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CHAPITRE XIII

Fédor Ivcmoritch. — Extinction de la famille régnante de Rurik. — Boris Godounotf. — Apparition du faux Dmitri.— Fédor Borissovitch- Godounoff.

Fédor, fils d'Ivan et son successeur, avait trente- sept ans lorsqu'il monta sur le trône (1584). Ce prince était d'un tempérament faible et malsain, qui le rendait peu propre aux soins qu'exige le gouvernement d'un grand empire. Son esprit n'avait pas plus de force que son corps. Sa plus douce récréation était de disputer auj valets d'église le soin de sonner les cloches. Le tsar, son père, qui n'avait jamais trouvé que des volontés soumises à ses moindres signes , crut pouvoir exercer, même après sa mort, son empire despotique et régner encore du fond de son tombeau. Dans cette vue il nomma trois boyards pour servir de conseillers à son fils, ou plutôt pour régner au nom de ce prince. Tous les trois étaient illustres par leurs talents politiques et militaires ainsi que par leur naissance. Ils se nommaient : le premier, le prince Ivan Petrovitch-Chouiski; le second, Ivan Fédoroviteh-Mstislavski; le troisième, Nikite-Romanovitch-Iourief. Frère de Nastasia-Romanovna, la première épouse d'Ivan,

Nikite Iourief ('tait oncle de Fédor. Ce titre lui donnait quelque supériorité sur ses deux collègues, et l'amour de la nation le distinguait encore davantage.

Après ces trois seigneurs, personne ne devait réunir plus de considération que Bogdan Belski, nommé par le testament d'Ivan tuteur du jeune Dmitri. De l'élévation à laquelle il était parvenu par la faveur du dernier souverain et qu'il avait méritée par ses services, il portait plus haut ses regards et ne se croyait pas à sa place lorsqu'il pouvait monter encore. Il entreprit de faire exclure du trône le nouveau tsar comme incapable de régner à cause de sa faible constitution et de ses infirmités, et il voulait mettre à sa place le jeune Dmitri, comptant régner lui-même sous le nom de cet enfant. On l'accuse d'avoir formé un projet plus hardi et en même temps plus criminel: c'était de renverser à son tour le fantôme de tsar qu'il aurait élevé sur le trône , quand il aurait bien disposé tous les moyens de s'y asseoir lui-même. Mais il ne pouvait conduire un si grand dessein sans choisir des confidents pour se faire un parti , et ceux qui obtinrent sa confiance la trahirent. Ils le rendirent suspect au peuple, qui bientôt le crut capable de tous les crimes. Le bruit se répandit qu'il avait empoisonné le dernier tsar, et qu'il se préparait à faire périr les boyards et Fédor lui-même. On vit alors, chose rare, la multitude soulevée par fidélité pour ses souverains. On ne put calmer cette effervescence des esprits qu'en exilant Belski, et les boyards durent rassurer par leur présence le peuple, qui croyait que Belski avait osé attenter à leurs jours. Contents de les revoir, les habitants de Moscou ne songèrent plus qu'à reprendre paisiblement le cours de leur vie ordinaire.

Ainsi furent déconcertées les mesures de Belski, s'il est vrai qu'il ait eu les vues coupables qu'on lui supposa alors. Un autre ambitieux, bien plus habile, porta ses regards vers le trône et se promit d'y monter : c'était Boris, frère d'Irène , femme de Fédor.

Né en 1552 , il parvint rapidement aux honneurs sous le règne du dernier tsar. Quand sa sœur eut reçu la main . de Fédor, il ne vit plus rien au delà de son ambition. Ses talents et son génie le plaçaient au-dessus de tout ce qu'il voyait autour de lui, et ses vues n'étaient bornées ni par la médiocrité, ni par la vertu. Ses désirs eussent été satisfaits si une fortune immense avait pu lui suffire; mais la grandeur suprême pouvait seule fixer ses vœux. Dès le commencement du nouveau règne , Boris prépara de loin l'accomplissement de ses desseins. Depuis lors il regarda comme des ennemis conjurés contre lui tous les hommes élevés par le rang ou par la naissance; incapable de leur pardonner les craintes qu'ils lui inspiraient, il jura leur perte el parvint facilement à la consommer.

Entre ces objets de sa haine, aucun ne lui paraissait plus redoutable ni ne lui était plus antipathique que le jeune Dmitri. Il commença par l'éloigner de Moscou, et le relégua à Ouglitch, ville qu'Ivan avait désignée pour son apanage. Puis il rendit suspecte la mère du jeune prince, la fit garder à vue, accusa tous ses parents de trahison et les dispersa dans différents exils.

L'autorité dont le testament d'Ivan avait revêtu les trois boyards tuteurs de Fédor suffisait pour les rendre odieux à Boris, qui voulait être seul puissant dans l'État; et les deux premiers se piquaient de lui être opposés dans toutes les occasions. Ils avaient un parti considérable dans la noblesse ; ils pouvaient compter sur le corps des marchands , et se flatter d'avoir pour eux une partie de l'armée. Mais Boris, trop soupçonneux pour être aisément surpris, ouvrit les yeux sur leur union, dont l'objet n'était pas même encore bien déterminé, et sut représenter comme un attentat contre le souverain un accord que lui seul avait à redouter.

- Le prince Mstislavski fut arrêté, et envoyé dans un cloître à Bielozéro; Nikite-Iourief fut épargné, parce que

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Boris n'osait attaquer ouvertement l'oncle de son maître ; , mais il mourut peu de temps après, et l'on peut sans témérité soupçonner que sa mort ne fut pas naturelle. Des membres de plusieurs illustres familles, convaincus ou soupçonnés d'intelligence avec les tuteurs de Fédor, furent jetés en prison. Chouiski fut d'abord plus heureux. On put croire que Boris s'était réconcilié avec lui; mais Boris dissimulait sa haine, parce que celui qui en était l'objet était trop généralement respecté pour qu'on put sans péril employer la violence contre lui (1585). Mais la fureur que Boris renfermait dans son cœur fut encore exallée par un événement qui faillit renverser toutes ses espérances. Les mécontents convinrent entre eux d'engager Fédor à répudier Irène, qui ne lui avait pas encore donné d'enfant. Ils avaient à leur téte Chouiski et le métropolitain de Moscou, qui regardait ce divorce comme nécessaire , et , dans une affaire de ce genre , le sentiment du chef de l'Église devait entraîner tous les autres. Boris tenta de conjurer l'orage qui allait fondre sur sa tète, et entreprit de faire changer d'avis au prélat. Il persuada au métropolitain , qu'outre les inconvénients du divorce, la nécessité n'en existait pas, puisqu'on avait un héritier du trône dans le jeune Dmitri, dont la santé ne donnait aucun sujet de crainte. Le prélat se rendit à ces représentations, et comme il s'agissait d'une affaire ecclésiastique (1 586), cette décision ôla toute force au parti qu'il abandonnait.

