‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 2 sur 35 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Origines. — Fondation de Kief et de Novgorod. — Mœurs et coutumes

des Slaves- Russes.

(Du v« siècle de 1ère chrétienne an IV)

Cette vaste partie de l'Europe et de l'Asie connue aujourd'hui sous le nom de Russie fut habitée de toute antiquité dans ses parties tempérées ; mais ses peuples, encore sauvages, plongés dans les ténèbres d'une profonde ignorance, ne signalèrent leur existence par aucun monument auquel on puisse vraiment donner la valeur de l'histoire proprement dite.

Ce n'est que dans les narrations des Grecs et des Romains que se sont conservées les notions anciennes sur l'origine de la Russie : encore ces notions sont -elles enveloppées dans des fables nombreuses, du milieu desquelles il faut les tirer, non sans peine.

Environ douze cents ans avant l'ère chrétienne, les Grecs avaient découvert l'entrée de la mer Noire par l'Hellespont et le Bosphore de Thrace, si Ton ajoute foi au célèbre voyage des Argonautes, chanté, dit- on, par

HISTOME DE UUbSIE.

Orphée lui-même, l'un des héros de cette expédition. Dans ce poème curieux, fondé au moins sur d'anciennes traditions, on trouve déjà les noms du Caucase, si connu par ce que la fable rapporte du supplice de Prométhée ; du Phase (aujourd'hui Rion), des Palus-Méotides (ou mer d'Azof ), du Bosphore, des Caspiens, Taures et Cimmériens, qui habitaient la Russie méridionale. Homère parle des Cimmériens en ces termes : « Il existe un peuple de Cimmériens et une ville nommée Cimmérion , couverte d'éternels nuages et de brouillards épais. Jamais le soleil n'éclaire cette triste contrée,où règne sans cesse une nuitprofonde.»

Toutes fausses qu'étaient les idées des contemporains d'Homère relativement à la partie sud-est de l'Europe, elles n'en donnèrent pas moins lieu à la fable des ténèbres cimmériennes , passées en proverbe ; et c'est de là que la mer Noire (le Pont-Euxin) a tiré son nom. La poétique imagination des Grecs créa les Hyperboréens , hommes parfaitement vertueux , qui habitaient , suivant la tradition, bien avant au nord du Pont-Euxin et au delà des monts Riphées. Ils jouissaient d'un doux repos dans des contrées paisibles , où passions et tempêtes étaient inconnues ; ils se nourrissaient de la rosée et du suc des fleurs ; et lorsque, après avoir joui pendant plusieurs siècles de cette existence fortunée, ils étaient rassasiés de plaisirs, ils la terminaient en se précipitant dans les flotsde la mer.

Ces riantes inventions firent place enfin à des notions vraiment historiques. Cinq siècles avant l'ère chrétienne, les Grecs commencèrent à envoyer des colonies sur les côtes de la mer Noire.

Sans nous arrêter ici, ce qui nous mènerait trop loin et aurait en somme un médiocre intérêt, à parler des divers peuples qui se partageaient dans les temps antiques le sol de la Russie, tels que les Scythes, les Gèles, les Sarmates , les Alains , les Goths , les Yénèdes , les Huns , les Antes, les Bulgares et autres, venons à l'origine des Slaves, aïeux des Russes.

HKTOUIE DE RUSSIE.

Les Slaves, dont le nom signifie « les hommes, les fils de la gloire, » occupaient au vie siècle de l'ère chrétienne une grande partie de l'Europe , depuis la mer Baltique et les rives de l'Elbe jusqu'à la Theiss et la mer Noire. Déjà sous le nom (altéré par les historiens) <4e Sclavons ou Esclavons , les Slaves avaient commencé à se révéler en Europe dès le ive siècle; mais dès lors ce n'était pas un peuple nouveau, et plusieurs branches de cette nation étaient connues depuis longtemps des Grecs et des Romains sous des noms différents. Tout porte à croire que les divers peuples que nous n'avons fait que nommer, — les Scythes , les Gètes et autres , — appartenaient à la grande famille des Slaves.

Quoi qu'il en soit , il est certain que les Slaves portent ce nom depuis un grand nombre de siècles. Ils sont sortis de l'Orient, comme tous les autres peuples, et les Orientaux rendent témoignage de leur antiquité. Ils la font remonter, aussi bien que celle des Russes, jusqu'à Japhet, troisième fils de Noé.

