‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 3 sur 35 · MIST01UE DE IIUSSIK · texte numérisé non relu

MIST01UE DE IIUSSIK

javelots, flèches empoisonnées, et en grands boucliers fort lourds.

« La valeur, cette brillante qualité des peuples , peutelle, chez des hommes à demi barbares, reposer sur l'honneur, noble mobile de l'homme civilisé? s'est demandé l'historien russe Karamsin. Tranchons le mot, ajoute-t-il aussitôt , et disons hardiment qu'elle fut un crime et le fléau du monde , avant de devenir cette vertu si nécessaire à la prospérité des empires; que, née de la rapacité , elle fut nourrie par les suggestions de l'intérêt personnel. »

Encouragés par le succès de leurs armes, les Slaves durent sans doute bientôt sentir éclore en eux le germe de l'esprit national, source des grandes nations; et cette lierté généreuse est attestée par la réponse de Lauritas à l'ambassadeur de Baïan, kan des Avars : « Qui peut nous ravir notre liberté? Nous sommes habitués à conquérir des pays , et non pas à céder le nôtre à nos ennemis. Telle sera notre manière de penser, tant qu'il y aura sur la terre des épées et des braves. »

Mais quel motif put d'abord les armer contre les Romains ? Ce n'était pas l'amour de la gloire , mais l'appât du butin qui avait enrichi les Goths, les Huns et divers autres peuples. C'était également pour les dépouilles des peuples vaincus que les Slaves sacrifiaient leur vie , et ils ne le cédaient en avidité à aucune autre nation barbare. Poursuivis parfois par les légions les plus formidables de l'empire , et perdant l'espoir de sauver leur riche butin , ils le jetaient dans les flammes , et ne laissaient à leurs ennemis que des monceaux de cendres. C'est ainsi que les Slaves dévastaient l'empire, et prodiguaient leur sang pour acquérir des richesses qui leur étaient entièrement inutiles; car, au lieu d'en tirer profit, ils les enfouissaient ordinairement dans la terre.

Ces hommes si cruels dans les combats, et dont la férocité laissa aux Grecs d'horribles souvenirs, reprenaient,

en rentrant dans leurs foyers , leur bonté et leur franchise naturelles. Les historiens contemporains, même leurs ennemis , disent , qu'étrangers au mensonge et à la méchanceté , ils conservaient dans leurs mœurs l'innocence du premier âge, inconnue aux Grecs; qu'ils traitaient leurs prisonniers avec bonté, fixant toujours un terme à leur captivité , et laissant à leur choix , de se racheter et de retourner dans leur patrie, ou bien de vivre avec eux, en amis, avec tous les avantages de la liberté.

Tous les historiens s'accordent à faire aussi l'éloge de l'hospitalité des Slaves. Tout voyageur était pour eux un être sacré : on l'accueillait avec joie, on le traitait avec bienveillauce , on le reconduisait en lui souhaitant toutes sortes de prospérités , et on ne le quittait qu'après l'avoir confié aux soins d'un autre Slave. Le maître de là maison répondait au peuple de l'inviolabilité de l'étranger; et relui qui ne savait pas garantir son hôte d'un malheur ou d'un désagrément était puni de cette injure par ses voisins comme si elle leur eût été personnelle. Tout Slave , en sortant de sa maison , en laissait la porte ouverte , et l'on y trouvait toute préparée la nourriture du voyageur. Les marchands et les artisaus visitaient avec plaisir les Slaves , parmi lesquels il n'y avait ni voleurs, ni brigands. Cependant il était permis au pauvre, qui n'avait pas de quoi traiter un étranger, de voler à un riche voisin tout ce qui était nécessaire à cet effet : le crime même était justifié par le devoir sacré de l'hospitalité.

Les annalistes du moyen âge disent que les femmes slaves ne voulaient pas survivre à leurs époux , et qu'elles se jetaient d'elles-mêmes dans le bûcher qui devait consumer le cadavre du défunt. Une veuve qui eût consenti à vivre était pour toujours le déshonneur de sa famille. On croit que cette coutume barbare, dont on doit l'abolition à la religion chrétienne, avait été introduite chez les Slaves, comme chez les Indiens, pour empêcher les femmes d'attenter aux jours de leurs époux : précau-

tion aussi horrible que le crime qu'on voulait prévenir !

