CHAPITRE XVI
Ivan V et Pierre Ier, son frère. — Révolte des strélitz. — Régence de Sophie. — Enfance et première jeunesse de Pierre le Grand. — Ses goûts militaires. — Son désir de tout savoir. — Menchikoff. — Origine de sa faveur. — Pierre I" charpentier en Hollande. — Supplice des strélitz. — Essais de réforme.
Si Ivan avait été plus favorablement traité de la nature , son droit n'était pas douteux ; mais on ne pouvait sans inquiétude voir monter sur le trône un prince qui paraissait peu propre à régner. Les grands et les chefs du clergé s'assemblèrent : les sentiments furent d'abord partagés; on trouvait injuste d'exclure du trône Ivan, quoique valétudinaire, pour y placer un enfant de dix ans, comme Pierre. Cependant les suffrages se réunirent en faveur de ce dernier, dont l'esprit donnait déjà les plus heureuses espérances. Mais il était loin encore de pouvoir gouverner par lui-même, et Ton voyait avec inquiétude que les rênes de l'empire devaient rester longtemps dans les mains de sa mère, jeune princesse qui n'avait pu encore établir sa réputation. D'un autre côté, Ivan, quoique moins éloigné de l'âge où l'on peut régner, en était cependant aussi peu capable que Pierre ,
à cause de sa faible sanlé ; l'exercice du pouvoir aurait donc passé entre les mains de Sophie, sa sœur, qui à son tour se serait laissé diriger par le prince Vassili-Goiitsin, dont les grands talents s'étaient fait connaître sous les deux derniers règnes.
Ces réflexions durent se présenter à la plupart des esprits, et elles suffisaient pour susciter un parti contre Pierre, le nouveau tsar. Cependant tous les historiens, si l'on en excepte le sage Phéophane , accusent Sophie de la révolte qui va ensanglanter le palais; mais ils n'ont fait que se rendre les échos d'une calomnie de cour. Sophie, il est vrai, née de la même mère qu'Ivan, avait pour lui une tendresse profonde ; elle ne doutait pas qu'il ne dût régner, et se sentait assez de force pour l'aider à supporter le poids de la couronne. Plus âgée que la seconde épouse de son père, elle joignait aux grâces et à la beauté un esprit capable de traiter les grandes affaires. Sans doute elle ne put voir qu'avec douleur un frère qu'elle chérissait écarté du trône; mais de ce sentiment, renfermé dans son cœur, à un crime, il y a loin, et tout prouve qu'elle n'y participa en aucune façon. Elle ne fut donc pas coupable de la révolte des strélitz, qui paraît même n'avoir pas été préméditée. Des inconnus, trompés ou malintentionnés, parcoururent à cheval les quartiers qu'occupait celte milice, toujours remuante, en s écriant que les Narichkin avaient étranglé le prince Ivan. L'amour du peuple est toujours pour les opprimés. Ce prince, exclu du trône, devait intéresser des soldats farouches, mais sensibles aux simples mouvements de la nature ; le bruit d'un lâche attentat contre sa personne dut exciter leur fureur.
Bientôt ils sont rassemblés ; ils étaient à Moscou au nombre de vingt mille; ils courent au Kremlin, armés, tambours battants, enseignes déployées, traînant du canon avec eux. Arrivés devant le palais, ils s'écrient : « livrez-nous les traîtres, livrez-nous les meurtiers du
tsar ! » Pierre, sa mère, son frère, les ministres, se montrent sur le vestibule. Ivan lui-même adresse la parole aux révoltés. Ils voient, ils entendent celui dont la mort cause leur fureur, et cependant leur rage s'accroît encore: « II est temps, s'écrient-ils, de choisir celui qui nous convient I » et, saluant Ivan, ils se précipitent dans le palais.
Alors commence une horrible boucherie. Des boyards, des officiers de la couronne, des membres du conseil, des médecins soupçonnés par les rebelles d'avoir empoisonné le tsar Fédor, sont sacrifiés à leur vengeance. Le peuple se joint aux strélitz. La nuit seule interrompt l'effusion du sang, et les soldats révoltés mettent de fortes gardes au palais et aux principaux quartiers de la ville. Le jour suivant éclaira de nouveaux massacres. Enhardis par le succès de leur rébellion, les strélitz se crurent maîtres de régler l'État , en remirent le gouvernement à Sophie, et ordonnèrent qu'Ivan partageât le trône avec son frère. Personne n'osa résister aune milice audacieuse i et puissante, qui, toute couverte de sang, menaçait de s'y baigner encore. Les deux tsars furent couronnés par le patriarche le 15 juin; mais c'était Sophie qui régnait.
