CHAPITRE XVII
Suite du règne de Pierre Ier. — Il combat Charles XII, roi de Suède. — Foudation de Saint-Pétersbourg. — Révolte à Astrakan. — Mazeppa. — Ses intrigues contre la Russie. — Pierre épouse Catherine. — Expédition contre la Turquie. — Voyages du tsar en Europe. — Il visite Paris.
Pierre avait résolu d'attaquer la Suède, fière encore de la réputation qu'elle s'était acquise en Europe par les victoires de Gustave-Adolphe; mais Gustave était un héros, et la Suède était gouvernée au commencement du xviii6 siècle par un jeune prince (Charles XII) qui n'avait pu se montrer encore, et de qui Ton n^avait conçu que de bien faibles espérances. Elle fut attaquée presque en même temps par le Danemark, la Russie et la Pologne. Des mobiles différents réunissaient contre elle ces trois ennemis : nous ne nous occuperons que de ce qui excitait la Russie. Pierre, fortement occupé du projet de rendre plus actif le commerce de son empire avec les autres nations de l'Europe, avait besoin d'un port sur la Baltique, et ne pouvait l'obtenir qu'aux dépens de la Suède. Cet intérêt puissant le rendit l'ami, l'allié de ces mêmes Polonais, si longtemps les plus cruels ennemis de la Russie. En retournant dans ses États, il avait eu une entrevue avec Auguste, qui lui devait la couronne de Pologne, et ces deux princes s'étaient promis de contracter une alliance contre la Suède. Pierre fit aussitôt demander à Charles XII satisfaction sur les affronts qu'il avait reçus à Riga et sur plusieurs autres grirfs.
11 s'attendait à ne rien obtenir ; il fut en effet repoussé, et déclara la guerre (1700).
Le siège de Narvafut résolu. Pendant que les Russes et les Polonais, unis, canonnaient et bombardaient cette place assez vivement, les bombes et les boulets vinrent à leur manquer ; les troupes qu'on attendait n'arrivaient pas : Pierre alla lui-même les presser. A peine Charles XII avait pris les armes, et déjà il avait forcé un de ses ennemis, le roi de Danemark , à recevoir la loi. Charles vole au secours de Riga, qu'assiégeait Auguste à la tète de ses Saxons : il ne trouve plus les ennemis ; ils avaient mis la ville à rançon et s'étaient retirés. Il conduit contre les Russes dix-huit mille hommes, d'autres disent moitié moins, tandis que les Russes étaient au nombre de trentedeux mille. Ils avaient malheureusement avec eux des soldats et des officiers suédois ; l'un d'eux passe au camp du roi, et lui apprend l'état de l'armée ennemie. Les Russes, après une longue résistance, furent vaincus par les Suédois, qui leur étaient inférieure en nombre; mais le courage du tsar ne fut pas abattu par cette défaite. Il se consola par l'idée des victoires qu'il se promettait dans l'avenir, et par l'espérance que les Suédois apprendraient eux-mêmes aux Russes à les vaincre. Il avait perdu ses généraux, ses officiers, son artillerie, l'armement de ses soldats : il répare toutes ces pertes au prix d'énergiques efforts. Il arme de nouveau ses troupes désarmées par les Suédois, ordonne des levées, les exerce avec soin , fait fondre les cloches des églises pour renouveler son artillerie, va prendre à Moscou les mesures nécessaires pour une nouvelle campagne, et se met en état d'affronter une seconde fois les chances des combats.
La Russie n'avait plus d'autre allié qu'Auguste, allié malheureux, qu'elle était obligée de secourir. Les Polonais, découragés par le mauvais succès de l'entreprise de Nam, laissaient à leur roi peu d'espérance de le secon-
der, et il se voyait menacé de continuer une guerre difficile avec les seules forces de la Saxe. Pierre lui promit vingt mille hommes d'infanterie, des munitions, un subside de deux cent mille écus, et lui tint parole (1701). Le tsar semble se multiplier; il se montre presque en même temps à Voroneje, pour y presser les travaux de la flotte; à Pleskof et à Novgorod, où il passe la revue de ses troupes; à Moscou, d'où ses ordres partent pour toutes les provinces. Vainement veut- il intéresser la diète de Pologne à la guerre contre Charles XII : de hauts personnages réussissent à entraîner la nation dans l'intérêt de la Suède, contre Auguste et Pierre Ier.
Charles XII n'ignorait pas les dissensions de la Pologne : il résolut d'en profiter pour renverser Auguste du trône, et n'avoir plus à combattre que le tsar. Appelé par les grands de Pologne, il y entra sans obstacle. Il croyait que les Russes, qu'il venait de désarmer en Courlande, n'oseraient plus paraître devant les Suédois. Ce pendant, sous la conduite de Chérémétef, ils ne craignirent pas de s'avancer contre le général Schlipenbach, que Charles XII avait laissé près de Dorpat avec sept mille hommes. Après quatre heures de combat, les Suédois sont mis en fuite, et laissent sur le champ de bataille plus de trois mille morts. C'était gagner beaucoup, d'avoir montré que les Suédois pouvaient être vaincus par les Russes (1702).
Les soins d'une guerre n'occupaient pas seuls la pensée de Pierre. Des étrangers, officiers, fabricants, ouvriers, furent invités, par un manifeste répandu en Allemagne, à venir chercher en Russie une existence assurée et des récompenses.
Sur ces entrefaites, le patriarche de Moscou vint à mourir. C'était au tsar à lui nommer un successeur ; il crut plus utile de supprimer cette dignité. La vénération du peuple pour le chef de l'Église lui donnait un ascen-
dant dont le souverain lui-même pouvait être jaloux. Cependant Pierre ne crut pas devoir manifester d'abord son dessein. Il déclara que, distrait par des occupations temporelles et des travaux guerriers, il ne pouvait donner au choix d'un patriarche tout le recueillement convenable; il chargea en attendant le métropolitain de Rézan des fonctions patriarcales. Le peuple russe, moins religieux que superstitieux, crut qu'on lui ôtait sa religion en différant de lui donner un patriarche ; il courut des libelles où le tsar était traité d'antechrist. La sédition
pouvait succéder au murmure; mais la punition des auteurs et de l'imprimeur de ces libelles suffit au maintien de la tranquillité.