Boris, qui n'avait différé de frapper Chouiski que pour mieux assurer ses coups , animé par la nouvelle offense qu'il venait d'en recevoir, ne pensa plus qu'à hâter sa vengeance. Il gagna un valet de ce seigneur, qui accusa son maître de trahison. Des marchands, des esclaves furent appliqués aux plus cruelles tortures ; mais ils ne fournirent que des preuves de l'innocence de Chouiski , au lieu des charges qu'on en attendait contre l'accusé. Cependant , comme on voulait absolument que Chouiski fût

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coupable, il fut envoyé en exil, où il ne vécut pas longtemps, car Boris l'y fit bientôt étrangler. Quant au métropolitain de Moscou et à un autre prélat, qui avaient osé porter des plaintes au tsar contre les violences exercées en son nom par son beau-frère, ils furent dégradés par ordre de Boris; réduits à l'état de moines, ils furent renfermés dans deux monastères différents (1587).

L'évèque de Rostof , nommé Job , fut élevé à la dignité de métropolitain ; devenu par cette élection le chef de l'Église russe, il reçut bientôt après un titre plus imposant et une puissance encore plus révérée. Il dut ces nouveaux honneurs et cet accroissement de pouvoir à l'état d'avilissement et d'oppression dans lequel l'Église grecque était tombée. Jérémie, patriarche de Constantinople, étant venu à Moscou (1588) implorer les bontés du tsar, crut se le rendre plus favorable s'il accordait à l'Église russe quelques nouvelles prérogatives. ïl représenta donc à ce prince que l'Église avait eu autrefois cinq chefs , Tévèque de Rome et les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche, de Constantinople et de Jérusalem ; mais que le pape était déchu de son rang par toutes les hérésies dont il s'était rendu coupable , et qu'il serait à propos de le remplacer. Il proposa en conséquence de consacrer le métropolitain en qualité de patriarche. Le tsar y consentit , et des lors la Russie eut son patriarche particulier, et devint indépendante de celui de Constantinople.

Délivré de tous ses ennemis , assuré d'une foule de partisans dont la fortune était attachée à la sienne , Boris ne voyait plus à ses desseins qu'un seul obstacle ; mais il ne pouvait le renverser que par un crime : c'était le jeune Dmitri. Avant de le sacrifier il voulut le rendre odieux, espérant sans doute que, si ce prince laissait peu de regrets , on ne ferait pas de sérieuses recherches sur la cause de sa mort. 11 fit donc répandre dans le peuple que Dmitri, malgré sa tendre jeunesse, donnait déjà des marques d'un caractère féroce , qu'il faisait son plaisir de

voir battre des animaux , qu'une de ses plus agréables récréations était de frapper à coups de bâton les volailles de sa basse- cour, et de les voir expirer sous ses coups. Le prince n'avait encore que sept ans; et pourtant on assure que , dans l'hiver, il se plaisait à faire avec des enfants de son âge des figures de neige , qu'il donnait à chacune de ces figures le nom de quelques-uns des grands de la cour, qu'il tranchait la tète à celle qui représentait Boris, passait son épée au travers du corps d'une autre , coupait à quelque autre les mains, et jurait de traiter ainsi ces objets de sa haine quand il serait sur le trône : il se peut que dès son enfance il eût appris de sa mère à détester ses oppresseurs. L'ambition, plutôt que la crainte, porta Boris au crime. Un de ses confidents lui promit de le délivrer bientôt de Dmitri; ce scélérat, nommé Clechnin, était décoré du titre d'okolnitchei , une des premières dignités de la cour. Il comptait être secondé par ses amis; mais les deux premiers auxquels il s'ouvrit rejetèrent avec horreur la proposition qu'il osait leur faire, et furent cruellement punis pour ne s être pas prêtés au crime qu'on exigeait d'eux. Enfin, le secrétaire d'État Bitiagovski et une vieille gouvernante de Dmitri entrèrent dans le complot; douze hommes au moins se rendirent complices de ce crime affreux, qui fut commis le 15 mars 1591, vers le milieu du jour, suivant la chronique russe. Les auteurs étrangers pensent au contraire que cet attentat eut lieu pendant la nuit, et cette circonstance leur a fait croire qu'on avait pu facilement changer le prince et lui substituer une victime moins précieuse. Les intérêts et les intrigues de Boris ont répandu tant d'obscurité sur cet événement, qu'il est impossible de démêler aujourd'hui la vérité.

Boris s'empressa de faire expédier d'Ouglitch, où Dmitri avait été assassiné, à Fédor, un rapport sur la mort de ce prince dans les termes qu'il lui plut d'imaginer. On y lisait que Dmitri , attaqué d'une fièvre chaude , et aban-

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donné à lui-même par la négligence criminelle de sa mère et de ses oncles , s'était égorgé dans la violence du délire occasionné par sa maladie. Cette fausse lettre fut remise à Fédor, qui ne savait les choses que comme on voulait qu'il les sût. Boris trompa également la cour et la ville par une relation mensongère, à laquelle le prince Vassili - Chouiski, lâche iils du malheureux Ivan, prêta l'appui de son affirmation. La mère de Dmitri fut mise dans un couvent; ses frères furent envoyés en exil, et plusieurs y moururent. Un grand nombre d'habitants d'Ouglitch furent punis de mort , les uns pour avoir mal parlé de Boris , les autres pour avoir, disait-on, versé le sang de Dmitri.

