CHAPITRE XVIII
Pierre I" ordonne le procès de son fils Alexis. — Déprédations de Menchikof. — Pierre Ier abolit la dignité de patriarche dans ses États. — Anecdotes. — Mort de Pierre Ier. — Jugement sur son caractère.
Alexis naquit, le 29 février 1690, d'Eudokia-PhédorovnaLapoukhin, première femme du tsar. Cette princesse fut trop malheureuse pour avoir trouvé des défenseurs, et le portrait de son caractère est parvenu à la postérité défiguré par tous les traits dont Ta chargé la haine de son époux. Son fils n'avait encore que neuf ans lorsqu'elle fut reléguée dans un monastère. Pierre vécut toujours occupé de ses voyages ou des guerres qu'il entreprit. Alexis , en quelque sorte abandonné à luimême, reçut toutes les impressions que voulurent lui donner les prêtres et les moines appelés auprès de lui pour lui enseigner la religion. Ils ne manquèrent pas de graver dans son cœur l'amour des vieux usages, la haine des nouvelles mœurs et l'horreur pour les étrangers que son père honorait de sa faveur. Quand le tsar donna enfin des gouverneurs à son fils, quand il les choisit dans la famille même de sa propre mère, il était trop tard : le jeune prince était prévenu. Un grand nombre de vieux boyards pensaient comme lui; il le savait et croyait partager les sentiments de la plus saine partie de la nation, parce qu'il pensait comme la plus grande partie de la plus haute noblesse. Il était affermi par la raison même dans quelques-unes de ses opinions; car
plusieurs des entreprises de Pierre et des nouveautés qu'il avait introduites ont été funestes à son pays. Enfin son caractère influait sur sa manière de penser, et sa paresse lui faisait préférer des mœurs qui favorisaient dans le souverain la mollesse asiatique.
Les ecclésiastiques et les autres conseillers se l'attachaient autant par le plaisir que par les préjugés. Il buvait avec eux, et son éducation ne lui permettait pas de connaître d'autres amusements que ceux de la débauche. Il est vrai qu'il n'était pas plus coupable en s'enivrant avec des prêtres, que son père, qui buvait avec des bouffons et des courtisans corrompus ; mais les compagnons de ses plaisirs grossiers lui persuadaient que le tsar, attaqué -de plusieurs infirmités, ne livrait pas longtemps, et que lui-même serait bientôt le maître de rétablir dans ses États des mœurs qui avaient été si chères à ses ancêtres. On ne peut dissimuler qu'il n'aimait pas son père ; il éprouvait sa dureté; il ne le voyait jamais qu'avec un visage sévère, le reproche à la bouche. Il connaissait les défauts de ce prince, il était témoin de ses vices et ne sentait pas le prix de ses talents.
Le mariage de Pierre avec Catherine, sa tendresse pour sa nouvelle femme, les soins attentifs, mais peut-être intéressés , de cette princesse pour son époux, sa fécon- . dité, la facilité qu'elle avait à faire préférer ses enfants au fils d'une femme devenue odieuse, tout aigrissait le caractère du jeune prince. L'histoire, qui trop souvent a calomnié les malheureux, a péché par un excès de rigueur envers le coupable, mais faible Alexis. i
Pierre attribua l'indolence de son fils à la vie oisive qu'il menait à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Pour lui donner plus d'activité et quelque connaissance de l'art militaire, il le plaça dans les gardes en qualité de sergent. Il le conduisit avec lui dans plusieurs entreprises. Pour le former aux affaires civiles et politiques, il lui confia l'administration de l'État en son absence, lorsqu'il
fît sa malheureuse campagne contre les Turcs. Alexis obéissait à son père en sa présence, mais toujours avec dégoût. Pierre n'eut plus qu'une ressource pour corriger son fils : ce fut de le faire voyager en Allemagne, de lui procurer le commerce des princes de cette nation et de lui faire épouser une princesse étrangère. Il trouva son fils d'autant plus soumis à ses volontés, qu'il le menaçait souvent de le réduire à l'état monastique. Alexis, en se mariant, rendait vaine cette menace, et espérait que son épouse lui obtiendrait les bontés de son père. Les vertus de la princesse qu'il choisit méritaient un sort plus heureux. Alexis ne remplit ni les devoirs d'un époux, ni les promesses qu'il avait faites à son père; il ne témoigna que du mépris pour sa femme, et lui préféra une paysanne finnoise.
