‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 18 sur 35 · II1ST0H1E DE RUSSIE · texte numérisé non relu

II1ST0H1E DE RUSSIE

3 avril 1538, après quatre ans de régence. On raconte que ses jours furent abrégés par le poison, et que la faction ennemie de cette princesse condamna Ovtchina à être haché en pièces, en place publique, par la main du bourreau.

Ivan n'avait encore que sept ans. Il resta entre les mains des ambitieux qui s'étaient emparés de lui, du vivant même de sa mère. Loin de pouvoir se faire craindre d'eux ou les punir, cette princesse, qui semblait gouverner à son gré un vaste empire, gouvernée elle-même et maîtrisée par eux, n'osait gémir qu'en secret de leurs usurpations. Mikhaïl Toutchkof, et les princes Ivan et Vassili Chouiski, lui arrachèrent les rênes de l'État, pillèrent sa caisse, regardèrent le domaine du souverain comme leur propre héritage, s'y établirent et en disposèrent selon leur bon plaisir. Enhardis par le succès de ces attentats, ils se saisirent du prince lui-même sous prétexte de le garder, et le traitèrent comme un pauvre étranger qu'ils daignaient recueillir. Les amis du dernier prince, ceux de la régente, expiaient dans l'exil ou par la mort le crime d'avoir su plaire à leurs maîtres. Les tyrans et leurs favoris n'épargnaient pas leurs dédains à Hélène et à ses fils. Souvent on voyait Vassili Chouiski, nonchalamment assis sur un banc , le coude et presque tout le corps appuyé sur le lit du dernier souverain, étendre insolemment les jambes et les tenir posées sur les genoux de son prince.

Dès qu'Ivan entra dans 1 âge où l'on commence à faire quelque usage de la raison et à sentir une injure, il voulut secouer le joug humiliant qui lui était imposé. 11 envoya Yassili Chouiski à Vladimir, sous le prétexte de s opposer aux entreprises des Tartares. En partant, Chouiski remit Ivan entre les mains des nombreux boyards qu'il avait gagnés à prix d'argent, et qui étaient ses instruments dociles. Ivan, se croyant libre, appela auprès de sa personne Ivan Celski , et lui donna toute sa con-

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fiance. C'était l'offrir en victime à ses tyrans : Belski fut aussitôt arrêté, sans que le prince fût instruit de cette audace. A la nouvelle de ce qui s'était passé, Chouiski se révolte ouvertement, rassemble autour de lui une foule de traîtres, et fait son entrée à Moscou avec toute la pompe d'un souverain. Non content d'en afficher les dehors, il en exerce les fonctions, assemble un conseil, exile Belski, sans qu'Ivan, tenu au secret, pour ainsi dire, sache rien de tous ces attentats odieux. Ses amis sont bannis, assassinés, qu'il les croit encore près de lui; mais enfin il en voit arrêter quelques-uns à la porte même de son appartement : alors ses yeux s'ouvrent, et il apprend de quelle manière son autorité est usurpée par Chouiski.

Taut qu'Ivan ne fut pas en âge de se faire craindre, ce ne fut parmi les grands qu'empiétements, querelles et anarchie. Un jour, en plein conseil, les boyards se prirent de dispute dans la chambre et devant le souverain. Bientôt, à la voix de Chouiski, toute leur fureur se porte contre Voronlsof, qui était aimé du prince; ils se jettent sur lui , le frappent, et peu s'en faut qu'il ne soit assassiné. Ivan, pour lui sauver la vie, est obligé de consentir à son éloignement et de le laisser partir pour l'exil.

Il ne fallut rien moins eu Russie que la nouvelle de l'approche d'une formidable armée des Tartares pour éteindre toutes les factions et réunir tous les esprits dans uue pensée commune, le salut du pays (1541). Sapha- Guérei, kan de Crimée, gagné par les sollicitations du roi de Pologne, et séduit par les discours du prince Semen, frère de Belski, qui cherchaient à réveiller son ambition par l'espérance d'une conquête facile, mit toute la horde sous les armes. Les Turcs fournirent pour cette expédition des hommes, des mousquets et des canons. Le kan avait déjà passé les sources de l'Oka, il côtoyait les bords de ce fleuve et se préparait à le traverser, lorsqu'un corps avancé de l'armée russe se présenta sur l'autre rive : à chaque instant arrivaient de nouvelles troupes russes.

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Les Tartares, qui s'attendaient à ravager un pays sans défense, et qui avaient déjà compté sur le butin, tremblèrent de ne pouvoir se sauver eux-mêmes. Sapha, à la vue de l'immense armée des Russes, ordonne la retraite, ou plutôt il prend la fuite.

Mais à peine les courtisans cessaient de craindre pour l'État, qu'ils reprenaient les uns contre les autres leurs jalousies, leurs haines, leurs projets de vengeance. Après la retraite des Tartares, les intrigues recommencèrent, les factions devinrent plus nombreuses, plus envenimées, plus actives; le joug que portait le prince, plus pesant, et l'insolence de ses oppresseurs plus effrénée. Mais Ivan ne pouvait être longtemps retenu dans l'esclavage; l'infortune, que ses tyrans lui firent connaître de bonne heure, abrégea pour lui le terme ordinaire de l'enfance. A peine parvenu à sa quatorzième année, il s'indigna de tant d'audace, sentit sa puissance et son courage, et se crut assez fort pour punir de grands criminels. Il déclare qu'il veut régner, il proclame qu'il est le maître; aussitôt tout tremble devant lui. Ce Chouiski, si redoutable tant qu'on le craignit, est arrêté, condamné à mort et exécuté. Ceux de ses partisans qui n'éprouvent pas le même sort sont jetés en prison ou dispersés par l'exil. Le prince est vengé, et il ne reste plus rien de cette ligue si redoutable qui menaçait de renverser le trône et l'empire lui-même. L'extrême rigueur remplace l'impunité; la soumission succède à l'orgueil, la crainte à la menace. Un certain Boutourlin, pour avoir tenu des propos insolents, a la langue arrachée. Les grands s'inclinent sous la main qui les frappe, et commencent à connaître l'obéissance. Mais Ivan, forcé dès sa jeunesse d'exercer la vengeance et d'inspirer la terreur, contracta une dureté de caractère (ju'il ne perdit jamais. Aussi l'histoire, tout en reconnaissant ses talents et même ses vertus, et en le comptant au nombre des grands hommes, l'histoire, qui se souvient de ses cruautés, lui donne le litre de tyran.

HISTOIRE DE liUSSIE.

