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CHAPITRE XII

Suite et fin du rr-gne ilïvan IV. — Conquête de la Sibérie. — Anecdotes

sur la vie privée d'Ivan.

Tandis qu'Ivan , autrefois si fier et si terrible , abattu désormais par la douleur, attendait dans l'inaction l'instant qui le délivrerait de la vie , la fortune travaillait

encore pour lui, et lui soumettait des régions jusque alors inconnues aux Européens.

La Sibérie, cette contrée qui se vante de ses riches fourrures refusées au reste de la terre; qui renferme en si grand nombre, dans ses entrailles glacées, des cadavres d'éléphants, dont les dents sont l'objet d'un riche commerce; qui prodigue à ses maîtres l'or de ses mines, sans leur refuser des métaux plus utiles et non moins précieux; qui, contente de ses richesses minérales, n'a pas à envier les pierreries de l'Orient ; la Sibérie allait appartenir à la Russie, et recevoir les lois d'Ivan à son insu, et en quelque sorte malgré lui.

Sous le règne du grand-prince Ivan , les Russes avaient fait une expédition contre les barbares habitants de l'Iougorie, et porté la terreur au nord de la Sibérie; mais ces découvertes furent négligées sous le règne suivant. Les guerres que le grand-prince Vassili-Ivanovitch eut à soutenir avec la Pologne, les Tartares de Kazan et ceux de la Crimée , empêchèrent de suivre des entreprises dont les avantages ne se laissaient pas encore apercevoir.

Un simple particulier, sous le règne du tsar Ivan IV, retrouva quelques traces de cette découverte , apparemment oubliée. Il se nommait Anika-Strogonof , et descendait d'un mourza tartare qui , du temps de Dmitri- Donski, était venu s'établir dans les États de ce prince. Anika possédait un riche établissement dans le gouvernement d'Arkhangel. Il y avait établi le premier une fabrique de sel. Chaque année, des étrangers remarquables par la singularité de leurs traits et de leur habillement venaient lui vendre des fourrures précieuses et d'autres raretés de leur pays. Également piqué par la curiosité et par l'espoir du gain, il obtint par ses attentions et par de petits présents l'amitié de quelques-uns d'entre eux, et les fit reconduire par des affidés, auxquels il ordonna de bien observer le pays dans

lequel ils allaient entrer. Instruit de ce qu'il voulait savoir, il envoya Tannée suivante, dans le même pays, quelques hommes de sa maison , chargés de ces bagatelles brillantes qui plaisent toujours aux peuples sauvages. Ils pénétrèrent jusqu'à l'Ob, gagnèrent l'amitié des nations qu'ils visitèrent , et , en échange des futilités qu'ils leur apportaient , ils reçurent une grande quantité des plus belles fourrures.

Anika tint ce commerce secret pendant quelques années, et acquit des richesses immenses. Satisfait de sa fortune , craignant d'être découvert et accusé auprès du tsar s'il continuait plus longtemps un commerce caché , il se rendit à Moscou et lit part à la cour de sa découverte. On ne négligea pas d'en profiter, et l'on trouve qu'en 1556, Iédiguer, kan de Sibérie, payait tribut au tsar et se reconnaissait son vassal. Mais ce prince ayant été peu de temps après détrôné par uu tartare kirguis nommé Koutchoun, ce dernier, fier de sa victoire et de sa nouvelle puissance , ne voulut pas se soumettre au tribut imposé à son prédécesseur. Le tsar tenta d'abord de le soumettre, mais l'armée qu'il envoya contre Koutchoun fut défaite et taillée en pièces; ce qui échappa au carnage tomba dans les fers du vainqueur (1572). Dès lors Ivan ne pensa plus à prendre les armes contre Koutchoun ; content du commerce qu'il faisait en Sibérie , il perdit toute idée de la conquérir. Ce fut un brigand qui , pour fuir le supplice qu'il avait mérité , réunit à sa patrie ces régions, plus vastes que les anciens domaines qu'elle possédait.

Le tsar, par la conquête d'Astrakan , ayant étendu sa domination jusque sur les bords de la mer Caspienne , avait ouvert au commerce de ses États une nouvelle route que fréquentaient les caravanes sorties de la Perse et de la Boukharie. Mais les Cosaques du Don, usant d'une liberté portée au comble de la licence, étendaient leurs brigandages jusque sur les bords du Volga et sur

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les rivages de la mer Caspienne. Non contents d'enlever les richesses des marchands , ils arrêtaient même les ambassadeurs étrangers, et pillaient jusqu'à la caisse du tsar. Des troupes envoyées contre eux en 1 577 firent la chasse à ces brigands, et punirent de mort tous ceux qui furent arrêtés. Mais le plus grand nombre prit la fuite et se dispersa.

