CHAPITRE XV
Interrègne. — Michel Romanof. — Alexis Mikhaïlovitch. — Anecdotes sur ce prince. — Fédor III. — Son intolérance religieuse. — Projet d'une Université.
La Russie n'avait plus de souverain ; les boyards prirent en main les rênes de l'État. Les partisans du faux Dmitri sortirent de la ville et se rendirent au camp de Touchino. De leur côté, les Polonais entretenaient dans Moscou des intelligences dont chaque jour l'importance s'accroissait. Ils poussaient leurs adhérents à engager les grands et le peuple à se jeter dans les bras de Sigismond. Vladislas, son fils, serait devenu souverain de ce vaste pays, après avoir embrassé la religion de ses sujets. A cette dernière condition le patriarche lui-même
approuva ce choix, et les boyards, gagnés à la cause de la Pologne , sans prendre le consentement des autres villes, promirent de reconnaître Vladislas pour souverain , à condition qu'il professerait la religion grecque, qu'il ne garderait auprès de lui aucun Polonais, etc. Ces conventions furent signées de part et d'autre, et les citoyens prêtèrent serment à Vladislas, entre les mains de l'hetman Jelkouski.
Après cet accord, il n'était plus permis aux Russes de tenir pour l'imposteur, ni aux Polonais de le secourir; il fut donc voué à un abandon général. Il semblait qu'il n'y eût plus qu'à recevoir Vladislas, et que la paix et le bon ordre allaient se rétablir dans l'État. Mais la tranquillité des Polonais, qui se tenaient hors de Moscou, aux termes du traité, n'était qu'un piège; les mauvais citoyens qui leur étaient vendus cherchaient un prétexte pour les introduire dans la ville. Enfin, Jelkouski entra dans Moscou malgré ses promesses, et les habitants reconnurent bientôt qu'ils s'étaient donné un maître, et non un protecteur contre les entreprises du faux Dmitri. Les boyards perdirent leur pouvoir après avoir gouverné pendant un mois. Jelkouski distribua ses troupes dans tous les quartiers, se tit remettre les clefs de toutes les portes de la ville, et ne confia la garde des postes importants qu'à des Polonais et à des Allemands.
Dès que le faux Dmitri vit que les Polonais s'étaient rendus maîtres de la capitale, et qu'il ne lui restait plus aucune espérance d'y rentrer, il abandonna son camp de Touchino et se retira à Kalonga ; il n'en conservait pas moins auprès de lui, dans sa retraite, des Cosaques, des Tartares et des Russes, qui s'inquiétaient peu des résolutions prises à Moscou. 11 fallait le combattre, le vaincre, ruiner son parti; et les Polonais n'étaient pas éloignés de le laisser subsister encore, parce qu'il tenait toujours les Russes en alarmes. La patrie en fut délivrée à moins de frais. Ourmamet, kan de Kassimof , se trou-
vait auprès de l'imposteur, avec son fils et le prince Ouroussof, son ami. Le fils d'Ourmamet avertit le faux Dmitri de se défier de son père, qui avait formé le dessein de lui donner la mort. Le fourbe continua de témoigner la même confiance à Ourmamet, et, l'ayant un jour mené avec lui à la chasse, il l'écarta de sa suite, le tua sur le bord de l'Ongra, fit massacrer deux Tartares qui raccompagnaient, et jeter les trois cadavres dans la rivière. Ouroussof, que l'imposteur ne put tromper sur la mort de son ami, jura de le venger; il le suivit à la chasse, lui trancha la tète d'un coup de sabre et s'enfuit en Crimée.
La nouvelle de la mort du faux Dmitri excita à Kalonga plus de fureur que de . consternation ; chacun s'arme, et tous les Tartares sont impitoyablement passes au fil de l'épée. Marine était enceinte; les partisans de l'imposteur prêtèrent serment de fidélité à l'enfant qu'elle mettrait au monde ; elle accoucha peu de temps après d'un fils, qui se trouva être en naissant le chef d'un parti criminel. La mort de l'imposteur ne soulageait pas les maux de la Russie ; délivrée d'un ennemi qui n'était déjà plus à craindre, elle en conservait un redoutable, qui agissait à la fois dans sa capitale et sur ses frontières. Les Polonais s'étaient bientôt lassés de se contraindre; ils ne cachaient plus leurs desseins.
Il n'était plus question pour Sigismond d'envoyer Vladislas à Moscou; il voulait conquérir la Russie, ou en démembrer au moins les plus belles provinces pour les unira la Pologne (1611). 11 semblait au reste que les Russes courussent au-devant du joug, et les habitants de la capitale languissaient dans le plus dur esclavage. On força les boyards d'écrire à Sigismond pour lui demander encore le prince son fils, et l'assurer que du reste ils se soumettaient à toutes ses volontés : c'était lui livrer la patrie, les lois et la religion. Le patriarche refusa seul de signer cette lettre, malgré le poignard levé sur
sa tète. On résolut de l'assassiner à la procession du dimanche des Rameaux ; le peuple ne devait pas être plus épargné que le pontife. Mais la conspiration fut découverte, la procession ne se fit pas, et le peuple se tint renfermé. La haine des Polonais trompée en devint plus furieuse. Ils ne différèrent leur vengeance que jusqu'au lendemain; ce fut un jour de carnage. Toutes les rues, toutes les places ruisselèrent de sang; un grand nombre de maisons furent livrées aux flammes. On dit que Sigismond approuva ce massacre et récompensa ceux qui lui en apportèrent la nouvelle. Le patriarche fut déposé , et enfermé dans un cloître, où on le laissa mourir de faim.
Liapounof, l'un des principaux auteurs de la conjuration qui avait renversé Chouiski du trône, pouvait se reprocher les maux de l'État ; il tenta le premier de les réparer. Kalonga, Vladimir, Souzdal, laroslavle, et plusieurs autres villes se levèrent à sa voix pour secouer le joug des Polonais. Enfin , une armée parut devant Moscou; elle était commandée par Prokophei- Liapounof et Dmitri-Troubetskoi. Les Cosaques choisirent de leur côté Zaroutski, zélé protecteur de Marine : on était obligé d'accepter ses services, parce qu'il partageait la haine commune contre les Polonais. Chaque jour il y avait quelque engagement entre les Polonais et les Russes; ces escarmouches coûtaient du sang, et les choses restaient à peu près dans le même état.