Sa fougue était incapable de recevoir aucun frein , et sa colère était celle d'un animal féroce. Accoutumé à tout voir trembler devant lui, il se livrait à toutes ses passions, à tous ses caprices, à tous ses mouvements instantanés. Il faut attribuer en partie ces vices aux mauvaises liaisons qu'il contracta dans sa jeunesse. Plus il avait été asservi dans ses premières années, plus il trouva de cbarmes dans la liberté. Dès qu'il l'eut recouvrée, il se hâta d'en jouir : ce plaisir de se sentir libre, trop exalté dans son àme impétueuse, était une sorte de fièvre. Il crut qu'il ne serait jamais assez libre ; il voulut l'être jusqu'à la licence, et s'indigna contre les entraves que les convenances, le devoir, l'humanité, imposent aux hommes les plus puissants. Il choisit pour amis des jeunes gens indisciplinés, aussi ardents, aussi violents que lui; avec ces compagnons insensés, il parcourait à cheval les rues, les places, les marchés; insultait, maltraitait, volait les hommes et les femmes qu'il rencontrait , les assassinait quelquefois; et les habitants de Moscou tremblaient devant une troupe de brigands qui s'étaient mis audessus des lois.

On n'osait prévoir à quels excès se livrerait le jeune prince, lorsqu'en 1517, à l'âge de seize ans, il se fit couronner solennellement par le métropolitain, et prit en même temps le titre de tsar , que jusqu'à lui les souverains de Russie n'avaient pas porté constamment. Ce fut peut-être pour soutenir ce titre qu'il prit la couronne qu'on croyait avoir appartenu autrefois à Constantin Monomaque, empereur de Constantinople. Il épousa en même temps Anastasie, fille de Roman Iouriévitch et nièce de Iakof Zakhariévitch , gouverneur de Novgorod. Cette princesse, aimable, douce et spirituelle, sut prendre un heureux ascendant sur l'esprit de son époux : elle lui apprit à diriger sa vivacité naturelle vers des objets utiles, lui inspira le dégoût de ses premières liaisons, et l'amena à remplacer par des hommes sages les indignes

compagnons de ses plaisirs, de ses désordres, et parfois même de ses crimes. Alors, entouré de conseillers prudents et de braves guerriers, prêts à servir sa gloire et à défendre sa puissance, il reçut leurs avis, et fut digne de leur commander.

L'équité de ses jugements le faisait révérer de ses sujets; son affabilité l'en faisait chérir. -Le riche et le pauvre avaient auprès de lui le même accès. Les talents, les vertus, ne restèrent plus ensevelis dans l'obscurité : appelés dans le palais, ils firent l'ornement du troue qu'ils environnaient. Ce n'était plus la flatterie, ce n'était plus l'art d'amuser un prince dissipé, qui conduisait aux honneurs; les dignités, la fortune, allaient au-devant du mérite ; les boufFons et les flatteurs furent chassés d'une cour où les travaux qu'exige le bonheur du peuple ne permettaient plus de les écouter.

Mais toute la fermeté, tous les talents d'un grand homme ne suffisent pas ; il faut le concours du temps pour établir dans un pays une police qui fasse la sûreté des citoyens. Nous allons voir la preuve de cette nécessité dans une émeute populaire dont une famille illustre fut victime.

Toutes les boutiques de Moscou étaient réunies dans une même enceinte, comme elles le sont encore dans toutes les villes de la Russie : c'est un usage venu de l'Asie, ainsi que la plupart des anciens usages russes. Peu de temps après le mariage du tsar, le feu prit au quartier des boutiques ; elles furent consumées avec toutes les marchandises, et la flamme gagna un grand nombre d'autres édifices. On était encore plongé dans la consternation qui suivit cette catastrophe , lorsqu'un autre incendie, beaucoup plus destructeur, réduisit en cendres le palais du souverain et presque toute la ville ; près de deux mille hommes périrent, et tous les citoyens eurent à pleurer, ou des parents, ou des amis, ou leur fortune, devenue la proie des flammes. L'incendie avait été dé-

sastreux; ses suites furent atroces. La famille des Glinski était chérie du tsar; elle devait donc exciter l'envie et la Laine. Ses ennemis répandirent le bruit que l'incendie, qui était à peine éteint, ne devait pas être attribué à des causes naturelles; qu'il était l'effet d'un art diabolique, et que la magie seule pouvait opérer tant de maux. Aussitôt tout le monde répéta que Moscou n'avait été brûlé que par les enchantements de quelques sorciers ; ce bruit insensé fut accrédité par de grands personnages.

Les ordres de l'État s'assemblent sur la place; on se demande quel peut être l'auteur de l'incendie. Quelques notables élèvent la voix; ils racontent que la princesse Anne Glinski se mêlait de sortilège avec ses enfants et ses domestiques ; qu'elle avait arraché le cœur d'un homme , l'avait plongé dans l'eau avec des cérémonies magiques, et qu'après avoir accompli son œuvre infernale, elle s'était promenée dans la ville et avait jeté, de côté et d'autre, de cette eau enchantée sur les maisons. Voilà quelle avait été, suivant eux, la cause de l'incendie; et tel est le caractère du peuple russe, que cette accusation, ainsi exprimée, devait être crue d'autant plus aisément qu'elle était plus absurde.

Pendant que , sur la place de Moscou , il se formait contre la princesse Anne une accusation si incroyable, elle était tranquille à Rjef avec l'un de ses fils; l'autre, pour son malheur, se présente sur la place. Il veut se justifier, ne peut se faire entendre, et se réfugie dans une église. La justice respectait ces asiles; mais il n'en est point de sacré pour la fureur : les boyards poursuivent Glinski et le massacrent au pied de l'autel. Son sang ne peut encore assouvir leur rage ; ses amis, ses domestiques, les hommes qu'il a connus, et bien d'autres qui lui étaient étrangers, périssent après lui. Leurs biens furent livrés au pillage, et leur mémoire à l'horreur de la multitude. Deux jours après, les grands eurent l'audace de se présenter devant le tsar, de lui reprocher la protection qu'il

accordait aux Glinski, et de lui ordonner de livrer Anne et celui de ses fils qui vivait encore.

Ivan, quoique ayant déjà fait un usage terrible de sa puissance, ne la connaissait pas encore tout entière; il crut n'avoir pas assez de force pour protéger une famille qui avait tant d'ennemis : elle fut obligée de fuir et de se disperser. C'est peut-être la seule fois qu'on puisse accuser Ivan de faiblesse depuis qu'il avait pris lui-même les rênes du pouvoir.

