CHAPITRE X
État de la Russie depuis l'invasion des Tartares jusqu'à Ivan III.— Ivan III, monarque indépendant. — Mœurs, coutumes et usages des Russes depuis 1 » 02 jusqu'en 1533.
Enfin nous touchous au but des longs efforts de la Moscovie; le moment est arrivé où les Russes vont secouer le joug, et où leur patrie va reconquérir la liberté. Mais avant de parler de ce grand événement, nous essaierons de donner ici au lecteur quelques idées sur l'état de la Russie à cette époque, et les suites de l'esclavage dans lequel elle eut à gémir pendant deux siècles entiers.
La division de la Russie en apanages et ses nombreuses guerres civiles épuisèrent ses forces presque dès sa naissance, et arrêtèrent le progrès des lumières dans ce pays. Il restait au même point ou n'avançait qu'à pas lents, tandis que le reste de l'Europe marchait à pas de géant. L'Europe dut aux croisades la connaissance des arts et des sciences de l'Orient. Ces lointaines expéditions firent renaître le commerce et lui donnèrent plus d'étendue. Les villes et les villages s'affranchirent ; les souverains, de leur propre mouvement, accordèrent à leurs sujets des droits et des privilèges favorables à l'intérêt général, à l'industrie, et surtout aux bonnes mœurs. En un mot, dès le milieu du xie siècle , l'état de l'Europe s'améliora visiblement, tandis que, depuis Iaroslaf le Grand jusqu'à Bâti, la Russie, arrosée du sang et des larmes de ses peuples, vit l'ordre et le repos, si nécessaires à la civilisation , sans cesse troublés par des guerres civiles : en sorte qu'au xuie siècle, les Russes
UISTOIKE DE RUSSIE.
n'allaient plus de pair avec les puissances occidentales sous le rapport du progrès.
L'invasion de Bâti bouleversa ce pays. La dernière étincelle de son existence politique aurait pu s'éteindre ; heureusement elle se conserva sous des cendres.
Si les Tartares eussent agi avec les Russes comme ils avaient fait en Chine et dans l'fnde, ou comme les Turcs s'étaient conduits en Grèce; s'ils eussent renoncé à leurs déserts, à leur vie nomade, pour s'établir dans l'enceinte des villes de la Russie, peut-être leur empire subsisterait-il encore aujourd'hui. Mais le climat rigoureux de cette contrée leur fit rejeter une pareille idée, et d'ailleurs le seul but des kans était de gouverner les Russes à distance.
Quel fut le principal résultat des invasions tartares en Russie? L'avilissement moral du peuple. L'esprit de nationalité s'anéantit parmi les Russes ; ils eurent recours aux artifices, qui suppléent à la force, mais ne la remplacent jamais chez des hommes condamnés à une obéissance servile. Habiles à tromper les Tartares, ils devinrent aussi plus savants dans l'art de se tromper mutuellement. Achetant des barbares leur sécurité personnelle, ils furent plus avides d'argent et moins sensibles aux injures, à la honte, exposés comme ils l'étaient sans cesse à l'insolence des tyrans étrangers. Depuis Vassili Iaroslavitch jusqu'à Ivan Kalita, période la plus désastreuse de l'histoire de Russie, « la Russie offrit , dit Karamsin , plutôt l'aspect d'une sombre forêt que celui d'un empire. » La force tenait lieu de droit ; le pillage , autorisé par l'impunité , était exercé par les Russes comme par les Tartares.
Lorsque ces temps de désordre eurent à peu près cessé, il fallut recourir à une sévérité inconnue aux anciens Russes. La cruauté des supplices ordonnés par la loi atteste l'endurcissement des cœurs, et ne vient jamais qu'à la suite de crimes souvent répétés. Le bon, le généreux Monomaque disait à ses fils : « Ne faites point périr le coupable, car la vie d'un chrétien est sacrée.» Etcepen-
dant le vainqueur de Marnai, dont l'àme n'était pas moins belle que celle de Monomaque, Dmitri institua la peine de mort comme le seul moyen d'épouvanter le crime. De légères amendes pécuniaires avaient jadis réprimé le vol parmi les anciens Russes ; dès le xive siècle, la potence était déjà le supplice réservé aux voleurs. Le Russe du temps d'Iaroslaf ne connaissait les coups que dans la chaleur d'une dispute : ce fut le joug des Tartares qui introduisit parmi les Russes les punitions corporelles : la marque pour un premier vol, le knout pour les crimes d'État. Mais la honte de la flétrissure pouvait-elle être très-efficace dans un pays où un homme marqué n'était point banni de la société ?