Grâce à un traître, Sigismond parvint à s'emparer de Smolensk. La Russie venait de perdre une de ses principales villes frontières, et n'avait que peu d'espérance de recouvrer sa capitale. Ses défenseurs conçurent alors le projet d'opposer la Suède à la Pologne > et de demander à Charles IX un de ses fils ; ils envoyèrent traiter cette affaire à Novgorod. La dissension régnait entre eux, et se manifestait chaque jour davantage. La Russie était trop malheureuse pour n'avoir pas autant d'ennemis que
de voisins. Pontus de la Gardie, qui, dans son expédition, avait connu toute la faiblesse de cet empire, pressa Charles IX de tenter au moins la conquête de Novgorod. Un traître conduit les Suédois aux portes qu'il savait être mal gardées; ils entrent sans résistance. Le voïévode Boutourlin, au lieu d'aller les combattre , court au quartier marchand, pille les boutiques, et sort de la ville après avoir volé les citoyens qu'il devait défendre. Trois jours après, les Novgorodiens demandèrent pour souverain un fils du roi de Suède.
Dans ces cruelles circonstances parut encore un nouvel imposteur. Ce fourbe hardi, que n'effrayait pas le sort de ses prédécesseurs, était un diacre du couvent de Moscou ; il se nommait Sidor. Il se montra à Ivangorod, et annonça qu'il était le même Dmitri échappé aux embûches de Boris, à la conspiration de Chouiski et à l'attentat d'Ouroussof. On ne sait ce qui doit étonner le plus, de son audace ou de la crédulité des habitants. Us lui prêtèrent serment et le menèrent à Pleskof , où il fut reçu avec transports. Les habitants firent au plus tôt annoncer cette nouvelle à un ataman de Cosaques nommé Popof, qui se trouvait au camp devant Moscou. Ce camp était en désordre, le mécontentement y était à son comble : la nouveauté devait y plaire. Les Cosaques, toujours inconstants, toujours amis du trouble , prêtèrent aussitôt serment aux émissaires de Sidor. Des Russes suivirent leur exemple. Ceux qui ne dissimulèrent point leur horreur pour cette infidélité furent maltraités et obligés de se retirer dans des villes éloignées de Moscou. Plestchéef et Béguitchef furent envoyés à Pleskof, avec un grand nombre de Cosaques, pour présenter au nouvel imposteur les hommages de l'armée.
Plestchéef, qui avait souvent vu Dmitri pendant les six mois qu'il régna à Moscou, et qui n'avait pas moins connu le fourbe qui lui avait succédé , cacha son étonnement en se trouvant devant un inconnu. Il fit part de
sa découverte au prince Khovanski, voïévode de Pleskof ; ils se concertèrent avec quelques personnes qui avaient pu se laisser tromper, mais qui auraient rougi de servir un scélérat. Sidor fut arrêté, envoyé au camp devant Moscou, et pendu à un arbre. On jeta en prison ceux qui s'opiniàtraient à tenir pour lui.
Le supplice de ce vil criminel apportait du reste peu de soulagement à la Russie; elle semblait perdue, lorsqu'un simple bourgeois de Nij ni -Novgorod résolut de la sauver (1612); c'était un boucher appelé Kosma-Minin, et surnommé Soukhoroukin. L'enthousiasme patriotique dont il est enflammé passe dans toutes les âmes; on envoie une députation au brave Pojarski; on le supplie de sauver le pays, et de commander les troupes qu'on s'engageait à soudoyer. Pojarski aimait sa patrie, il embrasse avec joie l'occasion de la servir. 11 connaissait Minin ; il l'avait vu porter les armes avec honneur. Les villes se disputent la gloire de contribuer aux frais d'une si noble entreprise, et la caisse de l'armée de Pojarski se remplit. Une foule de citoyens exercés depuis longtemps au métier des armes accourent se ranger sous les drapeaux de ce brave guerrier; des strélitz, des Cosaques, qui avaient servi du temps de Chouiski, viennent grossir les troupes de Pojarski. Cependant Zaroutski, instruit de sa marche, craint de voir renverser le parti de Marine et ses propres espérances.
L'armée des défenseurs de la Russie s'était accrue sur la route. Une nombreuse noblesse vient briguer l'honneur de servir dans ses rangs. Les marchands apportent de tous côtés de riches contributions. Malgré son impatience, Pojarski ne veut pas s'approcher de Moscou sans avoir dissipé les partis de Cosaques et de rebelles qui infestaient plusieurs contrées de la Russie. Toutes ses entreprises sont heureuses.
Zaroutski venait d'épouser Marine ; souillé de crimes dont il ne pouvait espérer l'impunité qu'à l'abri du
trône, où il comptait placer l'ambitieuse veuve de Grégori, le premier des faux Dmitri , il tremblait à chaque nouvelle qu'on lui apportait des succès de Pojarski. Après tant de forfaits, il ne devait pas reculer devant un nouvel assassinat. Le ciel ne permit pas que le crime se commît; arrêté aussitôt, le sicaire nomma ses complices, que Pojarski, toujours clément, se contenta de faire mettre en prison.
Cependant les Polonais essaient en vain de lutter contre l'armée russe; elle paraît devant Moscou, chasse l'ennemi de ses abords et tient la capitale bloquée ; après une résistance opiniâtre, elle fut obligée de se rendre. Pojarski et les généraux ses collègues, à leur entrée à Moscou, oublièrent combien les assiégés avaient été coupables, en voyant les maux qu'ils avaient soufferts : heureux si du moins ils s'étaient résignés à tant de souffrances pour une cause plus juste! Sigismond ne savait pas encore qu'il avait perdu Moscou ; on saisit une lettre par laquelle il exhortait les assiégés à continuer de se défendre, promettant de venir bientôt à leur secours ; il leur apprenait qu'il était déjà à Viazma. Cette nouvelle répandit l'effroi parmi les grands et le peuple; on n'avait pas encore pu réparer les désastres causés par tant de fléaux de tout genre. La terreur augmenta quand on sut que déjà Sigismond s'était avancé jusqu'à vingtdeux lieues de Moscou, et qu'il envoyait des troupes contre cette capitale, sous le commandement du jeune Jelkouski. Ces craintes fondées ne produisirent cependant pas le découragement. Une armée fut opposée à celle de Jelkouski; le Polonais fut repoussé. Il fit prisonnier un chambellan , qu'il interrogea et dont il obtint pour toute réponse que Moscou était bien approvisionné et en état de se défendre vigoureusement. Conduit devant Sigismond, le prisonnier persista dans son rapport.