Iermak, l'un des atamans ou chefs de ces cosaques fugitifs, remonta la Kama et parvint à la petite ville d'0rel,qui appartenait aux Strogonof. Maxime Strogon, petit-fils d'Anika, tâcha d'adoucir la férocité de ces hôtes sauvages par le bon accueil qu'il leur fit . et, persuadé qu'une contribution volontaire pouvait seule le soustraire au pillage, il leur fournit amplement tout ce qui leur était nécessaire. Iermak, avant eu occasion d'entendre parler de la Sibérie aux gens de Strogonof, s'en fit indiquer les chemins, et conçut l'espérance de la subjuguer, ou du moins de s'y enrichir. Il avait avec lui six mille hommes, que Strogonof se vit obligé de pourvoir de subsistances; mais il ne lui donna pas de guides, sans doute parce qu'Iermak avait négligé d'en demander. Celui-ci s'égara dès le deuxième jour, et ne put retrouver son chemin pour aller plus avant. Cependant il ne perdit pas l'hiver, car il détacha contre les Yogoules trois cents Cosaques qui revinrent avec un butin suffisant pour payer leurs peines (1578). Après avoir élevé un fort dans le pays dont il venait de s'emparer et y avoir laissé seulement mille hommes, Iermak revint trouver Strogonof, qu'il força à équiper ses soldats de pied en cap, en lui promettant par écrit de le rembourser après le succès de l'entreprise . Strogonof fournit six mille fusils, de la poudre, des balles, trois canons et des drapeaux à chaque compagnie de cent hommes.

On doit être étonné qu'un marchand dont le commerce consistait dans le seul produit de ses salines ait pu fournir de munitions de guerre et même d'artillerie

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toute une armée. Mais la richesse des Strogonof était considérable ; le tsar leur avait permis de bâtir des forteresses et d'entretenir des troupes dans les pays, auparavant déserts, dont il leur avait accordé la possession.

lermak s'embarque et prend cette fois de bons guides. Des fifres, des tambours, des timbales et des trompettes marchaient en téte de son armée. Sous lui commandaient deux atamans, dont les fonctions répondaient à celles de colonels, et ainsi de suite pour la hiérarchie militaire. La discipline s'accordait avec la régularité de cette ordonnance , qu'on est surpris de trouver dans une troupe de brigands. Malgré toutes les précautions d'Iermak , bien des difficultés traversèrent encore son entreprise ; il fut même obligé de s'arrêter et de se fortifier pendant l'hiver sur les bords de la Sérébrianka , petite rivière sur les frontières de la Sibérie. Déjà son armée se trouvait réduite.

Les cruautés des Cosaques les firent bientôt connaître au loin. Non -seulement les Vogoules, mais lesTartares voisins se réunirent pour résistera leurs nouveaux hôtes. Un parti de Cosaques qui s'éloigna du gros de la troupe pour reconnaître le pays, fut presque entièrement taillé en pièces. Nous ne parlons pas de plusieurs autres désastres, auxquels vinrent se joindre les rigueurs de l'hiver. Enfin, le premier mai 1580, lermak, ayant fait la revue de son armée , la trouva réduite à seize cent trente-six hommes.

Cependant il ne se laissa pas décourager, et il s'avança vers le but de son expédition, à travers mille dangers toujours croissants. Il commença à descendre la Toura, défit Iapanzia , prince des Vogoules , et les Tartares qui étaient venus à son secours. Les armes à feu épouvantaient ces peuples , qui ne connaissaient que l'arc et les flèches. Les Cosaques s'avançaient toujours, semant le ravage sur le sol où ils passaient ; un des officiers de Koutchoun, ce kan qui refusait le tribut à. Ivan, tombe entre les mains d'Iermak , qui le renvoie

avec honneur à son maître , en faisant réclamer son amitié, et le charge de dire à koutchoun que les Cosaques se proposaient de retourner en Russie dès que la saison rendrait les fleuves navigables. Mais Koutchoun, effrayé de l'arrivée des Cosaques , ne crut pas devoir se fier aux promesses d'Iermak ,et il rassembla toutes ses forces pour marcher contre eux. Ses inquiétudes n'étaient que trop fondées. Dès le commencement du printemps , Iermak continua de descendre la Toura pour entrer dans le Tobol. 11 eut à soutenir les efforts réunis de six princes tartares. La bataille dura plusieurs jours , et la victoire resta aux Cosaques. Mais leur nombre était réduit à mille soixante hommes , et l'ennemi les harcelait sans cesse.

Cependant les Cosaques entrent enfin dans le Tobol , malgré les efforts des Tartares pour les empêcher de naviguer sur ce fleuve. Iermak fut obligé de combattre pendant trois jours, et ne dut son salut qu a un stratagème assez ingénieux. Il fit habiller des mannequins à la manière des Cosaques, et rangea ces simulacres de soldats sur les barques, où il ne laissa que ce qu'il fallait de monde pour les conduire. Il descendit avec le reste de ses troupes, sans être aperçu, et attaqua l'ennemi par derrière. Les Tartares, qui croyaient toujours les barques chargées de Cosaques, et qui voyaient en même temps à terre une bande d'ennemis que la surprise et l'effroi multipliaient à leurs yeux , se livrèrent à la terreur et leur laissèrent un libre passage.

