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CHAPITRE XIV

Le faux Dmitri. — - Vassili Ivanovitch-Chouiski. — Le prétendu Pierre Fédorovitch. — Encore un faux Dmitri. — Chouiski est détrôné.

Aucun obstacle n'écartait plus l'imposteur de la capitale. 11 y fît solennellement son entrée, le 20 juin 1605, environné d'un nombreux cortège de la plus haute noblesse; les deux armées, russe et polonaise, formaient sa suite. Reconnu par la plus grande partie de la nation, Grégori voulut que la puissance ecclésiastique donnât une nouvelle force aux droits qu'il réclamait, et que son rang fût consacré par l'onction sainte et par la couronne des tsars. Il n'y avait plus de patriarche : il choisit pour remplir cette première dignité de l'Église l'archevêque de Rézan; et quinze jours après son entrée dans Moscou, Grégori reçut des mains de ce nouveau patriarche la couronne des tsars, sous le nom de Dmitri Ivanovitch.

La dernière femme d'Ivan , la mère de Dmitri, vivait encore. Le nouveau souverain, regardé comme son fils, ne pouvait la laisser languir dans sa triste retraite. Dmitri (nous donnerons dorénavant ce nom à l'imposteur) se flatta que l'infortunée veuve, vaincue par de longues souffrances, abattue par l'avilissement où elle avait été plongée ou subjuguée, du moins par la crainte, reconnaîtrait sans peine un homme qui lui rendait sa première fortune , et qui déjà l'avait vengée de Boris. Dmitri sortit de Moscou au-devant d'elle : une grande afflueuce de peuple le suivit. Ceux qui étaient attachés au nouveau tsar et ceux qui doutaient de sa naissance

s'empressaient également d'être témoins de cette entrevue. Dmitri se précipite dans les bras de la tsarine; ils se pressent dans leurs étreintes mutuelles et versent des larmes abondantes. Cependant tous les doutes n'étaient pas encore dissipés par le témoignage de la veuve d'Ivan. Des voix sourdes s'élevaient encore, et des gens bien instruits ou mal intentionnés se disaient à l'oreille qu'un imposteur occupait le trône. Ces bruits étaient trop dangereux pour que le prince n'en poursuivît pas les auteurs. Il y eut des recherches, des délations, des tortures, mais peu de supplices. On ne nomme que le seul Petre Tourguénef , homme assez peu considérable, qui ait été puni de la peine capitale. En résumé , il semble prouvé par des témoignages certains que la Russie n'avait jamais joui jusque-là d'un règne plus doux que celui de Dmitri.

Les chroniques, même en le calomniant, nous ont conservé un exemple bien frappant de sa clémence. Le prince Chouiski devait nécessairement être son ennemi capital ; aussi découvrit-on bientôt qu'il s'était fait un parti, et qu'il conspirait contre les jours du souverain. Il fut arrêté avec ses complices. Dmitri les fit amener devant son palais, et les soumit au jugement du peuple. * Chouiski, convaincu d'avoir formé le complot dont il était accusé, fut unanimement condamné à mort; et, ce qui montre que ce régime n'avait rien de tyrannique, ses complices ne furent condamnés qu'à la prison. L'arrêt porté contre Chouiski ne fut pas même exécuté. La veuve d'Ivan demanda sa grâce à Dmitri; celui-ci, qui voulait pardonner, parut se laisser fléchir. La peine de Chouiski fut commuée en un emprisonnement; il ne tarda même point à obtenir sa grâce , et rentra dans toutes ses dignités. Dmitri espérait gagner les cœurs par cette indulgence : elle fut la cause de sa perte.

Le tsar, se croyant affermi sur le trône, envoya en Pologne, avec la qualité d'ambassadeur, le secrétaire

HISTOIRE DK ItUSSIE.

d'État Vlassief . Il était chargé de solliciter un traité d'alliance avec le roi de Pologne , spécialement contre les Turcs ; mais Sigismond s'excusa sur ce qu'il ne pouvait rien faire sans le consentement de la diète, et promit d'y proposer cette affaire lorsqu'elle serait assemblée. Vlassief était aussi chargé de réclamer en mariage, pour son maître, la fille du palatin de Sendomir, Marine, qui lui avait été promise avant son avènement au trône; elle lui fut remise, après qu'il l'eut fiancée (22 novembre 1605) au nom de Dmitri. Marine ne fit son entrée à Moscou que le 1er mai 1606 ; son père l'accompagnait. Elle reçut partout les honneurs dus au rang qu'elle allait tenir, et les habitants de la capitale se piquèrent de célébrer son entrée dans leur ville avec la plus grande magnificence.

Soit que Mnichek, le père de Marine, voulût faire parade aux yeux des Russes de sa fortune et de sa puissance, soit qu'il eût dessein de procurer à son gendre une garde fidèle , il s'était fait accompagner de quatre mille Polonais. Cette foule d'étrangers en armes remplit le peuple de craintes et de soupçons.

En même temps arrivèrent des ambassadeurs de Sigismond , qui demandèrent à la fois au tsar la cession de Smolensk et de quelques autres contrées, et des secours contre les Tartares de Crimée. Comme ces barbares étaient également les ennemis de la Russie et de la Pologne, Dmitri promit de leur faire la guerre conjointement avec Sigismond; mais il ajouta avec fermeté qu'on ne le ferait jamais consentir à démembrer ses États. Cependant les Russes ne voulurent voir dans ce refus que de l'hypocrisie; on s'obstinait à lire dans son cœur; on soutenait qu'il accorderait un jour ce qu'il affectait de refuser, et on lui faisait un crime d'une alliance même utile à la patrie.

