Dorénavant, et à partir du fils même de Dmitri, on voit les fils succéder à leurs pères, en suivant le rang d'âge.
Le grand-prince laissait en mourant six fils, dont l'aîné, nommé Vassili, fut son successeur. On a vu plus haut que Vassili, étant allé ménager à la horde les intérêts de son père, y avait été retenu en otage. Impatient de cette captivité, dans laquelle il était tombé par surprise, il avait reconnu l'impossibilité de fuir directement en Russie, et, prenant de longs détours, il avait traversé la Podolie et pénétré jusqu'en Livonie ; enfin, il rentra en
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Russie, après avoir été longtemps retenu dans sa course pénible.
L'ambition héréditaire de réunir à sa domination les différentes principautés de la Russie ne permit pas à Yassili de consulter en toute occasion une justice sévère. Nous allons en voir un exemple.
Dmitri, prince de Souzdal et de Nij ni- Novgorod, était mort quelques années avant le dernier prince (1383). Takhtamych lui avait donné pour successeur son frère Boris, au préjudice de son tils Semen , qui ne se plaignit même pas de cette préférence, et qui se contenta de quelques apanages. Ainsi l'usage de préférer les frères aux iils dans la succession des princes souverains n'était point encore entièrement aboli. Yassili , dès la seconde année de son règne (1391), se brouille avec Roris, sans raison ni prétexte connus, prend et pille Nij ni -Novgorod, et enlève les princes et les princesses de la famille du souverain qui y sont renfermés. C'était peu de piller, il fallait envahir. 11 alla prier Takhtamych de réunir la principauté de Nij ni -Novgorod à celle de Moscou (1392). Il obtint tout ce qu'il voulut, ramena en Russie un député du kan, et l'envoya avec un assez grand nombre de ses boyards ordonner à Boris, dans sa ville de Nij ni- Novgorod, d'abandonner cette portion de son patrimoine. Le malheureux prince , instruit de leur approche, prévoyait son sort : il assembla ses boyards, leur rappela leurs serments, et les pria de ne point l'abandonner. I n des plus âgés et des plus considérables de ces seigneurs, nommé Roumaniets, se hâta de prendre la parole, et se déclara l'interprète des sentiments de tous. Rassura le prince de l'amour et de la fidélité de ses officiers et de ses sujets, et lui jura que tous étaient prêts à donner leur sang pour un maître qu'ils chérissaient. Rassuré par ces protestations, Roris cependant était incertain sur ce qu'il devait faire. Il voulait interdire l'entrée de la ville au député tartare et aux officiers de son ennemi ; mais Rou-
maniets combattit cette résolution avec force. Il représenta au prince que, par cette insulte, il se rendrait l'auteur des premières hostilités ; qu'il allait allumer lui - même le feu de la guerre , et devenir responsable de tous les maux qui en seraient la suite. Enfin il demanda à Boris ce qu'il pouvait craindre d'une poignée d'étrangers lorsqu'il était entouré de ses fidèles boyards.
Le faible prince cède au conseil de Roumaniets et reçoit dans les murs de Nijui- Novgorod les boyards de Vassili; on sonne les cloches pour rassembler le peuple. Boris, dans ce moment décisif, exhorte ses courtisans à tenir fermement la parole qu'ils viennent de lui donner ; mais Iloumaniets, levant alors le masque et bravant l'opprobre à la fin de sa carrière, a l'audace de lui apprendre qu'il ne doit plus compter sur ses boyards, et qu'il voit en eux les serviteurs de son ennemi. Boris au même instant est arrêté par les courtisans qui viennent de lui jurer de le défendre. Vassili vint prendre possession de la principauté qu'il usurpait, fit charger de fers Boris, et dispersa dans différentes villes sa femme, ses enfants et le petit nombre de sujets qui lui restaient encore fidèles. Le malheureux Boris mourut l'année suivante.
