‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 16 sur 35 · H1ST01KK DE MJSSIE · texte numérisé non relu

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étaient ouvertes et que personne ne défendait. Ils s'oublièrent à piller les tentes des Tartares et à profiter des restes de leur orgie. Cependant les habitants de Kazan, reconnaissant leur imprudence, cherchaient les moyens de la réparer. Pendant qu'à leur tour les Russes se plongent dans la débauche, le kan rassemble à la hâte cinquante mille hommes, tombe sur les Russes et en fait un horrible massacre : à peine sept mille hommes purent-ils y échapper.

Bientôt après, Mahmet-Amin fut atteint d une maladie cruelle et incurable. Croyaut reconnaître la vengeance céleste dans le mal dont il était frappé, il envoya à Vassili une ambassade avec un présent de trois cents de ses meilleurs chevaux. Le prince russe fut touché du repentir d'un ennemi qui était devenu peu redoutable : il lui fit porter des paroles de consolation et d'amitié, et y joignit de riches présents. Mahmet mourut après de longues souffrances, et sa femme, cause de ses perfidies, termina ses jours par le poison pour échapper au châtiment que le grand-prince eût pu lui infliger.

Vassili, en montant sur le trône, avait conclu un traité de paix avec la Pologne : elle ne dura pas longtemps. Alexandre, qui l'avait demandée, mourut en 1506, et Sigismond, son frère et son successeur, n'hérita point de ses intentions pacifiques. La guerre que la Russie dut alors soutenir contre la Pologne fut très- avantageuse à Vassili, surtout par les défections qu'éprouva Sigismond. La paix fut encore une fois signée, et à peu près en même temps Vassili conclut avec la Livonie un traité de commerce pour dix- sept ans (1509). Mais Sigismond rompit bientôt le traité ; après avoir lancé sur la Russie Mildi-Guérei, kan de Crimée , il leva le masque à son tour et déclara la guerre à Vassili (151 3). Cette lutte dura neuf ans entiers, et fut presque toujours avantageuse aux Russes, malgré les perfidies de Sigismond. Obligé enfin, par ses mauvais succès, à traiter de bonne foi, il

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conclut, en 1523, une trêve de cinq ans avec la Russie.

Les dernières années de la vie de Vassili furent remplies par les révoltes des Kazanais, et le grand -prince mourut avant d'avoir pu les soumettre à son autorité.

Vassili fut marié deux fois. Sa première femme ne lui donna pas d'héritiers; mais il eut de la seconde Ivan, qui contribua plus qu'aucun de ses prédécesseurs à agrandir la puissance de la Russie. Vassili mourut le i décembre 1533.

Avant de raconter le règne d'Ivan IV, jetons un rapide coup d'œil sur l'État de la Russie depuis 1462 jusqu'en 1533, c'est-à-dire depuis l'avènement de Jean III jusqu'à la mort de Vassili. dette vaste contrée était à cette époque comme un nouveau monde, que la princesse Sophie de Constantinople, seconde femme d'Ivan III, avait fait connaître aux principales puissances de l'Europe. Les ambassadeurs, les, voyageurs étrangers arrivés sur ses traces à Moscou, observaient avec curiosité la nature physique et morale du pays, les usages de la cour et du peuple ; ils publièrent ensuite ces observations : de sorte que, dès' la première moitié du xvie siècle, la situation et jusqu'à l'ancienne histoire de Russie étaient déjà connues en Allemagne et en Italie. Contarini , Paul Jove , François Da-Collo, et surtout Herberstein, s'appliquèrent à donner à leurs contemporains une idée claire et exacte de cette nouvelle puissance qui venait d'éveiller inopinément l'attention de leurs compatriotes.

Le principal objet de l'étonnement des étrangers était le despotisme du monarque russe , et la simplicité des moyens dont il se servait pour gouverner ses États. « Il dit, et tout est fait (écrit le baron de Herberstein) ; la vie, la fortune des laïques et du clergé , des seigneurs et des citoyens , tout dépend de sa ,volonté suprême. Il ignore la contradiction, et tout en lui semble juste comme dans la Divinité; car les Russes sont persuadés que le grandprince est l'exécuteur des décrets célestes. Ainsi l'ont

voulu Dieu et le prince , Dieu et le prince le savent , sont les locutions ordinaires parmi eux. Rien n'égale leur zèle pour son service.... J'ignore si c'est le caractère de la nation russe qui a formé de tels autocrates , ou bien si les autocrates eux-mêmes ont donné ce caractère à la nation. »