Ces renseignements et le sentiment de sa faiblesse
empêchèrent Sigismond d'aller plus loin ; obligé de battre en retraite, il vit périr de froid et de misère la plus forte partie de ses troupes. Les grands, assemblés à Moscou, firent annoncer dans toutes les villes que l'État était délivré de l'oppression des étrangers. Partout la joie succéda à la crainte. Cependant on ne pensait pas que les Polonais renonçassent paisiblement à leurs espérances. Il fallait rendre à la Russie sa vigueur en lui donnant un chef, et l'on s'occupa de l'élection d'un souverain (1613).
Avant de terminer l'histoire des troubles dont la Russie fut agitée pendant près de trois ans d'anarchie, disons ce que devint Zaroutski, ce chef de Cosaques qui doit à ses liaisons avec Marine cette honteuse célébrité qui s'acquiert par le crime. Il avait abandonné son camp et la plus grande partie de ses troupes à l'approche de Pojarski. Il prit en passant Marine et son fils à Kolomna, et porta le ravage dans la principauté de Rézan. Il voulut ensuite se rendre maître de Péréiaslavle et fut entièrement défait par le voiévode Boutourlin. Enfin, après avoir pillé, brûlé, massacré tout ce qu'il trouva sur son chemin, il fut obligé de fuir. On l'arrêta et on le conduisit à Moscou avec Marine et son fils ; il y fut empalé. Le fils de Marine fut pendu ; il n'avait pas encore trois ans: de quel crime pouvait-il être coupable? Marine était digne de mort ; mais elle tenait aux premières familles de Pologne, elle fut traitée avec plus de douceur. Condamnée à la prison, elle ne survécut pas longtemps.
Mais il est temps de reporter nos regards vers la capitale, et de voir ce qui s'y passa lorsque la tranquillité fut rétablie.
L'assemblée des États, réunie à Moscou pour disposer du trône, fut d'abord tumultueuse; il y eut de longues contestations avant qu'on pût s'arrêter à un choix commun. Enfin le plus grand nombre des voix se porta sur Mickhail, fils du boyardin Fédor-Nikitich, relégué par
Boris dans un couvent, élevé par Dmitri à la dignité de métropolitain de Rostof, et enfin retenu prisonnier à Varsovie. Mikhaïl, que nous appellerons Michel pour nous conformer à l'usage, âgé seulement de seize ans, ignorait le dangereux honneur qui lui était réservé. Il était à Kostroma, où sa vénérable mère prenait soin de son éducation ; elle résista longtemps avant de se rendre au vœu général qui appelait son fils au trône, car elle n'en considérait que les périls. Il fallut enfin céder, et le nouveau tsar vint à Moscou deux mois après son élection. Comme il n'y avait pas de patriarche, et que dès lors il réservait sans doute à son père cette haute dignité, il se fit sacrer par le métropolitain de Kazan.
Jeune et sans expérience, enlevé des bras de sa mère pour être mis à la tète des affaires, pour diriger et rétablir un empire qui s'écroulait de toutes parts, Michel avait à consolider le repos intérieur, encore mal affermi après de si longues agitations, à repousser les efforts de la Pologne et de la Suède, et à prévenir ou soutenir les attaques imprévues des Cosaques et des Tartares.
Cependant, malgré les démarches tentées auprès de la Suède et de la Pologne pour conclure un traité de paix, la Russie resta chargée à la fois du poids de deux guerres avec ces puissances. Sans entrer dans le détail peu intéressant de ces luttes, disons qu'enfin le tsar recouvra Novgorod, dont les habitants, après s'être donnés à la Suède, se rendirent à Michel, fatigués de la tyrannie de leurs nouveaux maîtres; mais la Russie fut obligée de céder à la Suède l'Ingrie , la Carélie et tout le pays situé entre l'Ingrie et Novgorod ; de signer une renonciation formelle à la Livonie et à l'Esthonie, et de donner encore de l'argent (1). Ce traité fut conclu le 26 janvier 1616.
(1) Pierre Ier, par ses conquêtes sur la Suède, ne lit guère que recouvrer ce que les Russes avaient perdu sous le premier souverain de sa maison.
La Russie n'eût pas été obligée de souscrire à des conditions aussi onéreuses si elle n'avait eu à la fois qu'un ennemi à combattre. Mais la Pologne ne pouvait renoncer à l'espoir d'y établir sa domination, ou d'en arracher au moins de vastes lambeaux. Une baine depuis longtemps envenimée entre les deux nations, d'une part la douleur de voir échapper une proie qu'on croyait avoir saisie, de l'autre le désir de venger les plus graves insultes, rendaient cette guerre bien plus cruelle que celle de Suède, et exaltaient la fureur des deux peuples ennemis.
Smolensk venait de tomber au pouvoir des Polonais, et leur livrait l'entrée de la Russie. En même temps que Sigismond ravageait ce pays, qu'il ne pouvait démembrer davantage, les Cosaques du Don se jetaient en Russie , renforcés par une foule de cette petite noblesse qu'on appelait enfants - boyards, accoutumés aux brigandages pendant les derniers troubles et ne trouvant que dans le pillage le moyen de subsister. Presque toutes les provinces se trouvèrent bientôt en proie à leur fureur. On eut toutes les peines du monde à détruire ces brigands, qui semblaient se multiplier après chaque défaite. D'un autre côté, Yladislas quittait Smolensk, où sa présence n'était plus nécessaire, et, pénétrant de plus en plus au cœur de la Russie, il s'avança jusque sous les murs de Moscou. Peut-être allait-il se rendre maître de cette capitale, si deux pétardiers français, la veille de l'assaut, n'avaient abandonné son camp pour entrer dans la ville, et y faire connaître le projet de ce prince. Les ordres furent donnés pour la défense. Longtemps l'ardeur fut égale de part et d'autre ; enfin les Russes furent vainqueurs, et les pertes que firent les Polonais leur ôtèrent le courage en détruisant leurs espérances. La Russie était conquise, si elle eût été attaquée avec plus de vigueur et d'intelligence. Une longue anarchie, compagne des troubles, avait anéanti toute subor-
dination. Obligé de s'éloigner de Moscou, Vladislas ne fut pas plus heureux dans ses tentatives contre des villes inférieures ; ces désastres multipliés l'engagèrent à faire les premières démarches pour la paix. Elle fut signée, et sa durée fixée à quatorze ans et demi ; la Russie fut obligée d'abandonner à la Pologne Smolensk, Dorogobouje et quelques autres villes (1618).