Les femmes étaient regardées comme des esclaves : les travaux, les soins domestiques les plus pénibles, étaient leur unique partage ; et les Slaves s'imaginaient que la femme mourant en même temps que son mari , devait le servir encore dans l'autre vie. Cet esclavage des femmes provenait sans doute de la coutume de les acheter. Éloignées des affaires publiques , les femmes suivaient quelquefois leurs pères et leurs époux à la guerre , où elles affrontaient la mort avec courage.

Les mères élevaient leurs enfants comme devant un jour être soldats , et leur enseignaient à devenir les ennemis irréconciliables de ceux dont elles ou leurs parents avaient reçu quelque outrage. Les Slaves , ainsi que les autres peuples païens , regardaient comme une honte l'oubli des injures. En cas de meurtre, non-seulement l'assassin , mais toute sa famille devait s'attendre à périr de la main des enfants de la victime, qui vengeaient le sang par le sang.

Chez les Slaves idolâtres , une mère avait le droit , lorsque la famille était trop nombreuse , de faire périr ses enfants nouveau-nés, si c'étaient des filles; mais elle devait conserver ses fils , destinés au service de la patrie. Un autre usage non moins barbare que celui-ci, était le pouvoir qu'avaient les enfants de se défaire des auteurs de leurs jours lorsque , accablés par la vieillesse et les infirmités , ils devenaient à charge à leurs familles et inutiles à leurs concitoyens.

Ainsi que beaucoup d'autres peuples, les Slaves, au commencement de leur existence politique, ignoraient les éléments constitutifs d'un gouvernement policé; ils ne souffraient chez eux ni maîtres, ni esclaves, faisant consister le premier bien de l'homme dans la jouissance d'une liberté illimitée. Le maître commandait à ceux de sa maison , le père à ses enfants , le mari à sa femme , le frère à ses sœurs; chacun se construisait une cabane dans un

lieu séparé , et à quelque distance de celles des autres , afin d'y vivre plus tranquillement et avec plus de sécurité. Chaque famille formait une petite république indépendante; et les anciennes coutumes, communes à toute la nation , leur servaient de liens sociaux.

Le pillage de l'empire d'Orient , séjour du luxe et des richesses, fit connaître aux Slaves de nouveaux plaisirs, leur créa de nouveaux besoins , qui , en mettant des bornes à leur indépendance , resserra entre eux les liens de la vie sociale : ils sentirent de plus en plus le besoin qu'ils avaient les uns des autres; ils rapprochèrent leurs demeures, et bâtirent des bourgs.

Au bout de quelques siècles, le gouvernement des Slaves devint aristocratique. Des généraux élus par la confiance publique , choisis par un assentiment général, distingués par leurs talents et leur courage , furent les premiers chefs dans leur patrie. Enfin , l'usage prit peu à peu force de loi , et consacra d'un côté le droit de commander, en établissant de l'autre l'obligation d'obéir. Lorsque le fils d'un homme illustre et riche héritait des grandes qualités de son père, il consolidait alors la puissance de sa famille. En général pourtant, les Slaves supportaient impatiemment le droit de succession , et n'obéissaient qu'avec contrainte au fils d'un chef militaire défunt.

L'élection d'un duc ou voïèvode dans la Carinthie slave était accompagnée d'une cérémonie assez curieuse. Celui qui était choisi paraissait dans l'assemblée du peuple , couvert des habits les plus pauvres , tandis qu'on voyait un laboureur assis sur une grande pierre de granit qui lui servait de trône : le nouveau souverain jurait d'être le défenseur de la religion et de la justice, le soutien des veuves et des orphelins ; après quoi le laboureur lui cédait la place , et tous les citoyens lui prêtaient serment de fidélité. Pendant ce temps, deux familles des plus considérables avaient le droit de moissonner par-

tout, et de brûler même les villages, en signe et en mémoire de ce que les anciens Slaves avaient choisi leur premier souverain , pour les défendre contre les attaques de la violence et de la dévastation.

L'idolâtrie avec toutes ses aberrations était le seul culte des Slaves, lorsque le christianisme fit luire à leurs yeux son divin flambeau : longtemps ces peuples repoussèrent la lumière , et la vraie civilisation , qui devait en être la suite ; longtemps leur haine contre le christianisme se traduisit en horribles sacrifices de prisonniers de guerre chrétiens, qu'ils croyaient être des plus agréables à leurs idoles. Ce ne fut guère que vers la fin du vme siècle, et même dans la première moitié du ixe, que le christianisme fit des progrès notables chez les Slaves , qui lui durent non-seulement la vraie foi, des institutions sociales plus douces, mais encore l'art de récriture, *qui leur était resté inconnu jusque alors.

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