Le prince Ivan Khovanski, à peine nommé commandant des strélitz, fit vendre le mobilier des boyards qu'ils avaient massacrés, leur en distribua le produit et leur partagea des sommes considérables qu'il tirait du trésor de la couronne. Rien ne contint plus leur audace : quittant le nom de strélitz, ils se firent appeler infanterie de la cour; pour comble d'audace ils choisirent des délateurs chargés de leur rendre compte de tout ce qui se passait au palais et même dans le cabinet des tsars. Ainsi les souverains ne régnaient que sous l'inspection et l'espionnage de leurs soldats. Ivan, incapable de gouverner, abandonnait volontiers à sa sœur la conduite des affaires. Pierre, trop jeune pour chercher à s'en mêler, était livré aux soins peu éclairés d'une mère faible, qui
aurait craint de contrarier le moindre de ses caprices. Livré sans frein à toute l'impétuosité, à toute l'imprudence de son âge, il ne cherchait que des hommes sans naissance, sans conduite, qui le plongeaient dans le vice. La plupart de ses favoris étaient des étrangers, qui le rendaient odieux aux grands et au peuple, en lui faisant dédaigner les usages les plus chers à la nation ; ils lui donnèrent, il est vrai, les premières idées des arts, du gouvernement et de la discipline militaire, empruntées aux nations civilisées. Ainsi ce qui semblait devoir perdre le jeune prince fut ce qui prépara sa grandeur et devint le premier instrument de sa gloire.
Sophie et Golitsin, malgré leur adresse et leur prudence, ne surent pas lire si loin dans l'avenir. Prévoyant qu'Ivan ne vivrait pas longtemps, ils crurent qu'il suffirait à leur dessein de le marier et de voir naître de lui un prince sous lequel ils continueraient de régner. Ivan donna sa main à Praskovia, fille de Fédor Soltikof ; ce mariage fut célébré au commencement de l'année 1684.
Khovanski, commandant des strélitz, devait son élévation à Sophie; mais, fier de la faveur de ses soldats, il négligea celle de sa protectrice. Devenu trop redoutable, il devait usurper la puissance suprême ou périr. La cour était à Kolomna. On trouve aux portes du palais un placard qui annonce que Khovanski, son fils, et les strélitz ont conspiré la mort des tsars, de leur famille, des boyards et du patriarche. On manda aussitôt Khovanski, sous prétexte d'affaire importante concernant le service; il n'osa pas désobéir; il aurait craint, par sa résistance, de fournir de nouvelles armes à ses nombreux et puissants ennemis. Trop plein de confiance dans la force de son parti, il se mit en chemin et fut arrêté à six lieues de Moscou. Son fils fut enlevé dans un village voisin de cette ville. Tous les deux eurent la tète tranchée; on confondit dans leur arrêt ceux qui avaient été nommés par les strélitz pour espionner les démarches de la cour (1685).
HISTOIRE m RUSSIE, 321
En apprenant l'arrestation des Khovanski , le premier mouvement des stréliu avait été de prendre les armes pour courir massacrer tous les boyards. Mais, quand ils apprirent que la cour semblait ne pas -les craindre et qu'elle s'était préparée à les combatte, ils s'abandonqèrent au découragement. Ils yenaient de jurer la vengeance, de leurs chefs, et ils se condamnent eux-mêmes à la mort. Ils jettent leurs armes, vont se. prosterner au pied des autels , et reçoivent avec les larmes de la pénitence les derniers, sacrements de l'Église. Ils embrassent leurs femmes et leurs enfants, el leur font en pleurant leurs derniers adieux; puis ils partent pour aller trouver les t$ars, dans l'attitude, de coupables qui marchent à hvmort; ils portent les instruments de leur supplice, des cordes/, des billots, des haches; ils arrivent et prononcent leur sentence. La cour, touchée à la vue de ce repentir, se con^ tente du supplice de quelques-uns des plus coupables et fait gçàce à tous le.s autres-
Délivrée des dissensions intérieures, la Russie jouissait de toute sa force, et elle devait la conserver sous le gou-i verneraent de Sophie et sous le ministère de Golitsiu. L'État affermi au dedans, exerçait au. dehors une influence marquée. Wi .,;;ri, ,v.{, j,, .;n*. .;,uj:il
Les Turcs, appelés par les Hongrois dans le cœur de l'empire d'Allemagne et chassés de Vienne par Sobieski, étaient encore redoutables après leur défaite, et Les troubles, de la Hongrie n'étaient pas apaisés. L'empereur Rodolphe sentit tout l'avantage que pourrait lui procurer, de la part de la Russie, une diversion qui priverait les Turcs du secours des Tartares de la Crimée. Quoique Golitsin sût bien que les Turcs étaient les ennemis naturels de la Russie, sa. politique lui fit dissimuler ses sentiments en cestte circonstance. Il voulait profiter, pour l'avantage de sa nation , du besoin que l'Allemagne avait de ses secours, et il espérait, en se mpn^ trant difficile, assurer à k Russie des provinces sur
lesquelles la Pologne conservait des prétentions. Tout en paraissant rejeter les demandes des ambassadeurs de Rodolphe , sous le prétexte qu'une paix de vingt années avait été conchie entre son pays et la Turquie, Golitsin laissa entrevoir qu'on pourrait bien avoir plus de complaisance si Ton était content de la Pologne (1684).