L'infortunée princesse mourut en 1715, laissant deux enfants : une fille appelée Nathalie, et un fils, qui reçut le nom de Pierre.
Tant que vécut la princesse, le tsar son beau- père respecta le silence qu'elle gardait dans sa douleur, et ne se permit même pas d'éclater contre son fils ; il se contenta d'exhorter en secret celui-ci à changer de conduite ; mais dès qu'elle eut cessé d'exister, il écrivit à Alexis une lettre remplie de reproches; elle se terminait ainsi : « 11 est temps de vous marquer enfin ma dernière résolution. Je veux bien attendre encore quelque temps pour voir si vous vous corrigerez ; sinon je vous exclurai de ma succession, comme on retranche un membre gangrené. Parce que je n'ai pas d'autre fils, n'allez pas vous imaginer que je ne vous écris que pour vous effrayer. Si je n'épargne pas ma propre vie pour le bien de la patrie et le bonheur de mes sujets , pourquoi épargnerais-je la vôtre, dont vous ne voulez pas vous rendre digne ? Je confierais plutôt l'empire à un étranger qui en serait digne, qu'à mon fils qui ne le mériterait pas. » (27 octobre 1715).
Pierre, fils du tsar, n'était pas né encore; mais il vint au monde quelques jours après. Cet événement abattit le courage d'Alexis; il crut avoir perdu toute espérance de monter sur le trône du consentement de son père; voici les premiers mots de la réponse qu'il lui fit : « Je n'ai qu'une chose à dire : si Votre Majesté veut me priver de la couronne à cause de mon incapacité, que votre volonté soit remplie. Je vous en prie même instamment... » Le tsar ne fut pas content de la résignation de son fils; il lui écrivit encore le 19 janvier 1716, en ces termes : « .... Je remarque que vous ne parlez que de la succession au trône, comme si je vous avais demandé votre consentement pour une chose qui ne dépend que de moi. » On voit que le tsar avait déjà adopté sur la succession le funeste principe dont il fit depuis une loi. Pierre terminait ainsi sa lettre : « J'ai de justes raisons de croire que vous renverserez tout, si vous me survivez ; je ne puis vous abandonner à vos caprices : changez de conduite, rendez-vous digne du trône, ou entrez dans un monastère. Par vous je ne puis avoir de repos, surtout à présent que ma santé s'affaiblit. Quand vous aurez reçu ma lettre, faites- moi réponse par écrit ou de vive voix. Si vous ne le faites pas, je me comporterai avec vous comme avec un malfaiteur. » Voici la courte réponse que fit Alexis : « .... Je veux prendre l'habit monastique, et je demande pour cela votre consentement. De Votre Majesté, le serviteur et indigne fils,
« Alexis. »
Mais Alexis se ravisa lorsque son père fut parti pour son voyage d'Allemagne ; on l'avait déterminé à ne point renoncer à la couronne, qui ne devait appartenir qu'à lui, et on lui avait conseillé de se cacher quelque temps pour fuir la sévérité de son père. Il trompa le sénat : il lui persuada qu'il allait rejoindre son père à Copenhague ; mais dès qu'il fut hors des frontières, il prit le chemin
de Vienne et alla se mettre sous la protection de l'empereur Charles VI. Ce fut à Amsterdam que Pierre reçut la nouvelle de l'évasion de son fils. Il fit partir aussitôt le capitaine aux gardes Roumiantsof , qui ne le trouva pas à Vienne , et qui apprit qu'il était retiré à Naples : le tsar y envoya le même Roumiantsof et le conseiller privé Pierre Tolstoi. Il les chargea pour son fils d'une lettre datée de Spa, du 10 juillet 1717. Elle est plus douce que les précédentes : on en sent la raison. Son fils n'était plus en sa puissance ; il voulait l'y remettre, et ce n'étaient pas des menaces qui ]>ouvaient l'attirer. Il fallait le tromper par une feinte douceur; car, s'il restait dans les pays étrangers, il ne manquerait pas d'agir, après la mort de son père, pour obtenir sa succession.