Pendant que Pierre se reposait des soins guerriers par ceux de l'administration de ses États, Charles XII, qui ne connaissait de gloire que celle des armes, s'enfonçait dans la Pologne pour punir Auguste d'avoir osé le braver. Il laissait respirer les Russes et leur donnait le temps d'apprendre , aux dépens de ses généraux , à le vaincre un jour lui-même. Un petit avantage sur le Ladoga, un autre sur le lac Peipous, furent pour eux une nouvelle preuve que la marine suédoise n'était pas invincible. Sur terre, Chérémétef est encore vainqueur des Suédois : il les met en fuite après une heure de combat; il est vrai que les Russes étaient supérieurs en nombre. On prétend que le tsar, en apprenant cette victoire, s'écria : « Grâce à Dieu, nous voici parvenus à vaincre les Suédois quand nous sommes deux contre un : peutêtre les battrons-nous un jour à nombre égal. »
Chérémétef fit le siège de Marienbourg, petite ville située sur un lac. Déjà la place était rendue, déjà les Russes en prenaient possession, lorsque deux misérables mirent le feu au magasin des poudres, s'ensevelirent sous les mines, et y enveloppèrent un assez grand nombre de Russes et de leurs concitoyens. Chérémétef, indigné, rompit la capitulation, retint la garnison et tous les
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habitants prisonniers de guerre, et fit raser la place. C'est dans cette ville que fut prise une jeune fille, orpheline obscure, élevée par la charité d'un pasteur protestant. Elle venait d'épouser un soldat suédois, et regardait cet établissement comme une fortune. Devenue captive des Russes, elle était loin de prévoir qu'elle régnerait un jour sur eux.
Peu après la prise de Marienbourg , la ville de Notebourg, bâtie dans une île au milieu de la Néva, à l'endroit où cette rivière sort du Ladoga, fut conquise par les Russes sur les Suédois, auxquels elle livrait le cours du fleuve. Pierre donna à cette place le nom de Schlùssel bourg (clef en allemand) : c'était en effet une clef pour les nouvelles conquêtes qu'il méditait. Maître du haut de la Néva par la conquête de Schlusselbourg, il avait besoin de posséder Nienchantz pour en dominer l'embouchure, pour en maîtriser tout le cours. La place était forte et se défendit avec vigueur. Pierre animait ses troupes par sa présence : les Russes entrèrent dans Nienchantz après cinq jours de travaux (1703). Cette conquête est un des plus grands événements de l'histoire de Pierre 1er : par elle il atteignit au but de tous ses efforts, qui était de se procurer un port sur la Baltique. Le tsar fit assembler un conseil de guerre pour décider si l'on rétablirait les fortifications de cette place. Elle fut trouvée trop petite, mal fortifiée par la nature et trop éloignée du golfe. Enfin, après plusieurs jours de discussions, d'examen et de recherches, on trouva au-dessous de la ville suédoise, et plus près de l'embouchure du fleuve, une lie qui sembla propre à l'établissement d'une forteresse. Il n'y avait que quinze jours qu'on s'était emparé de Nienchantz, et déjà les travaux de la nouvelle place étaient commencés.
On l'appela Saint-Pétersbourg, en l'honneur de saint Pierre, dont son fondateur portait le nom. Ainsi furent jetés les fondements d'une des plus belles villes de l'Eu-
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rope, dans un endroit où l'on ne voyait encore que des eaux croupissantes, une sombre verdure, quelques cahuttes de paysans abandonnées et de pauvres cabanes de pêcheurs. Les édifices publics et les maisons particulières ne furent d'abord qu'en bois : la forteresse et l'amirauté étaient seules entourées d'un retranchement en pierre. Le tsar lui-même n'avait qu'une petite maison sans apparence : on la voit encore dans un quartier où ne logent plus guère que la lie du peuple et des soldats. La nature ne lui opposa les plus puissants obstacles que pour être domptée. La bourbe des marais semblait , par ses exhalaisons meurtrières, repousser les habitants qu'appelaient les ordres du souverain ; mais sa volonté est formelle ; les Russes ne savent plus qu'obéir, et la nature elle-même se soumet. D'innombrables ouvriers, appelés de toutes les parties de l'empire , succombent ; la disette seule en enlève cent mille ; mais ils sont remplacés par de nouveaux travailleurs. Des terres apportées de loin comblent les marais ; de nombreux canaux donnent un cours salutaire aux eaux stagnantes; de tristes et vastes forêts de sapins absorbaient les vapeurs malsaines et les rendaient encore plus empoisonnées; elles tombent, et leurs racines font place aux fondements des temples et des palais. Pierre, ses généraux, ses ministres, donnent par leur présence du courage aux ouvriers abattus. Nienchanlz, détruite, lègue sa population à la nouvelle ville. La noblesse de Moscou et des provinces, des marchands, des ouvriers, y sont appelés; ils arrivent, le désespoir dans le cœur, s'accoutument par nécessité à leur nouvelle résidence et travaillent à l'embellir. Ceux qu'ont bientôt enrichis le négoce ou les arts se plaisent dans une ville où ils ont trouvé leur fortune : leur exemple et l'intérêt attirent d'autres habitants. Aux premiers bâtiments de bois succèdent des édifices construits par des architectes appelés de la France et de l'Italie.
Cependant Chérémétef se rend bientôt maître d'Iama, place d'Ingrie, que ses vainqueurs nommèrent lambourg. Cette conquête conduisit à celle de Narva, en 1704 , après la prise de Dorpat et avant celle d'Ivangorod.