Fier du sentiment de sa force, il la fit bientôt éprouver aux anciens oppresseurs de la Russie. Les factions qui régnaient sans cesse à Kazan lui inspirèrent le désir d'en profiter pour soumettre entièrement cette puissance. L'instant approchait où les Tartares, ces conquérants superbes, désormais humbles et dégradés, allaient recevoir des fers. Dès qu'Ivan fut monté sur le trône , il ne tarda pas à reconnaître que la Russie ne pouvait s'élever que sur les ruines de la domination tartare. Mais, pour l'anéantir, il fallait lui opposer des troupes mieux armées, mieux disciplinées que ne Tétaient celles des Tartares, et que ne l'avaient été jusque-là celles des Russes. On n'avait point encore connu en Russie de troupes réglées ; c'étaient les nobles qui étaient obligés de servir. Les principaux d'entre eux faisaient, sous le nom de voévodes ou voïévodes, les fonctions d'officiers généraux; ou bien ils étaient golovy, ce qui répondait au rang de colonel. Les autres faisaient le service de simples soldats. Les plus riches servaient à leurs frais, les autres recevaient une faible paie en argent et des fiefs nommés pomestié. On mettait dans les derniers rangs de la noblesse les Dvoriane Gorodskie ou nobles de ville, et les Dièli Boïarskie, les enfants -boyards, ainsi appelés parce qu'ils servaient en campagne sous les ordres des boyards, comme les fils reçoivent les ordres de leurs pères. Leur rang était inférieur à celui de la petite noblesse. Les possesseurs des fiefs étaient suivis de leurs

paysans, mal vêtus, mal armés, dépourvus de toute discipline. Chaque noble était tenu d'amener avec lui un nombre d'hommes de pied et de cavaliers proportionné à sa fortune en fonds de terre. Les cultivateurs, les habitants des villes, et surtout les marchands, ne servaient que dans les grandes extrémités. Mais quand l'État était menacé d'un danger imminent, ils prenaient les armes, et le clergé même fournissait des hommes et des chevaux.

C'était le voiévode ou gouverneur de chaque ville qui levait les troupes qu'elle devait fournir. Elles étaient composées de gens qui n'étaient pas engagés, qui exerçaient différentes professions et ne pouvaient rester longtemps sous les drapeaux. Tous ces hommes, rassemblés à la hâte, étaient armés à volonté; ils ne savaient que se battre, et n'avaient aucune connaissance de l'art militaire.

On sent tous les défauts que comportait une telle milice. Ivan les reconnut et voulut les corriger. Dans ce dessein il établit la milice des strellsi, que nous appellerons slrèlitz pour nous conformer à l'usage. 11 les fit exercer, les soumit à la discipline militaire , et leur donna des mousquets : l'arc avait été jusque-là presque la seule arme des Russes. Une portion de ce nouveau corps était attachée à la garde du prince ; le reste servait dans les armées. Au lieu de ces anciennes bandes rassemblées à la hâte pour combattre , et qui attendaient avec impatience le moment de se dissoudre, la Russie eut, pour la première fois, des soldats toujours sous les armes, toujours prêts à combattre au moindre signal du souverain.

À peu près dans le même temps , les différentes factions qui divisaient Je royaume de Kazan se réunirent contre leur kan Sapha-Guérei. Il fut chassé et se réfugia au delà de l'Iaïk, auprès d'Ioussoup, prince tarlare de la horde des Nogais, dont il épousa la fille. Fortifié des secours de son beau-père, il espéra remonter sur le trône

(Foù il avait été renversé; mais il fît inutilement le siège de Kazan , et fut obligé de se retirer. Alors les Kazanais, qui n'avaient point de souverain , réclamèrent la protection du tzar, et lui redemandèrent leur ancien maître , Chikh-Alei, prisonnier de la Russie depuis quelques années. Leur but était de se faire livrer un prince qui leur était odieux , et par ses cruautés passées , et parce que la Russie s'en servait contre eux comme d'un épouvantait. Ils ne furent donc pas plutôt instruits de l'approche de Chikh-Alei , qu'ils se disposèrent à le trahir. Ivan avait fait escorter Chikh-Alei par deux voïévodes; mais ils n'avaient pas avec eux assez de troupes pour résister aux forces des Kazanais ; ils retournèrent rendre compte à leur maître des malheurs de ce kan, qu'ils avaient laissé à Kazan, bien plutôt comme prisonnier que comme souverain. Au bout de six mois de captivité, Chikh-Alei put s'enfuir de Kazan , où aussitôt Sapha- Guérei fut rappelé par les habitants. Le tsar n'attendait que la saison favorable pour punir les Kazanais de leur trahison. Alors il envoya un grand nombre de troupes légères et quelques compagnies de strélitz ravager le royaume de Kazan, dont les habitants, furieux, vengèrent à leur tour le sang par le sang , et le brigandage par les flammes et la dévastation qu'ils portèrent en Russie.

Les choses étaient en cet état lors de la mort de Sapha- Guérei , qui périt à la suite d'une chute (1550). Il laissa la régence à sa femme Sumbek, jusqu'à la majorité du fils qu'il avait eu d'elle et qui était encore au berceau. Ce jeune prince se nommait Outémich-Guérei.

Le tsar crut pouvoir aisément soumettre un empire gouverné par une femme sous le nom d'un enfant, et voulut commander lui-même son armée , persuadé qu'il la conduisait à la victoire. Les événements ne répondirent point à ses espérances. L'hiver était rigoureux , une neige épaisse couvrait la terre ; l'armée diminua considérable-

ment, sous l'influence du froid et de la fatigue. Cependant elle paraissait encore formidable lorsqu'elle arriva devant Kazan. Pendant trois mois entiers on donna chaque jour l'assaut, et l'on fut chaque jour repoussé; on ne cessait de battre les murailles avec de gros canons, inutiles par rénormité même de leur masse , et qu'on ne savait pas manœuvrer ; ils ne firent aucun effet. Enfin , le dégel survint , il fut impossible de combattre et d'établir des batteries, et il fallut consentir à lever le siège. Mais cette expédition , si peu brillante , ne fut cependant pas inutile. Le tsar, à son retour, aperçut , à cinq lieues de Kazan , à l'embouchure de la Sviaga, une montagne escarpée qui semblait fortifiée par la nature. 11 résolut d'y bâtir une ville qui dominerait Kazan et en faciliterait la conquête.

De retour à Moscou, il fit part à Chikh-Alei de son dessein, et lui en confia l'exécution. Aussitôt on se met à l'ouvrage ; les arbres sont coupés, taillés , équarris , et il ne faut plus, pour construire une ville , que joindre ces différentes pièces préparées les unes pour les autres. Ces travaux terminés , Chikh-Alei fit charger sur de grandes barques les pièces qui allaient devenir une citadelle , et s'embarqua sur le Volga avec une armée considérable qui devait protéger les travailleurs. A la faveur d'un épais brouillard, il arrive jusqu'au pied de la montagne sans être aperçu , s'en empare et ne craiut plus d'y être inquiété. On travaille sans relâche à rapporter, rapprocher, unir les morceaux de la ville qu'on vient de débarquer. Elle fut élevée dans l'espace d'un mois (1557). On l'appela Sviajsk, du nom de la Sviaga, qui mouille le pied de la montagne. Elle était grande. On y voyait une église principale, six églises inférieures et un monastère. Des seigneurs de Moscou , des marchands et des hommes de différentes conditions y élevèrent des maisons à leurs frais.