Les députés trouvèrent Alexis à Naples, au château Saint-Elme. Ils lui remirent la lettre de son père, et l'assurèrent d'un pardon absolu s'il consentait à retourner en Russie. Il ne faut pas oublier, dans toute la suite de ce procès, que Pierre lui-même, dans sa lettre, jurait à son fils de ne lui infliger aucune punition. Le jeune prince hésitait encore; mais le vice -roi de Naples lui ayant déclaré, au nom de l'empereur, qu'il devait sans délai retourner vers son père, il perdit toute espérance, et fut obligé de se soumettre. Avant de partir il écrivit au tsar pour le remercier de sa clémence; elle allait bientôt faire place à la plus cruelle rigueur.
Alexis arrive en Russie dans les derniers jours de janvier 1718; il vient se mettre de lui-même sur le bord du précipice où l'attendait, pour l'y plonger, la main de son père. En vain, à peine arrivé à Moscou, va-t-il se jeter aux pieds de Pierre : on le désarme, et le tsar lui dit qu'il a perdu le droit de succéder au trône, et qu'il doit y renoncer publiquement. Alexis n'essaie pas de résister; il signe sa renonciation conçue dans les termes les plus humbles (3 février 1718). Le second fils
En vain Alexis va-t-il se jeter aux pieds de son père, on le desarme, et le tsar lui dit qu'il a perdu le droit de succéder
au trône
du tsar fut aussitôt proclamé légitime héritier du trône, et Pierre déclara publiquement traîtres envers l'État et . le souverain ceux qui voudraient jamais reconnaître Alexis pour successeur à l'empire, ou l'aider à en prendre possession. C'était un prince absolu qui parlait : la remontrance la plus soumise eût été criminelle. Les ministres , les officiers et les principaux citoyens firent et signèrent le serment dans la forme qui leur fut prescrite.
On aurait cru que tout était terminé, et qu'Alexis était assez puni ; mais Pierre lui déclara qu'il n'obtiendrait le pardon de tous ses crimes qu'en déclarant tous les détails de sa fuite, ceux qui la lui avaient conseillée ou qui en avaient eu connaissance, et enfin tout ce qui se rattachait à ce fait. La moindre réserve, la plus légère réticence le rendrait indigne du pardon qui lui était promis. Alexis jura publiquement à son père , sur la croix et sur l'Évangile, de lui tout déclarer, et fut reconduit en prison. Quand vint le moment de parler, Alexis dit tout ce qu'il se rappelait; mais on découvrit quelques circonstances qu'il n'avait pas dévoilées, et ces omissions furent regardées comme autant de crimes. En somme, il résulta de tous les interrogatoires qu'Alexis avait des amis, mais non un parti ; que si des tendances à la révolte s'étaient manifestées, ce n'était pas lui qui les avait excitées, et qu'enfin il ne connaissait même pas ceux qui conspiraient pour lui.
Pendant que Pierre instruisait le procès de son fils, il apprit qu'Eudoxie, sa première femme , répudiée et religieuse à Souzdal sous le nom d'Hélène, avait quitté le voile ; que sa propre sœur la tzarine, Marie, reléguée dans le même couvent, était d'intelligence avec cette princesse, et que toutes les deux avaient eu quelque connaissance du projet d'évasion d'Alexis. Il fit amener à Moscou ces deux princesses, le confesseur d'Eudoxie, l'archevêque de Rostof, Dosiphei, le boyardin et général major Glébof , et le procureur du couvent de Souzdal.
En même temps furent aussi conduits à Moscou ceux qui se trouvaient mêlés dans l'affaire d'Alexis. On établit des corps de garde sur les chemins pour empêcher que personne ne pût sortir de Saint-Pétersbourg. 11 fut ordonné de visiter scrupuleusement tous ceux qui se trouveraient sur la route de cette ville et de les arrêter, à moins qu'ils n'eussent un passeport signé de la main du tsar ou des sénateurs. Les habitants de Moscou devaient veiller les uns sur les autres, arrêter ceux qui voudraient sortir de la ville et les dénoncer au sénat : la peine de mort et la confiscation des biens furent prononcées contre ceux qui n'obéiraient pas à cette loi.