Le tsar, par son patrimoine, dominait sur une portion des rivages de la mer Caspienne, et, par ses conquêtes sur le Lagoda, sur le lac Peipous et sur le golfe de Finlande. Il ne lui manquait que de pouvoir communiquer de sa nouvelle ville avec la Perse, et de commercer d'un côté avec l'Europe et de l'autre avec l'Asie. Un projet qui lui fut présenté par un marchand nommé Serdioukof , résolvait ce grand problème; Pierre s'empressa de le faire exécuter.
On ne peut se dissimuler que ce fut la faute de Charles XII si les Russes firent des progrès si rapides sous Pierre Ier . N'écoutant que sa haine contre Auguste , le héros de la Suède laissa le champ libre aux Russes, qu'il méprisait, persuadé qu'il serait toujours temps d'exercer sur eux sa vengeance et de les écraser. Auguste, dans son infortune, ne conservait d'autre allié que le tsar, qui ne se lassait pas de le secourir : générosité politique, par laquelle il espérait mettre le principal ennemi de Charles XII en état de l'arrêter quelque temps, et d'occuper la folie héroïque qui faisait le fond du caractère de ce prince.
Le dessein de Pierre Ier «était de porter ses armes dans le centre de la Livonie ; mais, pour n'être pas inquiété dans ses opérations par les Suédois, il fallait les chasser du duché de Courlande. La fortune, cette fois, ne fut pas favorable à Chérémétef, ou plutôt les Russes préparèrent eux-mêmes leur défaite. Les Suédois profitèrent peu de cet avantage. Pierre arriva avec du renfort, chassa les Suédois de la Courlande, et se rendit maître de Mittau, après quinze jours de siège (1705). La joie que causait au tsar cette conquête fut cruellement troublée par les nouvelles qu'il reçut de la révolte d'Astrakan. Il pouvait
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se reprocher de l'avoir provoquée par l'importance qu'il avail donnée à des innovations futiles. Les habitants d'Astrakan, comme les autres sujets de la Russie, avaient reçu l'ordre de prendre l'habit allemand ; ils s'excusèrent sur leur pauvreté et sur le manque de tailleurs habitués à confectionner le nouveau costume ; le gouverneur traita leurs excuses de désobéissance ; plusieurs habitants furent arrêtés et punis, comme si leur attachement à l'ancien habit ou l'impuissance de s'en procurer un nouveau les eût rendus criminels. Cette rigueur tyrannique révolta les esprits.
Le mécontentement du peuple était depuis longtemps fomenté par un jeune homme natif de Moscou, qui n'est connu que sous le nom de Stenka. Son père était du nombre de ces strélitz qui s'étaient soulevés en 1698 et avaient été si rigoureusement punis. Stenka n'avait encore que treize ans; mais il fut vivement frappé du supplice de son père. Le temps ne fit qu'aigrir sa haine contre le souverain qui l'avait ordonné, qu'ajouter à son aversion pour toutes les nouveautés qu'il voyait établir. Le fanatisme se mêlait dans sa tète aux idées de vengeance ; regardant toute innovation comme criminelle, il était fortement persuadé que dépouiller l'ancien habit c'était abjurer la religion. Il choisit Astrakan pour sa retraite; avec cette éloquence que donnent les grandes passions il souffla dans les cœurs la haine qu'il nourrissait contre le tsar et contre les officiers des nouvelles troupes; mais surtout il dévouait à la vengeance publique les étrangers, ces auteurs, disait-il, de la ruine des strélitz, et de toutes les modes récemment introduites. Pendant gue les esprits étaient ainsi échauffes, le bruit courut qu'on ne permettrait plus aux habitants de se marier, et qu'on donnerait leurs filles et leurs sœurs à des officiers étrangers. Ce bruit répandit la terreur dans toutes les âmes; on se hâta de marier les jeunes filles, longtemps avant qu'elles ne fussent adultes. Le peuple s'enivra à ces
noces, et le vin exalta sa fureur. Les anciens strélitz qui se trouvaient dans Astrakan se distinguaient parmi les révoltés. On cherche le gouverneur; il avait pris l'habit allemand, et passait pour avoir changé de religion. On ne le trouve pas; mais -on tue un colonel, quelques officiers et tous les étrangers qu'on rencontre. La retraite du gouverneur est enfin découverte ; on l'en arrache, et il a la tète tranchée. Tous jurent de mourir pour l'ancienne religion et pour les usages de leurs pères. Ils envoient des députés aux Cosaques du Don , du Térek, de l'Iaïk , et les engagent dans leur révolte.
Pierre crut cette affaire digne de toute son attention ; il envoya Chérémétef contre les rebelles; ils se défendirent mal contre des troupes régulières. Chérémétef entra dans Astrakan après une faible résistance ; il ne trouva que des malheureux repentants, abattus, tremblants, prosternés contre terre. Les chefs de la rébellion et les plus coupables de leurs complices furent arrêtés au nombre de plus de trois cents, envoyés à Moscou, jugés et exécutés.
Cette révolte apaisée rétablissait la tranquillité dans le sein de l'empire et lui rendait toute sa force; la possession de la Courlande donnait à Pierre une juste espérance de réussir dans ses projets de conquête, et cependant Charles XII se montrait toujours également insensible aux prospérités de la Russie. Il semblait que son âme, concentrée dans sa haine contre Auguste, fût tout entière à la pensée de chasser ce prince de la Pologne. L'élection de Stanislas y causait une fermentation violente; Auguste, abandonné de ses partisans, vit couronner son rival à Varsovie, le 4 octobre 1705.
Quoi qu'il en soit, Pierre demeure fidèle à Auguste; il le console, le conduit à Grodno et lui remet une armée russe, avant de partir pour Moscou. Auguste apprend bientôt que Charles XII forme le blocus de Grodno; il s'effraie et s'enfuit en Saxe, emmenant avec lui
quatre régiments de dragons russes. Les troupes restées devant la place assiégée manquent de provisions, et sont livrées à elles-mêmes, sans aucune direction. Cependant elles rentrèrent heureusement en Russie, quand les rigueurs de l'hiver eurent forcé l'ennemi à se retirer (1706). Trahi par Auguste, Pierre ne reconnaissait pas Stanislas, et ne voyait dans les principaux membres de la république que des alliés inconstants et perfides; mais il était de son intérêt de les protéger, et il voulait éclairer de près leur conduite. 11 parcourut la plus grande partie de la Pologne, et donna partout les meilleurs ordres. Ces précautions étaient nécessaires, Charles XII menaçait la Russie (1707).