Parmi les prisonniers qui furent échangés, nous devons surtout citer Fédor- Roman of, ou plutôt le métropolitain Philarète, père du nouveau tsar. Le jour où ce prélat rentra à Moscou (1619) fut un jour de fête pour toute la Russie. Peu de temps après, les boyards et le clergé vinrent prier Michel d'élever Philarète à la dignité patriarcale. Quand toutes les convenances n'auraient pas marqué cette place au père du souverain , la politique devait la lui conférer. Elle ajoutait à la puissance du tsar, sûr alors de donner à ses ordres une nouvelle autorité par la sanction de l'Église, dont son père devenait le chef. Philarète refusa d'abord une dignité à laquelle il devait aspirer pour le bien même de l'État, et parut se rendre avec peine aux prières de son fils et aux instances du clergé et des citoyens.
La nation, qui avait désiré le voir sur le trône, applaudit à son élévation, qui le plaçait de droit à la tête des conseils. C'était à lui qu'il appartenait de donner le premier sa voix et de ratifier toutes les lois du souverain : on aimait à croire que lui-même les avait dictées; on lui attribuait le sage gouvernement de son fils.
L'État, fatigué et presque épuisé par ses dissènsions intestines et par les attaques des peuples voisins, avait besoin d'une longue paix, et il put en jouir.
Après la mort de Sigismond je tsar , qui par le dernier traité avec la Pologne avait dû renoncer à la possession de Smolensk, voulut rendre à la Russie cette barrière, et la guerre recommença avec la Pologne (1632). Cheïn, le même qui avait si courageusement défendu Smolensk,
fut chargé de la reprendre. Il avait sous ses ordres un grand nombre de troupes russes et étrangères. C'est alors que les chroniques font mention, pour la première fois, de cavalerie allemande, et elles disent que plusieurs régiments étaient commandés par des colonels de cette nation. Il y avait aussi dans cette armée des officiers français. Enfin plus de cent mille hommes et trois cent pièces de canon furent, dit-on, envoyés au siège de Smolensk ; un tel effort témoigne assez l'importance qu'on attribuait à cette place. Cheïn resta près de deux ans devant cette ville sans remporter aucun avantage décisif ; enfin, désespérant du succès, il livra aux Polonais ses retranchements, la caisse militaire, les munitions et les armes (1634). Le tsar aurait voulu lui pardonner; mais il fallut satisfaire la vengeance nationale. Cheïn, Izmaïlof, qui commandait sous lui, et l'un des fils d'Izmailof, eurent la tète tranchée; d'autres chefs subirent le knout, et furent envoyés en Sibérie.
Le tsar, qui ne pouvait plus espérer de grands avantages de la guerre, et qui voyait l'impossibilité de rentrer dans Smolensk, en confirma, par un nouveau traité de paix, la possession à la Pologne. Pendant la dernière année de cette guerre, la Russie avait fait une perte sensible par la mort du patriarche Philarète, père du tsar.
Mais en même temps, sans étendre ses frontières, et contrainte même de laisser à ses ennemis des places importantes, la Russie se préparait, par des institutions nouvelles, à devenir plus redoutable. Le tsar faisait construire des forteresses pour défendre ses États contre les incursions des Tartares de Crimée ; il appelait dans son empire des officiers étrangers, et formait des troupes régulières de cavalerie et d'infanterie sur le modèle des autres nations de l'Europe : exemple que suivirent ses successeurs. C'est sous son règne qu'il est fait mention pour la première fois de dragons dans les armées russes.
Par une conquête que firent peu de temps après les Cosaques du Don, ils indiquèrent au moins pour l'avenir un nouvel objet à l'ambition des tsars. Ils s'emparèrent de la ville d'Azof, alors au pouvoir des Turcs, et, devenus maîtres des Palus-Méotides, ils s'ouvrirent la navigation de la mer Noire, qui leur offrait l'appât d'une piraterie digne d'exciter leur courage (1637). Le tsar, qui ne trouvait pas l'entreprise des Cosaques inutile à ses intérêts, leur avait fait passer des munitions de toute espèce; il désavoua ensuite ces secours; car en tâchant d'affaiblir la Porte, il était bien aise de conserver la paix avec cette puissance.
Les années 1640, 1641 et 1642, furent employées par les Turcs à chercher à reprendre Azof; mais, malgré toutes leurs forces, ils n'y purent parvenir qu'après avoir vu les Cosaques réduire en cendres une place qu'ils étaient trop faibles pour conserver.
Le repos de la Russie, depuis le second traité de paix conclu avec la Pologne, ne fut troublé que par des incursions des Tartares de Crimée et des Nogais. L'État, qui ne souffrait de ces brigandages passagers que dans quelques-unes de ses parties, se remettait des violentes secousses qu'il avait si longtemps éprouvées et qui l'avaient menacé de ruine. Michel aimait la paix, et sentait combien elle était nécessaire à ses sujets. Il eût mérité par sa douceur, sa sagesse et ses vertus, de les gouverner plus longtemps : les Russes ne se ressouvenaient pas que jamais un si bon prince eût régné sur eux. Il leur fut enlevé par un coup de sang, en 1645, à l'âge de quarante- neuf ans; il en avait régné trentedeux. Il laissait plusieurs filles et trois fils, dont l'aîné, nommé Alexis, lui succéda.