« Si nous avons vu des crimes dans notre histoire ancienne, dit judicieusement Karamsin, les temps dont nous parlons nous présentent des traits bien plus forts de la férocité des princes et du peuple ; car, en s'emparant des âmes, le sentiment de l'oppression, la crainte, la haine, impriment aux mœurs un caractère sombre et farouche. Les circonstances servent toujours à expliquer les qualités morales d'un peuple. Cependant, comme l'effet dure souvent plus longtemps que la cause, les petits-fils, bien que vivant dans d'autres circonstances, ont quelques restes des vertus ou des vices de leurs aïeux , et il se pourrait même que le caractère actuel des Russes conservât quelques-unes des taches dont Ta souillé la barbarie des Tartares. »
A partir de la seconde moitié du xve siècle, et du règne d'Ivan III Vassiliévitch, l'histoire de Russie prend un caractère tout à fait politique : au lieu de remplir ses pages des querelles insensées des princes, elle nous montrera désormais les efforts d'une nation prête à reconquérir son indépendance et sa grandeur.
Déjà depuis plus de deux siècles, la Russie gémissait sous la tyrannie des Tartares. Mais ces vainqueurs, affaiblis par les coups mortels qu'eux-mêmes s'étaient portés
dans leurs divisions, tenaient à peine l'extrémité de la chaîne qu'ils faisaient porter aux Russes, et eeux-ei, pour devenir libres, n'avaient gu'à s'apercevoir qu'ils pouvaient l'être.
Il y avait longtemps que les grands-priuces n'avaient joui d'une puissance aussi étendue. Presque tous les apanages , successivement détachés de leur domination , y étaient enfin réunis. Plusieurs familles des princes apanagés étaient éteintes; d'autres avaient été dépouillées, sans qu'on eut même cherché des prétextes pour leur enlever leur héritage ; d'autres enfin en avaient été privées en punition de leur infidélité. Un ordre suivi de succession se trouvait établi, et le fils était assuré d'hériter de son père.
Si dans ces circonstances il montait sur le trône un prince d'un grand caractère, il devait ne plus souffrir dans l'État d'autres souverains que lui-même, et se faire respecter des nations qui avaient longtemps imposé un joug de fer à ses prédécesseurs. C'est ce que fit Ivan Vassiliévilcli. •
A peine âgé de vingt-trois ans lorsqu'il prit possession du trône, il porta ses regards autour de lui, et pressentit sa grandeur future. Considérant les portions de la Russie qui ne lui appartenaient pas encore comme des contrées qui devaient bientôt agrandir son domaine, il ne vit, dans les différentes hordes tartares qui semblaient le menacer, que le but de ses armes et l'objet de ses triomphes. Il semble que les Tartares eux-mêmes voulussent servir son ambition.
Sed-Ahmet, kan de la grande horde, qu'il avait déjà vaincu sur les bords de l'Oka, du vivant de son père, ne crut pas devoir abandonner sa vengeance, et vint en Russie avec toutes ses forces. Il était déjà sur les bords du Don, lorsqu'il fut attaqué par Azi-Guérei, kan de Crimée, qui le défit entièrement (14C5), comme s'il eût été invité par les Russes à les défendre. Ainsi, les Tartares
n'avaient pas de plus dangereux ennemis que les Tartares eux-mêmes, comme autrefois les princes russes avaient été, par leurs dissensions, les ennemis les plus redoutables de leur patrie.
Le royaume de Kazan, qui dominait sur la Russie orientale, et qui, maître du Volga, pouvait envoyer à son gré ses Tartares dans le centre de l'empire, donnait au grand-prince de justes inquiétudes. Ivan avait à réparer la honte de son père, qui y avait porté des fers. Son repos, son intérêt, sa vengeance, sa gloire, tout lui ordonnait de travailler à la ruine de Kazan .
11 ne fallut pas moins de trois campagnes pour réduire cette formidable domination; enfin, eu 1470, Ibrahim, souverain de cet État, fut forcé de demander la paix en suppliant, et de se reconnaître vassal et tributaire du grand-prince. 11 ne survécut pas longtemps à son humiliation, et eut pour successeur Alei-Kan, l'aîné de ses fils.