Son neveu Semen, fils de Dmitri, avait trop de droits à sa succession pour n'être pas inquiété ; obligé de fuir, il va chercher un asile à la horde , auprès du même kan dont le décret l'avait dépouillé. Il passa sa vie à demander justice à la cour de quatre kans successifs, sans pouvoir l'obtenir : il n'avait plus de quoi payer des protecteurs. L'usurpateur eut l'audace de faire enlever les enfants de Semen et sa femme jusque dans les contrées de la horde. Dépouillée de tout, cette princesse languit dans la plus profonde misère sous les yeux de l'auteur de tous les maux de sa famille. Semen fut enfin réduit à venir demander la paix à l'usurpateur de son patrimoine, à l'oppresseur de sa femme et de ses enfants. Il venait de l'obtenir, sans qu'on sût à quelles
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conditions, lorsqu'il mourut en sortant de Moscou (1393).
Mais pendant que Vassili travaillait à étendre sa domination, il était menacé de se la voir arracher par un des plus terribles conquérants qui aient désolé le monde, par ce fameux Timour-Rek ou Timour-Leng, que nous appelons Tamerlan. Ce grand dévastateur fit trembler la Russie, qu'il sembla près d'envahir; mais il l'abandonna lorsqu'il commençait à peine à la frapper, et on doit le regarder comme le principal auteur de sa restauration, parce qu'il abattit les restes du pouvoir qui la tenait humiliée. Ce fut Takhtamych qui eut l'imprudence d'attirer contre lui-même et contre la Russie le vainqueur de tant de peuples. Il devait toute sa puissance à Tamerlan ; mais il avait vu Tamerlan renverser celle de sa famille. La reconnaissance lui ordonnait de l'aimer; la nature lui prescrivait de le haïr.
Déjà depuis longtemps Tamerlan était maître de toute la Perse. Takhtamych y envoie une armée par le Derbent; elle prend Tauris, et y exerce d'affreuses cruautés. Tamerlan se plaint ; Takhtamych brave sa colère. Mais le premier, qui n'était pas accoutumé à supporter des affronts, envoya aussitôt d'Arménie, où il se trouvait, une armée chargée de sa vengeance. Elle ne remporta une victoire assez peu marquée qu'après avoir essuyé une défaite. Takhtamvch rassemble ses Tartares, et ne craint pas d'attaquer un général tant de fois vainqueur. Son audace n'est pas heureuse cette fois; il est défait, et presque tous ses Tartares périssent par le fer, ou se noient en traversant le Sir à la nage. Tamerlan a deux offenses à punir, et ne se trouve pas assez vengé : il porte ses armes dans le Kaptchak , vient attaquer à son tour son téméraire agresseur, le bat et le met en fuite. Takhtamych est châtié, mais non pas abattu ; et , tout affaibli qu'il est par les coups qui viennent de le frapper, il envoie dévaster le Chirvan . Tamerlan lui écrit , et l'invite à reconnaître ses torts et à prévenir la vengeance terrible qu'il
ose provoquer : il reçoit une réponse pleine d'orgueil. Désormais implacable, il cherche son ennemi, le rencontre entre le Kour et le Terek, sur les bords occidentaux de la mer Caspienne, et, après des succès d'abord balancés, il le défait entièrement. Il le poursuit, le dépose (1395), et met à sa place un kan qui ne conservera sa puissance qu'autant qu'il sera soutenu par la présence de son protecteur.
Conduit par la victoire sur les frontières de la Russie , Tamerlan y entre à la tète de quatre cent mille hommes, moins formidables encore par leur nombre que par leurs exploits. Déjà le fier Tartare semble diriger sa marche vers Moscou; la terreur se répand dans cette malheureuse capitale, à peine remise des maux que lui a fait éprouver Takhtamych. Vassili veut tenir tête à l'orage; il réunit ses troupes , entre eu campagne et pose son camp sur les bords de l'Oka. Sa perte paraît assurée , et sa défaite semble n'être qu'un jeu pour le Tartare; mais, contre tout espoir, Tamerlan retourne sur ses pas.