Ces manœuvres purent en imposer à quelques esprits; mais tous ne se laissèrent pas séduire par ces artifices : on soupçonnait , on détestait le crime de Boris. Peu de temps après, les Tartares de la Crimée entrèrent avec les Turcs en Russie , et portèrent le ravage jusqu'à Moscou. Le bruit se répandit qu'ils avaient été appelés par Boris lui-même, qui voulait par cette diversion donner de l'occupation aux Russes, leur faire oublier son attentat et prévenir les révoltes. On fit une soigneuse recherche de ceux qui répandaient ces discours ; un grand nombre furent appliqués à la question , plusieurs furent en secret punis de mort , et d'autres finirent leurs jours en prison. C'était injustement sans doute qu'on avait accusé Boris d'intelligence avec les Tartares : ces ennemis de la Russie n'avaient pas besoin d'y être appelés pour venir y chercher du butin , et , dès l'année suivante (1592), ils firent dans l'Ukraine une incursion encore plus sanglante. Mais quand un homme s'est souillé d'un crime atroce, on ne croit pas être injuste en le chargeant des forfaits les plus odieux; car, s'il ne les a pas commis, il s'en est du moins montré capable.

Cependant Boris, qui par tant d'intrigues et d'attentats s'était frayé le chemin du trône , parut en être repoussé pour toujours. L'épouse du tsar mit au monde une fille qui reçut le nom de Théodosie ; mais la joie qu'avait

excilée la naissance de cet enfant dans la famille de Fédor et parmi les grands et le peuple , fit bientôt place à la douleur. Théodosie mourut dans la première année de sa vie ( 1 5 9 i ) : pouvait -elle vivre, lorsque son existence était si contraire aux desseins de Boris? Dès lors il ne vit plus d'obstacles à ses pians ; pour en assurer davantage l'exécution, pour augmenter par son adresse et ses libéralités le nombre de ses partisans , la paix lui sembla plus favorable que la guerre : il fit consentir le tsar à la conclure avec la Suède (1594).

La faible santé de Fédor faisait prévoir depuis longtemps que sa fin n'était pas éloignée; il mourut le 7 janvier 1598, après avoir sinon régné, du moins prêté son nom pendant treize ans aux actes de la souveraineté. En lui finit la dynastie des princes descendants de Kurik, après avoir occupé le trône pendant huit siècles entiers.

Par la mort de Fédor, la branche régnante se trouvait éteinte. Mais, quoique la cruauté d'Ivan et l'ambition de Boris eussent fait périr un grand nombre de princes, le sang de Rurik n'était pas encore entièrement épuisé. Il restait plusieurs maisons issues de ce premier souverain de la Russie, et il semble qu'elles seules eussent dû être admises à profiter de l'élection. Cependant, loin de discuter leurs droits, on parut ne leur en attribuer aucun. Ainsi, tous les grands ayant des prétentions égales à être élus, Boris avait assez d'amis dans la noblesse et dans le peuple pour se flatter que ses intérêts ne seraient pas négligés dansl'assemblée qui disposerait du trône. En effet, quoique bien des gens fussent persuadés qu'il était l'auteur du meurtre de Dmitri ; quoique des maisons illustres eussent à lui reprocher l'effusion du sang de leurs chefs, on était généralement moins frappé de ses crimes que de ses talents , de sa générosité , de son application au travail et même de son équité; car, si l'on excepte les circonstances où ses intérêts le rendirent injuste , il se

montra toujours zélé pour le maintien de la justice. Le peuple surtout, qui prenait peu do part au sort des grands que cet homme avait sacrifies à ses desseins , chérissait sa libéralité et son attention à faire valoir les droits du pauvre et de l'opprimé. Ce même Boris, capable de tous les crimes pour satisfaire son ambition, avait un génie vaste et profond, des qualités brillantes et môme des vertus, ou vraies ou simulées.

Chaudement servi par ses amis, à la tète desquels se trouvait le patriarche, Boris enleva la majorité des votes et fut élu tsar. En rusé politique qu'il était, Boris refusa d'abord ce titre, qu'il avait si vivement désiré, et ne parut céder qu'aux prières de sa sœur, la veuve de Fédor, et au vœu de la nation. On faisait les préparatifs du couronnement, lorsqu'on apprit d'O-kol que le kan de Crimée se disposait à tomber sur la Russie, et qu'il avait même reçu des Turcs un secours de sept mille janissaires. Cette nouvelle retarda la cérémonie. Le rendez-vous fut indiqué à Serpoukhof, et l'armée russe fut partagée en cinq corps, commandés par cinq fils de souverains tartares au service de la Russie. Boris vit alors l'armée la plus brillante qu'aucun de ses prédécesseurs eut jamais rassemblée : elle 3e composait de plus de deux cent mille hommes, bien vêtus, bien montés et pourvus d'abondantes munitions.

Tous ces grands préparatifs furent inutiles : l'avis était faux. Le kan de Crimée, Kazi-Guérei, ne pensait point à attaquer la Russie , et l'on sut même que deux courriers qu'on lui avait envoyés l'année précédente revenaient accompagnés des députés de ce prince. On eut soin de tenir l'armée de Serpoukhof en bon ordre pour les recevoir et pour donner à ces ennemis avides , mais craintifs, une grande idée des forces de la Russie. Les députés tartares, interdits de ce spectacle, purent à peine proférer une parole à l'audience que leur donna Boris, et le nouveau tsar jouit de la terreur qu'il inspirait. Les Tartares

HISTOIKE DE RUSSIK.

de la Crimée n'osèrent depuis faire aucune incursion dans le centre de la Russie, comme ils avaient fait tant de fois auparavant.

Toute l'armée eut part à la générosité de Boris; il n'y eut pas de soldat qui ne reçût quelque gratification en argent. Il traita presque chaque jour dix mille hommes pendant six semaines ; à la fin de la campagne, il donna un repas général. Une partie de l'armée fut congédiée, et le reste fut répandu sur les frontières. Boris revint à Moscou, où il fut reçu avec des applaudissements aussi bruyants que s'il eût remporté des victoires mémorables.

Rien ne s'opposait plus à la cérémonie du couronnement, et elle fut célébrée avec une très-grande magnificence (1 599). Boris, pendant la messe, élevant la voix, prit Dieu à témoin que, pendant son règne, il ne souffrirait pas qu'aucun de ses sujets languît dans la misère ; et il déchira sa robe, en s'écriant qu'il était prêt à partager tout ce qu'il possédait et à l'appliquer au soulagement des malheureux. On ignore s'il promit de ne punir personne de la peine capitale; mais on sait du moins qu'il n'y eut point d'exécutions publiques sous son règne. Clément par politique, implacable par intérêt, il épargna au peuple le spectacle révoltant des supplices, et fit étrangler en secret ceux qu'il avait sujet de craindre.