Mais les Cosaques , ruinés par tant de victoires , n'osaient plus en désirer de nouvelles. Pendant huit jours ils se demandèrent s'ils retourneraient en Russie, ou s'ils marcheraient à de nouveaux exploits. Il y avait autant de périls dans chacune de ces deux déterminations. On résolut à l'unanimité de continuer ce qu'on avait commencé et d'aller jusqu'au bout. Après avoir triomphé de deux armées , terrifiées et défaites au seul bruit de leur mousqueterie , les Cosaques recon-

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naissent tout ce que leur situation a d'effrayant. Que d'obstacles il leur reste à franchir encore! que d'ennemis à vaincre! Ils se voient réduits à cinq cents, ('/est avec cette poignée d'hommes qu'ils approchaient du centre de la puissance des Tartares. Que d'ennemis chacun d'eux aurait à combattre ! Pourraient -ils jamais retourner en Russie?...

Iermak exhorte ses Cosaques à mourir en héros , puisqu'un danger égal les attend, soit qu'ils tentent de rebrousser chemin , soit qu'ils essaient d'avancer encore. Tous prennent la résolution de périr en répandant le sang des infidèles , et de venger ainsi le sang chrétien que ceux-ci avaient versé dans leurs brigandages sur les bords du Volga : étrange superstition , de faire expier des meurtres par le carnage !

Le désespoir rendit les Cosaques invincibles ; deux victoires successives couronnèrent leur valeur ; ils reprirent un de leurs canons , que l'ennemi croyait enchanté parce qu'il ne lançait pas de lui-même des boulets contre les Cosaques, comme il en avait autrefois lancé contre les Tartares. Ces succès coûtèrent cent sept hommes aux Cosaques, qui par conséquent furent réduits à moins de quatre cents. Moins abattus qu'irrités de cette perte, et animés par leurs avantages, ils vont entreprendre le siège de Sibir. Cette ville était abandonnée et leur ouvrait ses portes. Iermak, qui craint d'abord que cette désertion ne cache quelque stratagème, reconnaît bientôt qu'elle est réelle ; il apprend que, dès le lendemain de la dernière bataille , Koutchoun avait été abandonné par ses alliés , et ([lie, désespérant de sa fortune, il avait fui loin du siège de son empire, loin de Sibir même. Dès ce moment, Iermak résolut d'établir sa résidence à Sibir et d'en faire la capitale de ses États. Il ne lui restait plus qu'à subjuguer et à rendre tributaires les nations d'alentour; et il n'eut que la peine de leur imposer le joug à mesure qu'elles venaient y présenter leurs tètes. Iermak traitait

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ses nouveaux vassaux avec bonté, et son humanité contribua autant que sa réputation guerrière à lui soumettre de nombreuses peuplades. Ainsi , l'heureux brigand du Tanaïs voyait les peuples révérer sa puissance. Il régnait enfin ; mais il ne restait autour de lui que peu d'hommes de sa nation , et il voyait s'épuiser ces munitions de guerre , apportées de l'Europe , sur lesquelles reposait toute sa force. Occupé de ces tristes idées, et voyant tout son pouvoir prêt à s'échapper de ses mains, il résolut d'informer le tsar de sa conquête : sur du pardon de ses fautes passées, après le service qu'il venait de rendre. Il choisit pour cette ambassade l'un de ses atamans nommé Ivan Koltsof , auquel il donna une escorte de cinquante Cosaques , et qu'il chargea pour le tsar d'un riche tribut de pelleteries. Le député partit au mois de décembre 1581, et voyagea en partie sur des traîneaux étroits tirés par des chiens, et en partie sur ces longs et larges patins propres * à courir sur la neige.

Pendant que ces événements se passaient en Sibérie, les Vogoules, habitants des bords de la Tavda, se soulevèrent et portèrent le trouble dans les villes nouvelles de la Permie. Leur chef passa les monts Ougoriques, et ravagea les nouveaux établissements de Strogonof , le long de la Kama. Encouragé par le butin qu'il avait fait, il vint l'année suivante (1582) surprendre Tcherdin,et fit beaucoup de mal aux habitauts. Le voiévode de Tcherdin était ennemi des Strogonof ; il saisit cette occasion pour les perdre. 11 écrivit à la cour que ces riches personnages, par les secours qu'ils avaient prodigués à un certain Iermak , chef de brigands fugitifs , étaient les auteurs des maux que venait d'éprouver la Permie ; que les Vogoules ne faisaient qu'user de représailles pour leurs habitations réduites en cendres par les Cosaques ; et qu'on avait à craindre encore de plus grands maux lorsque le kan de Sibérie viendrait à la tète de toutes ses forces venger sur la Russie les outrages que lui avaient faits les protégés

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des Strogonof . fles dépêches firent à la cour tout l'effet que s'en était promis le jaloux voïévode. Ivan écrivit aux Strogonof une lettre foudroyante , et les menaça de les rendre responsables de l'événement. Ces lettres étaient parties; le tsar, qui ne pensait qu'à terminer en paix ses jours empoisonnés par l'image toujours présente de son malheureux fils , se figurait avec douleur qu'il serait obligé de repousser par une nouvelle guerre les attaques du kan de Sibérie. Tout à coup arrive l'envoyé d'Iermak ; l'heureuse nouvelle qu'apportait ce Cosaque fit succéder aux craintes de la cour la joie d'une acquisition de la plus haute importance. Ivan voulut que Kolstof lui fût présenté; il lui accorda les mêmes honneurs qu'à l'envoyé d'un souverain , et lui lit des présents considérables. Les Cosaques ne demandaient que leur grâce; mais Ivan leur donna de magnifiques récompenses, et joignit aux cadeaux dont il chargea le député pour lermak une pelisse qu'il avait portée lui-même : c'était un des plus grands honneurs que le souverain pût accorder.