Tamerlan avait porté le coup mortel à la horde du Kaptchak, qui depuis alla toujours s'affaiblissant. Takhtamych , après la retraite de son vainqueur, remonta sur le trône, d'où il chassa sans peine un rival trop mal soutenu pour s'y maintenir, et sur lequel lui-même n'eut pas la force de se défendre. Témir-Koutloui, prince tartare , vint le surprendre lorsqu'il commençait à rétablir sa domination : il fut chassé , et se réfugia à Rief , sous la protection de Yitold, devenu grand -duc de Lithuanie lorsque Jagellon fut monté sur le trône de Pologne. Koutloui , indigné que son ennemi pût trouver un asile , le redemanda; mais, loin de le livrer, Yitold voulait le rétablir dans ses Étals. Il voulait sans doute faire restituer à Takhtamych un vain titre , et , se réservant à lui-même la puissance, étendre sa domination sur toute la horde du Kaptchak et jusqu'au delà de l'Iaîk, se servir de ces hordes subjuguées pour soumettre celle de
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Pérérop, et, une fois maître du vainqueur de la Russie, se la rendre tributaire : grand projet, qui fut bientôt renversé par la victoire de Koutloui. (le kan resta maître de l'artillerie et de la mousqueterie lithuaniennes, et de tout le bagage, dans lequel il trouva des vases d'or et d'argent, luxe étrange pour une armée en ce siècle et dans ces contrées. Témir-Koutloui ne survécut pas longtemps à sa victoire; il eut pour successeur son fils Chadibek, qui défit et tua Takhtamvch en Sibérie , où il s'était retiré (1398).
Novgorod et Pleskof étaient toujours sous la protection de Yassili ; mais Yitold , qu'aucune considération n'arrêtait (il était le beau -père de Yassili) lorsqu'elle était contraire à son ambition, ravagea (1406) les campagnes dépendantes de ses États, pilla les habitants, y exerça toutes les cruautés dont puissent se souiller des peuples barbares. Yassili, par représaille, envoya ses troupes porter la désolation dans la Lithuanie, vengeant le sang par le sang, et le crime par de nouvelles atrocités. Luimême entra en campagne l'année suivante avec des forces plus considérables; il était appuyé par des secours que lui amena le prince de Tver, et par des Tartares qui lui furent envoyés de la horde. Ces grands préparatifs et les dispositions des deux chefs ennemis, qui s'avançaient en même temps Fini contre l'autre, faisaient prévoir une action sanglante : contre toute attente, ils ne se rencontrèrent que pour faire la paix. Mais cette paix, comme on devait s'y attendre, fut enfreinte presque aussitôt que jurée.
Chadibek, dont Yassili avait reçu des secours, ne régna pas longtemps : il fut chassé de la horde par Roulat- Sultan, qui passait pour être fils de Takhtamyeh. Un Tarlare appelé lédiguei régnait sous le nom de ce Roulât. Yassili ne manqua pas d'implorer contre son beau -père le nouvtau kan et son favori. C'était malgré l'avis de ses vieux boyards qu'il réclamait ces secours : secours dan-
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gereux, si les Tartares avaient encore conservé leur première puissance; en effet, une amitié sincère ne pouvait jamais régner entre la horde et la Russie. Mais la horde était réduite à un état de faihlesse encore peu connu au dehors : elle était désormais hors d'état de mettre en campagne ces vastes armées qui menaçaient de couvrir et de désoler la terre; sa population peu nombreuse lui faisait éprouver les craintes qu'elle-même avait jadis inspirées. D'un autre côté, en perdant la force elle avait acquis la ruse, et savait dissimuler; aussi se ménageait -elle soigneusement la paix avec les princes russes; elle leur prodiguait de fausses marques d'amitié, leur rendait des honneurs et leur faisait de riches présents; mais elle ne négligeait aucun moyen de semer entre eux la discorde. En conséquence de cette politique, Roulât- Su] lan, ou plutôt lédiguei , secourut également Vassili et Vitold , qu'il chercha à animer de plus en plus l'un contre l'autre : il ne tarda pas à faire avancer lentement une année vers la Russie, sous prétexte d'appuyer au besoin Vassili ou Vitold, pour balancer leurs forces. Il espérait que le gendre et le beau-père en viendraient aux mains, et il se promettait de choisir ensuite pour ennemi celui des deux qu'il serait plus facile d'écraser : l'état d'épuisement des deux princes ne leur permit pas de se mettre en campagne.