Il est probable que les Slaves, en sortant de l'Orient, se répandirent d'abord dans plusieurs contrées de la Russie : ainsi la principale de leurs habitations actuelles fut aussi leur première habitation en Europe. Peut-être, comme tant d'autres peuples sortis des régions orientales, commencèrent-ils à se répandre sur les bords de la mer Caspienne et des Palus -Méotides.

On ne saurait revêtir ces conjectures, et bien d'autres sur les établissements des Slaves, de preuves suffisantes. Mais quelles que soient les contrées où ils se sont répandus anciennement, il paraît certain qu'ils restèrent en grand nombre dans la Russie, confondus par les anciens avec d'autres peuples sous le nom de Scythes, ou plutôt inconnus en effet, parce qu'on n'étendait pas encore si loin les bornes de la terre habitable.

Inquiétés , resserrés , chassés par les Ongres , nation de la race des Huns, sortie de la Sibérie, les Slaves se ré-

pandirent au couchant et au midi et infestèrent l'empire romain : d'autres suivirent les bords de la mer Baltique. La postérité de ces divers émigrants occupe aujourd'hui la Bohème, la Bulgarie , la Servie, la Dalmatie, une partie de la Hongri , et est répandue en Allemagne dans la Poméranie, la Silésie et d'autres contrées.

Cependant tous les Slaves n'étaient pas sortis de la Russie et de la Pologne , ou , pour parler comme les anciens, de la Scythie. Ils y formaient encore une innombrable population , divisée en plusieurs tribus et distinguée par des noms différents. Ils se nommaient Yoliniens dans la Volinie , Lecks sur les bords de la Yistule , Polyanes sur ceux du Dniéper, Polotchanes sur les rives de la Polata, qui tombait dans la Dvina, Dregvitches entre la Dvina et le Pripet. Ceux qui vivaient dans les forêts étaient appelés Drevliers; près du lac Ilmen ils conservaient le nom de Slaves , et prenaient celui de Sévériens le long de la Desna et de la Soula.

Les Slaves de Russie jouissaient d'une grande puissance et imposaient tribut aux nations de langue et d'origine différentes qui habitaient depuis la Lithuanie jusqu'aux montagnes qui bordent la Sibérie et depuis le Biélo-Ozero et le lac de Rostof j usqu'à la mer Blanche. Mais, longtemps libres et dominateurs, ils devinrent tributaires à leur tour : pour secouer le joug de leurs ennemis, ils furent obligés de se donner des souverains, et c'est à cette époque que commence l'histoire de Russie.

Les annales suivies de cet empire ne remontent qu'au ixe siècle; mais une tradition consignée dans les plus anciennes chroniques, place dans le ve la fondation de Kief et celle de Novgorod.

« Il y avait parmi les Polaniens, dit Nestor, trois frères : Kii , Chtchek et Koriff , avec leur sœur Libédie. Ces trois frères demeuraient sur trois montagnes , dont l'une s'appelait Chtchékovitsa, l'autre Khorivitsa, du nom des deux plus jeunes; quant à l'aîné, il habitait là où est mainte-

liant (1) la levée de Zboritchef. Celaient des hommes instruits et prudents, qui déployaient leur adresse à la chasse, dans les forêts épaisses qui bordaient alors les rives du Dnieper, où ils fondèrent une ville qu'ils appelèrent Kief , c'est-à-dire ville de Kii. Plusieurs personnes prétendent que Kii était batelier, parce qu'autrefois il y avait dans cet endroit un bac nommé Kief ; mais il en est d'autres qui assurent que Kii commandait dans sa tribu , et qu'il alla même à Constanlinople , où il fut reçu avec beaucoup de distinction par l'empereur grec. A son retour, ayant parcouru les bords du Danube , il en fut si charmé , qu'il y bâtit une ville , où il avait l'intention de se fixer avec sa famille; mais les habitants du pays ne lui ayant pas permis de rester dans ce lieu, qui conserve jusqu'à présent le nom de Ruines de Kievets , il retourna dans sa ville de Kief, sur le Dniéper, où il mourut, ainsi que ses deux frères et sa sœur. »

Les successeurs de Kii sont inconnus , et l'on ignore si son trône fut occupé par sa postérité. Il n'est même plus fait mention du peuple qu'il avait gouverné, jusqu'à l'année 8 51, à laquelle les historiens de Ôyzance rapportent une incursion des Russes sur Constanlinople, incursion qu'on doit attribuer aux habitants de Kief.