Il suivit le projet formé par Ivan Vassiliévitch d'éclairer la nation. Si son règne eût été plus long, si la fin en eût été moins agitée , il avait dessein de mander d'Allemagne, de France et d'Angleterre, des hommes instruits, pour euseigner les sciences et les langues. Animé pour les connaissances utiles et agréables du même zèle que marqua depuis Pierre Ier, il fit partir pour les pays étrangers seize jeunes gens d'une bonne noblesse, pour s'y livrer à des études qui étaient encore inconnues dans leur pays. Il entretenait constamment un grand nombre d'officiers étrangers.

Un prince suédois vint alors (1600), si 1 on en croit les auteurs russes, chercher un asile et du service à la cour de Boris; mais, suivant les écrivains suédois, il y fut appelé par Boris lui-même. Ce prince était Gustave , fils d'Eric XIV, roi de Suède, né en 1356. Abandonné et voué à la mort par suite des malheurs de sa famille, sauvé par la compassion de quelques hommes, Gustave errait dans différentes cours de l'Europe, lorsqu'il fut mandé par Boris. Le tsar avait dessein de lui donner en mariage sa fille Xénie ou Axénie. Il espérait par cette alliance pouvoir unir un jour à ses États l'Esthonie et la Finlande. Gustave se rendit à l'invitation du tsar, et en fut reçu avec honneur et affabilité ; mais, attaché à une femme qu'il avait amenée avec lui en Russie, (iust ave refusa de la quitter, malgré les instances de Boris et la perspective brillante que lui ouvrait son mariage avec Xénie. Malgré sa situation précaire, il ne se montra pas mieux disposé à répondre aux desseins du tsar sur l'Esthonie et la Finlande. Enfin, pressé d'embrasser la religion grecque, il ne cacha pas son éloignement pour cette apostasie.

Boris, mécontent de Gustave , se refroidit peu à peu à son égard, et, ne voulant ni le renvoyer, ni le garder à sa cour, ni paraître l'avoir maltraité, il lui fixa pour résidence la ville d'Ouglitch , où il le fit conduire avec honneur; il lui en abandonna les revenus pour son entretien, et prodigua ses largesses à tous les domestiques de ce prince. Gustave mourut à Ouglitch, en 1607.

Le tsar avait trop de prudence pour maltraiter ouvertement le prince de Suède, lorsqu'il appelait dans ses États Jean, frère du roi de Danemark Christian IV. Il ne fallait pas laisser soupçonner que les princes étrangers ne pouvaient visiter en sûreté la Russie. Christian était alors fort mal avec la Suède. Un sujet frivole mettait la mésintelligence entre les deux États : il s'agissait de trois couronnes, que les souverains de Suède et de Dane-

mark prenaient également dans leurs armes, et qui désignaient la Suède, le Danemark et la Norwége. Dans ces circonstances, Christian, espérant tirer un grand avantage de son alliance avec le tsar, vit avec joie son frère désigué pour recevoir la main d'Axénie.

Boris et son fils Fédor reçurent avec magnificence le prince Jean, dont l'union avec Axénie fut indiquée pour le commencement de Tannée suivante. Mais la mort enleva le jeune époux quarante jours après son arrivée en Russie.

A peu près dans ce même temps, le peuple éprouvait une horrible famine (1601-1602); elle fut signalée par tous les crimes auxquels la nécessité peut conduire des hommes que surexcite le manque absolu de toute nourriture. Des mères dévorèrent leurs enfants, et la chair humaine trouva des vendeurs et des acheteurs également avides. Une immense mortalité suivit la disette : on vit, dans la seule ville de Moscou, jusqu'à cent vingt-sept mille cadavres entassés dans les rues, et ensuite enterrés dans la campagne, sans compter tous ceux qui avaient été inhumés auparavant dans les quatre cents églises que contenait cette ville. Un étranger qui y était alors rapporte que la famine emporta cinq cent mille hommes dans la capitale, qui paraît avoir été alors, aussi bien que le reste de la Russie, plus peuplée qu'à présent, et dont la population était considérablement augmentée, dans ce désastre, par la foule de malheureux qui y affluaient de toutes parts pour y trouver des secours.

Cependant la disette ne se fit pas sentir dans toute la Russie : ce pays était trop étendu pour que la même influence du ciel en embrassât toutes les parties. 11 est du moins certain que l'Ukraine, Kazan, Astrakan, Oustioug, Yialka, la Permie, ne se ressentirent pas de la famine. La Sibérie n'était pas encore cultivée, et c'étaient alors ces trois dernières contrées qui la nourrissaient : elle reçut ses convois ordinaires. Si la famine

désolait la capitale pendant que de vastes provinces jouissaient de l'abondance, il faut convenir que, malgré les grands talents de Boris, l'art de gouverner avait encore bien des progrès à faire. Mais, s'il ne put apporter des remèdes efficaces aux maux de la patrie, il lui montra du moins des sentiments paternels. 11 fit élever de grands édifices en pierre, et nourrit des milliers d'hommes occupés à ces travaux. La seule ville de Smolensk reçut deux cent mille livres. Les pauvres se rassemblaient tous les matins sur une place publique , et il leur faisait donner à chacun une aumône qu'on peut évaluer à trente centimes environ de notre monnaie.

Les malheurs qui affligèrent le règne de Boris ne pouvaient le distraire du bien de l'État. Le tsar Ivan avait fait conduire prisonniers à Moscou un grand nombre de marchands livoniens : il en restait encore du temps de Boris; ce prince leur rendit la liberté, les encouragea à reprendre leur commerce, et leur donna toutes les sûretés nécessaires pour passer de Moscou en Livonie, et de la Livonie à Moscou. Il fournit de sa caisse, à ceux qui se trouvaient sans fortune, des sommes assez considérables pour les faire valoir à leur profit, jusqu'à ce qu'il jugeât à propos de les retirer (1603).