Tout en lui révoltait la nation. 11 avait adopté en Pologne des mœurs étrangères; il ne pouvait cacher son

HISTOIIŒ DE RUSSIE.

mépris puur les manières des Russes, et le mépris ne se pardonne jamais. Il admettait auprès de sa personne des prêtres et des moines catholiques ; et les catholiques n'étaient pas même regardés comme chrétiens par les Russes, aussi fanatiques qu'ignorants et remplis d'absurdes préjugés.

il avait de la musique à sa table, et Ton avait toujours vu, disait la foule, régner à la table des tsars le recueillement d'un réfectoire de moines (1). Il se promenait dans l'étendue du Kremlin et dans les rues de Moscou, accompagné seulement de quelques gentilshommes, et les tsars ne se montraient qu'environnés du plus brillant cortège et dans l'appareil le plus imposant. Il était familier avec les grands; il déposait l'orgueil du rang suprême, et traitait les seigneurs comme ses égaux et ses amis; les tsars, renfermés dans leur triste gravité, ne se laissaient voir à leur cour qu'avec un front sévère et menaçant. On regardait donc Dmitri comme un homme né pour la bassesse , indigne de régner, incapable même de représenter le personnage de souverain.

Enfin arriva le jour destiné au mariage de Dmitri. Le patriarche mit la couronne des tsars sur la tète de Marine. Cette cérémonie , contraire aux anciens usages , fut regardée comme un attentat contre les lois, et la permission qu'eurent les étrangers d'entrer dans l'église comme une insulte faite à la religion (2).

Il est certain que les Polonais ne cherchaient point à calmer la haine qu'ils inspiraient, ne fût-ce que par leur religion, leur langue et leurs mœurs différentes de celles des Russes. Fiers de la protection de Dmitri, qu'ils ren-

(1) On sait ce qu'il faut penser de ce recueillement des tsars à table : il s'accorde mal avec les orgies qui déshonoraient trop souvent leurs repas.

(2) La chronique appelle ici les catholiques romains, Latins non baptisés. Les Russes ne croyaient pas qu'il pùt y avoir de baptême sans immersion.

daient odieux, ils se montraient comme des oppresseurs. Les grands polonais affectaient en toute occasion le plus profond mépris pour les seigneurs russes ; et leurs compatriotes de tout rang outrageaient de mille manières les Moscovites.

Des strélitz indignés de ces excès, dont ils accusaient le souverain , et plus encore de ce qu'on bâtissait une église pour les catholiques, conspirèrent contre le prince. Trahis par un des leurs, ils furent aisément convaincus du complot qu'ils avaient tramé. Mikoulin , chef de cette milice, n'eut pas plutôt entendu leur aveu, qu'il les fit massacrer par ceux de leurs compagnons qui étaient restés fidèles; lui-même en tua un grand nombre de sa main. Dmitri condamna cette exécution violente; mais on n'en crut pas moins qu'il l'avait ordonnée.

Pendant que la cour se livrait aux plaisirs, Chouiski profitait du pardon qu'il avait obtenu pour former une nouvelle conspiration. Au milieu de ces brillantes fêtes, par lesquelles on célébrait le mariage et le couronnement du souverain, il épiait le moment de le massacrer. Dmitri apprit que déjà quinze mille hommes étaient ouvertement révoltés. 11 craignit d'augmenter le mal par des ordres sévères ; il fit seulement avertir les Polonais de se tenir prêts à se défendre, et les strélitz, avec quatre compagnies de ses gardes, furent commandés auprès de sa personne. Cela se passait le 14 mai, et, pour dissimuler ses craintes, Dmitri indiqua pour le 18 un bal masqué. Il devait donner le même jour au peuple le spectacle de l'attaque et de la défense d'une place; on avait construit pour cette fête une citadelle de bois, et l'on y avait amené une grande quantité de canons.

Mais, dès la nuit du 17, Chouiski rassembla dans sa maison ses parents, ses amis et leurs domestiques. Il leur parla avec véhémence; il excita en eux de la baine pour un vil imposteur, un moine impie, qui avait en même temps dépouillé l'habit de son ordre et la foi de ses pères;

il ajouta qu'il était temps de venger l'État et le Ciel offensé. Tous s'écrièrent à la fois qu'ils étaient prêts à mourir pour la patrie et la religion. Ils s'arment à la hâte et courent sonner le tocsin ; le peuple se presse autour d'eux; et, de même qu'il a reconnu Dmitri sans examen, il jure avec autant de légèreté la mort de l'imposteur. Le tsar dormait profondément; il n'avait conservé que trente hommes auprès de sa personne : sécurité imprudente, qui contredit le dessein qu'on lui prête d'avoir voulu faire massacrer, le lendemain, les grands et le peuple. Basmanof , un de ses fidèles seigneurs, endormi non loin de lui, entend le son des cloches et le réveille. Bientôt les cris du peuple qui s'avance vers le palais annoncent que la révolte est générale. Chouiski marche à la tète de cette multitude, tenant une épée d'une main et de l'autre une croix. A l'aspect de ce signe révéré, le peuple se croit conduit par Dieu même, et reconnaît la voix du Ciel dans celle de son chef.