Cette ville , construite si près de Kazan , y répandit la consternation : l'alarme était encore plus forte parmi les

habitants des campagnes; ils venaient en foule chercher un asile dans les murs de la capitale , et y portaient la terreur dont eux-mêmes étaient frappés. Mais rien ne pouvait ébranler le courage de la régente. Un fils du kan de Crimée , Oulou - Kochak , partageait avec cette princesse les travaux du gouvernement. Elle fit augmenter les fortifications , donna ses ordres pour la levée d'une armée, et, consultant moins ses ressources que son courage, elle ne perdit point l'espérance d'expulser les Russes de Sviajsk et de toute l'étendue de ses États. Les Kazanais, qui supportaient avec peine le joug d'une femme et celui d'Oulou- Kochak, chassèrent d'abord ce dernier, et encouragèrent Chikh-Alei à le poursuivre. Fait prisonnier, Oulou -Kochak fut conduit à Moscou, et, sur son refus d'embrasser le christianisme , il fut mis à mort en place publique , lui et trois cents des plus considérables de sa nation.

Non contents d'avoir chassé et fait traquer Oulou- Kochak , les Kazanais pressèrent la régente d'appeler Chikh-Alei, et de lui offrir sa main avec le trône. Elle résista longtemps ; voyant enfin qu'elle ne pouvait lutter contre la volonté opiniâtre de tout un peuple , elle parut consentir à ce qu'on exigeait d'elle. Chikh-Alei accepta ses offres, la paix fut conclue et l'on fit les apprêts du mariage. Mais la régente dissimulait pour mieux se venger. Elle envoya des rafraîchissements à son futur époux ; il refusa d'en goûter avant d'en avoir jeté à un chien , qui mourut presque aussitôt. Parmi les présents magnifiques qu'elle lui fit offrir, il y avait une chemise travaillée de sa main; un criminel condamné à mort, que le prince en fit revêtir, expira dans d'affreuses convulsions. Les députés désavouèrent au nom des grands et du peuple l'attentat de la régente, et déclarèrent qu'ils l'abandonnaient à la vengeance du prince. Il fit entrer dans la ville trente mille hommes qui investirent le palais ; la régente et son fils furent envoyés

à Moscou. On ignore quel fut le sort de la mère ; mais on sait qu'après la prise de Kazan le jeune prince fut baptisé sous le nom d'Alexandre.

Chikh-Alei entra aussitôt dans Kazan, mais il n'y régna pas longtemps tranquille. Sa défiance, sa sévérité à l'égard de ses nouveaux sujets, lui eurent bientôt aliéné les Kazanais, et plusieurs conspirations éclatèrent successivement contre sa personne. Il en tira de terribles vengeances, et en se faisant redouter chaque jour davantage, il se lit de plus en plus haïr. Rappelé à Moscou par le tsar, il signala son départ de Kazan par des cruautés atroces. Il y avait régné trois fois , et il s'y était rendu chaque fois plus odieux.

Kazan , par sa rébellion contre le tsar et les troubles continuels auxquels il était en proie , rappelait Novgorod, cet État si remuant, si difficile à soumettre et à dompter. Kazan devait finir comme Novgorod.

Chikh-Alei ne fut pas plutôt descendu du trône, que les Kazanais l'envoyèrent offrir au jeune Iédiguer, fils de Kazim - Sultan , souverain d'Astrakan. Iédiguer amena avec lui dix mille de ses Tarlares. Il ne devait pas jouir longtemps de sa puissance ; Ivan se préparait à la détruire. Il se mit en campagne le 17 juin 1 552. Le nombre et le bon état de ses troupes lui promettaient un succès complet. La ville de Kazan, bâtie sur une montagne dont le pied est arrosé par la Kazanka , est entourée d'une vaste prairie, où le tsar développa son armée. Le kan était renfermé dans la ville avec trente mille hommes de troupes choisies. Les Russes , incommodés par le feu des remparts pendant qu'ils .faisaient leurs approches, furent en même temps harcelés par les Tchérénisses , qui sortirent à l'improviste de l'épaisseur d'une forêt. Cependant ils parvinrent à former leurs retranchements. Pendant trois semaines , les Kazanais firent chaque jour contre les Russes des sorties meurtrières. Puis une disette extrême vint affliger l'armée du tsar; mais elle ne fut pas de

longue durée. Le tsar soutenait le courage de ses troupes, que lui-même avait exercées ; il bravait les dangers avec elles, et ne craignait aucune fatigue. Sur une tour plus élevée que les murs de Kazan, il fit monter dix gros canons qui sans cesse foudroyaient la ville , tandis que les strélitz , du haut de cette même tour, visaient avec leurs mousquets les habitants, qui n'étaieut en sûreté ni dans les rues, ni dans leurs maisons.

Enfin , las de la longueur de ce siège , Ivan ordonna de creuser une mine sous les remparts. En même temps l'eau fut interceptée à la ville , et les assiégeants transportèrent dans les canaux vingt gros barils de poudre. Les mines furent prêtes le 2 octobre, et un assaut général fut ordonné pour l'instant où elles auraient joué. Les Tartares, de leur cùté, se disposèrent à la défense. Un dimanche, pendant que le tsar assistait à la messe, au moment où le diacre lisait dans l'évangile du jour ces mots : « Il n'y aura qu'un troupeau et qu'un pasteur, » on entendit une partie des murailles sauter avec un bruit affreux. A ce signai arrêté d'avance l'assaut commença , il fut terrible ; des deux côtés on se battait avec fureur. Enfin les Russes entrent en vainqueurs dans Kazan, dont les rues et les places sont jonchées de cadavres , et Iédiguer est fait prisonnier.

La ruine de la domination tartare à Kazan délivra la Russie d'un ennemi toujours redoutable, et acheva d'abaisser la puissance des grands , en augmentant celle du tsar; aussi , dès le lendemain de sa victoire, il dit aux seigneurs qui l'environnaient: « Dieu enfin m'a fortifié contre vous. »