Nous avons jusqu'à présent considéré les vertus de Boris sur le trône : il ne faut pas croire cependant qu'en arrivant au pouvoir il eût dépouillé tous les vices qui l'y avaient conduit. Toujours défiant et jaloux, il se faisait un devoir de perdre les hommes et les familles qui lui donnaient ombrage. Ennemi des moyens violents, parce qu'ils l'auraient rendu odieux, il savait brouiller les unes avec les autres les familles qu'il craignait , et les exciter à leur destruction mutuelle. Quand cette tactique ne réussissait pas, il en avait une autre qui ne manquait jamais. Des misérables qu'il tenait à ses gages corrompaient des valets à force d'argent et de promesses , et les engageaient à dénoncer comme coupables de quelque

crime leurs maîtres, qui étaient aussitôt arrêtés et regardés comme convaincus.

Un scélérat que ses crimes conduisent à la fortune ne peut manquer d'imitateurs. Souvent les domestiques de plusieurs maisons se rassemblaient , convenaient de partager les profits qu'ils attendaient de leur infidélité, et réglaient entre eux quel serait le dénonciateur et quel maître serait dénoncé. Jamais ces accusations n'étaient rejelées , jamais on ne leur opposait même un faible doute ; et si le maître implorait le témoignage de ses autres valets, on les mettait à la torture jusqu'à ce qu'ils confirmassent la déclaration calomnieuse, ou qu'ils périssent dans ces affreux tourments. On en vint au point que même les gens du peuple se dénonçaient les uns les autres, dans l'espoir d'obtenir quelque gratification du souverain. Des femmes accusaient leurs maris, des enfants leurs pères : jamais on n'avait vu en Russie l'exemple d'une aussi monstrueuse immoralité.

Ouelquefois les vertus mêmes réveillaient l'humeur soupçonneuse de Boris , et provoquaient sa haine et sa fureur, (l'est ce qu'éprouva Bogdan - Belski * seigneur riche et généreux. Le tsar le chargea , en 1599 , de -faire élever contre les Tartares la ville de Borisof. Belski crut, en cette occasion , devoir faire briller sa magnificence. Chaque jour il traitait les soldats et les travailleurs ; il prodiguait ses bienfaits aux pauvres : il leur faisait distribuer des vivres, de l'argent, des habits. Tous célébraient ses louanges. Le bruit en vint jusqu'à Boris, qui apprit avec indignation qu'un autre partageait avec lui l'amour du peuple. Il le fit arrêter, jeter en prison et punir de mort , pour avoir séché les pleurs des infortunés. 11 fit aussi mourir les nobles qui avaient été attachés au service de cet homme bienfaisant, et qui ne l'avaient pas dénoncé comme un traître.

Mais, de toutes les grandes maisons, aucune ne fut plus cruellement opprimée que celle des Romanof. Ce qui

rendait cette famille si odieuse à Boris , c'est que , du côté maternel , elle était alliée de fort près au dernier tsar, et que le chef actuel de cette maison, Fédor-Nikititch- Romanof , s'était acquis le respect et l'amour de la nation par ses qualités de tout genre.

Des herbes qu'on disait vénéneuses, trouvées dans un coffre chez Alexandre , frère de Romanof, firent accuser cette famille d'avoir voulu empoisonner le tsar. Le dénonciateur se porta en même temps témoin contre cette vertueuse famille, qui essaya, mais en vain, de se justifier d'une accusation dont mieux que personne Boris connaissait l'absurdité : c'était lui qui avait fait cacher ces herbes prétendues vénéneuses, dans la maison d'Alexandre, par un valet qui s'était vendu à lui. Les Romanof furent condamnés à un exil perpétuel, où la plupart furent étranglés. Plusieurs maisons qui leur étaient alliées furent enveloppées dans leur ruine.

Cependant la nation russe s'élevait par les soins de Boris ; déjà elle pouvait se promettre de voir bientôt fleurir dans sou sein les arts de la guerre et de la paix; la reine d'Angleterre, Elisabeth, ménageait son amitié; lorsqu'une révolution inattendue, des troubles intérieurs de la nature la plus grave, les cabales et les armes des peuples voisins vont détruire le résultat des travaux d'Ivan et de Boris.

Dans cette classe de la noblesse inférieure connue sous le nom d'enfants -boyards, ïzamachnia- Otrépief , qui vivait à Galitcli , eut deux fils, Smirnoi et Bogdan. Celui-ci fut père d'Iachko ou Jacques. 11 envoya cet enfant à Moscou pour y être élevé dans l'étude des lettres, étude qui consistait à apprendre à lire, à écrire et à comprendre l'Écriture sainte traduite dans l'ancien dialecte slavon-russe. Le jeune lachko montra de l'esprit, de l'intelligence; et ses supérieurs , jaloux de se l'attacher, lui donnèrent, dès l'âge de quatorze ans, l'habit monastique avec le nom de (îrégori. En peu de temps il

changea plusieurs fois de maison ; enfin il vint à Moscou et y fut élevé au diaconat. Le patriarche Job entendit parler du jeune Grégori, et le retira dans son palais, où il l'occupa à copier des livres. L'imprimerie, introduite par Ivan , avait fait des progrès fort lents ; la presse n'avait encore produit que peu de livres, et un copiste habile était alors un homme précieux.

Grégori eut occasion de voir à Moscou des personnes qui avaient connu Dmitri , et qui lui trouvèrent quelque ressemblance avec ce malheureux fils d'Ivan ; dès lors il conçut le projet de mettre à profit ce jeu de la nature. Par des questions adroites il se lit instruire de tout ce qui concernait Dmitri ; et quaud il crut en savoir assez pour jouer le rôle qu'il méditait , il osa déclarer à quelques amis que lui-même était Dmitri , et qu'il remonterait un jour sur le trône de ses ancêtres. La plupart rirent de ses prétentions comme d'une folie sans conséquence : quelques-uns le crurent peut-être, ou par simplicité, ou parce qu'ils désiraient voir revivre un rejeton de leurs anciens maîtres.