Dmitri paraît à la porte de son palais, il espère imposer au peuple par sa présence ; mais son aspect ne fait qu'irriter davantage la multitude. 11 voit qu'en un instant toute sa puissance s'est évanouie, et se retire dans l'attente du sort le plus affreux. Basmanof déploie un zèle supérieur au danger, et ne craint que pour son maître; il veut exhorter les boyards à garder leurs serments et à contenir le peuple ; mais il est aussitôt frappé d'un coup de poignard par un nommé Tatistchef, qui lui devait sa grâce auprès du tsar, contre lequel il avait peu auparavant conspiré. Dmitri cherche à fuir, mais en vain ; toutes les issues sont occupées par les rebelles. Une croisée donne sur une petite cour ; il l'aperçoit, s'y précipite, se casse une jambe et se fait à la tète une profonde blessure. Aux cris que lui arrache la douleur, accourent quelques-uns de ses gardes, des strélilz et même des gens du peuple, qui, ne sentant plus que de la pitié pour l'homme souffrant qui les implore, le portent dans son palais. Les

gardes et les strelitz jurent de mourir pour le défendre.

En vain les boyards les exhortent -ils à leur livrer un traître que l'imposture a seule placé sur le trône; ils répondent qu'ils reconnaissent dans leur prince le fils d'Ivan , et qu'ils doivent répandre pour lui tout leur sang. Cette réponse courageuse est entendue par quelques hommes du peuple, et vole de bouche en bouche. La fureur de la multitude s'apaise ; le doute gagne les esprits, et les grands commencent à devenir suspects. Tout est perdu pour les ennemis de Dmitri, lorsque les boyards proposent d'aller supplier la veuve d'Ivan de découvrir la vérité. Tout le monde se rend à cet avis. Chouiski court avec quelques amis chez la vieille tsarine, et revient bientôt annonçant qu'elle a désavoué le scélérat qui l'ose appeler sa mère, et qu'elle déclare ne l'avoir nommé son fils que sous le coup d'une menace de mort. Aussitôt tout se tourne contre Dmitri; ses gardes et les strélitz, si fermes il n'y a qu'un instant, se joignent au peuple qui jure la mort de Dmitri. On se jette sur l'imposteur, et on le fait expirer sous mille coups. Son corps fut bridé, après être resté trois jours exposé sur la place.

Pendant cette exécution, une partie du peuple, s'étant divisée en plusieurs bandes, courait toutes les rues et massacrait les Polonais qu'elle pouvait rencontrer. D'autres bandes se précipitèrent dans l'appartement de Marine, qui ne dut son salut qu'au dévouement d'une de ses dames d'honneur. Le voïévode de Sendomir et les autres seigneurs polonais étaient résolus à se défendre avec vigueur, lorsque Chouiski vint arrêter la fureur du peuple ameuté contre eux. C'est ainsi que furent sauvés Mnichek, son fils et l'ambassadeur de Pologne ; ils se rendirent à Chouiski, qui leur promit toute sûreté pour leur personne.

La révolte ne dura que huit à dix heures ; la nuit suivante il régna dans la ville un profond repos : on

n'eût pu croire qu'elle avait été précédée d'un jour si terrible.

Si Dmitri n'était pas né pour le trône , il semble du moins qu'il était digne d'y monter. Margeret, gentilhomme français qui avait été à son service, dit qu'il avait de l'esprit, de l'agilité, de la force. Facile à s'emporter, plus facile encore à s'apaiser, la clémence faisait le foud de son caractère. Généreux, animé d'un noble enthousiasme pour la gloire, plein de respect pour la postérité, qui l'a traité peut-être avec trop d'ingratitude, il devait être capable de grandes choses. Un mot suffit à son éloge : c'est qu'il aimait Henri IV, roi de France, et qu'il avait déjà nommé un ambassadeur pour l'envoyer à ce prince.

Plusieurs historiens, tant russes qu'étrangers, se sont posé cette question : Dmitri était-il un imposteur, ou bien était-il vraiment le fils d'Ivan, échappé à la mort? Plusieurs des objections qu'ils ont hasardées contre l'imposture de Grégori nous paraissent d'une grande force ; nous n'oserions cependant, pas plus qu'eux, décider la question. Pour juger ce grand procès, il faudrait avoir des pièces que vraisemblablement on ne trouvera jamais. Quant à nous, le cadre restreint de notre travail sur la Russie nous interdit d'énoncer en termes si concis que ce soit les nombreuses fins de non -recevoir qu'on oppose à l'imposture prétendue de Grégori. Nous avons donné ce qu'il y a de plus vraisemblable, et dans le doute qui entoure toutes les autres assertions, nous avons cru devoir nous abstenir de commentaires.

Le trône n'était encore vacant que depuis quatre jours, lorsque Chouiski excita ses partisans à le proclamer luimême. Loin que tout l'Etat intervînt dans cette élection, elle était même ignorée de la plus grande partie de Moscou. La faction de Chouiski le mena sur la place publique, le nomma tsar par acclamation, et le conduisit aussitôt à l'église cathédrale. Là, pour faire oublier sans doute ce que son élection avait d'illégal, il jura solennellement de

IHSTOinE DE RUSSIE.

ne punir personne sans prendre l'avis et le consentement des grands ; de ne point imputer aux enfants les fautes de leurs pères ; de ne tirer aucune vengeance de ceux qui l'avaient offensé du vivant de Boris. Depuis que Novgorod avait perdu ses privilèges, c était la première fois qu'un souverain de Russie avait juré des conventions avec ses sujets.