Nous devons remarquer ici que les historiens russes donnent toujours le titre de tsars aux souverains de Kazan, d'Astrakan, etc.; ce qui a fait croire à des auteurs étrangers que ces princes tartares portaient en effet ce titre, et que les grands-princes de Russie l'ont pris euxmêmes par droit de conquête, quand ils ont été maîtres de Kazan. Ce sont autant d'erreurs. Les souverains tartares se nommaient kans, et les Russes ont traduit ce mot par celui de tsars; ils avaient autrefois donné le même nom aux empereurs de Constantinople ; les rois sont appelés tsars dans la traduction slavo-russe de la Bible.
line nouvelle occasion s'offrit au grand-prince de faire connaître et d'augmenter sa puissance : ce fut l'élection d'un nouvel archevêque de Novgorod, le moine Théophile, en remplacement de Jonas, mort en 1470. Prié de ratifier cette élection, Ivan répondit favorablement, et dit qu'il assurait de sa bienveillance un Etat qu'il regardait comme son patrimoine. Les chefs de Novgorod apprirent avec joie l'accueil fait à leur requête. Mais il y avait alors dans
cette ville une femme ambitieuse, insinuante, courageuse, savante dans l'art de se faire un parti et de le conduire à son gré; elle se nommait Marpha, et était la veuve d'un gouverneur appelé Isaac Boretskoi , qui s'était distingué dans l'exercice de sa charge. Elle réunissait à l'ascendant que s'était acquis son époux celui que lui procuraient ses propres talents. Elle avait plusieurs fils, habiles et factieux comme elle. Pour donner plus de poids à son parti, elle sut y engager un moine nommé Pimin, qui séduisait la foule par un extérieur de piété, et semait la discorde au nom de Dieu. L'amour se mêlait avec l'ambition dans cette intrigue : Marpha aimait un seigneur lithuanien ; son projet était de l'épouser, de faire passer Novgorod sous la domination du roi de Pologne , et de gouverner avec son nouvel époux au nom de ce prince. L'intérêt liait le moine Pimin à cette faction ; il espérait, en servant la Pologne, obtenir l'archevêché de Novgorod.
Ainsi, pendant que les bons citoyens recevaient avec reconnaissance les témoignages de bienveillance du grandprince, Marpha, ses fils, et les intrigants de leur parti s'écrièrent que c'était une honte pour l'État de voir Ivan le regarder comme son patrimoine et son héritage; qu'on n'avait que trop longtemps souffert les actes d'autorité des souverains de Moscou ; que Novgorod était libre , qu'elle devait chercher contre leur ambition l'appui de quelque puissance capable de résister à ses usurpateurs, et qu'il valait bien mieux se jeter dans les bras de Casimir, roi de Pologne, que de reconnaître la souveraineté du prince russe.
Entraînée par les meneurs du complot que dirigeait Marpha , la masse du peuple se lève et dit qu'il faut se soumettre à Casimir, en vain les citoyens les plus honorables élèvent la voix en faveur du prince légitime; on les chasse à coups de pierres. Ces violences ne firent pourtant pas perdre courage aux gens de bien : ils redoublèrent leurs exhortations à rester fidèles a la cause d'Ivan ; mais
leur zèle fut inutile. Les rebelles envoyèrent une ambassade au roi de Pologne, avec de riches présents, et offrirent de se remettre sous sa puissance.
Instruit de ces troubles, Ivan voulut, avant d'en venir aux dernières extrémités contre ces insensés, essayer de rétablir le calme par la voie des négociations. Mais ses avances, prises pour des marques de crainte , augmentèrent encore l'audace des séditieux. Ivan, reconnaissant alors que la guerre était inévitable, s'y prépara d'une manière terrible. Trois armées, dont l'une sous ses ordres, entrèrent sur le territoire de Novgorod par trois côtés différents. Les Novgorodiens, dans leur aveugle présomption, se regardaient comme invincibles; deux fois leurs troupes furent battues par un des généraux d'Ivan. Sur trente mille cavaliers que comptait l'armée des rebelles, sans parler des autres corps qui la rendaient plus forte que celle d'Ivan, douze mille hommes furent tués, et deux mille tombèrent entre les mains du vainqueur, qui porta au loin le ravage.