Cependant ces discours parvinrent aux oreilles du métropolitain de Rostof , qui avait commencé à le haïr dès qu'il l'avait vu dans le palais du patriarche , soit qu'il trouvât dans la physionomie du jeune diacre quelque signe de mauvais augure, soit qu'en effet sa conduite ne fût pas assez régulière pour son état. Ce métropolitain s'adressa directement au tsar, pour lui faire part de ses soupçons. Tout défiant qu'était Boris, il ne crut pas rencontrer, dans un moine encore enfant, un ennemi bien dangereux. Il se contenta d'ordonner à l'un de ses secrétaires, nommé Vassilief, de l'envoyer dans un monastère de province, sous un supérieur sévère. Vassilief différa, on ne sait comment ni pourquoi , d'exécuter les ordres du souverain. Instruit du péril qu'il avait couru, Grégori s'enfuit, et se retira dans un couvent à Galitch, puis à Mourom et à Briansk. Il voulait se rapprocher de

la Pologne : c'était là qu'il espérait trouver les secours nécessaires pour accomplir ses desseins ambitieux. De Briansk il se rendit à Novgorod-Séverski , où il fut bien reçu par l'archimandrite , qui le logea même avec lui dans son appartement. Il lui donna un chevalet un guide , et Grégori poursuivit sa route avec deux autres moines, vagabonds comme lui , dont il avait fait la connaissance à Briansk , et qu'il avait ou trompés ou séduits. Avant de partir il laissa dans la cellule de l'archimandrite un billet ainsi conçu : « Je suis le prince Drnitri, fils d'Ivan; et quand je serai monté sur le trône de mes pères, je vous récompenserai des soins que vous avez pris de moi. »

Les trois aventuriers prirent le chemin de Kief, qui appartenait alors à laPologue. Grégori avait le talent de plaire : le prince Vassili-Ostrojski , gouverneur de Kief pour le roi de Pologne , lui accorda son amitié , le retint pour faire l'office de diacre dans son palais , et le plaça dans le célèbre monastère de Petcherski. Mais Grégori ne put s'astreindre aux règles austères de sou ordre ; il les viola même d'une manière manifeste : son supérieur voulait le punir, son protecteur l'abandonna ; ils ne firent tous deux que hâter l'exécution de son dessein. Il s'échappa du monastère , entra en Pologne , et n'y fut pas plutôt qu'il quitta sa robe de moine.

Tout ce qu'il avait fait jusque alors avançait peu l'exécution de ses desseins. Sa retraite en Pologne ne lui offrait que la misère en perspective , s'il ne parvenait pas à tromper quelque homme puissant capable de lui faire un parti. Il crut trouver le protecteur qu'il cherchait dans le prince Adam Vichnévetski , et se fit présenter à ce seigneur, qui le reçut au nombre de ses domestiques. D'abord confondu parmi les valets d'une grande maison , il conçut un stratagème qui devait le faire regarder avec respect par son maître. Il écrivit un mémoire dans lequel il annonçait qu'il était le prince Dmitri ; que les assassins payés par Boris pour lui arracher la vie avaient été trom-:

HISTOIKE DE RUSSIE.

pés dans leur fureur, et n'avaient frappé que le fils d'un prêtre (1); que , longtemps caché par des boyards fidèles à son père , menacé enfin d'être bientôt découvert , et ne trouvant plus aucune retraite sûre dans les fttats gouvernés par l'usurpateur d'un trône qui ne devait appartenir qu'au fils d'Ivan , il s'était vu forcé de chercher un asile en Pologne : heureux d'y conserver au moins, dans l'état le plus abject, une vie sans cesse menacée par un tyran.

11 feignit ensuite d'être atteint d'une maladie mortelle , et de toucher à son dernier moment. Il demande un confesseur : le prêtre arrive; il le trouve le visage pale, les yeux éteints, la poitrine oppressée , pouvant à peine faire entendre une voix mourante. Cependant le faux moribond parvient à se confesser, et, paraissant recueillir un reste de forces, il demande au prêtre de le faire enterrer avec honneur comme fils d'un tsar; il lui apprend qu'il trouvera sous son matelas, après sa mort, le récit de son histoire, et le conjure de lui garder le secret jusqu'à ce qu'il ait rendu le dernier soupir. Mais, comme Grégori l'avait bien prévu, le bon prêtre crut qu'il y aurait de l'inhumanité à taire la misère d'un si grand personnage, et il courut annoncer au prince Vichnévetski ce qu'il venait d'apprendre. Ce seigneur, étonné, se rend à la chambre du malade , et voyant qu'il ne peut le faire consentir à lui déclarer lui-même son secret, il cherche dans l'endroit indiqué le mémoire dont lui a parlé le confesseur, le trouve , le lit , et rend au fourbe tous les respects dus au fils d'un souverain.

Des soins assidus , de prompts secours , eurent bienlot rendu au faux Dmitri la santé qu'il n'avait pas perdue. Il consacra le loisir dont il jouissait à l'élude de la langue latine, de l'histoire et des sciences qui conviennent à un souverain. Il se lia particulièrement avec

(1) Chez les schismatiques grecs et russes, les prêtres du bas clergé, ou popes, sont mariés.

le frère de son protecteur, Constantin Vichnévelski ; celui-ci lui procura l'amitié de Mnichek , son beau -père , palatin de Sendomir, homme considérable par sa fortune , par sa puissance et par le crédit qu'il avait à la diète. Mnichek avait, d'un second mariage, une fille nommée Marine , jeune , belle , mais vaine , rusée , audacieuse , dévorée d'une folle ambition , et qui, croyant voir dans Dmitri l'héritier légitime du trône de Russie , conçut le dessein de lui plaire et de régner avec lui. L'imposteur se hâta de répondre à l'amour d'une princesse qui lui apporterait en dot l'appui de deux maisons des plus puissantes en Pologne, celles de Mnichek et de Yichnévetski. Le palatin promit d'unir les deux jeunes gens; mais on convint que le mariage serait différé jusqu'au temps où Dmitri aurait recouvré l'héritage de ses pères. Cette promesse suffisait à l'imposteur ; elle liait à sa cause le palatin, qui par son propre intérêt se trouvait engagé à lui frayer le chemin du trône.

La diète de Pologne s'ouvrit en 1603; Mnichek y mena le faux Dmitri. Au milieu de cette noble assemblée, et en présence du roi Sigismond, l'imposteur fit le récit de ses fausses aventures avec un ton plein de conviction et les larmes aux yeux. L'issue de cette démarche de Dmitri est peu connue ; mais on dit que la noblesse et le prince polonais refusèrent de manquer à la parole jurée entre eux et la Russie, et que Sigismond, après avoir rendu de grands honneurs à Dmitri, permit et facilita même les secours que chaque seigneur en particulier voudrait donner à la cause du fils d'Ivan.