Alexis n'avait que seize ans à la mort de son père; mais le sage gouvernement de Michel, et la paix qui régnait depuis plus de dix ans, rendaient plus léger le fardeau imposé au jeune prince. Dès la nuit même de
ces révoltes, où périrent bien des innocents et plusieurs de ceux-là mêmes qui avaient tenté d'en arrêter le cours par les voies de la conciliation. Enfin la fureur des révoltés se tempéra peu à peu d'elle-même, et ils s'estimèrent trop heureux d'obtenir un pardon qu'ils n'avaient pas mérité, et que le tsar, dans sa clémence, fut le premier à proposer.
C'était au milieu de ces troubles qu'Alexis publiait un code de lois qu'on suit encore, au moins en partie. Il fit concourir à leur rédaction une assemblée des hommes les plus considérables de ses États. Sans doute on peut relever bien des fautes dans ce corps de législation ; mais on ne peut refuser un sentiment de gratitude à la mémoire d'un prince qui, lorsque les lumières de la civilisation pénétraient à peine dans son pays, voulut donner à ses peuples des lois fondées sur leur situation, sur leurs idées religieuses, sur leurs mœurs, sur leurs usages, sur la forme de leur gouvernement.
Quoique Alexis méritât, par la douceur de son gouvernement et par ses travaux, l'amour de ses peuples, et qu'il fût en paix avec ses voisins, il connaissait trop l'ambition des uns et l'esprit turbulent des autres pour se livrer à une excessive sécurité : aussi crut- il ne devoir pas mépriser un nouvel imposteur qui se fit connaître dans les pays étrangers. Ce n'est pas que ce fourbe parût en effet dangereux ; mais on avait trop appris par l'expérience combien, suivant les circonstances, le plus faible ressort peut produire de grands effets quand il est dirigé par des mains habiles.
Cet imposteur était un jeune homme d'origine ukrainienne; il se trouvait à Sambourg, dans la Russie-Rouge, qui appartenait alors à la Pologne. Un jour qu'il était au bain, on aperçut sur son corps quelques marques qui ressemblaient à des caractères d'une écriture inconnue. On en parla d'abord comme d'une chose extraordinaire; mais un seigneur polonais nommé Danilovski crut pou-
voir tirer parti de ce jeu de la nature pour exciter de nouveaux troubles en Russie. Il communiqua son projet à un pope qu'il avait gagné, et se fit amener le jeune homme. Le pope examine les marques dont on a parlé, déclare que c'est de l'écriture russe, et qu'il lit distinctement ces mots : Dmitri, fils du tsar Dmitri. Danilovski fit paraître autant de joie que de surprise : il s'écria que le hasard lui faisait rencontrer enfin un jeune prince qu'il cherchait depuis longtemps. Marine, selon la fable qu'il conta alors, avait laissé un fils auquel elle avait imprimé quelques marques pour le faire reconnaître : l'enfant de trois ans qu'on avait pendu n'était pas le sien, mais celui d'une femme cosaque qui avait fait un échange avec Marine. L'homme qui avait sauvé le prétendu fils de Dmitri était mort sans lui découvrir le secret de sa naissance, et c'était le plus grand des hasards qui l'avait révélé à la Russie. Cette fable, avons-nous besoin de le dire? était des plus mai tissues. Elle trompa les Polonais, et le bruit se répandit parmi eux qu'on venait de trouver le légitime héritier du trône de Russie. Yladislas, qui vivait encore, n'espérait plus régner sur les Russes; mais il lui convenait d'exciter parmi eux des troubles qui tourneraient à l'avantage de la Pologne. Il fit venir à sa cour le faux Dmitri, et le reçut avec honneur.
Alexis, instruit de cette manœuvre, fit prier Yladislas de lui livrer l'imposteur; le roi de Pologne s'en défendit sous divers prétextes. Casimir, qui lui succéda, tenait à vivre en paix avec la Russie. L'imposteur craignit d'être livré au tsar : il s'enfuit, et se retira dans le Holstein, où il fut bien reçu du duc Christian- Albert. Quinze ans auparavant, Frédéric, père d'Albert, avait envoyé des ambassadeurs en Russie et en Perse. Un de ses députés avait abusé de son plein pouvoir pour emprunter à la caisse du tsar une somme assez considérable qu'il avait dissipée; il avait été puni; mais
la somme n'avait pas été rendue. Alexis offrit au duc de Holstein de lui remettre la dette, si ce prince lui livrait l'imposteur : le duc y consentit. Le faux Dmitri fut amené à Moscou. On trouva sa mère, qui lui fut confrontée; il fut convaincu d'imposture, et puni du supplice des cinq quartiers; ce supplice consistait à couper au criminel la tète et les quatre membres (1653).
Si la Pologne cherchait constamment à s'agrandir aux dépens de la Russie, les tsars n'épiaient pas moins assidûment l'occasion de reprendre avec usure ce que la Pologne leur avait enlevé. Cette occasion se présenta sous le règne orageux de Casimir, lorsque les Cosaques se révoltèrent contre la Pologne.
Il ne faut pas regarder les Cosaques d'Ukraine, ni ceux qu'on nommait Zaporojski, comme un peuple particulier. Ils sont Russes d'origine , ils suivent la même religion que les Russes , ils parlent la même langue ; mais leur dialecte tient de celui des Polonais. C'est aux temps qui suivirent la conquête de la principauté de Kief par Guédimin, et celle de la Russie-Rouge par les Polonais, c'est-à-dire au milieu du xive siècle, qu'il faut rapporter la première origine de ces Cosaques. Ce fut alors que les Russes, voulant fuir un joug étranger, cherchèrent en grand nombre un asile aux environs du Dnieper. Il y avait parmi ces Russes fugitifs des hommes de toutes les professions; ils furent obligés d'adopter le régime militaire pour résister aux attaques de leurs voisins, les Tartares et les Polonais. Cette association guerrière, d'abord peu nombreuse, s'accrut avec le temps, et surtout lorsqu'en 1471 le roi Casimir, fils de Jagellon, réunit la principauté de Kief au trône de Pologne. L'insolence et la dureté des Polonais firent prendre la fuite à un grand nombre d'anciens habitants de cette partie de la Russie. Ces émigrants s'étendirent peu à peu le long du Bog et du Dniester, et dans le pays compris entre ces fleuves et le Dniéper. Ils y construisirent des
villes et des villages, où ils passaient l'hiver avec leurs familles; l'été, la jeunesse abandonnait ces retraites, traversait les déserts, et allait faire des excursions contre les Turcs et les Tar tares. Ils servaient contre eux de rempart à la Pologne.