Charles distribuait d'avance à ses officiers les dignités de l'empire de Russie ; le général Sparr se vanta à Berlin d'avoir reçu de son maître les patentes de gouverneur de Moscou. La fierté impérieuse du roi de Suède s'explique par l'importance de son rôle. Le nord tremblait devant lui, et il inspirait au midi les plus vives inquiétudes. Il avait reçu en quelque sorte les hommages de l'Europe entière, lorsque les ministres de presque tous les princes de la chrétienté étaient venus flatter son orgueil dans son camp d'Alt-Ranstadt, près de Leipsick. Il dictait ses volontés à l'empereur Joseph.
Pierre était à Saint-Pétersbourg; il se délassait des peines que lui avaient coûtées la fondation de cette ville, celle du fort de Cronslot et la création d'une marine, quand il apprit, par un courrier de Menchikof, que Charles avait passé la Bérésina , et paraissait menacer les frontières de la Russie. Il se rendit en hâte à Smolensk, où était sa principale armée.
Plusieurs circonstances engagèrent Charles XII à tomber enfin sur la Russie. De tout temps les Cosaques du Don recevaient parmi eux les Russes fugitifs. On leur avait souvent ordonné de les rendre ; mais ils n'avaient jamais obéi. Le colonel prince Dolgoroukof alla les leur
demander au nom du souverain. Il fut massacré, et Boulavin, son assassin, fut élevé par les autres Cosaques au rang de principal ataman. Charles espérait profiter de cette révolte, qui fut cependant bientôt apaisée ; mais il mettait surtout sa confiance dans ses intelligences avec Mazeppa. C'est ce même Mazeppa que le ministre et général Golitsin avait donné autrefois pour ataman aux Cosaques de la petite Russie. Il était né dans cette contrée ; mais dans sa jeunesse il avait été page à la cour de Pologne. Convaincu d'une intrigue avec une dame de haut rang, il avait été attaché sur un cheval sauvage qui l'avait porté parmi les Cosaques. Ainsi maltraité de la Pologne, il n'en conserva pas moins toute sa vie un cœur polonais ; mais, habile à cacher ses sentiments secrets, il acquit l'estime et la confiance de Pierre Ier, fut décoré du cordon de Saint-André, et bientôt après élevé au rang de conseiller privé. L'ataman était alors un des grands vassaux, et presque un souverain; mais l'ambition de Mazeppa lui persuadait qu'il n'avait rien obtenu tant qu'il ne parviendrait pas à une entière indépendance.
Depuis longtemps ce fourbe attendait l'occasion d'exécuter ses desseins; il crut la trouver dans la guerre entre la Suède et la Pologne. Il avait besoin d'engager dans ses intérêts les Cosaques zaporaviens ; il y parvint par la ruse. Au tsar il disait qu'il fallait détruire cette milice sauvage et indisciplinée; aux Cosaques zaporaviens il confiait que Pierre les haïssait et n'aspirait qu'à leur ruine. Il profita des campagnes de Pologne pour sonder les principaux de la nation, et ne communiqua ses sentiments qu'à ceux qui méritèrent sa confiance par leur haine contre la Russie. On assure même que par un traité secret il promit de livrer l'Ukraine à la Pologne, à condition qu'il posséderait en toute souveraineté la Sévérie avec le titre de prince ; on ajoute que ce traité fut confirmé par Stanislas. Peut-être Mazeppa eut-il dans sa
révolte d'autres motifs que ceux de l'ambition ; on prétend que le tsar, dans la chaleur du vin, lui avait fait les plus violentes menaces. L'ataman, effrayé, crut devoir chercher sa sûreté dans le parti du roi de Suède. Il espérait y acquérir une puissante protection; il n'y trouva que l'infortune et l'infamie. Abandonné de ses Cosaques, et devenu pour eux un objet d'horreur depuis qu'il avait voulu les rendre complices de sa perfidie, voué à l'anathème par les chefs du clergé de la petite Russie , son effigie fut exposée sur les places publiques ; jetée ensuite au bourreau, traînée le long des rues, livrée longtemps à l'ignominie, elle fut enfin attachée à une potence^. Quant à Charles XII , courant de malheurs en malheurs à sa ruine complète, il se roidissait aveuglément contre la nécessité, bravait la fortune qui le délaissait, et, suivi de malheureux qu'il entraînait avec lui dans le précipice, il se regardait encore comme le dispensateur des couronnes. Vainement Pierre fit-il proposer la paix à son ennemi, se contentant de conserver l'Iugrie, et cette ville de Saint-Pétersbourg dont il méritait si bien la possession après l'avoir fondée ; vainement offrait-il des équivalents pour Narva : cette offre généreuse fut rejetée avec hauteur.
Enfin, le 27 juin 1709, se donna entre les Russes et les Suédois, la célèbre bataille de Pullava, si fatale à Charles XII. Quoique blessé grièvement, Charles, porté sur un brancard, allait de rang en rang, le pistolet à la main. 11 s'exposa plus que le dernier de ses soldais; un coup de canon brisa le brancard, et tua un des porteurs. Le feu fut terrible de part et d'autre, et l'action ne dura pas plus de deux heures. Les Suédois, qui se croyaient invincibles et qui auraient mérité de l'être par leur valeur, plièrent et prirent la fuite. On compta sur le champ de bataille et dans les redoutes plus de neuf mille deux cents morts du côté des Suédois, sans y comprendre ceux qui furent tués dans leur fuite ou qui moururent
ensuite de leurs blessures. Les Russes perdirent moins de quatorze cents hommes et n'eurent guère plus de trois mille blessés.