Cependant le bruit se répandit à Moscou que le dernier fils d'Ivan vivait, et se trouvait en Pologne. Ce bruit parvint jusqu'à Boris, et l'usurpateur en frémit. 11 connaissait l'attachement de la nation pour le sang de ses anciens maitres, et sentait combien pouvait devenir redoutable un imposteur qui saurait rehausser des couleurs de la vérité une fable agréable au peuple. Il fit passer en

HISTOIRE DE IIUSSIE.

Pologne un espion, qui lui apprit que le prétendu Dmitri netait autre que le diacre Grégori Otrépief. Boris avait oublié ce moine obscur, depuis qu'il avait ordonné à Yassilief de le faire resserrer étroitement dans un cloître. Sa première fureur se tourna contre Vassilief , qui avait négligé de remplir ses injonctions. Cependant il ne parut pas le punir pour l'affaire d'Otrépief : il aurait craint, en prononçant le nom de l'imposteur, de lui donner plus d'importance dans l'esprit du peuple. Vassilief fut recherché pour ses malversations dans la gestion d'une caisse qui lui était confiée, et périt par le supplice du knout.

On sut bientôt jusqu'à Stokholm qu'un prétendu fils d'Ivan se faisait reconnaître en Pologne. Le roi de Suède, Charles IX, offrit ses secours à Boris; le tsar aurait craint, en les acceptant, de témoigner une faiblesse dangereuse : il les refusa. Mais, malgré sa feinte sécurité, il fit établir un cordon de troupes depuis Smolensk jusqu'à Briansk, et défendit, sous des peines sévères, de laisser passer qui que ce fût de Russie en Pologne et de Pologne en Russie. Cette précaution produisit un mauvais effet : le peuple reconnut que le tsar craignait l'imposteur; et son respect pour celui-ci ne fit que s'en accroître.

Boris essaya, mais en vain, de faire connaître la vérité au roi de Pologne ; Sigismond ne voulait pas être détrompé. Un enfant -boyard et un moine ancien compagnon d'Otrépief lui furent adressés par le tsar. Au lieu de les entendre, il les livra au prétendu Dmitri, et ces malheureux furent mis à mort. Boris ne se rebuta pas : il fit partir pour la Pologne Smirnoi Otrépief, oncle de l'imposteur; mais cet homme ne put obtenir accès nulle part, et revint à Moscou sans avoir rempli sa mission. Enfin le patriarche et le clergé de Russie envoyèrent en députation, en Pologne, un nommé Poltchikof ; cet ambassadeur du clergé ne fut pas mieux reçu que ceux du tsar : bien plus, il fut jeté dans les prisons de Kief.

Cependant Mnichek et le prince Yichnévetski travaillaient à lever une armée en faveur du faux Dmitri. Les Cosaques du Don, mécontents de la sévérité de Boris, ayant appris que le légitime héritier du trône se trouvait en Pologne, résolurent de le reconnaître. Pendant que les ordres du tsar étaient lentement exécutés, et qu'il ne pouvait même rassembler des troupes suffisantes pour couvrir les frontières, son rival était à la téte d'une armée de cinq mille Polonais, Lithuaniens et Cosaques. Il n'a pas encore combattu , et déjà il se voit maître des frontières; huit villes s'étaient rendues à lui et lui avaient livré leurs chefs enchaînés. Le bruit des succès de Grégori se répand en Pologne ; une foule de volontaires viennent le joindre, ardents à profiter des dépouilles de la Russie. Il paraît avec ces nouveaux renforts sous les murs de Novgorod -Séverski. Il espérait sans doute n'éprouver encore aucune résistance ; mais il trouve un peuple fidèle, des commandants courageux, et des troupes qui leur sont soumises. Obligé de former le siège en règle, il essuie des pertes considérables par une sortie que font les assiégés; il est en même temps attaqué par une armée assez nombreuse qu'enfin le tsar a rassemblée; elle est battue, et le général dangereusement blessé. Elle se retire à Sevsk en assez mauvais ordre : Dmitri l'y poursuit. Les Russes reçoivent un puissant renfort, commandé par le prince Chouiski, le même qui, par l'ordre de Boris, avait été à Ouglitch prendre des informations sur la mort du jeune Dmitri, et qui, après avoir reconnu son cadavre, l'avait fait inhumer. Convaincu de sa mort, il ne pouvait manquer de courage contre un sujet obscur, qui, sous un nom usurpé, voulait s'emparer d'un trône auquel lui-même avait quelques prétentions comme descendant de Rurik. Le -rebelle Grégori fut défait, et il perdit jusqu'à sept mille hommes, presque tous Cosaques. Il fit sa retraite vers Poutimle avec les débris de ses troupes, et il pensa à retourner en Pologne (1605).

IHSTOIttE DE RUSSIE.

Mais, au lieu de profiter de son trouble et de le poursuivre avec acharnement, les Russes prirent quelque temps de repos et perdirent des moments précieux. Dès lors la fortune change : l'imposteur reprend le cours de ses premiers succès, tandis que le tsar voit chaque jour de nouveaux désastres l'assaillir. Le feu de la rébellion gagnait toutes les parties de l'Etat, et se répandait jusque daus Moscou. Boris crut que le patriarche et le prince Chouiski pourraient ramener la multitude : l'un inspirait le respect par sa dignité ; le témoignage de l'autre avait un grand poids, parce qu'il était bien instruit de la mort du véritable Dmitri. Ils allèrent dans les places publiques et dans les rues assurer le peuple que le dernier fils d'Ivau ne vivait plus, et que l'usurpateur de son nom était ce même Grégori Otrépief , qu'ils avaient vu moine dans un couvent de Moscou. Pour donner plus de force à ces témoignages, Boris employa les armes de la religion : l'imposteur et ses complices furent, en présence du peuple, déclarés séparés de l'Église et livrés à l'anathème. L'horreur qui accompagnait toujours cette imposante cérémonie remplit la multitude d'une crainte religieuse, et rétablit cette morne tranquillité qu'inspire la terreur.