Par les interrogatoires qu'on fit subir aux ecclésiastiques amenés de Souzdal, on découvrit que depuis neuf ans Eudoxie avait conçu une passion fort vive pour le général Glébof , et que les deux amants s'étaient fiancés l'un à l'autre : c'était Dosiphei, archevêque de Rostof , qui avait excité Eudoxie à cette action hardie. Marie, sœur de Pierre, avait fait cadeau d'habits séculiers à sa bellesœur Eudoxie. Pierre, l'ancien époux. d'Eudoxie , rendit publique la honte de sa première femme par un manifeste. 11 lui laissa la vie ; mais elle fut renfermée dans un cloître du nouveau Ladoga , après avoir été fouettée par deux religieuses. Quant à Dosiphei, il fut dégradé et remis au bras séculier. '
Le 15 mars 1718, plusieurs des accusés subirent leur supplice à Moscou. Kikin, longtemps favori du tsar, l'évèque Dosiphei, le procureur du monastère de Souzdal et un nommé Rouss , furent rompus vifs. Le corps de Dosiphei fut jeté au feu ; sa tête et celles de ses trois compagnons furent exposées au bout de quatre perches. Glébof, l'amant d'Eudoxie, fut empalé au milieu de ce carré; quelques religieuses reçurent le knout; les autres accusés furent envoyés à Saint-Pétersbourg sous une forte garde.
Pierre se félicitait au milieu de ces horreurs, comme
s'il eût échappé à un grand danger. Ne dirait- on pas qu'il s'agissait de la révolte la plus redoutable, la plus difficile à calmer, lorsqu'il n'y avait pas même le commencement du plus léger complot? Après l'exécution de Moscou, Pierre partit pour Saint-Pétersbourg, où recommencèrent aussitôt les instructions relatives à la fuite d'Alexis. Le tsar interrogea lui-même son fils ; mais ses nouveaux aveux ne le montrèrent pas plus criminel que les premiers. Dans ce procès, où tout est siugulier, où tout est contre les lois de la nature, on vit Alexis dénoncer son confesseur. Le confesseur fut interrogé : il convint des indiscrétions dont on l'accusait ; mais il avait oublié quelles étaient les personnes dont il voulait parler, en disant de la mort du tsar : « Nous la lui souhaitons aussi. » Des flots de sang auraient coulé en Russie par la main des bourreaux, si tous les accusés avaient été aussi faibles qu'Alexis. Que, par exemple, son confesseur eût nommé ceux qui souhaitaient la mort du tsar, ou qui appelaient le fils d'Eudoxie l'espérance de l'État, et que ceux-ci en eussent déclaré d'autres à leur tour, les bourreaux auraient alors manqué pour le supplice des coupables.
Le 21 juin, les chefs du clergé donnèrent leur sentiment par écrit sur le délit d'Alexis. Cette pièce, signée de huit prélats, de trois archimandrites et de deux docteurs, ne concluait pas à la peine de mort; mais elle n'inclinait cependant pas au pardon. Ces hommes se sentaient compromis, et cherchaient à ne pas encourir le ressentiment du souverain.
Enfin les juges d'Alexis, quoique ce prince ne fût coupable que d'imprudence et d'indiscrétion, le condamnèrent d'une commune voix à la mort. Nous n'osons traduire dans toute leur horreur les principaux articles de leur prononcé : la plume nous tombe des mains devant une telle lâcheté. Ce jugement fut signé par quatre-vingt-neuf officiers de différents grades dans
l'état militaire, et par trente-cinq ministres et autres personnes de l'état civil. De ces cent vingt-quatre juges il ne s'en serait pas trouvé un seul qui eût signé la condamnation d'Alexis s'ils eussent été libres, s'ils eussent osé obéir à la voix de leur conscience ; mais tout tremblait sous le tsar : on ne connaissait d'autre loi, d'autre justice que sa volonté. 11 est vrai qu'en apparence il avait laissé une entière liberté aux Russes ; mais ils savaient bien ce qu'ils devaient prononcer pour lui plaire, et ils sacrifièrent le jeune prince à la crainte de la disgrâce. C'est une honte de plus pour la Russie, et une preuve que le souverain avait avili les âmes par la terreur.