Pierre montra beaucoup d'inquiétude pour le roi vaincu. Il admirait en lui le héros; et l'estime, dans le cœur de cet homme féroce, ressemblait à de la tendresse. Il dîna dans son camp avec les généraux suédois et les principaux officiers qu'il avait faits prisonniers. Pierre loua beaucoup la valeur des généraux vaincus , et donna son épée au feld-maréchal Relmschild. Il but à la santé de ses maîtres, ajoutant obligeamment qu'il devait aux Suédois ses connaissances dans l'art militaire. Il envoya Menchikof à la poursuite des vaincus ; ce général ne put atteindre le roi de Suède, qui avait passé le Dniéper, suivi de quelques cavaliers. Mazeppa avait devancé ce prince dans sa fuite; il mourut trois mois après à Render : on dit qu'il s'empoisonna, accablé par ses malheurs, dont il avait été luimême l'artisan. Pierre écrivit du champ de bataille à l'amiral Apraxin : « (itàce à Dieu, voilà la pierre fondamentale de Pétersbourg solidement posée. »
Charles XII s'était retiré à Render; Pierre victorieux fit encore proposer la paix à un ennemi qui n'était plus à craindre; le vaincu la refusa avec hauteur. Cependant la victoire de Pultava opérait de grandes révolutions dans le nord. Stanislas abandonna un trône dont il était digne par ses vertus, mais sur lequel il ne pouvait se soutenir par ses propres forces. Auguste fut invité à reprendre la couronne, et Pierre, paraissant oublier qu'il avait été trahi par lui, vint trouver à Thorn son ancien allié, et lui laissa une armée, commandée par Menchikof. Un traité d'alliance otfensive et défensive contre la Suède fut alors conclu entre la Pologne, la Prusse, le Danemark et la Russie.
Respecté des Anglais et reconnu pour empereur par eux et par les Provinces-Unies, Pierre acquit en Allemagne à peu près la même influence que Charles y avait eue si
longtemps. Pendant que le roi de Suède se consolait, par des menaces impuissantes, de la faiblesse à laquelle il était réduit, le tsar travaillait à dompter son orgueil en lui portant de nouveaux coups (1710). Elbing et Wiborg furent prises par les Russes en peu de temps; Riga, qui tomba en leur pouvoir, entraîna toute la Livonie sous leur domination. Le tsar voyait son ambition satisfaite, il aurait désiré jouir de ses conquêtes ; mais son ancien ennemi cherchait à lui susciter une guerre nouvelle. Il voulait engager la Turquie à rompre avec la Russie ; Akhmet III, loin de suivre cette impulsion, confirma la paix dé trente ans conclue par Mustapha, son prédécesseur. Il ne crut pas cependant pouvoir refuser l'hospitalité à Charles. Celui-ci, après avoir épuisé ses propres États, cherchait de nouvelles ressources dans les trésors et la puissance du sultan, et voulait poursuivre ses projets avec une armée de Turcs et de Tartares. Ses vues étaient secondées par le kan de Crimée, par quelques pachas, par les intrigues dePoniatovski, qu'il avait envoyé à Constantinople, et par l'ambassadeur de France; mais elles étaient puissamment traversées par le grandvizir Tchorlili- Ali-Pacha, qui gênait les partisans de la Suède, et devint l'objet de leurs cabales ; il fut calomnié, rendu suspect et déposé.
Le tsar prévoyait la guerre et aurait voulu l'éviter. Déjà les Tartares avaient commis quelques hostilités contre la Russie; Pierre en adressa des plaintes à la Porte. Pour toute réponse, le sultan fit déclarer la guerre, et commença par jeter en prison l'ambassadeur de Russie. De son côté, le tsar, pour animer le courage de ses soldats, affecta de donner à celte expédition l'apparence d'une affaire de religion. Au lieu du drapeau blanc, que les troupes russes avaient coutume d'arborer, elles déployèrent des étendards rouges, avec cette devise : Au nom de Dieu et pour le christianisme; de l'autre côté on lisait, autour d'une croix, rinscription du labarum : Tu seras vainqueur par
ce signe. Ainsi Pierre cherchait tantôt à détruire la religion de ses peuples, tantôt à en profiter (1711).
En 1696, il avait répudié sa première femme, dont il avait deux enfants. Violant toutes les lois divines et humaines, il se crut libre parce que sa femme était morte au monde en prenant le voile. Il épousa secrètement, en 1707, Catherine, cette jeune inconnue faite prisonnière à Marien bourg, et qui depuis, cédée par Chérémétef à Menchikof , s'était attiré les attentions passagères du souverain et avait fini par lui plaire. Retirée dans un quartier reculé de la ville, elle n'occupait qu'une maison sans apparence où Pierre venait souvent avec ses ministres régler les plus grands intérêts de l'État. On l'appelait Madame Catherine. C'est dans cette obscure retraite qu'elle lui donna deux princesses : Anne, née en 1708, et Élisabeth, née en 1709. Pierre, avant de s'exposer à de nouveaux périls, que son épouse aspirait à partager, voulut faire approuver solennellement son choix par la nation. Ce fut le jour même où il partit avec Catherine, pour aller joindre son armée en Pologne, qu'il déclara officiellement son mariage, et ordonna de reconnaître la nouvelle impératrice (1711).
Cependant, au premier bruit de la guerre, les nations grecques et slavonnes soumises aux Turcs crurent voir dans Pierre Ier leur libérateur. Une fraude pieuse augmenta leurs espérances : il se répandit qu'on avait trouvé sur le tombeau de Constantin une prophétie qui annonçait que « les Turcs seraient chassés de Constantinople par une nation rousse; » on entendait par là les Russes, qui cependant ne sont pas roux.