Ce repos factice aurait bientôt cessé, sans doute, avec le sentiment qui l'avait fait naître, et qui, chez les Russes, peuple plus superstitieux que religieux, ne pouvait être que passager. Mais le retour des premiers troubles fut encore hâté par un événement imprévu. Boris, en sortant de table , éprouva bientôt des douleurs violentes : il ne fut malade que deux heures, et mourut le 5 avril 1605, après un règne de sept ans.

La mort de Boris et les maux qui depuis déchirèrent si longtemps la Russie anéantirent tout ce que ce prince avait fait, à l'exemple d'Ivan, pour rendre la nation plus florissante et plus éclairée. En détestant ses vices, il faut convenir que, par son génie, il était digne de la puissance suprême, et l'on doit regretter que la

HISTOIRE DE IUJSS1E.

nature, en le formant pour le trône, l'eût fait naître dans un rang où il n'y pouvait parvenir que par le crime.

Après la mort de Boris, Fédor son fils, regardé comme l'héritier légitime du trône, fut solennellement proclamé tsar par le patriarche, les boyards et les différents ordres de l'Etat. A peine âgé de seize ans, il était incapable de gouverner la Russie au milieu des désordres où elle était plongée. On crut remédier à la faiblesse de son âge en le mettant sous la tutelle de sa mère, et en donnant pour conseils à cette princesse les boyards les plus habiles et les plus fidèles à la maison de Boris. Mais cette forme de gouvernement, sujette à trop de lenteurs et d'incertitudes, était désastreuse dans ces conjonctures critiques, où l'on avait besoin d'un chef qui sût lui-même prendre un parti vigoureux et faire exécuter ses ordres sans délai.

Les troubles allaient renaître avec plus de force, et au calme trompeur succédèrent bientôt les plus violentes agitations. Les populations, profondément sympathiques à la cause du faux Dmitri, n'étaient fidèles qu'en apparence au nouveau souverain. Le doute régnait dans tous les cœurs : les habitants des villes envoyaient reconnaître les sentiments de l'armée, et les soldats s'informaient des dispositions des villes. Le résultat de ces messages mutuels fut que Rézan, Toula, Cochire et Alexin, se révoltèrent à la fois contre Fédor, et reconnurent le prétendu Dmitri. Celui-ci, sûr alors du succès, se rend à l'armée qu'on lui livrait. Le petit nombre des chefs qui étaient restés fidèles à la maison de Boris avait pris la fuite ; les autres vinrent respectueusement à la rencontre de l'imposteur. Son arrivée fut célébrée par les acclamations de toutes les troupes; leur joie ressemblait à l'ivresse. Il visita le camp des assiégeants devant Kromy; il était composé de cent mille hommes, qui depuis trois mois entiers battaient inutilement, avec soixante-dix pièces de canon, une ville presque sans défense, vouée à la cause du prétendu Dmitri. Il entra lui-même dans la place, et,

considérant le mauvais état où elle était réduite : « Je reconnais, s'écria-t-il, dans la longue résistance qu'a faite une ville aussi faible , la protection que le Ciel accorde à ma cause. » Ces paroles firent une grande impression sur la multitude déjà prévenue.

L'imposteur avait fait un grand pas; mais il n'osait compter sur Moscou, où s'étaient retirés tous les partisans fidèles de la famille de Boris. Heureusement pour lui, les habitants de Krasno-Célo, village considérable voisin de Moscou, ennemis jurés du dernier tsar, et déjà prêts à la révolte, embrassèrent la cause du prétendu Dmitri, et reçurent avec joie Pouchkin et Plestchéef, ses agents. Ceux-ci, à la tète des paysans armés de Krasno-Célo, se rendent sur la place de Moscou. Ils sont renforcés en chemin par une affluence de peuple qui accourait de la ville , et même par un grand nombre de strélilz. Vainement le patriarche veut-il ramener ces hommes égarés : on ne répond à sa voix que par des cris séditieux. Les révoltés arrêtent tous les boyards qui étaient sortis pour apaiser la multitude ; ils les entourent. On lit le manifeste de l'imposteur. L'air retentit des acclamations du peuple, et des milliers de voix semblent n'en former qu'une seule pour proclamer le faux Dmitri. On court au palais des souverains, on arrête la veuve de Boris, le tsar son fils, et la tsarine, sœur du jeune prince; la maison habitée par Boris avant son élévation au pouvoir sert de prison à sa famille. En même temps on s'empare de tout ce qui tient, de près ou de loin, à la famille de Boris; on pille, on rase leurs habitations, on dévaste leurs liefs et leurs villages.

Instruit de la soumission de Moscou, Otrépief s'avance jusqu'à Toula; il y reçoit bientôt les députés de la capitale, qui viennent le reconnaître au nom des boyards et du peuple; ils étaient accompagnés d'une foule de nobles et de gens de tous les rangs. A la tète de cette députation étaient les princes Vorotinski et Téliatevski. En même

HISTOIRE DE KUSSIE.

temps arrivent les députés des Cosaques du Don. L'imposteur, dès cet instant, fait connaître sa haine pour la noblesse russe; les Cosaques sont les premiers admis à l'audience. Ils chargent d'outrages les envoyés de Moscou, ils osent même frapper cruellement le prince Téliatevski et le jettent en prison.

Avant d'entrer à Moscou , Otrépief veut que Fédor et sa mère aient cessé de vivre. Le patriarche, que l'imposteur redoutait encore plus qu'un enfant et qu'une femme sans défense, est arrêté dans son palais, traîné au pied des autels, dépouillé des insignes de sa dignité, puis jeté dans un couvent. Ensuite les bourreaux marchent à la prison qui renfermait l'épouse et les enfants de Boris. Ils commencent par étrangler la veuve infortunée; puis c'est le tour de Fédor, qu'on étouffe. Les deux cadavres sont exposés à la vue du peuple, et Ton déclare que ces victimes se sont empoisonnées elles-mêmes. Enfin la jeune tsarine est reléguée dans un cloître, où elle passa le reste de ses jours.

Les meurtriers de la veuve et du fils de Boris, peu satisfaits du sang dont ils sont couverts, étendent leur vengeance jusque sur les tombeaux. Le corps du dernier tsar, arraché de sa sépulture , fut exposé longtemps aux regards et aux outrages de la populace. Quand cette fureur aveugle fut assouvie, on daigna enfin lui accorder un peu de terre dans le cimetière d'un couvent (1605).

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