L'histoire de Novgorod jusqu'au ixc siècle n'est pas moins inconnue que celle de Kief. Il paraît qu'elle fut toujours commerçante : par sa situation, elle pouvait entretenir un commerce facile avec les peuples qui habitaient les deux bords de la Baltique. L'empereur Constantin Porphyrogénète parle du commerce qu'elle faisait de son temps avec Constantinople. Il n'en marque pas l'origine, mais on peut la faire remonter assez haut. Les articles de ce commerce étaient sans doute dès lors ce qu'ils furent depuis : des esclaves , des fourrures , du poisson salé et d'autres comestibles , du miel , de la cire, ,

(I) Nestor vivait au xi« siècle.

et peut-être môme du sel. On recevait en échange du vin , des draps et des étoffes.

Longtemps les Slaves de Novgorod se gouvernèrent par eux-mêmes , recevant les tributs des nations dont ils étaient entourés. Ils étaient si redoutables à leurs voisins, qu'on disait communément : « Qui oserait s'attaquer à Dieu et à Novgorod la grande? » Ils se lassèrent pourtant de la liberté dont ils jouissaient, et devinrent tributaires de leurs voisins, auxquels ils allèrent enfin demander des rois.

Mais avant de raconter ces révolutions et les origines de la souveraineté en Russie, nous avons cru devoir d'abord donner une idée de l'ancien caractère du peuple slave en général. Ces détails, puisés dans les historiens byzantins contemporains, ainsi que dans les chroniqueurs nationaux , entre autres dans Nestor, rendront cette histoire plus claire , et partant plus intéressante.

Tous les anciens historiens s'accordent à nous représenter les Slaves primitifs comme des hommes forts, robustes et infatigables , habitués à braver les injures de l'air, le climat rigoureux des pays septentrionaux , et à supporter avec courage les plus grandes privations : les aliments les plus grossiers, et presque toujours crus, leur servaient de nourriture. Ils étonnaient les Grecs par leur agilité à gravir les rochers escarpés ou à descendre dans les précipices , et les surprenaient par la hardiesse avec laquelle ils se jetaient dans des marais dangereux et dans les rivières les plus profondes. Persuadés sans doute que la plus grande beauté de l'homme consiste dans la force du corps , la vigueur et la légèreté des mouvements , les Slaves s'occupaient fort peu d'ornements extérieurs : on les voyait paraître dans de nombreuses assemblées, couverts de boue et de poussière , avec des vêtements dans le pl us mauvais état. Tout en blâmant cette malpropreté , les Grecs font l'éloge des proportions et de la beauté de leur taille , ainsi que de l'expression agréable de leur

physionomie guerrière. Brûlés par l'ardeur du soleil, ils paraissaient basanés ; cependant ils étaient tous blonds , sans exception , comme tous les peuples d'origine européenne.

Ce portrait des Slaves est tracé sur le témoignage de Procope de Césarée et de l'empereur Maurice , qui les connaissaient dans le vie siècle.

Les Slaves évitèrent longtemps les batailles générales en rase campagne , et ils redoutaient les forteresses ; mais , dans la suite , s'étant aperçus que par une attaque rapide et hardie ils pouvaient rompre les files des légions romaines et les mettre en désordre , ils ne refusaient jamais le combat , et ils apprirent bientôt à s'emparer des places fortifiées. Les historiens byzantins ne parlent d'aucun capitaine général qui ait commandé les Slaves ; ils n'avaient que des chefs de corps particuliers; ils ne combattaient jamais en lignes ni en rangs serrés, mais ils se précipitaient en tumulte et sans ordre, toujours à pied, n'ayant pour guide que les inspirations de leur courage et de leur audace personnelle , et ne s'astreignant , ni à un commandement général ni aux combinaisons militaires de leurs cbefs. Ils ignoraient cette prudente circonspection qui sait prévoir le danger et ménager les hommes, et se jetaient avec ardeur au milieu des ennemis. A une valeur à toute épreuve les Slaves joignaient un art tout particulier de se battre dans les défilés, de se cacher dans l'herbe, de surprendre leurs ennemis, de les étonner par la vélocité de leurs attaques , et de les faire prisonniers avec une telle adresse , que dans une affaire importante Bélisaire choisit dans son armée un Slave, auquel il ordonna de saisir un Goth qu'il lui désigna, et de le lui amener eu vie. Ils connaissaient encore la manière de se cacher fort longtemps dans les rivières , et d'y respirer librement à l'aide de roseaux creux, dont un des bouts sortait de l'eau.

Les anciennes armes des Slaves consistaient en sabres,

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