Mais pourquoi ces Russes émigrants prirent -ils un nom tartare ? car c'est à la langue tartare qu'appartient le mot Cosaque : il signifie un guerrier armé à la légère. Il est souvent fait mention de Cosaques tartares dans l'histoire russe, et il y a encore trois hordes de Tartares qui portent ce nom : ce sont celles des Kirguis. Peut-être les Russes réfugiés vers le Dniéper prirent-ils le nom de Cosaques parce qu'ils adoptaient le genre de vie des Cosaques tartares; peut-être aussi avaient- ils beaucoup de ces Cosaques avec eux : ce qui n'est pas sans vraisemblance, puisque les Tartares et les Russes de la principauté de Kief purent fuir également le joug des Lithuaniens. Les Cosaques russes ont dans les traits beaucoup de conformité avec les Tartares; cette ressemblance peut venir de ce que, dès les premiers temps, des Tartares firent partie de leur association , de ce qu'ils recevaient dans leur union leurs prisonniers tartares, qui devenaient leurs frères, et de ce qu'ils se mariaient avec les femmes tartares qu'ils enlevaient dans leurs courses.
Le mot Zaporojski, dont les étrangers ont fait Zaporaviens, signifie habitant au delà des écueils : il est formé de za (au delà) et de porog (écueil). Tous les Cosaques de la petite Russie furent d'abord Zaporaviens, puisqu'ils choisirent leur retraite au delà des cataractes du Dniéper. Sigismond 1er, qui occupa le trône de Pologne pendant presque toute la première moitié du xvie siècle, en appela un assez grand nombre au-dessus des cataractes, et leur donna une étendue de pays considérable. Étienne Bathori en fit six régiments de mille hommes, commandés par un officier général avec le titre de hetman, que portaient les généraux polonais. Bathori sentait tous
les avantages que la Pologne retirait des Cosaques, et il se montra toujours leur bienfaiteur. Mais les ménagements et la considération qu'on avait pour eux cessèrent avec son règne. Sigismond III leur défendit de faire des excursions contre les Turcs; c'était attaquer les fondements de leur société. Il attenta même à leurs droits, il les laissa opprimer par les seigneurs polonais, qui rendirent chaque jour leur joug plus pesant. On lassa enfin les Cosaques, d'ailleurs peu patients : ils se soulevèrent, et la guerre qu'ils firent à la Pologne fut reprise sous trois règnes successifs. Plusieurs fois soumis, ils furent chaque fois maltraités. Tant d'outrages provoquaient leur vengeance, et ils y étaient animés par leur hetman Khmelnitski. Sous ce chef courageux, ils firent trembler les Polonais à leur tour, et méritèrent par leurs premiers succès de trouver un protecteur dont leurs tyrans ne braveraient pas la puissance.
Ce protecteur fut Alexis : il vit que le moment était venu où il pouvait tirer de la Pologne une vengeance assurée. Il ne cherchait qu'un prétexte pour commencer la guerre : celui dont il se servit était assez frivole. Il s'avisa de se plaindre de l'omission de quelques-uns de ses titres dans des lettres que lui avait écrites le roi de Pologne : il demanda raison de quelques phrases offensantes répandues dans des livres imprimés du consentement du roi et des États. Casimir voulait apaiser le courroux politique du tsar : les livres furent brûlés, et l'omission des titres fut rejetée sur la négligence de quelques secrétaires. Cette excuse ne fut pas écoutée : Alexis voulait s'obstiner dans sa colère, parce qu'il espérait en tirer avantage. Il demanda que les coupables fussent punis d'une manière exemplaire; mais comment punir des commis pour avoir oublié quelques mots en téte d'une dépèche? La cour de Pologne répondit que les uns étaient morts, et qu'on ne connaissait pas tes autres. Alors le tsar déclara qu'il voulait bien oublier ces of-
fenses, si le roi, de son côté, voulait pardonner aux Cosaques. Dès lors Casimir dut reconnaître qu'il ne restait plus aucun moyen de conciliation : cependant il rendit compte à la cour de Russie de ses sujets de plainte contre les Cosaques : condescendance inutile , puisque Alexis était décidé à donner tort à la Pologne dans tous les cas.
Déjà depuis longtemps le tsar entretenait des intelligences secrètes avec Khmeinitski; mais ce fut en 1654, qu'au milieu de son conseil, Alexis déclara que les Cosaques avaient imploré sa protection. Il fut arrêté qu'on enverrait des commissaires recevoir leurs serments et ceux des villes qu'ils avaient sous leur dépendance. Dès lors Kief , dont les Cosaques s'étaient déjà rendus maîtres, rentra sous la domination de la Russie, dont elle avait été si longtemps séparée. Alexis résolut d'aller en personne faire le siège de Smolensk. Il apprend en chemin que plusieurs villes se sont rendues à ses généraux. Arrivé devant Smolensk, il reçoit chaque jour des nouvelles du progrès de ses armées : cette ville elle-même, après deux mois de siège, demande à capituler. Yitepsk, Nohilof, et ensuite Polotsk, deviennent autant de conquêtes des Russes. Mais pendant qu'Alexis faisait rentrer sous sa domination ces possessions importantes, la peste exerçait ses ravages dans la capitale et dans plusieurs parties de son empire. Il fut obligé de passer l'hiver à Viazma. Ce fléau désolait ses États, sans lui ôter l'ambition de les accroître. A peine la saison lui permet-elle de rentrer en campagne (1655), qu'il porte ses armes victorieuses dans la Lithuanie : il se rend maître de la capitale et d'une grande partie de cette principauté. La Sévérie est conquise par la Russie, à laquelle elle avait autrefois appartenu.