Toutes les autres actions que les séditieux avaient hasardées avaient été également malheureuses; partout les généraux d Ivan les avaient battus. Les prisonniers étaient condamnés à se couper mutuellement le nez, les lèvres, les oreilles, et renvoyés chez eux en cet état. Si quelque chose pouvait excuser ces atrocités, c'était la perfidie des Novgorodiens, qui avaient entamé plusieurs fois des négociations dans la vue de tromper et de surprendre des ennemis sans défiance. Enfin ils ne pensèrent plus qu'à obtenir leur pardon.
Cédant aux instances du métropolitain de Moscou, qui l'exhortait à recevoir ses sujets avec clémence s'ils avouaient leur faute et s'ils imploraient leur pardon, Ivan écouta les rebelles humiliés. Reconnu par les Novgorodiens, qui, outre les revenus aunuels qu'ils devaient lui fournir, s'engagèrent à lui payer une forte contribution , le grand -prince ne toucha point aux anciens
privilèges de cet État, et il y envoya un gouverneur.
Pendant quelques années, Ivan eut tout lieu de se louer de sa clémence à l'égard des Novgorodiens. En M 75, il fit un voyage dans cet État, dont les citoyens l'accueillirent avec les plus grands honneurs, et lui témoignèrent, du moins par des présents, leur attachement et leur zèle. Cependant il restait toujours de la défiance entre le prince et les habitants, et ce sentiment s'accrut encore par les actes de sévérité qu'il fut obligé d'exercer. Enfin le mécontentement éclata de la part des Novgorodiens en de tels actes d'insubordination et de rébellion, qu'Ivan dut faire envahir de nouveau leur territoire par des forces imposantes, qui seules purent mettre un terme à toutes les tentatives de révolte de ce peuple indomptable. Impuissants à résister davantage, les Novgorodiens durent recourir à la négociation et aux prières ; mais Ivan voulut qu'ils lui fussent soumis aux mêmes conditions que le reste de la Russie. Il ne leur laissa de leurs anciens privilèges (dont ils s'étaient toujours montrés si jaloux et qu'il supprima désormais), que celui de n'être point transportés malgré eux hors de leur pays, de n'être pas appelés en jugement à Moscou, et de ne pas servir dans les guerres contre les Tartares. On arrêta et l'on conduisit à Moscou, sous une forte garde, ceux qui avaient entretenu des intelligences avec la Pologne : de ce nombre était Marpha.
Ainsi Novgorod perdit la liberté à laquelle elle attachait tant de prix, qu'elle avait défendue contre les entreprises de tant de princes, et qui avait été la cause de sa puissance.
L'année qui suivit la première expédition d'Ivan contre Novgorod, il fit une action vigoureuse qui prouva que la Russie ne devait plus être soumise à une puissance étrangère. Akhmet, kan de la horde dorée, lui avait envoyé des députés avec un ordre scellé du grand sceau, par lequel il ordonnait au prince de payer le tribut auquel ses prédécesseurs avaient été assujettis. Ivan prend l'ordre, crache dessus, suivant la manière ordinaire des Russes
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pour témoigner leur indignation , le foule aux pieds , et fait périr tous les députés , n'en réservant qu'un seul , qu'il renvoie à son maître pour lui annoncer le mépris que la Russie fait de ses ordres. La conduite d'Ivan , qui serait taxée à présent de cruauté féroce, fut regardée alors comme une noble fierté.
Le kan outragé entre en Russie, et se promet de la sacrifier à sa vengeance : il lui est aisé d'exercer d'abord le pillage sur les frontières; mais, arrivé au bord de l'Oka, lorsqu'il commençait à la faire traverser par ses troupes, il voit se développer devant lui une armée formidable. A cet aspect il oublie sa colère pour penser à sa sûreté, et prend la fuite devant les Russes qu'il s'était promis d'écraser. Cette retraite précipitée lui coûta beaucoup de monde, et les troupes qu'il ramena à la horde y furent bientôt en proie aux ravages de la peste. Au bout de quelques années, Akhmet, qui n'a pas oublié sa vengeance, reparaît avec toutes ses forces, qu'il réunit aux guerriers de Casimir, roi de Pologne, et à ceux d'André et Boris, frères d'Ivan, révoltés contre leur aîné.