Ces observateurs étrangers ajoutent que le grandprince , image de la Divinité pour ses sujets, et dont la puissance morale surpassait celle de tous les autres souverains , ne le cédait à aucun d'entre eux sous le rapport des forces militaires. 11 avait trois cent mille enfantsboyards , et soixante mille soldats paysans , dont l'entretien ne lui coûtait rien , ou fort peu de chose, chaque enfant-boyard , possesseur d'un fief de la couronne , étant obligé de servir sans appointements, à l'exception des plus pauvres et des fantassins lithuaniens ou allemands; mais le nombre de ceux-ci n'excédait pas deux mille. La cavalerie constituait la principale force de l'armée ; car l'infanterie ne pouvait agir avec succès dans les déserts , contre les cavaliers ennemie. Les canons n'étaient pas regardés comme nécessaires sur le champ de bataille ; fondus par des artistes italiens pour la défense et le siège des places, ils restaient au Kremlin sur leurs affûts. 11 n'est pas fait mention d'armes à feu portatives, telles qu'arquebuses , etc. Au moment du combat , les Russes se fiaient plus à leur nombre qu'à l'habileté des manœuvres; ils tachaient ordinairement d'attaquer l'ennemi par derrière , de l'entourer, et , en général , d'agir de loin plutôt que d'engager la mêlée. Leurs attaques étaient impétueuses, terribles, mais de courte durée. « Dans leur rapide choc , dit Herberstein , ils semblaient dire à l'ennemi : Fuis , ou bien nous fuyons nous-mêmes. A la guerre comme dans la société, les peuples diffèrent singulièrement entre eux. Précipité de son cheval, couvert de sang et désarmé , le Tartare ne songe pas encore à se rendre ; il agite les bras , repousse du pied son

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ennemi et le mord. Le Turc, reconnaissant sa faiblesse, jette son cimeterre, implore la générosité du vainqueur. Poursuivez le Russe , il ne se défend plus dans sa fuite ; mais jamais il ne demande grâce; est-il percé de coups de lance ou d'épée , il se tait et meurt. »

On voyait sur les étendards du grand -prince Josué arrêtant le soleil.

En accordant des éloges à la clarté , à la simplicité des lois et de la jurisprudence russes, qui n'avaient besoin ni d'interprètes ni d'avocats , ainsi qu'à l'amour de Vassili pour la justice , les étrangers remarquent néanmoins que dans les procès russes le riche était bien plus rarement reconnu coupable que le pauvre, et que les juges ne rougissaient point de rendre d'inj ustes arrêts pour de l'argent. On rapporta un jour à Vassili qu'un magistrat de Moscou en avait reçu des deux parties, et qu'il avait condamné celle qui en avait donné le moins. Le grand-prince l'ayant fait comparaître devant lui , le juge avoua franchement le fait , et répondit avec l'air de l'innocence : « Sire J'ajoute toujours plus de foi à un riche qu'à un pauvre. » Il voulait dire que le premier a moins besoin de tromper et de s'emparer du bien d'autrui. Vassili sourit, et ce juge inique fut à peine puni.

C'est dans les ouvrages de Paul Jove et de Herbe rstein qu'on trouve les premiers détails sur les affreuses tortures au moyen desquelles on forçait les malfaiteurs à confesser leurs crimes. On leur faisait tomber goutte à goutte de l'eau glacée sur la tète et par tout le corps, après quoi on leur enfonçait des chevilles de bois sous les ongles : coutumes atroces, dues au joug des Tartares, ainsi que le knout et autres punitions corporelles.

Le commerce était alors dans l'état le plus florissant. Les marchands d'Europe apportaient aux Russes de l'argent en lingots , des draps , de l'or filé , du cuivre , des miroirs, de la coutellerie, des aiguilles, des bourses, des vins ; ceux d'Asie , des étoffes de soie , des draps d'or,

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des tapis , des perles et des pierreries. On exportait de la Russie pour l'Allemagne des fourrures, des cuirs et de la cire ; pour la Lithuanie et la Turquie , des pelleteries et des dents de morse (1) ; pour la Tartane , des selles , des brides, des toiles, des draps, des habits, des cuirs , en échange desquels la Russie recevait des chevaux asiatiques. Les étrangers devaient apporter leurs marchandises à Moscou, et les montrer au grand-prince. Après avoir choisi et payé ce qui lui convenait , il accordait la permission de vendre le reste.

Il est curieux d'apprendre que les Russes avaient déjà quelque idée de la Chine , et croyaient qu'on pouvait , par l'océan Glacial, atteindre les côtes de cet empire éloigné.