Tout réussit comme l'avait espéré l'habile ministre : le 6 mai 1686, la Pologne et la Russie conclurent un traité de paix, dû à l'entremise de Rodolphe, qui mérita ainsi l'alliance des tsars. Ces derniers furent reconnus à perpétuité souverains de Kief, de Tchernigof et de Smolensk. Ainsi tout le pays situé depuis Tchernigof et Novgorod- Séverski jusqu'à la petite Russie inclusivement, et toute la rive gauche du Dniéper leur étaient assurés. Ils conservaient aussi tous les sujets de la Pologne et de la Lithuanie, qu'ils avaient faits prisonniers pendant les guerres, avec les armes et les richesses dont ils s'étaient emparés. C'était augmenter à la fois leur puissance, leur population, leurs ressources, sans faire aucun sacrifice. La Pologne accordait la liberté de conscience à tous ses sujets attachés à la religion grecque. Ce traité avantageux fut l'œuvre de Golitsin ; une des clauses était l'alliance offensive et défensive de la Russie avec la cour de Vienne, la Pologne et la république de Venise contre les Turcs.
Pierre, qui avait alors quatorze ans, excité sans cesse par sa mère et par ses favoris contre Sophie et Golitsin, désapprouva le traité qu'on venait de signer et la guerre qu'on allait entreprendre contre les Tartares de Crimée : il put s'en plaindre, mais non l'empêcher. Les honneurs excessifs qui furent prodigués à Golitsin pour ses succès contre les Tartares, l'année suivante (1687), ulcérèrent encore plus contre lui ses ennemis. Pierre, plus indisposé que jamais contre ce ministre et contre Sophie, essaya vainement de s'opposer à ce que Golitsin eût le commandement de la nouvelle campagne contre les Tartares
(1688). Cette expédition était indispensable; on venait d'apprendre qu'ils menaçaient l'Ukraine; Golitsin les empêcha de pénétrer en Russie, et mérita par ce service les nouvelles récompenses qui lui furent accordées. L'indignation de Pierre grandissait chaque jour.
L'épouse d'Ivan était enceinte; les partisans de Pierre lui conseillèrent de se marier à son tour, afin d'avoir aussi un héritier. Le 27 janvier 1689, il s'unit à Eudoxe, fille de Fédor Lapoukhin : au bout d'un an il eut un fils. Impatient d'exercer à seize ans les talents qu'il se sentait déjà pour le trône, il détestait dans sa sœur Sophie le seul obstacle à son ambition, et ne gardait plus pour elle aucun ménagement. La haine ne pouvait être plus envenimée dans la famille des tsars : la chute de Pierre ou celle de Sophie était inévitable ; ce fut Sophie qui tomba. Enlevée et conduite dans un cloître, elle y passa le reste de ses jours, traitée d'abord avec honneur, mais gardée sévèrement. Avait -elle, comme on l'eu accuse, formé le dessein d'ôter la vie à Pierre ? Voulait-elle seulement le faire déposer ? C'est ce qu'on n'oserait prononcer; il faudrait avoir des pièces authentiques pour juger ce grand procès*. Ce qu'on sait , c'est que ce fut un bonheur pour l'État qu'elle en eût pris le timon, lorsqu'il ne pouvait être gouverné que par un prince dont la faiblesse approchait de l'imbécillité, ou par un enfant qui n'avait pour le soutenir sur le trône qu'une mère très-jeune et sans expérience. Sophie traita les affaires avec sagesse, et ceux qui connaissent l'art de régner ont fait l'éloge de son administration. .
Elle n'avait pas seulement l'esprit des affaires; elle aimait et cultivait les lettres, encore presque inconnues dans son pays. Elle mérita aussi de grands éloges en choisissant pour la seconder dans ses travaux Golitsin, qui s'était déjà distingué sous le règne d'Alexis. Il conseilla et dirigea Fédor. Désireux de réformer sa nation,
il avait conçu le projet que Pierre 1er exécuta. Son attachement au tsar Ivan et à Sophie causa son malheur; ce fut là sans doute son seul crime. Il fut arrêté, et ne dut la vie qu'aux sollicitations de son neveu, Boris Golitsin, gouverneur de Pierre. Privé de tous ses biens et de tous ses emplois, manquant même du nécessaire, l'infortuné ministre fut relégué avec sa femme et ses enfauts d'abord à Kargapol, puis à Poustoxerskoi , et mourut en 1713. Sans sa disgrâce, ses talents auraient été longtemps encore utiles à sa patrie. . ,:
Ivan remit à son frère l'exercice de la puissance sou^ veraine. Pierre dès lors porta seul le nom de tsar, et en exerça toute l'autorité. Ivan mourut au commencement de l'année 1696. Avant de raconter les événements qui signalèrent le règne de Pierre Ier, faisons connaître quelles avaient été les occupations de son enfance et de sa première jeunesse.