Il manquait encore à Chouiski la cérémonie du couronnement. 11 fit déposer et enfermer dans un cloître le patriarche élevé par Dmitri , et nomma à sa place Hermogène, métropolitain de Razan. Le nouveau tsar, dans la semaine même de son élection, reçut la couronne des mains de ce nouveau pontife : tant on abrégea les formalités dans la déposition de l'ancien patriarche et le choix de son successeur.

Mal affermi sur le trône, Cliouiski voulut essayer du moins de désarmer les Polonais. Il leur envova en ambassade le prince Volkonski, chargé de représenter Dmitri comme un fourbe qui avait séduit à la fois la Pologne et la Russie ; mais ce député ne fut pas même écouté. Les Polonais attendaient des événements une nouvelle occasion de mettre la Russie en feu, et de profiter de l'embrasement pour se saisir de quelques lambeaux de ce malheureux pays; les événements ne secondèrent que trop bien cette politique de la Pologne.

Chouiski devait être bai de tous ceux qui avaient des prétentions au trône et de leurs partisans. Il augmenta encore par sa conduite le nombre de ses ennemis. Malgré ses serments, il ne sut oublier aucune des anciennes offenses qu'il avait reçues, et il s'en vengea par la spoliation et l'exil. On commença à remuer de plusieurs côtés; et, loin de Moscou, le bruit se répandait que Dmitri n'était pas mort. Ces sourdes rumeurs effrayèrent Chouiski. Il envoya chercher à Ouglitch le corps de Dmitri, massacré par l'ordre de Boris. Quoique la mort de cet enfant n'eût rien de commun avec la religion,

on le regardait comme un saint martyr. Le tsar, le patriarche, les boyards et le clergé allèrent an -devant de ses reliques (1607). On établit trois fêtes en son honneur : celle de sa naissance, celle de sa mort et celle de la translation de ses reliques. Cette politique était adroite : en effet, si Dmitri devenait un objet de vénération pour le peuple, s'il était dans le ciel, tous ceux qui oseraient prendre son nom sur la terre ne pourraient être que des imposteurs. Mais par malheur le nouveau saint ne trouva ni dévots ni croyants.

En Ukraine surtout le peuple se portait à la rébellion ; des marchands, des strélitz, des Cosaques, des paysans se soulevèrent, et reconnurent pour leur chef Ivan Bolotnikof, esclave fugitif du prince André Téliatevski. Ils surprenaient les villes, jetaient les commandants dans des cachots, pillaient, détruisaient les maisons, et s'emparaient des femmes et des filles. Leur exemple répandit au loin l'esprit d'anarchie. Les paysans crurent que le temps était venu de rétablir l'égalité et d'exterminer la noblesse. Le sang des seigneurs coulait à longs Ilots, et leurs membres déchirés et exposés à la vue du peuple étaient autant de signaux qui l'appelaient à la liberté. Déjà Bolotnikof s'approche de Moscou ; il ravage tout sur son passage, bat les troupes qu'on lui oppose, et arrive aux portes de la capitale : c'en était fait de cette ville, sans les secours qu'elle reçut de Smolensk et d'ailleurs. Les rebelles furent battus, et perdirent beaucoup de monde ; la plupart allèrent implorer la clémence du tsar, et obtinrent leur pardon ; ceux qu'on prit les armes à la main furent noyés impitoyablement.

Le parti de Bolotnikof semblait près de se dissoudre, lorsque parut sur la scène un autre brigand bien plus redoutable; c'était un imposteur qui s'était déjà montré dès le temps de Dmitri.

Les Cosaques du Térek , sûrs de l'impunité sous ce règne orageux , s'étant rassemblés au nombre de quatre

mille hommes, avaient surpris et pillé Astrakan. Ce premier succès leur procura l'alliance des Cosaques du Don, les mêmes qui avaient tant contribué à placer Dmitri sur le trône. Mais, se croyant mal récompensés, ils ne cherchaient qu'à exciter de nouveaux troubles pour en tirer de plus grands avantages. 11 se trouvait parmi eux un jeune homme nommé Klie Vassilief, esclave fugitif d'un boyard nommé Ielaguiu ; ils s'avisèrent d'en faire un prince du sang des tsars. Ils l'appelèrent Pierre, et le donnèrent pour fils de Fédor, supposant que c'était lui que la tsarine Irène avait mis au monde en 1592, et que Boris, qui aspirait secrètement au trône, avait substitué à ce jeune prince une fille baptisée sous le nom de Théodosie, et morte l'année suivante. On ne disait pas comment ce fils de tsar inconnu se trouvait parmi les Cosaques du Bon.

Il semble qu'un esprit de vertige régnait alors dans toute la Russie : cette fable , si mal ourdie par des barbares, eut tout l'effet qu'ils en attendaient. Une fowle de bas peuple, rendu sans doute inquiet par la misère, vint se joindre à eux. Leur audace s'accrut avec leur force; ils osèrent écrire à Dmitri d'abandonner le trône, qui appartenait au fils de Fédor. Dmitri, sans s'effrayer, se contenta de faire répondre au faux Pierre que, s'il était en effet son neveu, il pouvait venir à Moscou faire examiner ses droits, qu'on était prêt à les reconnaître; mais que, s'il n'était qu'un fourbe, il recevrait la peine due à son crime. Cette menace n'arrêta pas les Cosaques; ils se mirent en route pour la capitale. Cependant, ayant appris la mort du tsar, ils craignirent que son successeur ne montrât plus de fermeté, et, renonçant à leur projet sur Moscou, ils se contentèrent d'exercer le brigandage, et de massacrer les grands qui leur tombaient entre les mains.