Tandis qu'Iermak recevait tant de grâces à la cour dans la personne de son député, il s'en rendait plus digne encore par de nouveaux exploits. 11 surprit et fit prisonnier le vaillant Mémetkoul , celui des chefs tartaresdont il redoutait le plus les talents et le courage. De nouvelles hordes venaient lui rendre hommage; il en soumettait d'autres par les armes , et ses succès tenaient du prodige , quand on pense au petit nombre d'hommes qui lui restaient. Mais peut-être avait-il déjà armé ses premiers sujets.

lermak avait fait prier le tsar d'envoyer un voïévode en Sibérie. Le prince Bolkhovski arriva en cette qualité avec cinq cents hommes (1583). Il fit partir pour Moscou Mémetkoul, qui n'y arriva qu'après la mort d'Ivan. Fédor, qui occupait le troue , rendit de grands honneurs à ce prisonnier, qui se distingua depuis au service des tsars.

Jusqu'ici les événements avaient secondé les désirs d'Iermak ; de grands revers vont suivre tant de prospé-

rites. Le gouvernement , en envoyant un renfort aux Cosaques, oublia de pourvoir à leur subsistance. Aussi, peu après l'arrivée du voïévode, la disette se fit sentir; elle augmenta et dura tout un hiver. La faim emporta un grand nombre d'hommes, et plusieurs, pour conserver leur existence , dévorèrent les cadavres de leurs compagnons qu'ils venaient de perdre. Le voïévode Rolkhovski lui-même 'succomba bientôt à une courte maladie. Quelque temps avant son arrivée, un des mourzas les plus considérables parmi les Tartares de la Sibérie , Karatcha , qui s'était détaché du parti de Koutchoun, fit demander à lermakdu secours contre d'autres Tartares. Le Cosaque, fier de voir sa protection recherchée , et persuadé que l'alliance de Karatcha donnerait une grande force à son parti, lui envoya quarante hommes sous les ordres d'Ivan Koltsof. Mais le mourza ne les avait demandés que pour les exterminer. Il avait fait solliciter en même temps à la révolte plusieurs peuplades d'Ustiaks et de Tartares, et les Cosaques qui étaient allés y recueillir les tributs furent impitoyablement massacrés.

Cependant Karatcha se prépare à porter de plus grands coups aux Cosaques ; il rassemble des forces de toutes parts , et vient mettre le siège devant Sibir ; il bloque de tous côtés cette ville, résolu à la réduire par la famine. Placés entre la nécessité de périr par les armes ou par la faim , les Cosaques ne consultent que leur désespoir ; ils profitent des ténèbres de la nuit pour quitter Sibir, traversent en silence le camp des Tartares , et vont attaquer le quartier de Karatcha, qui était plongé dans un profond sommeil. Les Cosaques ne combattent pas; ils égorgent des malheureux endormis. Deux fils du mourza tombent parmi les victimes ; lui-même s'échappe avec peine accompagné de trois gardes à demi nus. Termak est à la tète de ses Cosaques, tandis que les Tartares n'ont plus de chef. Attaqués au point du jour, les Cosaques se défendent avec fureur, culbutent l'ennemi, et, vers midi, rentrent victo-

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rieux dans Sibir. Les Tartares et les Ostiaks avaient mis leur dernière espérance dans le brave Karatcha; privés de ce chef, ils se soumettent aux Russes une seconde fois et leur fournissent des vivres. L'abondance succède entin à la disette.

Tout le bas Irtich était soumis; mais les peuples qui habitaient au midi de ce fleuve, n'ayant pas encore senti les armes d'Iermak , croyaient pouvoir braver sa puissance. 11 se contente, pour les subjuguer, de prendre avec lui trois cents hommes , choisis entre ses anciens Cosaques et dans les renforts qui lui étaient arrivés de Russie. L'événement justifie sa confiance; sa marche continue d'être marquée par des victoires. ïl retournait sur ses pas, lorsqu'on lui annonce qu'une caravane de marchands boukhars vient commercer avec lui, et que, retenue par la crainte de Koutchoun , elle s'était arrêtée sur les bords du Vagai, rivière qui se jette dans Tlrtich. Iermak court au-devant de cette caravane ; mais, arrivé à l'endroit indiqué, il reconnaît qu'on l'a trompé par un faux avis. 11 reprend le chemin de Sibir ; abusé par une dangereuse sécurité , il s'arrête au milieu d'une nuit obscure et pluvieuse, et s'endort avec sa troupe, sans même poser de sentinelles. Koutchoun, auteur du faux avis qui l'avait attiré sur le Yagai, le suivait de près. Un espion vient lui apprendre la situation du camp des Cosaques. Surpris pendant leur sommeil , ils sont presque tous massacrés ; quelques-uns seulement parvinrent à se sauver sur leurs barques. Iermak fut du petit nombre de ceux qui s'ouvrirent un passage à travers les ennemis. Déjà ses jours étaient en sûreté ; mais en sautant sur une barque qui était un peu éloignée du rivage, il tomba dans la rivière. Il s'était malheureusement paré de deux superbes cottes de maille que lui avait envoyées le tsar : présent funeste, qui causa sa mort. Accablé par le poids de cette armure, il ne put remonter au-dessus de l'eau, et périt au fond du fleuve (6 août 1584).