Le saisissement, l'agitation, l'image de la mort, et d'une mort ignominieuse , firent tomber Alexis en apoplexie. On vint aussitôt apporter cette nouvelle au tsar, e\ quelques heures après on lui annonça que son fils était en danger, qu'il n'y avait même plus d'espérance et qu'il demandait à voir son père. Alors seulement Pierre se rendit auprès de sa victime, accompagné d'une foule de grands. Alexis pria son père, au nom de Dieu, de lever la malédiction qu'il lui avait donnée à Moscou, de lui pardonner ses fautes, de lui donner sa bénédiction et de faire prier Dieu pour lui. Le tsar versa, dit -on, des larmes avec tous les assistants. Il était trop tard. Alexis expira peu d'instants après que Pierre fut sorti de sa chambre.
Les plus somptueuses funérailles furent faites à Alexis, par ordre du tsar, qui lui-même, avec Catherine et toute sa cour, accompagna le convoi ; et les historiens remarquent que Pierre pleura pendant toute cette cérémonie : il avait montré la plus cruelle insensibilité durant tout le cours du procès.
Tels furent sur la mort d'Alexis les détails publiés par ordre de la cour; mais l'Europe entière crut que ce malheureux prince avait péri de mort violente, et cette opi-
nion ne manque pas de fondement. Busching, auteur allemand connu par un grand nombre d'ouvrages, qui avait vécu longtemps à Saint-Pétersbourg et avait eu des liaisons d'amitié avec Anne Cramer, confidente intime de Pierre Ier et de Catherine, a publié, sur le témoignage de cette fille, qu'Alexis fut décapité par ordre de son père. Anne Cramer, alors première femme de chambre de Catherine, fut employée à coudre la tète du prince au tronc avant qu'il fût exposé sur le lit de parade ; son cou fut enveloppé d'une large cravate noire.
Henri Bruce, adjudant et ami du maréchal Weyde, fait entendre dans ses Mémoires (1) qu'Alexis fut empoisonné. Ce fut Bruce lui-même qui fut chargé d'aller demander à l'apothicaire la potion ~forte qu'on lui avait commandée. Il ne se fut pas plutôt expliqué sur sa commission, que l'apothicaire devint pale et tremhlant. Bientôt après arriva le maréchal Weyde dans un état de trouble aussi violent que celui de l'apothicaire. On lui donna un gobelet d'argent fermé de son couvercle, et il l'emporta en chancelant. Ces détails ne permettent guère de croire que cette potion forte fut autre chose que du poison.
Le récit de Bruce semble au premier abord contrarier celui de Busching, et cependant on peut les concilier. Il se peut qu'Alexis ait opiniâtrement refusé le poison et qu'on lui ait tranché la tète. On prétend que c'est le maréchal Weyde qui fut chargé de l'exécution. « Trèspeu de personnes, dit Henri Bruce, croient que la mort d'Alexis ait été naturelle ; mais il était dangereux de dire ce qu'on en pensait. Le ministre de l'empereur et celui des États de Hollande ont reçu défense de paraître à la cour pour avoir parlé trop librement à ce sujet ; on se plaignit d'eux à leurs supérieurs, et tous deux furent rappelés. »
La mort d'Alexis ne satisfit point encore la vengeance
(l) Ces Mémoires ont été imprimés en anglais, en 1782.
de son père : ceux qui avaient eu le malheur de posséder sa confiance , ceux qui avaient approuvé sa fuite , ceux qui avaient pris quelque intérêt à son sort furent cruellement punis. Le sabre, le knout ou l'exil firent justice au tsar des nombreux amis de sa victime. Pierre , qu'on dit avoir répandu des larmes sur son fils expirant , et qui en avait encore versé aux funérailles de ce prince, poursuivit sa mémoire et ne lui laissa pas même la paix du tombeau. Après la punition des amis d'Alexis, il se rendit au sénat et se vanta d'avoir fait éprouver sa justice à son fils lui-même: homme plus faux et plus ingrat qu'on ri aurait pu le penser. Il se fit gloire de son horrible cruauté , qu'il appelait de la sévérité et qu'il attribuait à son amour pour la nation.