Les premières opérations semblaient présager d'heureux succès; mais le sort du tsar était de n'avoir que des alliés inutiles ou perfides. La diète de Pologne refusa de fournir aux Russes les secours promis par Auguste, et d'un autre côté la Moldavie et la Valachie trahirent Pierre. Cependant la marche devenait chaque jour plus
difficile; les soldats du tsar, nés dans les climats les plus rigoureux du nord, n'eurent pas plutôt quitté les bords du Dniester, qu'ils furent attaqués de maladies affreuses causées par la chaleur : un grand nombre périssait. Ce fut au milieu de tant de maux qu'on arriva aux portes d'Iassi, capitale de la Moldavie. La disette de vivres augmentait chaque jour, et la Valachie , dévorée par des nuées de sauterelles, ne pouvait en fournir. L'armée ennemie se renforçait sans cesse, suivait toujours les Russes, les attaquait de toutes parts et ne leur laissait pas un instant de repos. On était sur la rive droite du Pruth. Poniatovski et le général Sparr conseillaient au vizir de ne pas combattre, d'envelopper, de harceler l'ennemi, de le miner par la famine et de le forcer à se rendre ; mais le vizir, qui se croyait sûr de la victoire, attaqua les Russes avec ce désordre et cette impétuosité qui furent longtemps ordinaires aux Turcs. S'ils avaient mis plus de régularité dans leurs opérations, peut-être eussent-ils été vainqueurs. On amena du canon, et ils furent bientôt repoussés : si les Russes avaient osé les poursuivre, ils allaient peut-être l'emporter; mais ils craignirent d'abandonner leur bagage, qu'un revers pouvait livrer à la cavalerie turque.
Les Turcs avaient perdu sept mille hommes, et s'apercevaient à peine de cette perte ; ils creusèrent des retranchements pendant la nuit. Les Russes n'avaient que quelques chevaux de frise ; obligés à des travaux continuels) ils manquaient de vivres pour réparer leurs forces, et souffraient une soif dévorante qu'ils ne pouvaient étancher. Voisins d'une rivière, ils manquaient d'eau; une batterie placée sur une montagne, de l'autre côté du Pruth, foudroyait ceux qui osaient en approcher. Renfermés de toutes parts, il fallait périr ou par la faim, ou être fait prisonnier, ou se dégager en passant à travers une armée de deux cent soixante-dix mille hommes.
Pierre sentait toute l'horreur de sa situation ; pressé par
Catherine, qui n'avait jamais voulu l'abandonner un moment, il demande la paix , et donne en même temps Tordre à ses soldats de tomber sur les Turcs en cas de refus. Le vizir reçut d'autant plus volontiers des propositions de paix, qu'il avait été surpris de la résistance des Russes, et que ses janissaires refusaient de tenter une seconde attaque. Après bien des pourparlers, le vizir se contenta d'obtenir la restitution d'Azof dans l'état où se trouvait cette place avant la conquête, et la démolition du port de Taganrok, sur la mer de Zabache, de celui de Samara, à l'embouchure de la rivière du même nom , et de quelques petites forteresses nouvellement construites.
La lenteur calculée des Russes à rendre les clefs d'Azof au vizir, qui devait les remettre au sultan, leur hésitation à commencer la démolition de Taganrok, tous ces retards rendirent le vizir suspect et favorisèrent les intrigues que le parti de Charles XII tramait contre lui. Il fut enfin arrêté et envoyé d'abord à Mitylène, puis à Rhodes, où il mourut : on croit qu'il fut étranglé. Il fut remplacé par Ioussouf- Pacha, qui ne montra pas plus d'inclination que son prédécesseur pour le parti suédois, lequel n'en cabala pas moins. Le kan de Crimée était toujours à la tète de cette faction : voisin des Russes, il était de son intérêt de les voir affaiblis. La guerre contre la Russie fut déclarée de nouveau à Constantinople par le sultan. Mais les ministres d'Angleterre et de Hollande lui inspirèrent des vues plus pacifiques; les clefs d'Azof lui furent remises, il sut que Taganrok était démoli, et la paix fut confirmée.
Pierre, après la funeste journée du Pruth, était rentré dans ses États. Ce fut alors qu'il célébra les noces de son fils Alexis avec Charlotte-Christine, belle -sœur de l'empereur Charles VI. Il acheva ensuite des travaux plus utiles que brillants, le bâtiment de la fonderie des canons, celui de l'amirauté, les magasins du port; il augmenta sa
flotte. Il fit de Saint-Pétersbourg la véritable capitale de la Russie en y appelant le sénat, qu'il avait établi l'année précédente à Moscou (1711).
Les alliés du tsar avaient toujours besoin de son secours, et il le leur donnait généreusement ; cependant il apprend qu'ils sont prêts à trahir la cause commune et à traiter en particulier avec la Suède. Espérant les contenir par sa présence, il part pour la Poméranie, accompagné de Catherine. Arrivé au camp devant Stettin (1712) , il voudrait s'emparer de cette place pour établir des communications avec la Pologne, dont les secours étaient interceptés par les Suédois. Mais les difficultés se succèdent les unes aux autres, le temps s'écoule, les alliés ne peuvent convenir entre eux d'aucune opération, et Pierre les quitte, irrité d'avoir perdu la campagne. De nouvelles intrigues de Charles XII avaient déterminé le sultan à rompre encore une fois la paix avec la Russie. Akhmet, mieux informé du mauvais état de la Suède et de l'étroite alliance des puissances du Nord, se maintient en paix avec la Russie (1713). Après bien des actions plus ou moins importantes entre les alliés et la Suède, l'Angleterre conçut un projet de pacification dont les conditions étaient : que les puissances du Nord abandonneraient la Poméranie suédoise, que les Suédois ne feraient aucune entreprise contre les possessions des alliés en Allemagne, et que les deux parties ne causeraient aucune incommodité aux puissances neutres. Mais les alliés étaient dans une situation trop favorable pour goûter ce projet : Menchikof assiégea Stettin, qui se rendit malgré la bravoure de ses défenseurs (1713). Le roi de Prusse avait fourni de l'argent à Menchikof : la place fut remise en séquestre entre ses mains, et il ne l'a jamais rendue depuis.