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Gloukhof, qui gouvernait à Sibir depuis la mort du voïévode Bolkliovski, n'avait plus que cent cinquante Cosaques auprès de lui quand il apprit cette catastrophe. Sentant que désormais il n'y avait plus de sûreté pour les Russes dans toute la Sibérie, il réunit sa petite troupe et se mit en chemin pour regagner la Russie. Dix jours après avoir défait les Cosaques, les Tartares étaieut entièrement délivrés de ces dangereux ennemis. Koutchouu reprit sans difficulté possession des pays qu'il avait perdus , et fit partir pour Sibir son fils Aleï avec quelques troupes. Mais ce jeune prince ne put y rester longtemps; car Seid-Iak, le dernier prince de cette dynastie des souverains de Sibir renversés par Koutchoun, se présenta avec des forces considérables devant son ancienne capitale et en chassa Aleï.

Ce ne fut qu'à l'arrivée de Gloukhof qu'on apprit à Moscou la perte de la Sibérie. Cette nouvelle produisit une impression pénible ; mais on conserva l'espérance de recouvrer cette conquête, dont on ne sentait pas du reste toute l'importance. Trois cents hommes, tant strélitz que Cosaques, furent envoyés en Sibérie , sous le commandement de deux voïévodes , Soukin et Miasnof ; c'était une troupe bien faible pour une expédition lointaine et aventureuse, et quoiqu'elle dut se joindre à cent hommes qu'on avait fait partir précédemment, lorsqu'on ignorait encore la mort d'Iermak et la retraite de Gloukhof.

Le voïévode Soukin ne crut pas devoir se porter tout de suite à Sibir. Il commença par se fortifier sur les bords de la Toura, et de là, gagnant du terrain chaque jour, il reconquit en peu de temps et sans verser de sang, non-seulement tout ce qu'Iermak avait possédé, mais davantage encore. La cour, informée des premiers succès de Soukin, lui envoya un renfort de cinq cents Cosaques , avec ordre de s'avancer sur l'Irtich , et d'y bâtir une ville aussi près qu'il serait possible de Sibir. Alors furent jetés, au confluent de rirtich et du Tobol, les premiers fondements de

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Tobolsk (1586). Cette ville devint bientôt après la capitale de toute la Sibérie.

Ainsi les Busses resserraient la domination de Seïdlak, qui s'était fortifié dans Sibir. Le mourza Karatcha, le même dont nous avons déjà parlé , et un sultan ou fils du kan de la Kazatchaïa-Orda , étaient venus se joindre à Seid-lak et avaient uni leurs forces aux siennes. Un jour, ces trois princes étant sortis de Sibir pour prendre le plaisir de la ebasse au vol , s'éloignèrent jusqu'aux portes de Tobolsk. Teboulkof , gouverneur de cette ville, les invite à venir prendre un repas dans sa maison. Les princes hésitent; ils demandent que du moins toute leur troupe entre avec eux. On les rassure à force de protestations, et ils suivent Teboulkof, accompagnés seulement décent hommes. Ils ne voient d'abord rien qui puisse leur donner des soupçons. Cependant Seid-lak commence à sentir son imprudence, il est pensif et rêveur; Tchoulkof lui en fait des reproches, et lui soutient en badinant qu'il médite quelque projet contre la Russie. Le Tartare s'excuse; mais on ne veut recevoir sa justification que le verre à la main. Il se défend; on rit, on le presse, on fait apporter un grand gobelet de vin qu'il doit boire pour sceller l'amitié. Seid-lak , exact observateur des lois de Mahomet, refuse par scrupule. Alors le jeu cesse ; Tchoulkof l'accable de reproches, lui déclare qu'il est convaincu, par le seul fait de son obstination, de mauvais desseins contre l'État, et le fait charger de chaînes, lui et les deux autres princes. Tous les Tartares qui sont entrés dans la ville sont massacrés ; ceux qui sont restés dehors entendent les cris de détresse de leurs compagnons et prennent la fuite. Sibir est abandonné, et tout ce qui environne Tobolsk reconnaît la domination des Russes. Les trois princes furent envoyés à Moscou ; le tsar leur donna des terres, et leur assura une honorable existence.