Pierre /après avoir puni avec toute la rigueur du despotisme des gens qui s'étaient permis contre sa personne quelques indiscrétions, pardonna aux plus grands ennemis de la nation, aux déprédateurs publics qu'il eut à juger peu de temps après la douloureuse affaire d'Alexis. 11 se contenta de leur infliger des peines pécuniaires, et se chargea lui-même de leur punition corporelle; car lorsque ses favoris, ses gentilshommes, ses valets se rendaient coupables de quelques fautes, ils éprouvaient ce que pesaient le bras et la canne d'un souverain qui savait se faire craindre , mais qui n'avait jamais appris à se respecter lui-même. Menchikof, élevé si haut qu'il ne voyait que le tsar au-dessus de lui, fut souvent exposé à ces punitions familières : quel sentiment d'honneur pouvait régner dans une cour où le souverain corrigeait ses amis à coups de bâton, où l'exécuteur couronné se dégradait autant que le coupable, sans que l'un ni l'autre ressentît aucune honte?
Tant de fois convaincu, et plutôt puni comme un méchant valet que comme un ministre coupable, Menchikof demeura incorrigible. Jamais le sénat ne put lui faire rendre compte de ses infidélités financières; personne
dans ce corps n'osait élever la voix contre les déprédations du favori ; on se contenta d'en dresser un état succinct qu'on mit sur la table du tsar, près de son assiette. Pierre vit ce papier, le parcourut négligemment et sembla n'y faire aucune attention. Le papier restait toujours à la même place. Enfin un jour, Tolstoi, assis au sénat au côté du tsar, eut le courage de lui demander ce qu'il pensait de cette pièce : « Rien, répondit le prince, si ce n'est que Menchikof sera toujours Menchikof. »
Pendant que ces différents procès, atroces ou dégoûtants, affligeaient la Russie, elle se livrait à l'espoir d'une paix prochaine. Charles XÏI, depuis son retour de Turquie, n'était plus animé de cette haine envenimée qu'il avait conçue pour le tsar ; il s'accoutumait à voir en lui un utile allié, un appui nécessaire pour les nouveaux desseins qu'il méditait. Toujours avide de vengeance , c'était le roi de Danemark , l'électeur de Hanovre , le roi de Prusse , qu'il voulait punir de n'avoir pas respecté ses malheurs ; il se promettait de les accabler avec les forces réunies de la Russie et de la Suède. Pour accomplir ce projet il fallait se réconcilier avec le tsar ; les conférences s'ouvrirent le 10 mai 1718. Les propositions dont Gcertz, ministre plénipotentiaire de Suède, fit l'ouverture au congrès auraient troublé tout le nord. Pierre, qui ne voulait pas s'attirer légèrement de nouveaux ennemis et qui désirait obtenir la paix, évitait adroitement de refuser ou de promettre son concours à Charles XII. Ce dernier, toujours impatient, entra lui-même en Norwége, avec les débris de ses troupes, et, malgré la rigueur de l'hiver, il assiégea Frédérickshald ; il trouva la mort devant cette place, le 30 décembre 1718, à l'âge de trente-six ans. On crut alors qu'il avait été tué d'un coup de coulevrine ; on suppose aujourd'hui qu'il fut assassiné. Sa carrière fut courte, mais brillante : plus heureux ^si, moins épris d'un faux éclat de gloire, il avait rendu sa vie plus utile à l'État.