Les plus sages de ses courtisans lui conseillaient de passer l'hiver à Kazan pour soumettre et les Tartares et les peuples idolâtres des contrées voisines; mais, impatient de retourner à Moscou , il ne suivit pas cet avis , et une année ne se passa pas sans qu'il eût l'occasion d'en reconnaître la justesse. Non-seulement les Tartares de Kazan

refusèrent de payer le tribut , non-seulement ils exercèrent de grands ravages sur le territoire russe; mais encore ils s'armèrent et battirent plusieurs fois les troupes envoyées contre eux. Ce ne fut que six ans après la prise de Kazan qu'Ivan -Chérémétof , à la tète de trente mille hommes , les défit , les dispersa et les abattit entièrement. La nouvelle de la prise de Kazan se répandit bientôt jusque chez les Tartares d'Astrakan, et les remplit de terreur. Le kan Abdoul, qui régnait alors, offrit lui-même sa téte au joug. Ivan accueillit favorablement ses ambassadeurs , et lui .fit promettre son amitié. Abdoul mourut peu après sa soumission. Il eut pour successeur Emourguei , qui fit prier Ivan de l'admettre au nombre des princes tartares qu'il avait à son service et même à sa solde. Le tsar, habitué aux perfidies des Tartares , se tint en garde contre Emourguei , et l'événement prouva qu'il avait bien su le juger. Les ambassadeurs russes furent indignement traités par le kan. Ce prince faisait gémir ses sujets sous la plus pesante tyrannie ; les Nogaië n'avaient pas moins à se plaindre de lui ; ils offrirent au tsar toutes leurs forces contre Emourguei (1 553). Ivan accepta l'appui des Nogais , et fit embarquer sur le Volga une armée de trente mille hommes, pourvue d'une bonne artillerie. Mais les Russes n'eurent pas à combattre. Une terreur panique s'était emparée des habitants d'Astrakan, et l'ennemi entra dans cette ville, à peu près abandonnée, sans éprouver le moindre obstacle. Emourguei avait fui des premiers, et s'était retiré en Sibérie (1554).

Le kan de Crimée, qui avait laissé les Russes détruire tranquillement la domination de Kazan et celle d'Astrakan, eut l'imprudence de venir les attaquer après qu'ils eurent été fortifiés par leurs victoires et lorsque le bruit de leurs exploits devait faire trembler ses sujets. Il entra en Russie avec soixante mille hommes,. ou plutôt il traînait après lui une multitude prévenue, tremblante, et bien persuadée qu'on la conduisait à sa défaite. Aussi les

HISTOIRE DE ItUSSIE.

Tartares furent-ils vaincus par la terreur avant de l'être par l'ennemi, et ils prirent la fuite avant de l'avoir aperçu (1555). Ce fut avec la même imprudence que le restaurateur de la Suède, le célèbre Gustave Yasa, rompit en 1556 la paix que lui-même avait jurée en 1537 avec le tsar, pour soixante -dix ans, et qu'il avait ratifiée en 1554. Gustave fut toujours défait par les Russes, auxquels il avait déclaré la guerre à la sollicitation des Livoniens et sur la promesse de secours suffisants. Abandonné par ceux qui l'avaient précipité dans cet embarras, il demanda la paix, et elle fut conclue pour quarante années (1557).

Le tsar à peine s'était aperçu de la guerre qu'il venait de terminer; mais il n'en était pas moins irrité contre ceux qui la lui avaient attirée , et se montrait d'autant plus ardent à la vengeance, qu'elle devait lui être utile. Il tourna donc ses efforts contre la Livonie, et son armée fut partout et toujours victorieuse , quoiqu'elle eût à lutter contre de- vaillants adversaires (1558). Pendant qu'Ivan était occupé en Livonie , le kan de Crimée avait cru pouvoir tenter avec succès une incursion en Russie; mais son armée, décimée par le froid, fut harcelée et réduite à fuir devant les Russes victorieux. L'année 1559 et les suivantes furent remplies par les guerres du tsar avec la Livonie et la Pologne, où les succès furent souvent partagés entre Ivan et ses ennemis. La campagne de 1 568, notamment, fut assez malheureuse pour les Russes. Une de leurs armées fut battue , une autre fit une honteuse retraite sans avoir osé rien entreprendre. Les Russes, jaloux, rejetèrent cette humiliation sur les généraux étrangers, qu'ils voyaient avec dépit l'emporter sur eux dans les bonnes grâces du prince. Le tsar sentait ce qui manquait à sa nation ; il appelait des différentes parties de l'Europe des hommes capables d'instruire ses sujets, de les policer, de les former à l'art de la guerre et de les conduire aux combats. Les boyards, incapables de reconnaître la supériorité de ces étrangers, ne ressentaient que

cette basse jalousie qui est le triste apanage de la médiocrité. Pour se venger , ils tramèrent des complots; mais leurs intrigues furent découvertes et sévèrement punies. Ceux qui purent se soustraire à la peine qu'ils avaient méritée, ou que leur faisait craindre l'esprit soupçonneux d'Ivan, cherchèrent une retraite en Pologne et prirent les armes contre leur patrie.

L'excessive sévérité du tsar, quelque temps assoupie, s'était déjà réveillée depuis plusieurs années : ces trames, ces désertions, l'excitèrent encore davantage. Ses emportements avaient été autrefois tempérés par l'ascendant qu'avait su prendre sur lui sa première femme, et qu'elle ne devait qu'à sa douceur. Mais il l'avait perdue, et ses passions contraintes s'exhalèrent avec plus de force après ia mort de cette princesse. Armé d'abord par la justice, il le fut bientôt par l'intérêt. Souvent il sembla ne punir les grands et ses propres parents, qu'il prenait pour victimes, que de leur puissance ou de leurs richesses. Sa fureur, longtemps exercée sur eux et non encore satisfaite, ne dédaigna pas de descendre jusqu'à des hommes obscurs, qui ne pouvaient trouver un refuge même dans leur médiocrité.

Il avait rassuré pour quelque temps ses peuples effrayés, lorsqu'en 1 563 il avait déclaré dans une assemblée nombreuse que, las des hommes, des grandeurs et des affaires , il voulait quitter le rang suprême et ne plus s'occuper, dans le silence, que de la grande affaire de son salut. Comme ses fils étaient encore fort jeunes, il parut confier les soins du gouvernement au dernier kan de Kazan, à Iédiguer, qui, baptisé sous le nom de Sémen, était devenu son ami. Il lui abandonna le titre de tsar, ne se réservant que celui de grand-prince. Il promit de lui donner ses avis dans les affaires importantes et difficiles; mais Sémen et tous les membres du conseil savaient trop bien que ces avis étaient des ordres souverains, et qu'une mort certaine était réservée à qui hésiterait à les suivre.

HISTOIKE DE HUSSIE.

Ivan fit construire pour sa retraite, au delà de Moscou, une maison vaste, ou plutôt une petite ville fortifiée de tours et d'un mur de pierres. Cet endroit se nommait Alexandrova Sloboda; ce fut la Caprée de ce nouveau Tibère.. On y trouvait en abondance tout ce qui est-nécessaire à la vie et tout ce qui peut la rendre agréable. Il se réserva d'ailleurs pour son entretien plusieurs villes avec leurs dépendances. Ces réserves furent nommées opritchina (exceptions), et Alexandrova en était le chef- lieu. Les nombreux satellites dont il était environné dans cette retraite se nommaient opritchniki. Comme les hommes d'une naissance obscure ont d'ordinaire pour les grands une haine naturelle, excitée par l'envie, Ivan voulait que ces instruments de sa tyrannie fussent tous d'une origine médiocre, et il leur était défendu de s'allier avec les familles illustres. Toujours prêts à remplir ses ordres cruels, et même attentifs à les prévenir, ils parcouraient toutes les parties de l'empire, et laissaient partout des traces de sang. Leur présence était l'annonce de la mort. Savants dans l'art de mettre à profit les faiblesses de leur maître , comme ils connaissaient son caractère soupçonneux , ils cherchaient les moyens d'augmenter encore ses défiances, l'entretenaient sans cesse de nouvelles délations, lui rendaient suspects ses sujets les plus fidèles, et, pour prix de leurs soins odieux, ils partageaient les dépouilles des victimes qu'ils lui avaient indiquées. Ainsi furent détruites la plupart des grandes maisons; ainsi fut presque anéantie celle du tsar lui-même. Les opritchniki furent la source d'une nouvelle race de nobles.