Aussitôt qu'ils connurent le mécontentement de la nation sous le nouveau règne et les progrès de Bolotnikof,

ils s'unirent aux Cosaques du Volga, et, remettant Pierre à leur tète, ils se déclarèrent derechef les défenseurs de ses droits. Ils rentrèrent dans l'intérieur de la Russie, et virent leur parti s'augmenter à chaque pas. Les forces qu'on rassembla contre eux furent aisément dissipées. Malheur aux nobles qui leur furent livrés par des traîtres ou par le sort des armes ! ils s'étudiaient à les faire périr dans des supplices inouïs. Pendaut que des nobles expiraient dans les tortures par ordre de ce scélérat, d'autres hommes de la première distinction se rendaient ses complices ; soit qu'aucun moyen ne leur parût odieux pour renverser Chouiski, longtemps leur égal et aujourd'hui leur maître ; soit qu'ils cherchassent seulement à exciter des troubles dont ils espéraient profiter. Les droits de l'imposteur furent reconnus par le prince Chakoski et par André Téliatevski , le maître du brigand Bolotnikof , et qu'on peut soupçonner d'avoir excité lui- môme son esclave à déchirer sa patrie. Ces deux seigneurs surpassèrent par leurs excès toutes les cruautés du rebelle qu'ils se donnaient pour maître.

Chouiski reconnut avec effroi que le vil protégé de quelques Cosaques devenait pour lui un ennemi redoutable, et résolut d'aller le combattre lui-même. Il se mit en campagne. Téliatevski vint s'opposer à sa marche, et ne craignit pas de l'attaquer. Le combat dura un jour entier, et l'avantage fut longtemps du côté des rebelles; enfin, grâce à l'intrépidité des princes Lykof et Golitsin, la victoire resta au tsar. Téliatevski périt en brave, et échappa ainsi au supplice qui l'attendait. Une seconde victoire permit à Chouiski de s'avancer sans obstacle jusqu'à Toula, où les rebelles s'étaient fortifiés, avec le faux Pierre, le brigand Bolotnikof et le prince Chakoski, tous déterminés à se défendre jusqu'au dernier soupir. Le tsar était dans une grande incertitude sur l'issue du siège qu'il entreprenait, lorsqu'un homme obscur vint lui offrir de le faire triompher. C'était

un enfant-boyard, natif de Mourom, nommé Soumin. Il promit au tsar d'inonder la ville et de noyer les habitants, s'ils ne consentaient pas à se rendre, Chouiski et les grands rirent d'abord de cette proposition; mais Soumin insista, se fit écouter et obtint la permission d'exécuter son projet. Une petite rivière qu'on nomme l'Oupa traversait la ville assiégée ; Sonmin lit donner ordre aux soldats de remplir de terre de grands sacs et de les jeter dans la rivière, près de l'endroit où elle sort de la ville. Ce travail était long et ne produisait pas tout l'effet qu'on désirait; cependant on commençait à concevoir quelques espérances de succès, et l'on fit venir des ouvriers habiles dans l'art de construire des digues pour les moulins. L'ouvrage avança promptement; alors la rivière sortit de ses bords et se répandit dans la ville. Les habitants épouvantés ne songèrent plus qu'à mériter leur grâce par une prompte soumission. Ils chargèrent de chaînes le faux Pierre, le traître Chakoski, le brigaud Bolotnikof et les autres chefs des révoltés, et les amenèrent au tsar. Ces scélérats périrent dans les supplices, et Chouiski pardonna aux habitants de Toula.

Le tsar semblait n'être parvenu au plus haut rang que pour se le voir disputer par les hommes les plus vils; il n'avait pas encore vaincu le faux Pierre, qu'un nouvel imposteur osait déjà lui commander de descendre du trône. Ce fut sur les frontières de la Pologne , dans la ville de Starodoub, que commença à se jouer une scène qui n'eût été que ridicule, si les suites n'en avaient pas été cruelles. Il arriva dans cette ville deux jeunes gens inconnus. L'un se faisait nommer André Nagui; l'autre était Russe, et s'appelait Alexei Roukin. Ce dernier annonça que Dmitri, sauvé par le Ciel des attentats de Boris, avait encore échappé à la sédition que des traîtres avaient excitée contre lui à Moscou; qu'il ignorait quel était l'homme obscur que les séditieux avaient pris pour victime ; mais que le prince s'était soustrait à leurs fureurs , et vivait dans la

HlSl'OlllE DE RUSSIE.

retraite et dans un état de fortune bien peu conforme à sa naissance.

Ce récit fît d'autant plus d'impression qu'il était plus romanesque. Le premier que Roukin prit pour son confident fit partager à ses amis sa crédulité, et bientôt toute la ville se passionna pour le béros d'un conte absurde. Vivement sollicité d'indiquer la retraite du prince pour lequel on proclamait hautement son amour et son dévouement, Roukin, qui s'était beaucoup fait prier avant de trahir son prétendu secret, déclara enfin que ce monarque infortuné se trouvait dans Starodoub même , caché sous le nom de Nagui. La joie de ceux qui reçurent cette fausse confidence ressemblait au délire. Ils coururent faire sonner les cloches , et, ayant rassemblé tous leurs concitoyens, ils leur firent part de leur découverte. Un transport unanime conduisit les habitants aux pieds de l'imposteur, et ils lui prêtèrent serment de fidélité. Trois villes, à leur sollicitation, entrèrent dans le même parti. On n'a jamais su quel était ce fourbe. Il est du moins vraisemblable qu'il n'était pas Russe, puisque personne ne put le reconnaître : on croit qu'il était de basse extraction.