Malgré l'activité du commerce , la Russie paraissait aux voyageurs uu pays désert en comparaison des autres contrées de l'Europe : la rareté des habitations , les steppes , d'épaisses forêts , des routes désagréables et abandonnées attestaient que cette puissance était encore au berceau de la civilisation. Cependant ces étrangers, qui parlent avec effroi du mauvais état des chemins lors du dégel , des ponts fragiles de la Russie , des dangers et des incommodités du voyage dans l'intérieur de ce pays, font l'éloge de l'exactitude et de la célérité des postes. Ils allaient de Novgorod à Moscou en soixante-douze heures (cinquante -un myriamètres, ou cinq cent quarante verstes russes). Il y avait tant de chevaux à chaque relais, que pour dix ou douze qu'on demandait on en amenait quarante ou cinquante.

Plus on approchait de Moscou, plus on rencontrait de villages et de population; tout s'animait. Au milieu d'une plaine s'élevait cette capitale, avec les coupoles brillantes de ses innombrables églises, ses belles tours, les murailles blanchies de son Kremlin, ses maisons de

(1) Ou éléphant de mer, quadrupède amphibie du Nord.

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pierre et de sombres masses d'édifices en bois contrastant avec la verdure des jardins et des bocages. Les couvents d'alentour semblaient de jolies petites villes. Les forgerons et autres artisans , dont les travaux exigent l'usage continuel du feu , pouvant être dangereux pour le voisinage, demeuraient dans les slobodes (1); là, dispersés sur un grand espace , ils semaient le blé ou fauchaient Therbe au devant de leurs habitations , des deux côtés de la rue. Le Kremlin seul portait le nom de ville ; tous les autres quartiers de Moscou , déjà très-vaste à cette époque , s'appelaient faubourgs , et n'avaient d'autres fortifications que des chevaux de frise. En 1520, on comptait à Moscou quarante-sept mille cinq cents maisons , d'après le dénombrement fait par ordre du grand -prince. Le nombre des habitants allait au delà de cent mille. En hiver, le blé , la viande , le foin , les bois de chauffage et de construction se vendaient ordinairement sur la surface glacée de la Moscova.

Le caractère russe parut aux observateurs un mélange de bonnes et de mauvaises qualités ; les coutumes russes leur semblaient aussi curieuses qu'étranges. Contarini écrit que les Moscovites s'attroupent depuis le matin jusqu'à l'heure du dîner, sur les places publiques, dans les marchés , et vont achever leur journée au cabaret; qu'ils s'amusent , s'arrêtent devant tout ce qui peut exciter leur frivole curiosité , et ne s'occupent nullement d'affaires. Uerberstein , au contraire , témoigne son étonnement de les avoir vus travailler pendant les jours de fête. Dans la semaine , il leur était défendu de boire aucune liqueur forte, et les soldats étrangers au service du prince avaient seuls le droit d'oublier, dans l'usage de la boisson , les règles de la sobriété : voilà pourquoi le quartier qu'ils habitaient sur l'autre rive de la Moscova s'appelait Naleïki, du mot russe nalivaï, qui signifie verse.

(1) Villages attenants aux faubourgs.

Pour éviter les effets du mauvais exemple, Vassili défendait à ses sujets d'habiter avec ces étrangers.

Les Russes , dit-on , n'étaient ni méchants ni querelleurs; ils étaient patients, mais ils avaient, les Moscovites surtout, un penchant prononcé à user dans le négoce de finesse et de mauvaise foi. L'usure ne passait point alors pour un crime ; les usuriers qui ne prenaient d'habitude que vingt pour cent se vantaient de leur modération; en effet, les emprunteurs avaient payé jusqu'à quarante.

Le peuple des villes jouissait de la liberté civile ; il n'y avait d'esclaves que les domestiques ou paysans serfs descendants d'hommes achetés , de prisonniers de guerre , ou de débiteurs insolvables privés de leur liberté par la loi. Au xie siècle, en Russie comme dans l'ancienne Rome, ils ne possédaient aucun des droits de l'homme et du citoyen ; les maîtres en disposaient comme d'une propriété quelconque; ils étaient libres de leur ùter la vie de leur autorité privée , sans en rendre compte à qui que ce fût ; mais à l'époque dont nous parlons (xvic siècle), la loi seule pouvait prononcer l'arrêt de mort d'un esclave. En général ces esclaves-nés ne gémissaient point de leur sort; car un grand nombre d'entre eux, affranchis par testament, allaient aussitôt chercher de nouveaux maîtres. Ils auraient pu trouver facilement les moyens de vivre par eux-mêmes, car un bon manœuvre à Moscou était bien payé ; mais ils préféraient le service domestique, plus facile et plus exempt de soucis.

Les Russes schismatiques détestaient les catholiques, et avaient tant d'horreur pour les Juifs, qu'ils leur défendaient l'entrée du pays.

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