Las bieutôt d'une vaine dissimulation qui ne trompait personne, Ivan reprit ouvertement les rênes de l'État qu'il avait feint d'abandonner, et qu'en réalité il n'avait pas lùchées un instant. Alexandrova n'en fut pas moins son séjour ordinaire, et il continua d'être entouré de ses opritchniki, toujours aussi ardents à servir et à provoquer

sa cruauté.

Cependant les ennemis du dehors s'efforçaient de lui rendre les maux qu'il faisait souffrir à la nation, dont ils aggravaient ainsi les misères : car c'est toujours sur les peuples que retombe le mal qu'on dirige contre leurs princes. Plusieurs fois Sigismond, roi de Pologne, avait engagé le kan de Crimée à faire une diversion en sa faveur; mais, voyant qu'il n'en recevait que des services inutiles pour lui-même et funestes à celui qui les lui rendait, il voulut armer contre la Kussie un ennemi plus puissant. C'était Sélim II, sultan de Constantinople. Ce prince, maître d'Azof, avait un intérêt particulier à s'emparer d'Astrakan et à faire creuser un canal de communication entre le Don et le Volga, pour entrer dans la mer Caspienne et tomber sur la Perse par le nord de ce royaume. Sigismond eut peu de peine à faire entrer Sélim dans ses projets. Celui-ci fit partir pour Astrakan trois mille janissaires et vingt mille hommes de cavalerie ; il expédia en même temps pour Azof quinze grandes galères, montées de cinq mille janissaires et de trois mille travailleurs. Elles portaient aussi toutes les munitions de l'armée, qui, après la jonction avec les Nogais et les Tartares de la Crimée, devait s'élever à plus de quatre-vingt mille hommes. La cavalerie, après avoir pris quelque repos dans le voisinage d'Azof, s'approcha d'Astrakan. L'infanterie remonta le Don jusqu'à l'endroit où ce fleuve n'est séparé du Volga que par un terrain de sept à huit de nos lieues. C'était là que devait être creusé un canal assez profond pour recevoir de fortes galères. Les janissaires partagèrent les fatigues des travailleurs. Déjà l'ouvrage avançait; mais il fut interrompu par l'arrivée de quinze mille Russes sous les ordres du prince Sérébrianoi. Les janissaires et les travailleurs, surpris, furent massacrés ou dispersés presque sans résistance (1569).

Leur malheur n'était pas connu de l'autre partie de l'armée turque, qui faisait le siège d'Astrakan, et qu'attendait un sort aussi funeste. Les assiégés firent contre

IHSTOME DE RUSSIE.

elle une sortie imprévue et sanglante ; les Turcs furent obligés de s'éloigner avec une perte considérable. Ils ne pensaient plus qu'à se retirer; mais les Tartares leur conseillèrent de se retrancher, et promirent de les fournir abondamment de vivres. Ce conseil est suivi, l'offre est acceptée. Les Tartares partent pour remplir leur promesse : ils rencontrent les Russes, sont attaqués, et périssent presque tous. L'armée turque les attend* huit jours entiers; elle apprend enfin leur défaite, et, dénuée de toute ressource, elle met le feu à ses retranchements. Elle part, elle prend d'autres Tartares pour guides; mais au lieu de la conduire fidèlement, ils l'égarent à dessein, dans la crainte qu'elle ne veuille les subjuguer, et renfoncent dans des déserts sauvages et impraticables, où la faim, la soif, les pluies, les gelées, les maladies, suites de tant de misère, font périr les hommes et les chevaux. Après un mois de souffrance, les Turcs arrivent en petit nombre et dans le plus déplorable état au port d'Azof ; ils s'embarquent : une tempête furieuse vient les assaillir. La plupart des galères sombrent avec ceux qu'elles portaient, et d'une armée si florissante à peine rentre- t-il sept mille hommes à Constantinople.

Ainsi, le bonheur d'Ivan semblait faire échouer toutes les entreprises de ses ennemis. Mais pendant que la Russie faisait trembler ses voisins, elle gémissait chaque jour davantage, déchirée par les mains de son maître. Il paraissait acharné à détruire Novgorod, le berceau de son empire. Les opritchniki furent, dit-on, par leurs rapports empoisonnés, les principales causes de la perte de cette malheureuse ville. Elle n'était cependant pas absolument innocente : il y avait des hommes vendus aux ennemis de la Russie parmi les citoyens les plus considérables de Novgorod. Les Novgorodiens entretenaient des intelligences criminelles avec Sigismond, roi de Pologne, un des ennemis jurés d'Ivan ; ce fut lui qui causa la ruine presque totale d'une des principales villes de la Russie.

Mais Novgorod, pour renfermer dans son sein quelques coupables, méritait-elle le sort qu'Ivan lui réservait? — Persuadé que cette ville était dévouée à la Pologne, il résolut de la perdre. Il fit partir quelques jours avant lui une farouche soldatesque, avec ordre de se tenir embusquée le long du chemin, et de massacrer tous les voyageurs. Ainsi, toute communication étant interrompue entre Novgorod et Moscou, et tous ceux qui s'engageaient sur la route de ces deux villes étant impitoyablement assassinés, les Novgorodiens ne soupçonnaient point le danger qui les menaçait, et ne pouvaient se préparer à la défense. Enfin le tsar partit lui-même d'Alexandrova Sloboda (janvier 1570) avec l'aîné de ses lils; ses opritchniki l'accompagnaient. Un corps de Tartares le précédait avec quelque infanterie, taillait en pièces tous ceux qui venaient au-devant du prince , ne respectant ni le sexe, ni le rang, et marquait la marche du souverain par l'incendie des bourgs et des villages.