Aussitôt que les habitants de Starodoub lui eurent rendu leurs hommages/ils écrivirent à Chouiski, campé devant Toula, de renoncer au trône qu'il avait usurpé, et de le remettre au souverain légitime. Un enfant-boyard osa se charger de cette lettre, déterminé à perdre la vie pour servir l'imposteur qu'il regardait comme son prince. Chouiski crut pouvoir tirer de cet homme, par la force des tourments, quelques lumières sur le prétendu Dmitri, sur l'état de ses forces et sur la nature de ses ressources. Mais le malheureux, inébranlable au milieu des plus cruelles tortures, exhortait les assistants à se soumettre à leur véritable souverain, et à secouer le joug d'un usurpateur qu'allait frapper la vengeance céleste. Condamné à être brûlé à petit feu, ce

martyr d'une erreur qu'il prenait pour la vérité, expira en rendant grâces à Dieu, qui lui permettait de souffrir pour son prince et pour sa patrie.

Ainsi le tsar, encore mal assuré de ses succès contre l'imposteur de Toula, avait à combattre un nouveau parti de rebelles, et se voyait obligé de diviser ses forces à peine suffisantes. La Russie souffrit également des victoires du tsar contre les troupes du faux Dmitri, et de celles des séditieux contre l'armée de Chouiski. Mais, quand enfin Toula se fut rendue, quand le prétendu Pierre et ses compagnons eurent péri dans les supplices, le faux Dmitri, qui se vit seul en butte aux armes du tsar, désespéra d'y résister. Il abandonna les villes qui l'avaient reconnu, en laissa les babitants exposés à la vengeance d'un prince irrité, et se retira à Novgorod- Séverski. Mais la Pologne était intéressée à le soutenir. Cependant elle eut bonté de le protéger ouvertement, et n'agit en sa faveur que sous le nom de quelques particuliers. Un colonel nommé Lisovski vint lui offrir ses services avec sa troupe. Le tsar venait de licencier son armée : Lisovski décida le faux Dmitri à profiter des circonstances et à aller mettre le siège devant Briansk. Bientôt cette ville fut serrée de si près, que ses défenseurs ne pouvaient recevoir de subsistance qu'à travers les plus grands dangers. Tous les jours de nouveaux renforts arrivaient au prétendu Dmitri; c'étaient des troupes de Lithuanie , des bandes de brigands, puis enfin les Cosaques du Don. Ils lui amenèrent, chargé de chaînes, un autre fourbe qui avait tenté de se mettre à leur tète, en se donnant comme fils de Fédor, dont il prenait le nom. Le faux Dmitri, coupable du même crime, le fit punir de mort : c'était se prononcer à lui-même sa propre sentence.

Chouiski, à la nouvelle du danger que courait Briansk, rassembla à la hâte les troupes qu'il avait licenciées, et les envoya au secours de cette ville sous le commande-

ment du prince Kourakin. Malgré sa bravoure et celle de ses soldats, ce général ne put que jeter des provisions dans Briansk, et dut se retirer devant l'armée des rebelles. Le faux Dmitri renonça à poursuivre le siège de Briansk, et se retira dans Orel, où il résolut de passer l'hiver. Ses succès lui acquirent de nouveaux secours, et des seigneurs polonais du plus haut rang vinrent se joindre à lui.

Ce fut dans ces temps où la Russie aurait dù n'offrir qu'un spectacle de deuil, en présence de tous les maux qui l'affligeaient déjà , et de ceux encore plus terribles dont elle était menacée, que Chouiski songea à se marier. Il épousa (1608) Marie, lille du -prince Bouinossof : union formée dans de funestes conjonctures et dont la fin devait être déplorable.

Il fut impossible d'agir pendant l'hiver contre le rebelle, dont le parti se fortifiait de plus en plus chaque jour; et quand enfin la saison permit de reprendre les opérations militaires , les troupes du tsar ne se présentèrent que pour se faire battre. Kourakin avec ses soldats soutint seul sa réputation de valeur. L'imposteur victorieux répandit le bruit qu'il allait marcher sur Moscou. A cette nouvelle, les généraux de Chouiski, effrayés, se retirèrent avec la plus grande partie de la noblesse dans cette capitale, où ils répandirent la terreur. Les soldats, abandonnés de leurs chefs, se dispersèrent, et le faux Dmitri se trouva maître de la campagne. Il ne perd pas de temps et s'approche de Kalouga ; l'effroi se répand au loin. Les seigneurs, les nobles, ne se croient plus en sûreté chez eux : ils abandonnent leurs villages, ils vont avec leurs femmes et leurs enfants se renfermer dans Moscou, qu'ils regardent comme leur dernier, leur seul asile.

Ce n'était pas encore l'armée rebelle qui causait à Chouiski le plus d'inquiétude : des princes, des boyards, mécontents de sa domination, refusent de le servir. Ils

IHST01HE DE IlUSSIE.

rougissent d'obéir à celui qui fut leur égal, et forment le projet de se donner à un fourbe tiré de la fange pour opprimer leur patrie. On arrêta ceux dont on put découvrir les mauvais desseius ; les princes, les premiers d'entre les boyards furent envoyés dans des prisons éloignées, les autres furent punis de mort. L'armée fut rappelée à Moscou, dont le rebelle s'approebait.