La mort de Charles XII changea la face des affaires. Après vingt et une années d'une guerre dispendieuse et meurtrière avec les Suédois, avec les Turcs, puis avec tous ses anciens alliés, Pierre conquit la paix, par la supériorité de ses armes (1721). Il lui restait une flotte formidable, des troupes aguerries et disciplinées, d'habiles généraux et une grande considération en Europe. Il venait d'affaiblir vraisemblablement à jamais la Suède, cette puissance si longtemps redoutable et toujours ardente à nuire à la Russie. Il acquérait le sol où s'élevait la superbe ville de Saint-Pétersbourg, construite par ses soins, des rivages dont les ports ouvraient à son empire un riche commerce, une portion de la Finlande et deux fertiles provinces longtemps nourrices de la Suède, abondantes pépinières d'habiles généraux et de braves officiers, la Livonie et l'Esthonie. En considérant tant d'avantages il ne croyait pas les avoir trop payés.
Le sénat et le clergé russes décernèrent à Pierre les titres d'Empereur et de Père de la patrie.
Les opérations militaires et politiques et les travaux de la marine n'eurent jamais plus d'activité que de 1718 à 1721. Cependant l'empereur (nous lui donnerons désormais ce titre) sut trouver encore du. temps pour l'administration intérieure de ses États: jamais il ne promulgua autant de lois; jamais il ne fit autant de nouveaux établissements; jamais ses efforts pour la prospérité de la Russie ne produisirent autant de résultats.
Depuis la mort d'Adrien , Pierre avait toujours paru différer de se prêter à l'élection d'un nouveau patriarche ; pendant vingt années de délai, la vénération religieuse du peuple pour ce chef de l'Église s'était insensiblement affaiblie. L'empereur crut pouvoir déclarer enfin que cette dignité était abolie pour toujours ; il partagea la puissance ecclésiastique, réunie auparavant tout entière dans la personne d'un grand pontife, et fit ressortir toutes
HISTOIRE DE IIUSSIE.
les matières religieuses à un nouveau tribunal qu'on appelle le saint synode. Il ne se déclara pas le chef de l'Église ; mais il le fut en effet, par le serment que lui prêtèrent les membres du nouveau collège ecclésiastique. Le voici : « Je jure d'être fidèle et obéissant serviteur et sujet de mon naturel et véritable souverain ; je reconnais qu'il est le juge suprême de ce collège spirituel. »
On a beaucoup loué l'abolition du patriarcat en Russie, parce que cette institution avait presque toujours produit beaucoup de maux et peu de bien ; mais on ne considère pas assez que des peuples soumis au despotisme ont besoin d'une barrière qui s'élève entre eux et le prince. Le chef des prêtres, qui fut originairement le chef des lettrés, oppose son ascendant et l'autorité sacrée de la religion au pouvoir souvent capricieux du despote. C'est ainsi que le Sultan est toujours retenu par la loi , dont le muphti est à la fois le dépositaire et l'interprète ; tandis que la prétendue réforme n'a été, dans certains États de l'Europe, qu'un moyen d'arriver au despotisme par la concentration des pouvoirs spirituel et temporel. Pierre, en abolissant le patriarcat , en le remplaçant par un tribunal esclave de ses volontés, s'est assuré une puissance illimitée, plus absolue que celle des souverains de l'Orient; le tsar est à la fois le chef des lois, de la religion et des armées : que reste-t-il à la nation ?
Tant de soios divers ne détournaient pas l'empereur de ses plaisirs; il ne s'y livra que trop, et ils abrégèrent ses jours. La décence était bannie de ces fêtes, où l'ivresse produite par l'abus de toutes les liqueurs fortes était portée à son plus haut degré. Pierre invitait à boire , Catherine offrait , qui donc eût pu refuser ? On emportait ceux qui tombaient ivres; quelquefois ils étaient abandonnés dans des cours sur la neige : souvent on les faisait reprendre quelques heures après, et il fallait recommencer. Le prince se plaisait surtout à faire boire ceux qui se piquaient de sobriété, ou qui n'aimaient
pas le vin. Un seigneur ne mangeait pas de salade, parce qu'il avait horreur du vinaigre; Pierre lui en remplit la bouche, lui en fit entrer dans le nez; le sang coula à l'instant, et cette victime de la gaieté du prince faillit périr dans des convulsions. Ces divertissements se terminaient par l'ivresse, et celle de Pierre était terrible ainsi que sa colère. Alors ses amis les plus chers pouvaient être cruellement maltraités, et risquaient même de perdre la vie. Un jour, étant en chaloupe, Pierre s'emporta contre un seigneur qui avait osé le contredire fortement au sénat, et, l'élevant dans ses bras, il allait le jeter dans la rivière : « Tu peux me noyer, dit le sénateur, mais ton histoire le dira. » L'empereur, apaisé ou plutôt confus, replace en silence le sénateur sur le banc de la chaloupe. Il allait commettre un crime ; il s'arrête quand un homme courageux lui présente le jugement de la postérité. Quel homme il serait devenu s'il eût trouvé des amis fermes, éclairés et vertueux !