Le grand-prince suit de près Akhmet, l'atteint sur les bords de l'Ougra, le harcèle et l'empêche de traverser la rivière. Chaque jour voit engager de nouvelles actions ; mais elles sont peu décisives. Cependant Ivan apprend qu'à la horde il n'est resté personne en état de porter les armes; il y envoie aussitôt une armée, tandis qu'elle est hors d'état de défense. Ce projet réussit de point en point. Les Russes ne trouvent que des vieillards, des enfants et des femmes; ils tuent tout sans merci ni quartier. Toutes les habitations deviennent la proie de l'incendie, les troupeaux et les autres richesses des Tartares sont enlevés. Akhmet, à cette nouvelle, court à la horde ; mais pendant qu'il s'avance contre les Russes et que ceux-ci reviennent par une route différente, chargés de butin, les Nogais entrent dans la horde, détruisent, prennent, massacrent ce qui a échappé au fer des Russes, enlèvent les femmes
du kan, continuent leur marche, passent le Volga, rencontrent Akhmet lui-même, lui livrent bataille, et, après un combat long et meurtrier, ils le défont entièrement; lui-même resta sur le champ de bataille (1475).
Ainsi finit la horde dorée, fondée par Bâti en 1237.
Tandis que les talents du prince russe, secondés par le concours heureux des circonstances, ajoutaient chaque jour à sa grandeur, il fut sur le point d'être arrêté au milieu de sa brillante carrière par la trahison de Casimir IV, roi de Pologne. Attirés par la réputation d'Ivan, des seigneurs lithuaniens venaient souvent lui demander du service. Casimir crut pouvoir mettre à profit la désertion même de ses sujets, pour se défaire d'un ennemi dont il redoutait la puissance. Il convint avec le prince Loukomski que celui-ci se rendrait à la cour de Moscou, qu'il chercherait à capter la confiance d'Ivan , et qu'il en profiterait pour lui donner la mort. Loukomski était près de commettre le crime dont il s'était chargé, lorsque son dessein fut découvert. On le trouva muni du poison qu'il destinait au prince. Il fut condamné à être brûlé vif dans une cage de fer, et l'arrêt fut exécuté. Cet attentat fut suivi d'une guerre avec la Pologne, qui fut avantageuse à la Russie. Les prisonniers les plus considérables furent obligés d'entrer au service du vainqueur (1482). Par cette politique, que les Russes suivirent plusieurs fois, la guerre réparait elle-même en partie les vides qu'elle avait causés.
En 1486, Ivan, qui ne laissait échapper aucune occasion d'agrandir sa domination, réunit à la couronne un apanage important : la principauté de Tver. Mikhaïl, fils de Boris, dont Ivan avait épousé la fille, possédait alors cet État. Il rompit brusquement avec son beau-frère et implora contre lui les secours de Casimir. Le grand -prince envoya une armée : cette guerre fut sanglante, et Mikhaïl, sur le bord du précipice, sut faire estimer son courage. Réduit à la dernière extrémité, abandonné de tous les
siens, il se réfugia en Lithuanie, après avoir vu sa mère et ses États rester au pouvoir du vainqueur.
Les années 1186 et suivantes, jusqu'à 1503, furent employées par Ivan à détruire la puissance de Kazan, relevée de sa chute et presque menaçante. Mais le moment n'était pas encore venu où devait tomber cette souveraineté des Tartares, et Ivan mourut avant d'avoir pu contempler sa chute. Au reste, tous les voisins de ce prince éprouvèrent les effets de son ambition , et ne se déclarèrent ses ennemis que pour contribuer à sa gloire et à son agrandissement. Ce fut pour la première fois sous le règne d'Ivan (1480) que les Russes mirent le pied dans la Sibérie septentrionale.
Souvent un prince impose à ses voisins intimidés; sa gloire se répand au loin, sou nom n'est prononcé qu'avec un respect mêlé de terreur; tandis que, livré aux chagrins domestiques, il n'est, pour les confidents de ses douleurs, qu'un homme digne de pitié. Tel fut Ivan. On l'a vu abandonné, trahi par deux de ses frères; il leur pardonna; mais André, le plus coupable des deux, convaincu d'une nouvelle offense et d'intelligences criminelles avec les Tartares de Crimée, ne trouva plus dans son frère qu'un souverain justement irrité. Il fut mis en prison, et mourut après deux ans de captivité.