Alors lédiguei prend son parti et tourne sa marche du côté de Moscou. Ses desseins ne sont plus équivoques : dans le trouble qu'excite son approche, Vassili abandonne la ville qu'il aurait dû quitter le dernier, et se retire avec sa famille à Kostroma. La terreur s'empare des habitants ; ils fuient sans penser à leur fortune, occupés seulement de sauver leur vie : des scélérats profitent de ce désordre, se livrent au pillage et prennent la fuite à leur tour, chargés de richesses considérables. Le petit nombre pourvut à la défense des murs, et, par son activité et son courage, éloigna les Tartares, sans pouvoir toute-
fois les empêcher de dévaster à leur gré les campagnes et de se baigner dans le sang. La nature joignit ses rigueurs à tous les désastres d'une guerre barbare : les froids excessifs tirent d'abord périr un grand nombre de paysans; un fléau plus lent et plus cruel dans ses ravages, la disette, régna bientôt dans une contrée où les ennemis avaient détruit la récolte. La capitale de la Russie semblait ne pouvoir éviter sa ruine ; mais le Tar tare fut forcé de se retirer à la bâte et d'aller défendre la borde avec toutes ses forces. Boulat-Sultan venait d'être attaqué par un prince de sa nation , qui , sachant que toutes les armées du kan étaient en Russie, voulut le renverser du trône et s'y mettre à sa place, lédiguei, obligé de voler à son secours, abandonne en frémissant une proie qu'il croyait assurée, et ne s'éloigne de Moscou qu'après avoir fait payer à cette ville une forte contribution. 11 se venge en passant du prince de Tver , qui voit ses campagnes dévastées pour n'avoir pas voulu prêter des armes contre son pays (1409).
Diverses guerres peu intéressantes remplirent les dernières années du règne de Yassili ; il mourut en 1425, emportant la réputation d'un souverain faible et indolent. Ayant perdu de bonne heure tous les anciens amis et les fidèles conseillers de son père, il n'était plus entouré que déjeunes boyards, qui le conduisaient à leur gré , et d'après lesquels il contractait et rompait des alliances, faisait la paix, déclarait la guerre, concluant et violant les traités suivant leurs caprices. A ces vices du gouvernement se joignirent d'autres fléaux. A trois reprises la Russie éprouva sous ce règne les horreurs de la peste; plus d'une fois elle fut exposée à la famine ; de petits princes tartares en ravagèrent plusieurs contrées dans leurs incursions ; un tremblement de terre effraya Novgorod en 1419; plusieurs incendies avaient auparavant consumé la plupart des édifices de cette ville.
A la mort de Yassili, son fils, qui portait son nom,
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n'avait que dix ans; les anciens usages, loin de lui assurer l'héritage de son père, devaient l'en priver, et son oncle, dont on connaissait L'ambition, n'aurait fait qu'user de ses droits en le chassant du trône. Mais Sophie, sa mère, sut faire valoir en faveur de son fils la voix de son époux, qui n'était plus; et elle fut si persuasive, que les princes, les boyards, les grands, reconnurent le jeune Vassili pour leur souverain et jurèrent de le défendre. Il avait grand besoin d'être soutenu par ses sujets, car son oncle Georges, prince de Galitch, était occupé à préparer ses forces pour se faire remettre la succession de son frère.
A Moscou Ton était dans les agitations de la crainte, et l'on s'attendait à chaque instant à voir Georges en venir former le siège. Le métropolitain fut député pour l'enga-' ger à la paix; mais la voix de ce pontife ne fut point écoutée, et il se retira sans donner sa bénédiction à l'ambitieux prince de Galitch. Cependant la peste commençait à se faire sentir en Russie, et la contagion se répandit dans les États de Georges. Alors le remords entre dans son àme; il croit que ce terrible fléau est envoyé du Ciel sur ses États en punition de sa désobéissance envers le pontife. Il part, rejoint le prélat, tombe à ses genoux en pleurant, et promet de renoncer pour toujours à ses désirs ambitieux. La Russie dut la paix à ce repentir inspiré par la religion, qui règne toujours avec plus de force dans les temps de calamités. Toutefois, les résolutions pacifiques de Georges devaient changer un jour, quand le temps aurait entièrement dissipé ses craintes. Il renouvelle donc les mêmes prétentions que ses erreurs lui ont fait abjurer ; la guerre va s'allumer entre l'oncle et le neveu. Enfin ils conviennent de se rendre à la horde et d'y faire juger leur différend : leurs cœurs sont envenimés d'uue haine égale; ils partent avec le dessein arrêté de se perdre mutuellement (1431).