Il arriva enfin à deux lieues des murs, et établit son camp près du bourg de Touchino : ce fut de là qu'au nom des Polonais il envoya redemander à Moscou les ambassadeurs et tous les sujets de la Pologne qui avaient été arrêtés après l'assassinat de celui qu'on appelle le premier faux Dmitri. Ce n'est pas qu'il s'intéressât vivement au sort de ces prisonniers; il voulait seulement être instruit par ses députés de la situation des défenseurs de Moscou. À leur retour il lit répandre le bruit qu'il avait conclu la paix avec la Russie. Cette nouvelle, parvenue jusqu'à l'armée russe, qui campait assez loin de la ville, y produisit du relâchement dans la discipline. Les soldats, fatigués par de longues (veilles, jetèrent leurs armes, et lu nuit suivante ils se livrèrent au sommeil. L'imposteur, instruit du succès de son stratagème, les surprend et les met en fuite.

Le tsar, sentant que l'erreur ou l'infidélité de ses sujets donnait encore moins de force à l'imposteur que l'appui de la Pologne, résolut de ne pas irriter davantage cette puissance et de rendre la liberté aux ambassadeurs polonais, au voïévode de Sendomir, à sa fille Marine et à leur suite. Le faux Dmitri, instruit de leur départ de Moscou, envoya à leur poursuite; Mnichek et sa fille furent enlevés et conduits au camp du rebelle.

C'était une épreuve difficile et dangereuse pour l'imposteur que de traiter comme son beau-père, comme son épouse, des personnes qui ne l'avaient jamais vu. On ne peut expliquer son audace qu'en supposant qu'il y avait eu déjà quelque correspondance secrète entre lui elle palatin

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de Sendomir. Cependant, quand Mnichek et Marine lui furent présentés, ils ne purent, dit-on, parfaitement cacher un mouvement de surprise à la vue d'un homme qui n'avait pas même de ressemblance avec celui dont il prenait le nom; Marine ne témoigna donc point ces transports de joie quelle devait éprouver en revoyant un époux dont elle avait pleuré la mort. Après cette froide entrevue, elle fut conduite avec son père dans l'appartement qui leur était destiné. L'indifférence des deux époux supposés ne put échapper à ceux qui en furent les témoins, et jeta quelques doutes daus les esprits. Chacun se confiait en secret ses conjectures; l'illusion allait se dissiper pour faire place au repentir. Le palatin et sa fille étaient sans doute encore plus agités : l'ambition et la vengeance les portaient à reconnaître le faux Dmitri, l'honneur les arrêtait; l'ambition fut la plus forte. Dix jours après la première entrevue, Marine en eut une seconde avec le rebelle; alors elle manifeste tous les sentiments qu'une tendre épouse peut marquer à un époux chéri dont elle a pleuré la perte, et ce spectacle attendrit les spectateurs déçus. L'armée apprit bientôt les détails de cette reconnaissance, et, toute grossière qu'était la ruse, elle acquit d'autant plus de nouvelle force, que Marine continua jusqu'au bout son rôle déshonorant, en donnant les droits d'époux au fourbe Dmitri.

De nouveaux succès couronnaient les armes de l'imposteur : Souzdal, Chouïa et Péréiaslavle se rendirent aux troupes qu'il envoya contre elles. Rostof résista longtemps, soutenue par le courage calme de son métropolitain, nommé Philarète ; enfin l'ennemi y pénètre, massacre tout ce qu'il peut trouver dans les rues, daus les maisons, et dans la cathédrale, dont il brise les portes et où il commet des excès sacrilèges. Philarète est saisi au pied de l'autel, sous une robe de moine, et envoyé à l'imposteur. Les progrès du faux Dmitri répandirent par-

m HISTOIRE DE RUSSIE.

tout la consternation et la crainte. Les villes tachaient, par une prompte soumission , devitcr de plus grands malheurs. La domination du tsar ne fut plus reconnue que de celles qui, trop éloignées du théâtre de la guerre, ne pouvaient redouter aucun danger.

Chouiski était surtout effrayé de la situation, chaque jour plus menaçante, de Moscou; il rappela les différents corps de troupes qu'il avait envoyés au secours des autres parties de l'État. Pendant qu'il travaillait à défendre sa capitale contre les ennemis extérieurs, il reconnut qu'il n'en avait pas de plus redoutables que ceux qui étaient dans ses murs. Une conspiration se forma contre lui; le prince Gagarin, d'accord avec quelques autres hommes du premier rang, en était le chef. Il n'était du reste rebelle qu'à son insu, et il croyait conspirer contre un usurpateur en faveur du prince légitime. Le prince Golitsin se joint à cette faction : ils courent au palais, déterminés sans doute à poignarder leur souverain, contre lequel ils n'avaient pu armer ni les boyards ni le patriarche. Chouiski se montre, en ce moment, digne du trône par son courage : il vient au-devant des conjurés, accompagné de ses gardes. Sa présence leur impose. La crainte succède dans leurs cœurs à l'audace; ils fuient de Moscou, et se retirent au nombre de trois cents à Touchino, auprès du prétendant.