Ivan, qui ne respire que le sang en entrant à Novgorod, Ivan, également hypocrite et féroce, déclare qu'il veut d'abord entendre la messe dans l'église Sainte- Sophie. L'archevêque vient à sa rencontre, tenant en main la croix; l'aspect de ce traître, vendu au roi de Pologne, augmente la fureur du tsar. Après avoir accablé le prélat de reproches et d'injures, il lui ordonne d'aller à la cathédrale et d'y célébrer la messe ; il va l'entendre avec sa cour, et se rend au palais archiépiscopal , où on lui a préparé un repas. Il n'exprime d'abord que par un silence terrible les sentiments cruels dont son âme est remplie; mais vers le milieu du repas il fait arrêter l'archevêque, et lâche dans la ville les ministres de ses vengeances. Lui-même, ayant fait renfermer dans une enceinte construite exprès pour l'exécution de ses fureurs, les magistrats et les principaux habitants, y entre avec son fils, tous deux montés sur des chevaux vigoureux. Ils se précipitent sur ces infortunés la lance à la

21 li HISTOIRE DK RUSSIE.

main, et ne cessent de frapper que lorsque, fatigués de ce cruel exercice, ils ordonnèrent aux opritchniki d'achever celte boucherie. Ivan fit ensuite ouvrir les glaces du Volkhof, et l'on y précipitait les citoyens par centaines : il ne se passait pas de jour qu'il n'y en eût au moins cinq à six cents jugés et condamnés. On croyait que la fureur du tsar ne serait apaisée qu'après qu'il aurait vu le supplice du dernier Novgorodien. Enfin, après cinq semaines de massacre, Ivan déclara qu'il se trouvait assez vengé. Il fit assembler ce qui restait encore d'babitants, leur ordonna de lui rester fidèles, et osa se recommander à leurs prières. L'archevêque, qui par ses trames avait causé tant de maux, en fut quitte pour être renfermé dans un monastère, où du reste il vécut peu de temps : peutêtre avança- t-on ses jours. Toute la contrée de Novgorod resta dévastée, et la ûlle n'a jamais pu se relever de ce désastre. Cette antique capitale, dont le nom seul inspire encore aux Russes une sorte de respect religieux, n'est plus qu'une espèce de village, et ne conserve rien de son ancienne grandeur.

Ivan passa, pour retourner à Moscou, par Pleskof et Tver, qui étaient accusées aussi d'intelligences avec la Pologne. Adouci par la soumission des habitants de Pleskof, il se contenta de les dépouiller de leurs richesses et de faire mourir quelques personnes soupçonnées d'exciter les citoyens à la trahison. Tver éprouva les mêmes rigueurs que Novgorod.

Les habitants de Moscou attendaient en tremblant le retour du prince. Il entre dans la capitale, et ne voit que des visages consternés. Les premiers ordres qu'il donne étaient peu propres à rassurer les esprits. Quatre-vingts fourches patibulaires sont dressées sur la place : on y apporte les nombreux instruments des supplices les plus raffinés; de grands feux sont allumés, l'eau bouillonne dans d'immenses chaudières d'airain. Personne n'ose sortir des maisons; chacun croit toucher au dernier mo-

ment de sa vie , et se voit près de la terminer dans les tourments. Ivan s'aperçoit de la terreur qu'il excite : il parcourt les rues et les places, il crie à haute voix que les habitants n'ont rien à craindre, et que sa justice ne me nace que les coupables qui l'ont trahi. On dit qu'en effet plusieurs seigneurs, et môme des princes de la famille d'Ivan, entretenaient des intelligences avec la Pologne. Le peuple, rassuré, le suit sur la place : on y amène trois cents infortunés, tous illustres par leur naissance et par les charges qu'ils ont remplies. Affaiblis par les longues souffrances qu'ils ont endurées dans les prisons, c'étaient des mourants que des soldats cruels poussaient devant eux au lieu du supplice. Les seigneurs de la cour sont chargés de l'infâme emploi d'exécuteurs. Un secrétaire d'État fut la première victime de la vengeance d'Ivan : un bourreau le prend par les pieds , les courtisans tirent leurs couteaux et semblent se disputer à qui emportera quelques lambeaux d'un malheureux, qui, dit-on, était innocent. L'un lui coupe une oreille , l'autre lui arrache les yeux, un autre lui fend les lèvres, et ce barbare exercice ne cesse qu'après que l'infortuné, privé à chaque coup de quelque partie de lui - même , a enfin cessé de vivre. Alors on le détache de la potence, puis les satellites du prince lui tranchent la tète et lui hachent le corps en morceaux.

Il est remplacé par son ami, ancien trésorier de la couronne, qui s'était fait estimer dans son emploi. Le colonel de la garde et le général de la cavalerie furent chargés de son supplice. Le premier arrose d'eau froide la tête rasée de ce malheureux, lié au pied d'une potence; l'autre y verse ensuite de l'eau bouillante ; et tous les deux se relèvent successivement dans cette horrible et lente exécution, qui n'amène la mort qu'après les plus affreuses douleurs.

Des femmes, des enfants sont soumis à des tourments variés. On nettoie la place de leurs cadavres; on range

devant le prince deux cents accusés, et autant de courtisans leur abattent la tête en poussant des cris de joie. Enfin on amène un vieillard vénérable, que le tsar perce lui-même de sa lance. 11 se promène ensuite avec une tranquillité féroce; il examine froidement ses victimes, reconnaît la tête du trésorier, l'insulte encore et la partage en deux de son épée. 11 se transporte lui-même dans les maisons des malheureux qu'il vient de faire périr, et fait appliquer devant lui leurs femmes à diverses tortures, jusqu'à ce qu'elles aient déclaré les trésors de leurs maris. Trois jours après, il lit encore décapiter plusieurs personnages des premières familles, et, portant de nouveau sa fureur sur les restes inanimés des objets de sa haine, il les frappa de sa hache. Leurs corps, abandonnés sur la place, furent déchirés, et leurs os dispersés par les chiens. Huit cents femmes furent noyées. C'était un jeu pour Ivan de voir couper lentement par morceaux, ou plonger à différentes reprises dans des chaudières bouillantes, ceux qui lui étaient suspects.

Pendant qu'il réprimait si cruellement les troubles intérieurs de ses États, et qu'il osait braver la haine de ses peuples, Ivan avait à soutenir les efforts de tous ses voisins réunis. La guerre avec la Pologne n'était pas terminée, qu'une autre commençait du côté de la Suède; les Tartares étaient toujours à craindre, et c'était à peu près dans le même temps que Sélim faisait contre Astrakan cet armement qui devait paraître si redoutable. Aussi l'Europe, qui voyait en même temps tous les voisins du tsar, et jusqu'à ses sujets, soulevés contre lui, crut que sa perte était certaine et qu'il allait être renversé du trône. On conserve encore dans les archives une lettre par laquelle Élisabeth, reine d'Angleterre, lui offre un asile dans ses États.