Il ne restait plus qu'à écraser le redoutable Routchoun. Bientôt les Russes eurent composé un corps de quinze

cents hommes avec des Tartares , des Tcherkesses , des prisonniers polonais ou lithuaniens , qui s'étaient rendus à Tobolsk pour y chercher fortune ; ces quinze cents hommes , y compris les strélitz envoyés de Moscou , furent prêts à marcher contre Koutchoun, qu'on eut beaucoup de peine à réduire. Les désastres qu'il essuyait ne faisaient que l'irriter au lieu de le soumettre. Cependant déjà deux de ses femmes et son fils Aboulgaïr étaient tombés au pouvoir des Husses , et lui-môme avait failli devenir leur prisonnier. Forcé de fuir avec une faible escorte, Koutchoun se retire chez les Kalmouks; mais il y reste à peine quelques jours, et veut remonter jusqu'au désert que renferment l'Irtich et l'Imin, où il espère se réunir aux débris de sa famille et de ses sujets. Son penchant au brigandage, augmenté par la misère, anéantit ses projets et consomma sa ruine. Dans sa fuite, il avait emmené quelques chevaux appartenant à ses hôtes : les Kalmouks s'aperçoivent du vol, le poursuivent, l'atteignent, et lui tuent presque tout le monde qui lui reste (1593). Il parvint a se sauver; mais on n'apprit rien de certain sur sa retraite ni sur sa mort , et les Russes restèrent pour toujours maîtres de son empire.

Les derniers événements qu'on vient de lire sont de plusieurs années postérieurs au règne d'Ivan IV; toutefois nous, n'avons pas cru devoir séparer dans cette histoire des faits qui ont entre eux une connexion évidente : la conquête de la Sibérie, pour avoir occupé trois règnes successifs, n'en est pas moins une seule action.

Ivan ne put apprendre que les premiers succès des Cosaques, et mourut le 19 mars 1584. On ne connaît de lui que trois fils : Ivan, dont nous avons raconté la fin tragique ; Fédor,qu'il désigna pour son successeur, et Dmitri, dont le nom causa dans la suite tant de maux à l'État.

Nous avons parcouru rapidement les événements militaires du règne d'Ivan, et nous avons essayé de tracer la biographie de ce redoutable conquérant. Il nous reste à

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entrer dans quelques détails sur les lois, les mœurs et les coutumes des Russes à la lin du xvie siècle , et enfin à étudier le caractère d'Ivan dans sa vie privée.

Depuis que le premier Iaroslaf eut donné des lois à Novgorod jusqu'au xvie siècle, il n'est guère vraisemblable que la Russie, dans les différents États qui la composaient, n'ait eu aucun législateur. Mais les annales nous laissent à cet égard dépourvus de lumières; et comme elles ont été écrites par des contemporains, leurs auteurs, négligeant de rapporter ce que tout le monde savait aussi bien qu'eux, ont gardé le silence sur les lois, les mœurs et les coutumes de leur temps.

Ivan n'avait encore que vingt ans, et déjà il sentait l'insuffisance des anciennes lois de son empire. Mais, ne croyant pas que son intelligence pût suffire à la tache de réformateur, il convoqua les députés de la noblesse, et, d'après leurs délibérations, il dressa le code qui porte le nom de Soudefmik, titre qu'on pourrait traduire à peu près par Manuel des Juges (1550). Ce code, sans doute, était très-imparfait ; mais il était préférable aux lois qu'on avait suivies jusque-là. Cependant Ivan ne put corriger un usage barbare consacré par l'antiquité : celui des combats judiciaires. Dans les procès obscurs, le seul moyen que l'on connût alors pour sortir du dédale tortueux de la chicane, c'était le duel. ^

Pour ce qui a trait à l'industrie et au commerce en Russie vers la tin du xvie siècle, nous avons dit plus haut à peu près tout ce qu'on en sait. Des écrivains prévenus ou passionnés ont représenté la Russie, même dans le xvuie siècle, comme un pays inculte et stérile; tandis qu'il est prouvé que, dès le règne du tsar Ivan Vassiiiévitch, il se faisait du port d'Àrkhangel des exportations de grains considérables pour la Suède, le Danemark , la Hollande, l'Angleterre, et même la France.

Deux branches d'industrie qui semblent être particulières à la Russie, sont la cristallisation du sel et la pré-

paration de ces cuirs si recherchés sous le nom de cuirs de Roussi. Quoique les historiens se taisent sur l'exploitation des mines en Russie, celle des mines de fer dut être anciennement connue : il est certain qu'elle était pratiquée du temps d'Ivan Vassiliévitch , mais avec peu d'activité.

Si nous jetons un coup d'œil sur les sommités de la société russe au xvic siècle, et notamment sur le clergé, tant séculier que régulier, nous constaterons un grand abaissement dans ces deux classes. Le bas clergé croupissait dans la plus profonde ignorance; les moines ne savaient pas même quel était l'instituteur de leur ordre. Trois hommes seulement connaissaient le latin ; et, ce qui était pire encore chez un peuple soumis à l'Église grecque, personne ne savait le grec. Ainsi les prélats eux-mêmes brillaient peu par la science ; mais ils s'attiraient le respect par leur piété et par la régularité de leurs mœurs. C'est un témoignage que leur rend le Père Possevin.

Avec aussi peu de lumières, les Russes devaient haïr tous ceux qu'ils croyaient sur la voie d'une fausse doctrine. Ils avaient surtout conçu pour l'Église catholique une telle horreur, qu'ils ne connaissaient pas de plus grande imprécation que de souhaiter à leur ennemi de mourir dans l'Église latine. Le tsar lui-même, quand il recevait des ambassadeurs, et que, suivant l'usage, il leur avait présenté la main, ne manquait pas, à leur départ, de se laver les mains dans une cuvette d'or, placée exprès dans la salle d'audience.