Mais, soit que Vassili ou ses agents eussent déployé plus d'adresse que Georges et ses conseillers, soit que Vassili
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eût reçu de la nature le don de plaire, il sut gagner la faveur du kan Oulou-Mahmet, qui, non content de lui adjuger le trône, voulut avoir en ce prince un ami plutôt qu'un vassal, et l'exempta de tout tribut (1432). Il ordonna même que Georges conduirait par la bride le cheval de son neveu, qui devenait son souverain. Vassili, content de l'emporter sur son oncle, ne voulut pas le réduire à cet excès d'humiliation. Cependant cet acte de modération ne put établir la confiance entre les deux princes; Georges se retira d'abord à Zvénigorod et ensuite à Dmitrof : mais ces deux villes, qui faisaient partie de son apanage, n'étaient pas assez éloignées de Moscou pour qu'il osât s'y croire en sûreté ; il les abandonne et se retire dans sa principauté de Galitch. Il n'a pas plutôt quitté Dmitrof, que Vassili en envoie prendre possession.
Vassili avait parmi ses boyards Ivan Dmitriévitch , homme adroit, ambitieux, qui, pour s'élever, avait travaillé d'abord à la fortune de son maître. Il avait accompagné Vassili à la horde, et fortement contribué par ses intrigues à lui procurer les bonnes grâces du kan. Prétendant que le prince lui devait la couronne, il attendait tout de sa reconnaissance. Il propose à Vassili de prendre sa fille pour épouse , et de la placer à ses cAtés sur le trône : le refus qu'il essuie lui est d'autant plus sensible, qu'il ne s'y est pas attendu, et son orgueil le lui représente comme un outrage. Ivan renonce au service d'un prince ingrat (1433), et, ne respirant que la vengeance, il va chercher un asile auprès de l'implacable ennemi de son maître, qui le reçoit avec honneur.
Dès (jue Vassili fut instruit de la résolution et des préparatifs de son oncle, il s'empressa de lui demander la paix; mais ses ambassadeurs, introduits par Ivan, furent reçus avec une hauteur méprisante, et l'on ne daigna pas même leur répondre. Le temps manquait à Vassili pour réunir des forces; il se mit à la tête du petit nombre de soldats qui l'entouraient, fit armer à la hâte les mar-
HISTOmK DE KISSIE.
chands de Moscou, et vint à la rencontre des ennemis, qui n'étaient qu'à cinq lieues de distance. Sa troupe, peu faite pour la guerre, ne connaissait aucune discipline; elle était ivre au momeut de l'attaque, et fut dispersée sans combat.
Vassili avait gagné Kostroma et s'y était renfermé : son oncle l'y poursuivit. La .ville étant sans défense, les portes lui furent ouvertes, et il se trouva maître du prince vaincu; il le traita avec honneur, lui donua le soir même un grand festin, et lui marqua pour apanage la ville de Kolomna. Tant de générosité pouvait surprendre après tant de haine; mais il y fut excité par son favori, nommé Morosof. Malheureusement cet acte de bienveillance devint funeste à celui qui l'avait conseillé et à celui- qui l'exerça. Yassili vaincu, relégué eu apparence, abandonné, était plus fort que son vainqueur, car il était plus aimé. Son apanage ou son exil devint la première cour de Russie : tous les grands, toute la noblesse de Moscou se rendit à Kolomua. Les fils de Georges virent avec indignation l'abandon où se trouvait leur père; ils se ressouvenaient que c'était Morosof qui avait fait donner un apanage à Yassili; ils haïssaient d'ailleurs ce favori, et saisirent ce prétexte pour lui donner la mort. Souillés de son sang et craignant la vengeance de leur père, qu'ils venaient de priver d'un ami, ils se retirèrent eux-mêmes à Kolomna. Georges, délaissé sur le troue, voyant fuir loin de lui ses sujets et jusqu'à ses fds, fait dire à Yassili qu'il lui abandonne la souveraineté de Moscou, et qu'il retourne à Gaiitch.