Il faisait sa résidence la plus ordinaire dans un bourg voisin de Moscou, sur le bord de l'Iaouza. Là il rassemblait, pour contribuer à ses récréations, une cinquantaine de jeunes gens, fils de boyards ou d'officiers de sa maison. On les appelait les divertisseurs , parce qu'ils avaient été placés auprès de lui pour partager ses jeux et amuser son enfance. Parmi les étrangers qu'il attirait auprès de sa personne était un Genevois nommé Le Fort, venu à Moscou sous le règne d'Alexis. Il avait servi quelque temps en France et en Hollande, et avait une passion ardente pour l'état militaire; Il ne lui fut pas difficile d'inspirer au jeune tsar le goût des armes, que déjà ce prince commençait à sentir. Les jeunes compagnons de ses plaisirs furent vêtus à l'allemande et travestis en soldats. Les officiers étrangers qui lui faisaient la cour devinrent leurs commandants et les exerçaient avec soin. Le tsar lui-même, voulant donner l'exemple de la discipline et de la subordination, commença par le dernier degré de la milice, et se fit tambour dans
yiSTOIRE DE RUSSIE. m
cette œmpagnie. Il fut ensuite élevé au rang de soldat (1689). U'i -K'-mi iif.i Sophie, toute la cour et les stréliiz assistaient quelquefois aux exercices de cette petite troupe. On riait de ce jeu du jeune souverain, ^t Les stnélitz ne se doutaient! pas que ce jeu fût le prélude de leur pértei La troupe augmenta peu à peu, et dès Tannée 1690 Pierre en put former deux régiments destinés à sa garde. Il fit construire une citadelle pour les former à l'attaque et à la défense des places, et pour s'en instruire lui-même, La place fut attaquée dans les. règles, et Pierre était soldat dans le camp des assiégeants. Un historien assure que, au lieu de l'image d'un combat, il se donna un combat réel ; que plusieurs soldats furent tués, un grand nombre blessés, et que Le Fort lui-même, qui commandait l'atT taque, reçut une blessure considérable. Ces jeux san-> glants devaient sans doute aguerrir les troupes que Pierre venait de créer; mais ils n'en sont pas moins barbares. Enfin, après une longue défense et des chances diverses, la place fut prise d'assaut. Cette étude, cet exercice; de l'art de la guerre fit longtemps le plus grand plaisir du jeune prince; le hasard lui en fournit un nouveau, Tétude de la marine, il était au bourg temaïlof (1692), et visitait un magasin; parmi plusieurs objets abandonnés il aperçut une vieille chaloupe. Tiraerman, son maître de fortifications, était avec lui; Pierre lui demande pourquoi cette embarcation était construite d'une mapièfe différente de toutes celles qu'il avait vues. Timerman lui apprend que c'est une chaloupe anglaise destinée à voguer à voile , même par un vent contraire. La curiosité de Pierre est excitée : on cherche le Hollandais Brandt, qu'Alexis avait jadis appelé de Hollande pour construire des vaisseaux sur la mer Caspienne. Brandt radoube la chaloupe, y remet un mat, y ajuste des voiles, et navigue sur l'Iaouza en présence du tsar étonné; j.-. i» : :.. :■•! v-n «;.-.• luun
Pierre veut monter lui-même cette embarcation; il veut ensuite en être le pilote : sa curiosité s'accroît au lieu de se satisfaire ; il lui faut un navire plus considérable et de plus vastes eaux. Il fait construire deux petites frégates, les fait lancer sur le lac Clechmin, et s'y exerce pendant quelques années. Enfin, en 1693, il fit le voyage d'Arkhangel, et navigua sur la mer -Blanche avec un convoi de bâtiments anglais et hollandais. Il n'avait pas encore de vaisseaux qu'il nomma Le Fort son amiral.
Ce goût de Pierre Ier pour la navigation doit sembler encore plus extraordinaire, s'il est vrai que jusqu'à sa quatorzième année il n'avait vu l'eau qu'avec effroi. Il ne pouvait, dit-on, côtoyer une rivière ni traverser un pont que dans une voiture bien fermée. On ajoute que, sensible à la douleur que cette crainte causait à sa mère et à son frère, il parvint à s'en guérir; bientôt il effraya par son audace ceux qu'avait affligés son excessive timidité.
Pierre, après avoir exercé ses troupes à de feintes attaques, aspirait à l'occasion de les éprouver dans de véritables combats. Depuis les deux campagnes de Golitsin, les intrigues de la cour et le soin des affaires intérieures avaient empêché qu'on s'occupât de la guerre. Pierre jugea que le coup le plus sensible qu'il pût porter aux Turcs c'était de les attaquer dans Azof ; le siège en fut résolu. Il se promettait de cette entreprise l'empire de la mer Noire, et il était désireux de former ses sujets à l'art de la guerre contre des ennemis dépourvus de stratégie et qui n'avaient que du courage.
Pour s'assurer du succès, il fit construire sur le Voronèje une flotte qui de là pouvait descendre le Don et entrer dans la mer Noire (1695); mais, impatient de débuter, il n'attendit pas pour mettre ses troupes en marche que tous ses vaisseaux fussent prêts, et cette imprudence lui fit perdre le fruit de sa première cam-
pagne. Azof, bien approvisionné, renfermait six mille hommes de garnison : les Russes, n'ayant pas de vaisseaux , ne pouvaient l'attaquer que du côté de la terre, et elle recevait par mer des rafraîchissements et des secours. Les Russes n'avaient qu'un bon ingénieur, nommé Jacob; ayant eu à se plaindre d'eux, il en cloua leur canon , se jeta dans Azof, et devint le plus habile défenseur de la citadelle qu'il était venu attaquer. Les Russes tentèrent un assaut, et furent obligés de lever le siège; ils avaiept perdu trente mille hommes dans cette campagne.