Ivan exerçait la même autorité sur les chefs du clergé que sur les grands de l'empire. Il ne respectait pas les privilèges les plus chers des prélats , et leur imposait des tributs à sa volonté. Suivant les anciens usages, les métropolitains devaient être confirmés par le patriarche de Constautinople ; mais Ivan les élevait et les renversait à son gré. Quand il était mécontent de leur conduite ou

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choqué de leur zele et de leurs remontrances trop hardies, il les faisait condamner et déposer par quelques popes f simples prêtres) qu'il leur donnait pour juges. Lui-même semblait autant affecter dans son extérieur la puissance pontificale que l'empire temporel. Une tiare chargée de perles et de diamants couvrait sa tête, et il en changeait plusieurs fois lorsqu'il donnait audience. Son sceptre, surmonté d'un gros globe de cristal, ressemblait au bâton pastoral des chefs de l'Église grecque. Sa longue robe était à peu près semblable aux ornements du pape lorsqu'il officie pontificalement. A sa droite était l'image du Christ, et au-dessus de son siège celle de la sainte Vierge. A ses côtés étaient deux gardes ou acolytes couverts de robes blanches et portant des ailes attachées aux épaules. Jamais aucun souverain n'avait donné autant d'étendue à son autorité, qu'il prétendait tenir du Ciel même. -Quand on lui faisait quelque demande, il répondait avec emphase : « Je le ferai si Dieu l'ordonne. » Toujours il semblait agir par inspiration : aussi toutes ses actions étaient-elles sacrées. Quelque mal qu'il fît, quelque folie, quelque imprudence qu'il commît , on se récriait sur la sainteté de sa conduite. Au milieu des plaisirs de la table, on n'osait dans les familles porter aucune santé sans avoir bu à celle d'Ivan. C'est peut-être de son règne que date cet usage des Russes , qui , lorsqu'ils ignoraient quelque chose, disaient : « Dieu et le tsar le savent. »

Il punissait les grandes fautes avec sévérité, et employait la honte pour punir les fautes légères. Quelquefois il faisait dépouiller les plus illustres boyards , les faisait revêtir de haillons et conduire dans les rues par des balayeurs ivres. Après leur avoir infligé cette humiliation , il se les faisait présenter et les exhortait à se mieux conduire. Malgré toute son autorité, il n'eût pu interdire l'ivresse les jours de grandes fêtes; mais, excepté ces jours privilégiés, elle était punie par la prison. Il avait des heures marquées pour recevoir les placets;

il était permis à tout le monde de lui en remettre, et il ne faisait pas attendre longtemps sa réponse. Les ministres et les gouverneurs qui se rendaient coupables d'injustice et de concussion étaient punis de mort.

Toutes les fortunes, sous Ivan, étaient sujettes aux revers. Suivant ses caprices, il élevait aux premières dignités des hommes pris dans les derniers rangs, et rabaissait les grands aux emplois les plus infimes. Il donnait les commandements des villes sous les moindres prétextes, et les ôtait pour les moindres fautes. Ses boyards, ses conseillers perdaient tout en perdant sa faveur. « Peut-être, dit un historien russe, les mœurs de la nation exigeaient-elles un semblable gouvernement. » On ne voyait que des caractères d'esclaves. La femme ne se croyait point aimée de son mari, le serf de son maître, quand ils n'étaient pas sévèrement punis de leurs fautes; sous les fouets qui les ensanglantaient, ils célébraient la bonté de ceux qui les faisaient frapper. Les grands , les nobles, souvent pour une faute légère, recevaient le knout sous les yeux du tsar, et, se prosternant à ses pieds après leur supplice : « Vivez , lui disaient-ils , et régnez heureusement, ô grand prince, qui honorez de vos bontés vos fidèles sujets, et qui daignez les punir pour les rendre meilleurs. »

De tels hommes, qui couraient au-devant de l'esclavage avec autant d'ivresse que les autres hommes aspireut à la liberté, devaient pousser leurs princes à la tyrannie : Jvan fut un tyran, et se montra sanguinaire jusqu'au sein des plaisirs.

Après la mort de celle qui avait été la femme et le bon ange d'Ivan et de la Russie, les amusements de la cour, qu'elle avait rendus nobles et décents , devinrent bas et crapuleux. On buvait sans aucune modération , on se faisait gloire de vivre dans une ivresse continuelle. Ainsi, le même vice qui était puni dans les particuliers, devenait une vertu à la cour. Refuser de boire autant que les

autres, c'était insulter le prince par une censure indirecte de sa conduite, et cette censure ne se pardonnait jamais.

fin soir il y eut à la cour un bal masqué; ce divertissement, nouveau sans doute alors , effraya la conscience timorée d'un des plus vertueux conseillers d'Ivan, le noble Repnin. Il ne put cacher sa douleur, et même il se permit de faire à son maître des représentations que lui dictaient ses scrupules. Le prince, qui était de bonne humeur en ce moment, rit des remontrances de Repnin, et lui mit un masque sur le visage. Repnin recule, et, jetant le masque avec indignation : « Moi, dit-il, moi, membre du conseil, me livrera cette honte ! » Ivan, dont la gaieté fait aussitôt place à la fureur, le chasse de ses yeux, et quelques jours après il le fait massacrer par des soldats dans l'église et jusqu'au pied des autels.

