CHAPITRE XI
Enfance d'Ivan le Terrible. — Troubles et désordres qui la caractérisent.
— Il prend les rênes de l'État. — Ses vices et ses qualités. — Incendie de Moscou. — Organisation de l'année russe. — Les strélitz. — Ruine de Kazan et de la puissance des Tartares. — Ivan feint d'abdiquer.
— Atrocités commises à Novgorod et à Moscou. — Ivan meurtrier de son fils.
Yassili . en mourant , laissait deux fils en bas âge , Ivan, et Georges ou Ioury. Dans les temps plus anciens, personne ne se fût avisé de tirer un de ces enfants du berceau pour le placer sur le trône , et la succession de leur père aurait passé au plus âgé de leurs oncles. Mais les principes étaient cbangés. Yassili nomma Ivan pour son successeur, qui ne faisait que d'entrer dans sa quatrième année. Il confia sa tutelle à la mère du jeune prince, et lui donna pour conseil Mikhaïl Glinski, si longtemps retenu par lui dans les fers, et plus heureux s'il ne fût sorti de prison que pour rester dans l'obscurité.
Georges et André , oncles du jeune prince , lui prêtèrent serment sur la croix dès que leur frère eut rendu le dernier soupir. Mais le premier se repentit bientôt de cet acte de soumission. Il crut n'avoir qu'à commander
pour faire revivre des droits abrogés par le temps et l'oubli. Personne ne se mit en devoir d'obéir à ses ordres, et il fut renfermé dans une étroite prison , où il ne vécut que deux ans. Les Russes, accoutumés à voir les veuves de leurs souverains se renfermer dans un cloître et y renoncer au nom même qu'elles avaient porté sur le trône, furent surpris qu'Hélène, la jeune veuve de Vassili, eût pris les rênes de l'État. De plus, une intrigue qu'elle entretenait avec un grand nommé Ovtchina, excita leur indignation. Instruite des propos tenus sur sa conduite, Hélène voulut s'en venger, et ses premières victimes furent plusieurs boyards, et même Mikhaïl Glinski , son oncle , qui ne lui avaient pas ménagé leurs remontrances sur le scandale qu'elle donnait au peuple. Censeur sévère, on voulut que Glinski fût un sujet coupable. Il fut accusé de porter jusqu'au trône ses vues ambitieuses; la haine de la régente tint lieu de preuves contre lui, et dicta son arrêt. Il fut privé de la vue, et fut renfermé dans un monastère, où il mourut bientôt (1534).
Personne ne fut trompé sur le véritable crime de (ilinski , et son injuste supplice rendit le gouvernement odieux. Le prince Semen Belski , indigné de la conduite et de la cruauté de la régente , se retira en Pologne ; d'autres seigneurs suivirent son exemple ; mais aucun ne nourrit une haine plus implacable que la sienne; aucun ne brava autant de dangers et de fatigues pour faire des ennemis à la patrie qu'il avait abjurée; aucun enfin, par horreur pour le crime, ne devint aussi criminel. La Pologne , la Turquie , la Tartarie le virent successivement solliciter leurs armes contre le peuple qu'il aurait du défendre au prix de tout son sang, et qu'il cherchait, au contraire, à exterminer.
La paix avait été confirmée, au commencement du règne d'Ivan, entre la Pologne et la Russie. Mais Ovtchina, voulant punir Sigismond de la retraite qu'il venait d'accorder
à Relski, entra dans la Lithuanie et y commit un dégât affreux. Il ne fit du reste que prévenir le roi de Pologne, dont il connaissait les préparatifs et dont les armées ne tardèrent pas à entrer en Russie, où elles prirent d'abord une petite ville située au nord. Ensuite elles firent en vain le siège de Starodoub, de Tchernigof, de Smolensk. Elles perdirent beaucoup de monde , une partie de leur artillerie et des officiers généraux, qui tombèrent entre les mains des Russes. En même temps ces derniers ravageaient la Lithuanie et la Pologne. Sigismond réunit toutes ses forces et reparaît devant Starodoub , où s'est enfermé Ovtchina; cette place résiste longtemps, jusqu'au moment où les Polonais parviennent à y mettre le feu. L'incendie se répand en un instant dans toute la ville ; les habitants ne peuvent éviter les flammes qu'en se jetant entre les bras de l'ennemi, qui massacre les vieillards et les gens du peuple, et ne conserve que ceux dont il espère une rançon.
Ovtchina, captif, fut bientôt racheté ou échangé; car on le voit peu de temps après reparaître en Russie.
Pendant que la guerre continuait, la cour du jeune Ivan était en proie à des intrigues dont André, son oncle, devint enfin victime. Il avait espéré, à la mort du grandprince son frère, obtenir une augmentation d'apanage, et n'avait reçu de la régente que de faibles présents et des promesses trompeuses. Mécontent de la cour, il s'était retiré dans son domaine de Staritsa. Des intrigants persuadèrent à la princesse régente qu'André voulait sortir de Russie pour aller se joindre aux ennemis de l'État, et ils insinuaient en même temps à ce prince que la cour voulait s'emparer de sa personne. Malgré les promesses flatteuses et les serments dont Hélène était libérale à l'égard d'André, et malgré la confiance et la soumission que ce prince paraissait témoigner à la régente, ils se haïssaient tous deux, ils se craignaient et cherchaient à se perdre l'un l'autre.
Sur ces entrefaites (1537), les Tartares de Razan firent quelques mouvements. La régente manda André pour recevoir ses conseils ; mais une fois échappé du piège, le prince colora son refus de paraître à la cour d'un prétexte de maladie, et demanda même un médecin. Gagné par Hélène, l'homme de l'art, après avoir vu André, déclara que la maladie du prince était légère, et qu'il ne gardait le lit que pour éluder les intentions de la cour. Quelques jours après ce rapport du médecin, des soldats furent envoyés pour arrêter André, qui n'eut que le temps de s'enfuir à Novgorod. Poussé à bout, exaspéré par la conduite indigne d'Hélène à son égard, il se décida à lever contre elle l'étendard de la révolte , fit appel au patriotisme et surtout à l'orgueil des grauds^des boyards, des nobles, en leur disant qu'ils devaient rougir d'obéir à une femme et à un enfant, et qu'il serait plus glorieux pour eux de le reconnaître, lui qui avait reçu de sa naissance des droits au trône. Cet appel fut entendu ; il trouva des amis à Novgorod, des nobles vinrent se joindre à lui; il se vit à la tète d'un parti : parti faible, trop peu capable de le défendre et qui fut entraîné dans sa ruine. La régente envoya contre lui des troupes sous le commandement d'Ovtchina. Déjà les deux armées étaient en présence, et l'on n'attendait plus que le signal, lorsqu'un scrupule irrésistible s'empare d'André : il hésite à combattre l'armée du souverain. Il cède au remords, il négocie, il demande seulement de n'être pas puni avec trop de rigueur, et se contente de la parole d'Ovtchina. On le conduit à Moscou, avec les principaux nobles qui avaient embrassé son parti ; et là, tout ce qu'avait traîtreusement promis Ovtchina est désavoué par Hélène : elle fait soumettre à d'horribles tortures, déchirer par le knout, enfin périr de la mort la plus cruelle, les amis d'André. Lui-même on le jette dans une prison, où il expira au bout de six mois de souffrances.
Hélène le suivit de près dans la tombe : elle mourut le