Pour jouir en paix du trône qu'il venait de recouvrer, Yassili n'avait qu'à renoncer à sa vengeance; mais il voulut la satisfaire, et elle fut la cause de sa perte. A peine rentré à Moscou (1434), il se hâte de violer la paix qu'il avait conclue avec son oncle. 11 s'avance vers Gaiitch; Georges prend la fuite : le pays est abandonné à la fureur de Vassili, qui répand au loin l'incendie, se charge de butin et retourne à Moscou; mais l'ennemi le suit de près,
HISTOinE DE RUSSIE.
l'atteint à Rostof, et le bat. Il se réfugie alors à Novgorod : sa mère et sa femme étaient entre les mains du vainqueur, qui les envoya en exil.
Georges prit ensuite possession de Moscou, dont toutes les portes lui furent ouvertes. Pendant que Vassili, privé de ressources, allait implorer les secours de la horde, son oncle mourut. Ce prince avait trois fils : l'aîné, nommé Yassili, comme le grand -prince, et que, pour le distinguer, nous désignerons par son surnom de Kossoi (le louche), lui succéda. Les deux autres, appelés Dmitri- Chémiaka et Dmitri-Krasnoi, et que nous désignerons aussi par leurs surnoms, étaient à la poursuite de leur oncle Vassili. Ils apprennent, à Vladimir, que leur père est mort, et que leur frère est sur le trône. Us font dire à Kossoi que, si Dieu n'a pas voulu que leur père régnât, il ne doit pas pour cela compter qu'ils le laisseront régner, et en même temps ils envoient présenter leurs hommages au grand-prince détrôné, qui était alors à Nijni -Novgorod. Us le ramènent eux-mêmes à Moscou, et se montrent les plus zélés de ses sujets, après avoir été ses plus ardents persécuteurs (1435).
Kossoi cherche un asile et des secours à Novgorod; tout lui est refusé ; il se venge en dévastant les terres de cet État. Il ose attaquer Vassili avec le peu de troupes qui lui restent ; vaincu d'abord , il se relève, remporte quelques avantages, obtient la paix et la ville de Dmitrof pour apanage, reprend les armes dès l'année suivante, croit surprendre son ennemi , est surpris lui - même et fait prisonnier. Mais Vassili usa de sa victoire en barbare, et lui fit crever les yeux.
Un acte d'ingratitude dont il se rendit coupable peu de temps après a entaché de nouveau sa mémoire. 11 devait le trône à l'amitié du kan Oulou-Mahmet, qui depuis l'avait toujours exempté de toute marque de vasselage. Iédiguei, prince tartare sorti des steppes qui se trouvent au delà de l'Iaïk, vint attaquer Mahmet, et le
renversa du trône (1438). Iédiguei avait trente fils de neuf femmes différentes, et le plus jeune commandait jusqu'à dix mille hommes. Mahmet ne pouvait résister à des forces aussi redoutables. Il passe le Volga, erre dans les déserts, et fait demander à Vassili la permission d'entrer en Russie, jusqu'à ce qu'il ait pu réunir des troupes pour se défendre.
Daus un premier mouvement, Vassili lui permit avec bonheur de camper dans le canton de ttiélef, près des bords de l'Oka. Mais la réflexion , ou de mauvais conseils, amenant bientôt la défiance, il se repent de ce qu'il vient de faire, et envoie contre son bienfaiteur et son ami une armée de quarante mille hommes, dont il donne le commandement à Chémiaka et à Krasnoi, frères de l'infortuné Kossoi. Mahmet, qui n'avait que trois mille hommes, ne paraissait guère en état de résister à de telles forces : il a recours à d'humbles supplications, il offre de donner ses fils en otage; mais plus il demande grâce, moins on paraît disposé à l'écouter. Tant de dureté le réduit au désespoir; il se renferme avec sa petite troupe, dont le tiers au plus avait des armes, dans la ville de glace qu'il avait construite pour hiverner : les Tartares du nord ont souvent construit de ces sortes de citadelles, qui sont plus fortes que ne peuvent le supposer les habitants des climats tempérés. Les Russes l'attaquent avec mépris, et sont étonnés de la résistance qu'ils éprouvent. Oulou- Mahmet, animé par ses premiers succès, ose encore davantage ; il attaque à son tour les Russes, et presque au même instant il est surpris de se trouver vainqueur. Les deux fils de Georges, qui peut-être se firent battre par politique, prirent la fuite avec cinq voïévodes et quelques troupes : le reste périt ou tomba dans les chaînes du Tartare. Il repassa le Volga, trouva sur son passage les ruines de Kazan , abandonnées depuis quarante ans, les releva, et fonda une domination que la Russie ne put détruire par la suite qu'en versant des flots de sang.