Pierre obtint de l'empereur, de la république de Hollande et de l'électeur de Brandebourg, des ingénieurs et des canonniers. Une armée forte de soixante -quatre mille hommes se rassembla de nouveau devant Azof, au commencement du printemps de 1696. La flotte était composée de deux vaisseaux de guerre, l'un monté par le tsar et l'autre par Le Fort; de quatre galères, de deux galéasses (1) et de quatre brûlots. Quatorze salques (2) turques, chargées de munitions de guerre, devinrent la proie des Cosaques. Les travaux devant la place furent conduits avec art, et pour la première fois les attaques des Russes furent régulières. On n'était en sûreté contre les bombes dans aucune partie de la ville ; elles avaient détruit le magasin des vivres, et les assiégés se voyaient réduits à la plus cruelle disette. Le commandant ne crut pas devoir attendre l'assaut général, et demanda à capituler. Les habitants et la garnison eurent la permission de sortir avec tout ce qu'ils pourraient emporter ; mais les Turcs furent obligés de livrer Jacob, qui les avait si bien servis. Le vainqueur rétablit les fortifications et y ajouta des travaux; des ingénieurs allemands furent chargés de la construction du port, et les bâtiments des
(1) Grandes galères.
(«) Vaisseaux de charge dont on se sert dans le Leyant.
Russes, répandus dans la mer d'Àfcof, imposèrent aura Ottomans. '•'< -* * . »!'
Pierre voulut que ses troupes victorieuses jouissent avec éclat de leur gloire; les généraux et l'armée entrèrent en triomphe à Moscou, au milieu dés acclamations du peuple. Le tsar, caché lui-même dans la foule, joignait ses applaudissements à ceux de la multitude, et montrait què c'était aux services et non pas à la puissance qu'on rendait les honneurs. Le malheureux Jacob fut un des ornements de ce triomphe; il était conduit sur un char élevé, surmonté dune haute potence. Deux bourreaux étaient à ses côtés; derrière lui étaient attachés des fouets et des haches ; sur sa téte pendait le croissant turc> et sur sa poitrine était un écriteau où on lisait en gros caractères : « Ce scélérat a changé quatre fois de religion ; il a trahi Dieu et tout le peuple. » D'abord catholique^ Jacob s'était fait protestant, puis sehismatique grec, enfin musulman. Il fut pendu, et sa téte fut exposée au haut d'une perche.
Vers ce temps, Pierre Ier répudia sa première femme et la força à prendre le voile de religieuse. On dit que ce fait fut le résultat des manœuvres d'un faVori du tsar pour qui elle ne pouvait cacher son mépris et sa haine, parce qu'il favorisait les désordres du souverain : Ce favori, connu sous le nom d'Àlexachka (le petit Alexandre) . et célèbre depuis sous celui de Menehikof -, ne s'était fait encore pardonner par aucun service ce que son élévation capricieuse avait d'offensant pour l'orgueil des nobles et pour la fierté des serviteurs de l'État, qui languissaient sans récompense. f'irui'l -•••«:<!
L'opinion la plus générale sur Menehikof est, qu'encore enfant, il venait vendre sur la place du palais de petites pâtisseries au peuple et à la valetaille. Reniarqué par le tsar, il lui plut d'abord par sa physionomie ouverte, et lui devint encore plus agréable par la vivacité de ses reparties. Le prince se l'attacha comme uu jeune homme
sans conséquence, dont l'esprit l'amusait, et le jeune homme nei tarda pas à montrer qu'il était fait pour aller plus loiB. Pierre fournit à Menchikof les occasions de développer des talents qui pouvaient devenir utiles à l'État, et dut se féliciter d'avoir tiré de l'obscurité la plus profonde un sujet zélé, un guerrier courageux, un bon général , un ministre habile , mais trop peu fidèle tlans l'emploi des finances. "
Pierre savait ce qui manquait à son peuple sous le rapport matériel; il ne s'occupa que de ce seul point et s'en exagéra l'importance. La Russie avait vu le second Ivan, Boris et Alexis, appeler des différentes parties de l'Europe des hommes capables de soumettre leurs troupes à une nouvelle discipline, ou d'apporter à la nation des sciences et des arts qui lui étaient encore inconnus1. Pierre Ier descendit lui-même du trône, et alla, loin de ses États, chercher la lumière pour la communiquer ensuite à ses peuples; il prit pour l'accompagner des jeunes gens de la plus haute noblesse (1697). Ce projet déplut au grand nombre. Les Russes regardaient comme criminels les rapports avec les nations étrangères, et le clergé augmentait encore cette prévention par Tawtorité des livres saints, qui défendent au peuple choisi de Dieu de communiquer avèc les Gentils. Dans cette fermentation des esprits on devait s'attendre à des troubles nouveaux. Le stolnick Tsikler, nommé depuis peu voiévode deTaganrok, crut que le moment était arrivé d'exécuter le dessein criminel qu'il méditait déjà depuis longtemps. 11 résolut, avec Pouchkin et Soukovoi, d'appeler les Cosaques du Don > d'assassiner le souverain, de s'emparer du gouvernement et d'en disposer. Deux confidents de Tsikler avertirent le prince de ce complot. Les coupables, cernés par des soldats, firent aux pieds du tsar l'aveu de leur crime; ils eurent les bras, les jambes et la tête coupés. ,;™^!