Le tsar était irrité contre Charles - Gustave , roi de Suède , qui , tandis que les Russes conquéraient la Lithuanie, sans s'allier avec eux, avait attaqué la Po-
logne , profitant ainsi des exploits d'une puissance avec laquelle il dédaignait de se concerter. Aussi, lorsque Gustave tachait (1656) de reprendre ses avantages sur la Pologne qui lui échappait, les Russes l'attaquèrent dans la Carélie, l'Ingrie, la Livonie. Nienchantz, Dorpat, Narva et beaucoup d'autres villes moins importantes tombèrent en leur pouvoir ; mais, trahis par quelques officiers étrangers, ils furent moins heureux contre Riga, et se virent obligés d'en lever le siège, après avoir perdu beaucoup de monde devant cette place (1658). Cet écbec fut suivi d'une trêve qui conduisit à la paix.
La fortune des Russes se soutenait encore en Lithuanie : mais ils souffraient une partie des maux qu'ils faisaient éprouver à leurs ennemis. Les finances de l'État étaient épuisées, et les ressources malencontreuses auxquelles il fallait avoir recours répandaient partout le mécontentement. Alexis demandait la paix (1658); la Pologne s'y refusait. Plusieurs fléaux frappaient en même temps la Russie : les succès de ses armes n'étaient plus aussi brillants , et chaque jour la guerre avec la Pologne devenait plus onéreuse; pendant cinq ans, des maladies contagieuses enlevèrent les hommes, et des épizooties détruisirent les bestiaux ; les Tartares de Crimée , alliés de la Pologne, après avoir battu les Russes en Lithuanie, avaient pénétré en Russie, et s'étaient rendus maîtres d'Astrakan. Mais, ce qui affligeait surtout L'État, c'était la langueur du commerce et la misère presque générale, causée par une mauvaise mesure adoptée à l'égard des monnaies.
Enfin, après six ans de misères et de patience, le peuple fit éclater son mécontentement (1662). Dix-huit mille hommes se soulevèrent, armés de haches et de couteaux : malheureux que la plus affreuse pauvreté forçait à changer à tout prix de situation , ou à mourir de faim. La moitié resta à Moscou pour mettre la ville au pillage, le reste alla trouver le tsar dans une résidence voisine de
la capitale. Alexis se montra aux rebelles, qui lui demandèrent de leur livrer son beau-père et quelques autres seigneurs, justement accusés des calamités publiques. Le tsar, toujours porté à la clémence, essaya, mais en vain, de calmer les séditieux. Ceux-ci, persuadés qu'on les craignait parce qu'on leur parlait avec douceur, ne répondirent au discours du tsar que par des cris furieux. Alors, voyant qu'il ne pouvait leur imposer que par la force, il fit marcher sur eux les officiers de sa maison et les strélitz, qui en firent un horrible carnage. Plus tard trois mille de leurs compagnons, beaucoup mieux armés, arrivèrent pour les soutenir; mais, dès qu'ils eurent appris le sort de leurs complices, ils jetèrent leurs armes , et regardèrent comme une grâce d'être envoyés en Sibérie. On pendit à Moscou quelques centaines de ceux qui se préparaient à piller les maisons des riches, et la tranquillité fut rétablie. Le tsar, après avoir réprimé la sédition, ne se crut pas dispensé de satisfaire le peuple; la mauvaise monnaie fut supprimée : une trêve conclue avec la Pologne lui permit d'accorder ce soulagement à ses sujets. Elle fut suivie, en 1667, d'une paix de treize ans, pendant laquelle la ville de Smolensk, celle de Kief , la Sévérie, et toute la partie de l'Ukraine située à l'est du Dniéper, furent abandonnées à la Russie. En 1659, Astrakan avait été repris sur les Tartares, après avoir demeuré un an en leur pouvoir.
Les dernières années du règne d'Alexis ne présentent rien de remarquable : ce prince jouit de la paix pendant le reste de sa vie. Il mourut le 29 janvier 1676, dans la quarante -huitième année de son âge, et dans la trentedeuxième d'un règne glorieux et assez fortuné. Après avoir perdu en 1669 sa première femme, Marie, il avait épousé en 1670 Nathalie, fille de Narichkin. Il laissa de son premier mariage Fédor et Ivan, et six princesses; il eut de son second mariage Pierre et la tsarine Nathalie.
Alexis était d'une taille très- élevée : sa figure était
aimable et douce. Son caractère répondait à cet heureux extérieur. Armé d'un pouvoir despotique, il ne punissait qu'à regret : jamais il ne se joua de la vie de ses sujets, jamais il ne chercha à s'enrichir à leurs dépens. Il aimait à secourir ses sujets malheureux, et consacrait ses épargnes à soulager leur infortune; il assignait même une subsistance au petit nombre de coupables qu'il reléguait en Sibérie.
Comme ce prince n'avait pu recevoir une éducation très-soignée, il n'avait pas appris à réprimer les premiers mouvements de ses passions, ni à conserver toujours la décence qui convenait à son ratig. Porté à la colère, il frappait du pied et de la. main celui qui l'avait irrité ; mais son ressentiment ne survivait pas à cette vengeance, et sa bonté naturelle revenait avec le calme de ses sens. Souvent même il cherchait à consoler par des bienfaits ceux qu'il avait ainsi maltraités.
Un jour, il se fit saigner : lorsque le chirurgien eut arrêté le sang, le tsar invita les courtisans à subir la même opération. Tous aussitôt se font ouvrir la veine. Strechef seul, vieillard allié au tsar par la mère de ce prince, s'excuse sur son âge et sur sa faiblesse. Alexis, irrité de ce refus, l'accable de reproches et d'injures, va même jusqu'à le frapper; mais l'instant d'après il lui fait de riches présents.
Ce fut sous son règne que la Russie établit ses premières relations avec la Chine; dès l'année 1652, un enfant-boyard de Tobolsk nommé Andréef y fut envoyé. Le dessein de la cour était de prendre connaissance de ce pays, qui par les progrès des Russes à l'orient devenait un empire limitrophe. Andréef rapporta de l'or, des pierres et des marchandises rares et précieuses. Deux ans après, Baikof, autre enfant-boyard, partit pour la Chine en qualité d'envoyé, avec une escorte de vingt hommes et une compagnie considérable de marchands. Mais son voyage fut sans résultat.