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Ainsi fut largement expiée la lâche ingratitude de Yassili. Trois ans après, Mahmet vint mettre le feu à Moscou, et emmena les cultivateurs en captivité (H41). Quatre ans plus tard, Mahmet revint ravager les États de Yassili, et le fit lui-même prisonnier : un grand nombre de princes tombèrent avec lui dans les fers (1(15).
Quand Chémiaka, dont le cœur avait toujours couvé une ambition héréditaire, sut que Yassili était captif, il se vit déjà sur le trône de Moscou. Il députa (14(6) un ambassadeur vers la horde pour engager le kan à ne pas délivrer son prisonnier; mais son envoyé fut assassiné dans le voyage. Oulou -Mahmet oublia l'ingratitude de Yassili lorsqu'il le vit malheureux; il le traita comme son ami et le renvoya, content d'en exiger la promesse d'une rançon proportionnée à ses ressources. Chémiaka, qui avait inutilement dressé des embûches à Yassili sur sa route, ne perdit pas encore l'espérance de se rendre maître de Moscou. 11 se fit dans cette ville un parti considérable, et acheta la plupart de ceux qui avaient la confiance du prince. Comme un assez grand nombre de Tartares avaient accompagné Yassili à son retour de la horde, il fit courir le bruit que ce prince leur vendait sa nation, qu'il avait promis de céder à Mahmet la principauté de Moscou et une grande partie de la Russie, et de se contenter de la principauté de Tver, dont les Tartares le rendraient maître. Par ce dernier mensonge il sut effrayer le prince de Tver et le mettre dans son parti. Il lui importait d'éloigner Yassili de Moscou; il lui fit conseiller d'aller au monastère de la Trinité rendre grâces au Ciel de sa délivrance. Le prince se détermina sans peine à cet acte de dévotion ; il partit avec ses fils, conformément aux prévisions de son ennemi. Chémiaka surprend Moscou, où il s'est préparé des accès faciles, arrête les princesses, et s'assure de ceux des boyards qui ne sont point entrés dans son parti. Ivan, prince de Majaïsk, jadis vassal et ami ,de Yassili, se charge de l'enlever.
Le grand-prince se livrait sans inquiétude à des exercices de piété, lorsqu'un homme du peuple accourt lui annoncer le danger qui le menace ; mais Vassili , loin de l'écouter, le fait chasser par ses gens. Cependant, un peu plus tard, après avoir réfléchi, il envoie vérifier la nouvelle qu'il a reçue. Déjà il n'est plus temps, tout moyen de fuir lui manque : alors il se résigne à son sort, et se retire dans l'église, où il se met en prière. Ivan approche avec ses satellites : calme comme uu martyr chrétien, Vassili va ouvrir lui-même, et, se présentant avec majesté devant son perfide vassal, il lui rappelle ses serments, indignement trahis. Mais cet autre Judas, sans s'émouvoir, met la main sur son suzerain., l'arrache de l'asile -sacré et le conduit à Moscou , où Chémiaka lui fait crever les yeux, supplice que jadis Vassili avait infligé à Kossoi. Le malheureux prince fut envoyé en exil, et ses fidèles boyards dispersés dans différentes prisons : ses deux fils avaient pu se dérober à la rage de l'usurpateur.