Pendant que Charles XII perdait en Allemagne l'héritage de ses pères, Pierre Ier lui enlevait la Finlande. Le roi de Suède, retiré à Bender, dut se résigner à rester
inactif en présence des désastres de son pays : les Turcs, ses anciens alliés, non -seulement l'avaient abandonné, mais encore ils avaient veillé à ce que les Tartares ne pussent venir à son secours. Longtemps la capitale de la Suède, Stockholm, craignit de voir arriver les Russes sous ses murs ; mais le tsar, instruit par les malheurs de Charles et par les dangers qu'il avait courus luimême sur les bords du Pruth, sentait combien il est dangereux de s'enfoncer imprudemment dans un pays ennemi. Content d'avoir fait trembler la Suède, il laissa le commandement de la Finlande au prince Golitsin, et retourna à Saint-Pétersbourg, où il fit une entrée triomphale (1714).
Mais perdons de vue un instant les opérations d'une guerre désormais languissante, pour porter tous nos regards sur Pierre Ier et ses entreprises à l'effet de grandir et de civiliser la Russie. Jamais il ne donna autant d'activité à sa marine qu'à partir de 1715. Le plus beau spectacle dont jouissait Saint-Pétersbourg était celui de ses nouveaux vaisseaux construits dans son amirauté, lancés sur les eaux de la Néva, tandis que d'autres vaisseaux, achetés en Hollande et en Angleterre, abordaient au port de Cronslot. Pierre fonda en outre une école de marine à Saint-Pétersbourg; les élèves, choisis dans la jeune noblesse, eurent pour maîtres des Anglais et des Russes instruits par une longue expérience. Cette école, connue Sous le nom de Corps des Cadets de la Marine, fut transportée depuis à Cronstadt. Le tsar portait jusqu'au fanatisme le désir de voir tous ses sujets se former à la navigation. Il ne permit pas de construire un pont sur la Néva; il défendit même de passer dans des chaloupes à rames cette rivière souvent agitée : il fallut que les marchands, les artistes, les gens de lois, les femmes, affrontassent la mort dans des chaloupes à voiles. Il arrivait des malheurs, Pierre le savait; mais rien ne changeait ses inflexibles volontés. S'il abandonnait ses
HISTOIRE DE KUSSIE. 357
sujets à la mort sur les eaux, il protégeait leur vie contre le feu, en défendant de bâtir des maisons de bois dans les plus beaux quartiers de Saint-Pétersbourg. Il montrait dans les incendies le même courage qu'à la tète des armées; dès que le tocsin se faisait entendre , il courait au feu, précédait les travailleurs et leur donnait l'exemple de l'adresse et de l'intrépidité.
Les anciennes lois de Russie laissaient aux enfants un partage égal dans l'héritage de leurs pères. Pierre disposa que les biens immeubles, propres ou acquis, passeraient à celui des enfants mâles que le père en jugerait le plus digne et qu'il désignerait par son testament, sans avoir égard au droit d'aînesse, et que les biens meubles seraient partagés, suivant la volonté du père ou de la mère, aux autres enfants des deux sexes. Un père qui n'avait que des filles devait choisir entre elles une héritière des immeubles. Le citoyen qui ne laissait point de postérité pouvait nommer un héritier de ses immeubles entre ses parents ou hors de sa famille. Cette loi renfermait des clauses bien dures et contraires même à la justice. Celui qui, n'ayant hérité de son père qu'une portion du mobilier, entrait dans le service militaire et faisait quelques épargnes, ne pouvait les employer à des acquisitions immobilières qu'après sept ans de service. Si, au lieu de porter les armes, il se décidait pour quelque fonction civile, il ne pouvait faire d'acquisitions qu'après dix ans , et qu'après quinze s'il embrassait le commerce ou les arts. Cette loi fut abrogée dans la suite; Pierre ne l'avait du reste promulguée que pour préparer l'exhérédation de son fils et le procès atroce dont nous rendrons compte plus tard.
Pierre chercha aussi à ouvrir à la Russie de nouvelles sources de richesses : il envoya visiter la petite Boukharie, qui s'étend depuis le district de Nertchinsk aux confins de la Sibérie, jusqu'à l'Inde et au Thibet, en traversant le pays des Mongols. On assurait qu'il s'y
trouvait du sable d'or; mais il espéra du moins y frayer la route d'un riche commerce avec l'Inde. Il conçut aussi la pensée d'ouvrir une autre voie à ce commerce par la grande Boukharie. 11 envoyait en même temps une ambassade en Perse pour chercher à lever les obstacles qui gênaient le trafic entre les deux nations; mais Chakh - Hussein , qui chancelait sur son trône, n'était déjà plus maître des chemins que suivaient les caravanes de Russie.
Cependant des forts s'élevaient sur rirtich, et une maison de plaisance (Péterhof) sur le golfe de Saint- Pétersbourg. Les Tartares du Kuban firent du côté de Kazan une incursion subite ; poursuivis, atteints, battus, dispersés, ils perdirent le fils de leur souverain, qui fut pendu par l'ordre d'un colonel russe. Pierre resserrait en même temps ses liaisons avec la Chine. Cham-hi lui demandait un médecin ; le tsar lui envoya, sous ce titre, le chirurgien anglais Laurent Lange, en recommandant à ce dernier de prendre connaissance de l'état politique , de la Chine, de ses productions, de ses fabriques et de son commerce.