Ivan eut deux épouses : la première fut Marie, princesse de Tver et fille de Boris; la seconde, Sophie, fille de Thomas Paléologue et petite-fille de Manuel, empereur de Constantiuople. Ivan crut, par cette alliauce, acquérir pour lui-même ou pour ses descendants quelques droits au trône de Constantinople. 11 épousa Sophie en 1482. Il avait eu de Marie le prince Ivan, qui mourut en 1490, laissant un fils nommé Dmitri. Ce jeune prince succédait aux droits de son père et devenait l'héritier présomptif du trône. Sophie voyait avec la jalousie d'une belle- mère qu'un si riche héritage échapperait à Vassili, son propre fils, et que le descendant de plusieurs
Césars n'aurait de la succession paternelle qu'un faible apanage. Sollicité par Sophie, Ivan déclara Yassili héritier du trône, et se rendit ainsi coupable d'une injustice. Hélène, mère de Dmitri, et ses partisans, entreprirent de la détourner par un crime atroce) Ils persuadèrent au grand-prince que Sophie et Vassili, impatients de régner, avaient conjuré sa mort : on lui nomma la femme qui avait fourni du poison à Sophie. Vassili et sa mère furent envoyés en exil, et ceux qu'on accusait d'être leurs complices furent punis de mort. Ivan voulut assurer le trône à Dmitri par une cérémonie publique, et le fit couronner solennellement (1498). Mais une année n'était pas encore écoulée, qu'il soupçonna la fraude dont il avait été le jouet, et se repentit d'avoir légèrement condamné Sophie et Yassili. Il les rappela (1499), et, pour dédommager Yassili du trône qu'il ne pouvait plus lui donner, il lui assigna les principautés de Pleskof et de Novgorod. Trois ans après (1502), mieux instruit des intrigues d'Hélène, il la fit arrêter avec son fils, et désigna Vassili pour son héritier. Hélène. et Dmitri finirent leurs jours dans une étroite captivité. Ivan mourut après de longues souffrances du corps et de l'àme, le 7 octobre 1505, âgé de soixante-six ans et neuf mois, et après un règne de quarante-quatre ans.
Les grands -princes avaient toujours pris pour leurs armoiries un saint Georges à cheval ; mais Ivan , après son mariage avec Sophie, prit l'aigle noire à deux tètes.
Vassili recueillit sans obstacle la succession de son père. Les droits du jeune Dmitri, annulés par le testament de son aïeul, ne trouvèrent point de défenseurs, et lorsque ce malheureux prince mourut (1 509), personne ne parut s'intéresser à son sort.
Le règne de Vassili ne fut, à proprement parler, que la prolongation de celui d'Ivan. Montrant pour l'autocratie autant de zèle que son père ; doué d'un caractère aussi ferme, aussi inflexible, quoique moins rigoureux,
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il se fit une loi de suivre les mêmes principes dans ses relations politiques et dans l'administration intérieure de ses États. Il décidait les affaires importantes dans le conseil des boyards, disciples et serviteurs de son père ; il éclairait sa propre opinion de leurs lumières, et déployait une grande modération dans les actes de l'autorité monarchique; mais il savait en même temps commander en maître. Il appréciait les avantages de la paix sans craindre la guerre, et ne négligeait jamais les occasions d'accroître sa puissance. Moins célèbre par le succès de ses armes que par ses calculs habiles et funestes à ses ennemis, il sut conserver la dignité de la Russie, agrandir ses États, et parut, même après Ivan, digne de porterie sceptre d'une royauté absolue.
Dès la première année de son règne, il conclut des traités avec la Pologne et avec Mildi-(iuérei, kan de Crimée. Mais il ne put espérer de conserver la bonne intelligence avec Mahmet-Amin, kan de Kazan. Instruit des mauvaises intentions de ce prince, il se détermina à les prévenir; il forma dès lors le dessein de réunir Kazan à sa domination , et envoya contre cette ville une armée de cent mille hommes. Mais cette armée se laissa surprendre par Mahmet-Amin, et fut obligée de s'éloigner avec une perte considérable (1508). Les ïartares, qui regardèrent les Russes comme complètement défaits, ne daignèrent plus s'en occuper; ils auraient cru faire preuve de pusillanimité s'ils avaient pris contre cet ennemi vaincu les précautions que devait leur inspirer la prudence. Soit que ce fût une de leurs fêtes religieuses, soit qu'ils voulussent célébrer leur facile victoire, ils sortirent de la ville, dressèrent des tentes dans la plaine, et se livrant à la joie avec leurs femmes et leurs enfants, ils tombèrent bientôt dans une ivresse profonde. Les Russes les surprirent dans le sommeil, et en tuèrent un grand nombre; mais ils ■ne surent pas profiter de cet avantage en prenant possession de Kazan, dont les portes leur