Délivré de ce danger, Pierre ne crut pas devoir différer
davantage son départ. Son impatiente curiosité l'emporta sur la prudence. Il choisit pour ses ambassadeurs extraordinaires en Hollande Le Fort, Golovin et le secrétaire d'État Voznitsin. Ils étaient accompagnés d'un cortège de deux cents personnes, et Pierre se cacha, sans titre et sans qualité, dans la suite de cette ambassade. Les rênes du gouvernement furent confiées, pendant l'absence du tsar, au boyardin Strechnef et au prince Romodanouski; ils devaient, dans les affaires importantes, prendre l'avis des principaux boyards.
L'ambassade avait à traverser la Livonie, qui appar tenait alors à la Suède. La paix régnait entre les deux couronnes; mais la défiance n'en était pas moins vive ni la haine moins envenimée entre les deux nations. Le tsar, obligé de se faire connaître eu entrant en Livonie, loin d'y trouver la réception qu'il attendait, n'essuya que des affronts; on le traita en espion (il est vrai que c'était là son rôle), et plusieurs fois ses jours furent en péril. Ces griefs lui servirent dans la suite de prétextes pour faire la guerre à la Suède. Enfin Pierre passa en Hollande, où il devança ses ambassadeurs. C'est dans ce voyage qu'au milieu de la débauche d'un repas il tira l'épée contre Le Fort, son ami; revenu de son emportement, il lui demanda pardon. Il resta quelques jours à Amsterdam, examinant d'un œil curieux l'activité d'un peuple laborieux et commerçant, et se rendit ensuite à Saardam. Ce bourg, déjà renommé comme le premier chantier de la Hollande, est devenu plus célèbre encore par les travaux auxquels Pierre s'y consacra (1697). Inscrit parmi les charpentiers, vêtu comme eux, n'ayant pas de valets, raccommodant luimême ses bas et son habit, caché sous le nom roturier de Pètre Mikhaïlof (1), il travailla avec plusieurs jeunes
(1) Dans la langue russe, la terminaison en itch désigne la noblesse, celle en of la roture. Mikhaïlovitch signifie donc le fils d'un noble nommé Michel, et Mikhaïlof le fils de Michel, roturier.
gens de sa suite à la construction d'un vaisseau qui fut nommé le Saint- Pierre- Saint - Paul , et qu'il envoya à Arkhangel.
Si Ton en croit une tradition qui n'est pas encore perdue en Hollande, il montra dans sa curiosité une dureté sauvage. Le supplice de la roue lui était, dit- on, encore inconnu, et il désirait voir un malheureux expirer dans ce genre de tourment. 11 ne se trouvait dans les prisons aucun criminel qui eût mérité ce supplice; il offrit de fournir un de ses esclaves, victime innocente qu'un maître barbare sacrifiait à son caprice. On ajoute qu'il eut peine à comprendre pourquoi sa proposition faisait horreur, et pourquoi les magistrats se refusaient à lui procurer ce plaisir.
Pierre faisait engager à son service des réfugiés français , des Allemands , des Suisses : il envoyait à Moscou des ouvriers qu'il avait vus travailler lui-même et dont il avait éprouvé les talents. La plupart se repentirent dans la suite de s'être donné un maître dur et puissant, qui se faisait servir sans réserve et ne récompensait qu'avec mesure. Enfin, après s'être procuré en Hollande, par ses propres travaux, une connaissance exacte de la construction d'un navire, et avoir reçu des plus grands maîtres des leçons de chirurgie, d'anatomie, de géographie et de physique expérimentale, il passa en Angleterre (1698) sur un yacht du roi et sous l'escorte de trois vaisseaux de guerre. Il eut avec Guillaume plusieurs entretiens, visita les différentes fabriques, les divers ateliers, et mit partout la main à l'ouvrage. Il se perfectionna dans l'art de la construction ; puis il fit passer en Russie des artistes et des ouvriers anglais. Perri, habile ingénieur, consentit à le suivre, et se trouva dans la suite mal récompensé. Un bon géomètre écossais, Fergusson, se mit à son service; ce fut lui qui introduisit l'arithmétique dans les bureaux de la Russie ; on n'y connaissait que la méthode de calculer avec des boules
HISTOIRE DE HLSSIE.
enfilées : méthode expéditive et facile, employée encore à présent, et qui n'a d'autre inconvénient que de ne pas permettre de voir où l'on s'est trompé.
Il traita avec une compagnie de Londres pour envoyer du tabac à Moscou : les Russes firent un tel abus du tabac à fumer, au commencement du xvne siècle, qu'ils en infectaient le palais du tsar et les hôtels des grands; ils enfumaient les églises mêmes, et augmentaient le nombre déjà trop considérable des incendies. Le patriarche avait cru devoir le défendre, et pour donner plus de poids à son interdiction, il l'avait représenté comme une substance immonde; mais Pierre, par amour pour les usages étrangers et pour l'appât d'une somme modique dont il avait besoin (1), contraignit ses sujets à priser et à fumer.