Chémiaka ne jouissait pas tranquillement de son crime. De justes craintes l'agitaient, il savait que tous les cœurs étaient pour sa victime, et la retraite des deux jeunes princes, qui voyaient chaque jour arriver de nouveaux partisans, ajoutait à ses inquiétudes. Il employa le ministère d'un prélat aussi simple que pieux, et le chargea de porter des paroles de paix aux amis des jeunes princes. Le saint homme fut d'autant plus persuasif, qu'il était de bonne foi : on lui remit les fils de Vassili, que Chémiaka envoya dans le même exil que leur père. Les défenseurs de la famille de Vassili, trompés par l'usurpateur, s'arment contre lui : plusieurs princes se joignent à eux pour délivrer leur souverain légitime. Une première victoire grossit le nombre des partisans de Vassili, et leur ligue devient formidable. Chémiaka tremble sur son trune ; il assemble ses boyards, ses grands, ses prélats; toutes les voix furent pour la délivrance de Vassili. Chémiaka ne résiste point à cet avis unanime ; il court
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auprès de son prisonnier, lui rend de grands honneurs , lui déclare qu'il est libre , et lui donne en toute propriété la ville de Vologda et ses dépendances. Mais ces tardives réparations n'atteignirent pas leur but : les boyards vinrent se ranger autour de leur souverain dans son nouveau domaine ; les grands et les officiers de Chémiaka se rallièrent aussitôt à Vassili ; le prince de Tver donna sa fille aînée au fils aîné de celui qui naguère était proscrit.
Dès lors le grand-prince, ayant pour lui les Russes et les Tartares, pouvait se mesurer avec son ennemi et rentrer dans ses États les armes à la main : toutefois, il aima mieux épargner le sang. C'est par la ruse que Yassili reprend Moscou et qu'il y rétablit le siège de sa domination. Chémiaka, abandonné de tous, implore la paix : elle lui est accordée (1418) ; mais il a l'imprudence de l'enfreindre presque aussitôt (1449). Vaincu, il fuit à Galitch, est poursuivi, perd toute son armée, a lui-même beaucoup de peine à s'échapper, et, dépouillé de tous ses États, il est obligé de chercher un asile à Novgorod (1450). Il y meurt, empoisonné par les siens, fatigués de son humeur inquiète (1453). Les Novgorodiens eurent à se repentir de lui avoir donné une retraite : Yassili les en punit, et entra avec une armée considérable dans le domaine de cet État, où il fit beaucoup de mal. On ne put le désarmer que par une contribution de dix mille roubles (1456). 11 s'était déjà vengé d'Ivan, l'avait obligé de fuir en Livonie, et s'était emparé de sa principauté de Mojaïsk. Intimidés par cet exemple, les princes russes restèrent en paix et commencèrent enfin à connaître la soumission. Le reste de la vie de Yassili fut tranquille. Il mourut en 1462, après trente-sept ans de règne, et fut pleuré de ses sujets, dont il avait toujours été aimé.
Ce fut sous le règne de Yassili, en 1453, que Constantinople fut prise par les Turcs, sous la conduite de Mahomet II. Cette mémorable catastrophe eut surtout un grand et douloureux retentissement en Russie. « La Grèce, dit
Karamsin, était pour nous comme une seconde patrie; les Russes se rappelaient toujours.... qu'ils lui devaient le christianisme, les premiers arts, et diiférents avantages de la vie sociale... Nous n'avions pas d'autre modèle pour la magnificence des cérémonies de l'Église, pour l'éclat de la cour, pour le goût et l'opinion en général. » Un chroniqueur du xv' siècle termine ainsi le jugement qu'il porte sur les Grecs et sur les Turcs d'alors : « Il ne reste plus maintenant d'autre empire orthodoxe que celui des Russes, et voilà comment se sont accomplies les prédictions de saint Méthodius et de saint Léon le Sage, qui annoncèrent jadis que les fils d'Ismaëi feraient la conquête de Byzanee : peut-être même verrons-nous s'accomplir celle qui promet aux Russes de triompher des enfants d'Ismaëi et de régner sur les sept collines de Constantinople. » Nous avons déjà fait mention, en parlant d'Iaroslaf le Grand, de cette ancienne prédiction, si chère aux Russes !
« D'ailleurs, en déplorant le sort de la Grèce, les Russes ne pouvaient penser que la puissance du nouvel empire turc dût jamais devenir dangereuse pour eux. La pénétration n'était pas alors le caractère de notre politique ; elle se bornait à voir les dangers présents, sans songer à ceux qui pouvaient nous menacer un jour. Les Tartares et la Lithuanie limitaient sa sphère d'activité ; les Allemands de Livonie et les Suédois étaient les ennemis particuliers des républiques de Novgorod et de Pskof ; le reste était pour nous un monde tout à fait étranger, et plutôt un objet de curiosité que de politique (1). »
(I) Karamsin, Histoire de l'empire de Russie.
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