Souvent il se livrait à la cruauté par caprice, par passe-temps. Un jour, pendant qu'il était à table, le voïévode de Staritsa, nommé Titof, vint lui faire sa cour. Le tsar le reçut avec un air de bonté, lui dit de s'approcher, et, pendant que ce malheureux se prosternait, il prit un couteau et lui coupa une oreille. Titof , accoutumé à la servile bassesse de son temps , ne laissa échapper aucune plainte, et remercia le tyran de cette marque de sa faveur.

Quelquefois, lorsque le tsar voyait une foule de peuple rassemblée, il faisait lâcher dessus les ours les plus vigoureux et les plus voraces de sa ménagerie. Il riait avec son fils de l'effroi des malheureux poursuivis par ces animaux féroces, de la douleur des époux dont ils enlevaient les femmes, des cris des mères qui voyaient étouffer et déchirer leurs enfants sans pouvoir les secourir. Si les parents des victimes de ce jeu barbare venaient se plaindre, on croyait leur faire grâce en leur donnant quelque argent et en les assurant que le prince et son fils s'étaient bien divertis.

Souvent, dans sa maison de plaisance, il faisait couvrir

d'une peau d'ours les malheureux qu'il voulait punir, lançait sur eux des chiens d'Angleterre dressés à cette chasse cruelle, et voyait avec joie déchirer ces objets de sa vengeance.

Si le tsar commettait de sang-froid de telles horreurs, quels devaient être les excès de sa cruauté, quand elle était animée par la haine ou par le soupçon ! Il était à la fois juge et bourreau. Les plus grands services rendus à l'État étaient de faibles remparts conlre les soupçons intéressés du tsar. Des familles entières périssaient pour le crime, souvent imaginaire, d'un seul homme. Ivan ne respectait pas plus les dignités sacrées que les hauts rangs civils ou militaires : c'est ce qu'éprouva le métropolitain Philippe. Ce chef de l'Eglise russe osa faire au tsar des représentations sur ses cruautés : elles furent inutiles. Il les renouvela avec plus de force, et mit dans ses remontrances le ton d'autorité propre à son saint ministère. Le tsar le fit juger et condamner. Les exécuteurs de cet arrêt barbare entrent dans l'église, arrachent le prélat aux autels, le dépouillent de ses habits et le traînent nu sur la place; ils l'attachent sur un taureau furieux, le battent, et le donnent en spectacle au peuple , que la crainte retient dans le silence. Tout mourant qu'il est, on le charge de chaînes, on le jette dans un affreux cachot ; on l'en retire pour l'envoyer dans un monastère, où il est condamné à la pénitence, sous le simple habit de moine. Mais Ivan, dont le temps ne faisait qu'aigrir la colère, envoya enfin quelqu'un pour le mettre à mort.

Personne n'eut plus de part à sa faveur que le prince Tcherkaski, frère de sa seconde épouse. Souvent le tsar le retenait plusieurs semaines de suite dans son palais et lui donnait les marques de l'amitié la plus tendre ; ce qui n'empêchait pas que, sur les sujets les plus légers, il ne s'emportât contre lui avec la dernière violence , et qu'il ne lui fit éprouver les effets de sa colère. Quelquefois on lâchait les ours les plus farouches et les plus

forts qu'on pût trouver à toutes les portes de la maison de ce prince , qui restait ainsi plusieurs jours renfermé et manquant de tout, personne n'osant entrer chez lui ni lui rien apporter dans la crainte d'être dévoré. D'autres fois , enteudant vanter les richesses de Tcherkaski , il lui cherchait querelle et le faisait cruellement flageller jusqu'à ce qu'il eut déclaré tous ses trésors. C'est ainsi qu'il le dépouillait souvent; et, quand il ne restait plus rien à lui enlever, il se plaisait à l'enrichir de nouveau.

Un jour, les cochers des deux beaux -frères prirent querelle et se battirent; celui d'Ivan fut le plus maltraité et se plaignit ; le tsar promit de le venger. En effet , il fit arrêter trois des principaux esclaves de Tcherkaski, et les lit pendre à la porte de leur maître, de telle façon qu'on ne pouvait entrer dans la maison sans se baisser. Leurs corps y restèrent jusqu'à ce que, las enfin de ce jeu barbare, il permit de les détacher.

Mais c'est assez, c'est trop parler de ce monstre ; nous n'avons raconté que la millième partie des traits qui font d'Ivan quelque chose de plus horrible que Tibère, Néron et Caligula fondus dans un seul homme. El pourtant, on ne peut s'empêcher de le reconnaître, cet homme avait des talents et de grandes qualités comme souverain. Il donna à ses sujets des lois plus justes, appela des étrangers pour iustruire sa nation , introduisit dans ses États des arts nouveaux, et y fit briller quelque lumière à travers les ténèbres de l'ignorance. Sans les malheurs qui suivirent son règne, la Russie eût figuré plus tôt parmi les nations civilisées de l'Europe.

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