Pierre retourna dans les Provinces- Unies pour aller en Allemagne. En même temps qu'il était parti de Moscou, il avait envoyé en Italie Boris Ghérémélef, et avait fait partir à la suite de ce seigneur des jeunes gens de familles illustres, en leur recommandant de s'instruire dans cette patrie des arts. Un d'eui , fidèle aux préjugés do ses pères, ne voulut pas même sortir de sa chambre, et se glorifia à son retour de n'avoir rien vu ni rien appris. Pierre se préparait à visiter lui -même l'Italie, lorsqu'il fut détourné de ce dessein par d'inquiétantes nouvelles. < ; < 1
Quatre régiments de strélitz, formant un corps de dix mille hommes, avaient été commandés pour servir sur les frontières de la Pologne sous les ordres du prince Mikhaïl Romodanouski : tous à la fois se soulevèrent, déposèrent les chefs qu'ils avaient reçus du tsar, s'en choisirent de nouveaux, et résolurent d'aller droit à Moscou. Cheïn et Gordon, généraux du tsar, à la tête de
. (1) Les marchands de Londres donnèrent au tsar une somme de cent mille écus pour avoir la permission de porter du tabac en Russie.
deux mille hommes d'infanterie et de six mille cavaliers, rencontrèrent les rebelles à onze lieues de la capitale : voyant que des paroles de paix n'avaient pas le pouvoir de les arrêter, ils voulurent encore les ménager, et ne firent charger les canons qu'à poudre. Un des prêtres des strélitz, voyant que l'artillerie des Russes ne frappait personne , cria au miracle , et assura que Dieu même ôtait la force aux armes du tyran. Les généraux furent obligés de ne pas les épargner davantage; les strélitz, vigoureusement attaqués, mirent bas les armes et demandèrent grâce; on dut surtout cette victoire aux régiments des gardes: - i .j .'I
Pierre, en arrivant dans ses États, trouva les rebelles dans les- fers; son entrée dans sa capitale fut le signal des vengeances. Les criminels s'obstinaient à se taire sur l'origine et les détails de leurs complots; ils furent appliqués aux plus affreuses tortures. Souvent l'excès de la douleur privait ces malheureux de la parole et du sentiment ; alors on suspendait leurs tourments ; les médecins du tsar les traitaient avec soin, et, cruellement attentifs à leur rendre la santé, ils ne leur prolongeaient la vie que pour les livrer après leur guérison à de nouveaux supplices. Pierre lui-même examinait les coupables; lui-même, faisait accélérer, ralentir, renouveler ou suspendre les épreuves. Il considérait d'un œil tranquille leurs tortures et les plus affreuses douleurs que l'humanité puisse supporter. Après six semaines d'un examen si rigoureux, l'arrêt de mort fut pronoucé contre tous les rebelles. Le jour de la première exécution, cinq tètes tombèrent abattues par la plus noble main de l'empire : ce sont les expressions d'uu contemporain. Quelques jours après, la même main traûcha encore les têtes de six coupables. Dans un grand repas que Pierre Ier donna à Printz , ambassadeur de Prusse en Russie , ce prince fit amener des prisons une vingtaine de strélitz, et à chaque grand verre qu'il vidait il abattait la tête
d'un le ces malheureux; il proposa même à l'ambassadeur d'exercer son adresse en prenant part à cette boucherie.
Le jour de la sixième exécution fut remarquable par le nombre des victimes et par la dignité des exécuteurs. Au lieu de billot, on avait étendu sur la place de longues poutres sur lesquelles trois cent trente rebelles eurent la tète tranchée. Tous étaient de l'ordre de la noblesse, et tous furent frappés par des mains nobles. Menchikof se glorifiait d'avoir abattu plus adroitement que les autres un plus grand nombre de têtes. Le Fort et le baron de Blumberg, invités à faire briller leur adresse dans cet exercice de bourreaux, s'excusèrent sur les usages de leur nation. La plupart de ces nobles exécuteurs, novices dans cette fonction, frappaient d'une main tremblante leurs victimes, dont, par une pitié cruelle, ils augmentaient et prolongeaient les tourments. Pierre, assis sur un siège élevé, regardait ce spectacle d'un œil sec.
On reconnaît ici le caractère imitateur de Pierre. Admirateur des talents d'Ivan , il confondait en lui le tyran et le grand homme, et le prenait en tout pour modèle. Monarque, juge et bourreau tout ensemble, il trempa comme Ivan ses mains dans le sang de ses sujets, en s'inspirant du supplice des Novgorodiens pour ordonner celui des strélitz.
C'est avec cet appareil que furent punis les chefs de la révolte. Les plus coupables de leurs complices expirèrent lentement sur la roue ; neuf cents au moins furent pendus aux différentes portes et le long des murs de la ville. Trente potences furent élevées devant le monastère où Sophie était renfermée ; on y attacha deux cents coupables. Trois d'entre eux avaient formé le projet de présenter à cette princesse une requête pour la supplier de reprendre les rênes du gouvernement; ils furent pendus à la fenêtre de cette princesse, et celui du milieu tenait à la main la requête qu'il avait dressée. La malheureuse
Sophie ne pouvait regarder le jour sans voir ces infortunés qui avaient péri pour sa cause.
Ces nombreuses exécutions eurent lieu au mois d'octobre, temps où les fortes gelées commencent sous le climat de Moscou. Les cadavres de tant de malheureux restèrent sur les mêmes places où ils avaient tombé; leurs têtes furent placées à côté de leurs troncs. Le peuple et la cour eurent cinq mois entiers toute l'horreur de cet affreux spectacle. On ne pouvait entrer dans la ville, ni traverser les places publiques, qu'au milieu des roues, des potences et des cadavres diversement défigurés.