11 n'eut pas à profiter de cette proposition , car bientôt ses armes furent triomphantes : les Tartares lui demandèrent la paix, qu'il leur accorda. Le roi de Pologne et

Ivan , également fatigués d'une guerre qui durait depuis longtemps avec des succès variés, convinrent d'une trêve de trois ans (1571 ). Sigismond mourut Tannée suivante.- Pendant l'interrègne qui suivit sa mort et pendant le règne du duc d'Anjou, qui fut depuis roi de France sous le nom de Henri ïïï, la Russie n'eut rien à craindre de la Pologne. La guerre continua alors entre la Suède et la Russie avec encore plus de force et d'activité de la part d'Ivan. La Finlande et la Livonie sont ravagées par les troupes du tsar. Vittenstein est pris d'assaut, et ses habitants sont passés au fil de l'épée. Ivan, par une cruauté inouïe, fit embrocher à des lances et rôtir le commandant de la place, et tout ce qui avait échappé à la première fureur du soldat. fies cruautés furent à peine vengées par les Suédois, trop faibles pour tenir tète à un ennemi tel que le tsar.

L'année 1573 et les suivantes ne sont remplies que des guerres d'Ivan contre la Suède et autres pays voisins; tour à tour défait et victorieux , Ivan touchait à sa perte. L'année 1579 voit la Pologne s'armer de nouveau contre le redoutable tsar , et commencer une guerre funeste à la Russie. Battori, qui avait été élu roi de Pologne après le départ de Henri de Valois pour la France , où l'attendait un trône (1575); Battori vint mettre le siège devant Polotsk, qu'il força à se rendre après une lutte acharnée. En entrant dans cette ville , les Polonais apprirent avec horreur les cruautés exercées par les Russes sur leurs prisonniers. Les uns avaient été déchirés en morceaux ; aux autres on avait arraché les entrailles; d'autres avaient été plongés dans des chaudières d'huile bouillante , les mains liées derrière le dos. A Sokol, les Russes, assiégés et pressés avec vigueur, remplirent de poudre et de poix le ventre de leurs prisonniers, et après y avoir mis le feu, ils les jetèrent dans le camp des ennemis. L'histoire des Russes à cette époque est plus atroce que ne le serait celle des tigres !

218 HISTOIRE DE KUSSIE.

Les rois de Suède et de Pologne se liguent contre la Russie (1380): ils conviennent que chacun d'eux attaquera séparément l'ennemi commun , et gardera les conquêtes qu'il aura faites. Les Suédois battent les Russes et leur enlèvent plusieurs places dans l'Esthonie. Les Polonais enlèvent d'autres villes, réduisent en cendres et dévastent les campagnes. Ivan, effrayé de l'épuisement de son empire et des progrès de ses ennemis , s'avise , pour les engager à la paix , de réclamer une médiation qu'on ne devait pas s'attendre à lui voir implorer : il envoie un exprès au pape Grégoire XIII , se plaint à ce pontife des entreprises du roi de Pologne, et le prie d'inspirer à ce prince plus de modération , des vues plus pacifiques et des sentiments plus conformes au christianisme.

Les papes n'avaient laissé échapper aucuue occasion de se ménager des correspondances avec les souverains de la Russie ; ils avaient toujours vu avec douleur ce vaste empire détaché de la communion catholique. Grégoire répondit avec empressement aux vues du tsar, et lui envoya Antoine Possevin , savant jésuite , qu'il chargea de négocier la paix entre les deux cours ennemies, et de donner tous ses soins pour introduire le catholicisme en Russie. Cet ambassadeur n'eut aucun succès dans ce dernier objet de sa mission.

Le P. Possevin se rendit d'abord auprès du roi de Pologne , qui lui déclara qu'il ne consentirait à la paix qu'après qu'Ivan lui aurait cédé la Livonie entière, plusieurs villes de la Russie, et lui aurait payé des dédommagements pour les frais de la guerre. Le tsar, dont les ressources étaient épuisées par ses anciens succès et par ses derniers revers, sentait le besoin de la paix. Sa gloire avait été payée de bien du sang , et l'accroissement de sa puissance apparente avait diminué sa puissance réelle. Il avait des domaines plus étendus , mais le nombre de ses sujets était diminué ; ou du moins, dispersés sur une plus

grande surface, ils se prêtaient mutuellement moins de forces. Ivan, obligé de faire des sacrifices, consentit à tout ce qu'exigeait le roi de Pologne (1581) , et la paix fut signée au commencement de l'année 1582. Ivan la conclut à peu près dans le même temps avec le kan de Crimée.

Une douleur profonde , dont son àme était déchirée , put contribuer beaucoup à réprimer son orgueil, et le rendit plus facile à traiter avec ses ennemis. Ce prince , emporté par ses passions , venait de donner la mort à son fils aîné, jeune homme de grande espérance et qu'il avait toujours chéri. Voici comment les historiens russes racontent ce tragique événement.

Pendant que le roi de Pologne tenait Pleskof assiégée, et peu de temps avant la fin de la guerre, des troupes polonaises se répandirent dans la Russie , et portèrent le ravage jusqu'au Volga. Ivan ne s'opposait point à leurs courses, et semblait leur livrer ses États; mais cette négligence apparente lui était inspirée par la politique ; il voulait que les Polonais s'épuisassent eux-mêmes par ces expéditions entreprises pendant les rigueurs de l'hiver, et que le roi de Pologne se portât plus volontiers à la paix. Mais les boyards, qui ne pouvaient pénétrer ses desseins, et qui, témoins des maux que la Russie souffrait, ne voyaient pas le bien qui devait en résulter , priaient le prince de repousser les Polonais. Ils lui représentèrent qu'il était encore possible de lever promptement une armée formidable, et ajoutèrent que, si la faiblesse de l'âge l'empêchait de se mettre à la tète de ses troupes , il pouvait en confier le commandement à l'aîné de ses fils. Ivan , qui croit voir dans cette proposition le mépris de ses sujets pour sa personne, et un complot formé contre lui-même en faveur de son fils, ne peut contenir son . indignation. Il fait punir de mort comme des rebelles les principaux de ceux qui lui ont donné cet avis imprudent. Le fils du tsar s'aperçoit qu'il est lui-même soup-

çonné, veut se justifier, et se jette aux pieds de son père. Ivan , dont la colère est encore dans toute sa force , lui donne sur la tète un coup dont le jeune prince meurt au bout de quatre jours.

Revenu enfin à lui , le tsar se livre à la douleur , au désespoir: il parle de se retirer pour le reste de ses jours au fond d'un cloître. La nuit, il se levait en poussant des cris affreux et se roulait sur le plancher. On avait de la peine à le remettre sur son lit , où la fatigue lui procurait enfin quelques instants de repos. Le remords le dévorait, l'agitation cruelle de son àme était pour lui un supplice plus affreux que ceux qu'il avait fait subir à un si grand nombre de ses sujets, et les victimes de sa tyrannie étaient vengées. Tous les historiens s'accordent à dire que sa douleur et son repentir abrégèrent ses jours.

Délivré des armes de la Pologne, Ivan ne jouissait pas encore de la paix : la guerre continuait avec la Suède. Mais elle était bien moins inquiétante que celle dont il venait d'être délivré. Restés seuls ennemis de la Russie, et près de se brouiller avec la Pologne, les Suédois conclurent une trêve pour trois ans (1583).

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