Les soins que prit Alexis pour rendre ses États florissants méritent les plus grands éloges. Il donna des lois à ses peuples, et soumit ses milices à une meilleure discipline. Il fonda dans diverses provinces de son empire des manufactures de toiles et d'étoffes de soie, et des ateliers métallurgiques. Il voulait former une flotte sur la mer Caspienne, et fit venir des ouvriers habiles de Hollande et d'Angleterre. Un capitaine hollandais nommé David Butler construisit à Dédilof le premier vaisseau régulier qu'ait vu la Russie : il fut nommé l'Aigle. Il aimait à savoir ce que le peuple pensait de son administration. Il se déguisait souvent, et s'introduisait dans les maisons pour entendre les propos qui se tenaient sur lui et sur ses ministres. Enfin Alexis a commencé à soulever un coin du voile qui cachait à ses sujets la lumière de la civilisation.
Fédor, le plus âgé des fils que laissait Alexis , n'avait que dix-neuf ans à la mort de son père. Ses mœurs étaient douces, son caractère humain , son esprit juste : il était animé d'un zèle ardent pour le bien, et une noble émulation le portait à suivre les projets de sou père pour la gloire de son trône et la prospérité de ses sujets. Une constitution faible et maladive ne lui permettait pas de développer avec avantage les qualités qu'il avait reçues de la nature. S'il eût régné plus longtemps, il aurait laissé un nom plus célèbre dans l'histoire ; et cependant un prince doué de bonne volonté a toujours des droits à la reconnaissance de ses sujets et de la postérité.
Dès la seconde année de son règne , l'État acquit une nouvelle barrière contre les Turcs et contre les Tartares de Crimée. Les Cosaques zaporaviens ne s'étaient pas donnés au tsar en même temps que ceux de la petite Russie; mais, également mécontents de la Pologne, ils s'étaient mis sous la protection des Turcs. L'hetman Dorochenko, gagné par les insinuations des Russes, se livra à eux avec ses Cosaques, et leur remit la ville de Tchiguirin
et quelques autres places situées sur le Dniéper (1677), dont la possession fut confirmée à la Russie en 1681, à la suite d'une alliance du tsar avec la Pologne contre les Turcs.
Fédor, animé du même esprit que son père , aurait voulu voir les sciences briller dans ses États. Alexis avait formé un établissement où Ton enseignait les langues grecque, slavonne et latine. Son fils voulut aller plus loin, et fonder une académie où Ton enseignerait la grammaire, la rhétorique, la philosophie rationnelle, naturelle et morale, et le droit civil et ecclésiastique. L'édit qui fut dressé pour former cette institution existe encore ; en voici les principales dispositions.
L'établissement projeté par Fédor devait être à la fois un collège et un tribunal d'inquisition, dans le sens odieux de ce dernier mot. Dans le même endroit où Ton aurait enseigné les sciences, elles auraient trouvé leurs plus cruels ennemis. Une institution formée pour éclairer le peuple l'aurait plongé dans des ténèbres encore plus profondes, parce que, sous prétexte de développer la raison, on s'appuyait sur les vieux préjugés qui lui sont le plus contraires.
A la tète de l'Académie (tel était le nom qu'aurait porté ce gymnase) devait être placé un administrateur, et sous lui des professeurs spéciaux. Pour être admis à remplir ces places il fallait prouver, par un certificat du patriarche, qu'on était fidèlement attaché à la foi orthodoxe-grecqueorientale. Mais si dans la suite on découvrait qu'un membre de cette académie eût quelque penchant pour l'Église catholique-romaine ou pour quelques-unes des sectes réformées, il devait être châtié et privé de sa place. Si, malgré cette punition, il persévérait dans des opinions proscrites, il devait être brûlé sans miséricorde. Il était défendu d'enseigner dans cette académie la magie naturelle; si quelque maître en donnait des leçons, il devait être brûlé avec ses écoliers, sans aucune miséricorde. Il
aurait sans doute été fort dangereux d'enseigner dans cette académie la chimie et la physique expérimentale ; le maître aurait risqué d'être brûlé comme un docteur en magie naturelle.
Personne ne pouvait enseigner les sciences dans les maisons particulières sans la permission de l'Académie. Les parents ne pouvaient, sans cette même permission, avoir des maîtres chez eux pour élever leurs enfants, et surtout des précepteurs étrangers d'une religion autre que le rit grec. L'infracteur de cette loi devait être puni dans ses biens.
Un savant étranger ne pouvait s'établir dans l'empire sans être examiné par l'administrateur et les maîtres de l'Académie. Si sa croyance était opposée à la religion grecque, il devait être conduit hors des frontières. C'était proscrire tous les savants étrangers, qu'on aurait dù appeler par de grandes récompenses , puisqu'eux seuls étaient alors capables d'éclairer la nation.
L'administrateur et les maîtres de l'Académie étaient déclarés juges des consciences. Si quelque Russe ou quelque étranger parlait, même à table avec ses amis, contre le dogme ou la tradition de l'Église grecque, s'il méprisait les images, s'il manquait de respect aux reliques des saints russes, il devait être conduit devant les chefs académiques, et brûlé sans miséricorde. Ces mêmes chefs devaient avoir les noms des nouveaux convertis à la religion grecque. Si ces néophytes n'admettaient pas tous les points de croyance ordonnés par l'Église grecque, ils devaient être exilés en Sibérie. Si l'on découvrait qu'ils tenaient encore à la croyance qu'ils avaient abjurée, ils devaient être brûlés impitoyablement.
Le même esprit règne dans tout cet ukase. Le tsar Fédor étant mort peu de temps après, l'édit demeura sans exécution. Si cette impitoyable académie eût été fondée sur ces principes, l'asile des sciences aurait été un tribunal de sang.
Fédor mourut le 16 février 1682, âgé de vingt-cinq ans, après un règne de cinq ans et demi, sans laisser d'enfants. 11 avait cru inutile de désigner son successseur, persuadé que l'usage assurait la couronne à Ivan, le plus âgé de ses deux frères. Ce prince avait alors seize ans ; il était d'une santé faible, et sa mauvaise constitution avait une grande influence sur son esprit. Pierre, né de la seconde femme d'Alexis, n'était pas encore sorti de l'enfance.