Tant de rigueurs opérèrent ce qu'on devait en attendre : elles irritaient contre le tsar ; on se soulevait de tous côtés, surtout à Azof, et jamais on n'eut tant de révoltes à punir. Les rebelles d'Azof furent amenés à Moscou l'année suivante (1699). Quatre-vingt-quatre de leurs chefs eurent la tète tranchée par le souverain ; le boyardin Plestchef les tenait par les cheveux. Les Cosaques furent coupés en cinq quartiers, et les morceaux attachés à des perches.
On assure, chose fort peu vraisemblable, que Sophie, sévèrement gardée dans un couvent par un régiment entier, fut Tàme de la révolte des strélitz, révolte qui éclata loin de cette princesse , à l'extrémité de l'empire. Il paraît certain cependant que l'intention des principaux rebelles était de tirer Sophie de sa captivité et de la remettre à la tète du gouvernement. Sans doute elle serait sortie avec joie de sa retraite; mais on ne peut savoir la part qu elle eut dans une révolte qui devait lui rendre le pouvoir souverain. Elle avait conservé longtemps l'espérance de recouvrer sa première fortune ; mais quand elle l'eut perdue par le supplice des rebelles, elle se fit religieuse, et mourut en 1704.
Les premières années du règne de Pierre devaient être orageuses. Quand Sophie gouvernait l'État, elle s'était fait un parti pour résister aux intrigues qui se tramaient
IUSTOIRK DE RUSSIE;
contre elle. Ce parti s'augmenta par Ja sage. administration de cette princesse. On aimait son gouvernement. Elle fut renversée : Pierre régna seul; mais elle fui regrettée. Il aurait du effacer la mémoire de Sophie en se rendant agréable à la nation ; il lui laissa voir qu'il ne l'estimait pas; il ne témoignait que du mépris pour les personnages les plus respectés par la multitude, ot il offensa même le peuple dans ce qui lui était le plus cher.
Le clergé allait et va encore, au temps de Noël, faire des prières dans les maisons; Pierre osa tourner en ridicule cet usage consacré. Un de ses courtisans ou de ses bouffons faisait le personnage de patriarche ; d'autres représentaient les évéques , les archimandrites, les popes ou simples prêtres; Pierre lui-même prit quelquefois le personnage de diacre dans cette indécente mascarade. Cette troupe, après avoir couru la ville ot exigé de l'argent des particuliers, s'arrêtait enfin chez tes favoris du prince, surtout dans le quartier des Allemands, Dans ces maisons, l'assemblée bachique se prosternait devant le patriarche; la fumée du tabac teuait lieu d'encens, des chansons obscènes, du chant sacré; et le faux pontife donnait la bénédiction avec deux pipes croisées , profanant ainsi le signe révéré de la rédemption. Ces fêtes, souvent renouvelées, se, terminaient par l'ivresse de la plupart des acteurs. ftl j... îm-t • i\
Délivré d'une nûlice toujours remuante et dangereuse, Pierre se livra tout entier aux projets qu'il méditait pour rendre sa nation florissante. Ce fut en 1699 qu'il établit une décoration, à peu près la première qu'ait possédée la Russie : Tordre de Saint* André:, dont il. décora d'abord les généraux qui s'étaient distingués au siège d'Azof et dans les combats contre les Turcs. !.. : u> *
A cette époque mourut Le Fort, l'ami, le confident du tsar, et celui qui le premier lui avait inspiré les grands desseins dont l'exécution ou l'essai signala son règne.
Les Russes conservaient leur barbe et étaient vêtus de
longues robes. Pierre voulait voir ses sujets adopter l'habit des peuples européens , qu'il leur proposait pour modèles; il ordonna aux Russes de quitter l'habit long et la barbe ; une amende fut imposée aux partisans obstinés de l'ancien usage. Bien des Russes regardaient le changement d'habit comme un renoncement à la religion, et disaient qu'il valait mieux perdre la tète que la barbe : obligés de payer un droit pour n'être pas rasés , ils recevaient un jeton qui leur servait de quittance. Souvent, à la cour, on enivrait les vieux boyards et on leur taillait la barbe d'une manière si ridicule, qu'ils étaient obligés de garder la chambre pendant plusieurs mois ou de se faire raser. On attachait aux portes des villes un modèle du nouvel habit, et on rognait la barbe à ceux qui ne voulaient pas payer ; on les rasait malgré eux dans les rues. Les amis du tsar ou de la nouveauté riaient de ces changements; mais le peuple avait la rage dans le cœur, et ce jeu coûta du sang.
Les femmes, sévèrement renfermées dans leurs maisons , avaient peu de communications avec les hommes et n'osaient se montrer en public. Pierre les tira de leur retraite et les appela dans la société : c'était les inviter à en partager les débauches, c'était corrompre la nation pour la civiliser. Les femmes étaient obligées de paraître à ses fêtes , vêtues à l'anglaise , à l'allemande ou à la française.
Avant Pierre, Tannée commençait, en Russie, au mois de septembre : il ordonna que la première année du xviii6 siècle (1700) commencerait avec le mois de janvier.