Les récréations du tsar étaient ou des plaisirs qui exigeaient une dépense de forces, ou des travaux propres à vaincre la mollesse. Il se plaisait à braver les tempêtes, à montrer, à inspirer son courage à ses matelots abattus par la crainte. Lui-même alors prenait en main le gouvernail, dictait ses ordres avec tranquillité, se chargeait des manœuvres les plus difticiles, donnait au milieu du danger des leçons de marine à l'équipage , et faisait admirer également son agilité, sa vigueur et son adresse. D'autres fois, se livrant à des occupations moins dures et renfermé dans l'étroite enceinte de sa maison (car il fuyait les palais), se servant luimême, se suffisant à lui-même, il s'amusait à tourner. Souvent il allait sur le port s'entretenir familièrement avec les matelots étrangers. Vêtu comme eux, plus habile
qu'eux dans leur métier, ne leur parlant que des objets familiers à leur profession, partageant, excitant leur gaieté, buvant avec eux, il leur faisait oublier son rang. Quand il visitait ses chantiers, il ne se contentait pas d'y porter le coup d'œil d'un souverain qui encourage des travailleurs; il prenait, comme à Saardam, la scie et la hache, et calfatait des vaisseaux. Plusieurs fois il exécuta les plus rudes travaux des forges.
Les États du tsar étaient tranquilles, la cause de ses alliés ne l'intéressait plus, et le repos, qu'il n'avait jamais connu, lui semblait un état violent et pénible. Il aimait la Hollande, désirait la revoir, et ne connaissait pas encore la France. Il entreprit un second voyage à l'occident de l'Europe, non plus pour se perfectionner dans les arts, mais pour étudier de plus près l'esprit des cours, pour en pénétrer les secrets. Il passa par Hambourg, Altona, Brème, traversa la Westphalie, et arriva enfin en Hollande (1717).
Toujours curieux de recueillir des fruits de ses voyages, Pierre visita toutes les fabriques et toutes les manufactures, vit les savants et s'instruisit du commerce de l'Angleterre et de la Hollande. Il conduisit Catherine à Saardam , et lui fit voir le théâtre et les compagnons de ses anciens travaux. Ce fut dans ce voyage qu'il fit à un magistrat cet aveu singulier : « J'ai pu réformer ma nation, et je n'ai pu me réformer moi-même. •
Toutes les fois qu'il se montra féroce , il crut n'être que juste , tant les premières notions du bien lui étaient inconnues. Il ne put jamais apprendre ce que, même en exerçant la justice, il devait à son rang, à la décence, au respect pour l'humanité.
De Hollande Pierre passa en France. Le maréchal de Tessé vint à sa rencontre jusqu'à Elbeuf avec un escadron des gardes et les carrosses du roi. 11 arriva à Paris le 26 juillet 171 7; il fut reçu au Louvre, où le grand appartement lui était préparé; mais il crut qu'il serait plus
libre dans un logement plus modeste, et il alla, des le soir même, se loger au Marais, dans l'hôtel de Lesdiguières , qui appartenait au maréchal de Yilleroi ; il y fut défrayé de tout. Il y reçut, le lendemain de son arrivée, la visite du régent, et deux jours après celle de Louis XV, qui n'avait encore que sept ans. Le tsar ne savait pas le français; c'était le prince Kourakin, son ambassadeur, qui portait pour lui la parole; le maréchal de Villeroi, gouverneur de Louis XV, parlait au nom du jeune monarque.
Le lendemain, Pierre alla rendre sa visite au roi, qui logeait au château des Tuileries ; la maison du roi était sous les armes. On amena le jeune prince au-devant du tsar, qui le prit et le porta quelque temps dans ses bras. Il visita l'Arsenal, les cabinets d'ânatomie, les ateliers des plus célèbres artistes, l'Observatoire, la manufacture des Gobelins, l'hôtel des Invalides et presque toutes les maisons royales, depuis Meudon jusqu'à Fontainebleau. Rien ne lui échappa de ce qui pouvait exciter son avide curiosité.
On le conduisit à l'église et à la maison de Sorbonne. On assure qu'il embrassa la statue du cardinal de Richelieu, en s'écriant : « Grand homme, je t'aurais donné la moitié de mes États pour apprendre de toi à gouverner l'autre! » Les docteurs de Sorbonne lui représentèrent qu'il serait aisé de réunir l'Église russe à celle de Rome. Le tsar leur répondit que ce rapprochement ne lui semblait pas aussi facile qu'ils le pensaient; mais que, s'ils voulaient communiquer leurs idées au clergé russe, il lui ordonnerait de leur répondre. Pierre avait écouté la Sorbonne et lui avait laissé des espérances; mais, de retour dans ses États ( 1718), il fit du pape lui-même le principal personnage d'une fête sacrilège, joignant ainsi l'outrage à la duplicité.
Pierre, pendant son séjour à Paris, assista à plusieurs séances de l'Académie des sciences; il exprima même le
désir d'en faire partie, et, pour mériter cet honneur, il corrigea de sa main les cartes de Russie, et surtout celle de la mer Caspienne.
On lui ménagea de ces surprises agréables qu'inspirent une politesse ingénieuse et le désir de plaire. Il dînait chez le duc d'An tin, ministre des arts; à la fin du repas, il vit son portrait qu'on venait de peindre, placé dans la salle, comme s'il eût été tracé en un instant par une main enchanteresse. Lorsqu'il alla voir la galerie du Louvre, où était alors établie la Monnaie, une médaille qu'on frappait roule à ses pieds; il la ramasse et reconnaît ses traits. Il voit sur le revers une Renommée posant un pied sur le globe. On lui explique l'exergue portant ces mots de Virgile sur la déesse : Vires acquirit eundo (elle acquiert des forces en marchant), et il ne peut s'empêcher de s'en faire à lui-même l'application.
Comblé d'attentions, Pierre ne quitta qu'à regret Paris et la France, et rentra dans ses États avec l'intention d'imiter quelques-uns des grands établissements qu'il avait visités.
Ce fut à son retour en Russie que le tzar consomma un de ces attentats qui font frémir la nature. Nous voulons parler du procès d'Alexis, son iils, prince faible, égaré, mais innocent, que son pèro n'hésita pas à condamner à mort, après l'avoir soumis aux plus alfreuses angoisses qu'on puisse imaginer. Nous allons raconter cette catastrophe dans le chapitre suivant, ainsi que les dernières années et la mort de Pierre Ier .