Trop faible pour aller assiéger Moscou, le faux Dmitri résolut de l'affamer, et envoya des détachements arrêter tous les transports de provisions. Ces mesures eurent le succès qu'il s'en était promis : bientôt la capitale fut réduite à la famine. Les pauvres, chassés par le besoin, allaient en foule chercher auprès de l'imposteur une subsistance que le prince légitime ne pouvait leur fournir. Le tsar était enfin menacé d'un abandon général, lorsqu'on vit revenir à Moscou le prince Gagarin, l'auteur de la dernière révolte, détrompé sur le compte du

faux Dmitri, humilié, repentant, s'offrant lui-même à la peiue qu'il avait méritée, et rappelant au devoir ce peuple que naguère il avait voulu soulever.

Ce qui contribua le plus à répandre la tranquillité dans Moscou, ce fut une nouvelle apportée par Gagarin, qui rendit quelque espérance aux habitants. 11 venait d'arriver à Novgorod un secours de Suédois (1609) qui devait entrer bientôt dans Moscou. Ce secours, dont on espérait de si grands avantages, et qui ne fit dans la suite qu'aggraver les maux de l'État, était le résultat d'une négociation dont l'enchaînement des faits ne nous a pas encore permis de parler.

Cinq mille Suédois avaient été envoyés par Charles IX, roi de Suède, au tsar ; ils étaient commandés par le comte Jacques Pontusde laGardie, gentilhomme d'origine française et d'une naissance distinguée, dont le père avait rempli en Suède les plus hauts emplois militaires. Charles IX avait intérêt à secourir Chouiski et à ne pas souffrir que les Polonais, à la faveur du faux Dmitri, s'emparassent de la Russie; par cette augmentation de puissance, ils seraient devenus pour lui des voisins trop dangereux. Ce renfort m fut d'abord que d'un médiocre secours contre les Polonais, et plus tard, comme nous le verrons, il ne servit qu'à aggraver les maux de l'État.

Les troubles de la Russie, déjà si grands, ne furent guère augmentés par trois imposteurs qui se montrèrent aux environs d'Astrakan , et qui ne purent se faire un parti considérable. Ces fourbes inhabiles étaient connus; on savait leur origine et leur condition, et d'ailleurs aucune puissance n'avait intérêt à soutenir leur cause. L'un se faisait appeler Auguste et se disait fils d'Ivan ; un autre, nommé Osinovin, voulait passer pour petit-fils d'Ivan; et le troisième, qui se faisait appeler Fédor, se vantait d'avoir pour père le prince de ce nom. Les Cosaques, qu'ils avaient voulu séduire , vinrent trouver le faux Dmitri :

que les Suédois demandèrent opiniâtrement leur paie. Pontus soutint qu'il n'y avait point d'argent dans la caisse. Les officiers, les soldats marquetant un égal mécontentement, et la Gardie passa, avec ses troupes du coté des Polonais. Les Russes, effrayés de cette défection, retournèrent en désordre à Moscou. Les Suédois pillèrent la caisse et le bagage ; et la (iardie, après avoir laissé une partie de son monde aux Polonais , alla ravager le territoire de Novgorod, prit la petite ville de Ladoga, et repassa en Suède , content du mal qu'il avait fait aux Russes, et se reposant sur eux du soin d'achever leur ruine.

Le faux Dmitri avait encore un parti , et les Polonais prirent la résolution de ne point abandonner entièrement cet imposteur. Il parait devant Moscou ; mais il en est bientôt chassé par les troupes l art ares que Chouiski avait appelées au secours de l'État, et qui se payèrent de leur premier exploit en ravageant le pays qui avait imploré leur aide. D'un autre côté, le faux Dmitri ne faisait pas moins de mal à la Russie, où il s'était rendu maître de plusieurs places. Chouiski mande les troupes des villes, et n'est point obéi ; celles de Rézan surtout refusent hautement de servir. Enfin le peuple de Moscou se soulève ; il attribue au tsar tous les malheurs de l'État ; les boyards entrent en négociation avec les rebelles de Touchino, leur font promettre d'abandonner l'imposteur, s'engagent de leur coté à détrôner Chouiski, et les deux partis conviennent de.se réunir ensuite pour l'élection d'un nouveau souverain (1610). Toute la ville semble animée d'un même esprit de rébellion; les parents mêmes du tsar se tournent contre lui; Varotinski, un de ses proches, n'hésite pas à se mettre à la tète des révoltés, les conduit au palais de Chouiski, l'arrête de sa main et le traîne, avec son épouse, dans la maison qu'il occupait avant son élévation.

Les habitants de Moscou, qui se fiaient à la parole des rebelles de Touchino , leur font dire que Chouiski est

détrôné, et qu'il est temps qu'eux-mêmes arrêtent l'imposteur. Les partisans de ce fourbe répondent que les habitants de Moscou sont des traîtres qui ont conspiré contre leur souverain; mais que pour eux, sujets fidèles, ils serviront jusqu'au dernier soupir celui qui a reçu leur serment. Cette réponse répandit le trouble et l'incertitude dans Moscou. Si les partisans du tsar avaient su profiter du moment, ils eussent peut-être assuré son triomphe; mais, dès le lendemain, les principaux conjurés forcèrent Chouiski à prendre l'habit monastique. Plus tard, le tsar et son épouse furent conduits à Sigismond, avec Dmitri et Ivan, frères de Chouiski; enfermés à Varsovie, ils y moururent empoisonnés, disent les chroniques russes.

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