Nous avons déjà fait observer quelques rapports entre le caractère de Pierre et celui d'Ivan : tous les deux avaient le despotisme dans la tète et dans le cœur, et tous les deux abandonnaient à un autre l'extérieur de la puissance. Ivan se faisait représenter par l'ancien tsar de Kazan, et Pierre par le prince Fédor-Romodanovski. Ce Fédor était un homme dur, toujours prêt à punir, voyant toujours des coupables dans les malheureux qui étaient accusés. Quand on lui demandait pourquoi il faisait donner la question à quelque infortuné : « Il faut bien, répondaitil, qu'il soit criminel, puisqu'il est ici.» Il prononçait ses jugements sans prendre l'avis de personne, et son mot favori était : « sans appel. »
Un mathématicien s'amusa à calculer un jour combien il y avait de briques dans un tas assez considérable. Romodanovski allait le condamner à mort comme sorcier, si Pierre, plus instruit, ne l'eût sauvé.
Aussi bizarre dans la vie privée que sévère dans ses
arrêts, il avait dans ses appartements un ours d'une grandeur démesurée, qui présentait une tasse pleine d'eau-devie mêlée de poivre à ceux qui venaient voir le maître de la maison. Si Ton refusait cette politesse ou si Ton en était effrayé, on était sûr d'avoir ses habits déchirés et sa perruque arrachée par l'animal dressé à cette ignoble plaisanterie.
C'était à cet homme capricieux et farouche que Pierre confiait, en son absence, une portion du pouvoir; c'était sur sa cruauté qu'il se reposait du soin d'abattre la fierté des nobles, et d'effrayer la nation par l'horreur des supplices... Il était ami des anciens usages et avait horreur des nouveautés ; mais Pierre lui pardonnait ce défaut. Sa fidélité éprouvée, sa sévérité brutale, un esprit borné, une médiocrité de talents incapable de rien entreprendre de dangereux, un air farouche, un caractère féroce, qui le rendaient propre à être présenté à la nation comme un épouvantail : telles furent les qualités qui le recommandèrent à son maître et l'élevèrent à la fortune. Il laissa, en mourant, un fils nommé Ivan, qui lui ressemblait beaucoup, et que Pierre lui donna pour successeur.
L'empereur venait de forcer le Nord à recevoir la paix, et déjà il se prépare à porter ses armes vers l'Orient. Guerrier et conquérant pour l'intérêt de son commerce, il s'était ouvert, par une guerre de vingt années, un chemin pour trafiquer avec l'Occident; il venait de se l'assurer par la paix en 1721, et il allait commencer une guerre nouvelle pour se procurer une route plus libre et plus facile vers les contrées orientales de l'Asie. Les caravanes des Russes étaient attaquées, pillées, les marchands égorgés : pour éviter de telles pertes , il pensait depuis longtemps à gagner par les armes quelques places sur la mer Caspienne. La paix qu'il venait de conclure et les troubles de la Perse lui donnèrent l'occasion de manifester ses desseins.
Chakh-Hussein, de la race des sophis, était monté sur le trône de Perse à la fin de sa cinquième amiée : prince faible, voluptueux, indolent, ennemi du travail, ignorant les affaires, et toujours prêt à se livrer, par mollesse et par inertie , aux conseils intéressés et perfides de ceux qui l'environnaient. Ses esclaves connurent bientôt sa faiblesse, et le plongèrent dans la débauche dès son plus jeune âge; dès la dixième année de son règne, Fabus de tous les plaisirs avait presque entièrement détruit ses facultés.
Au fond de la Perse et sur les frontières de l'Inde il existe un peuple guerrier qu'on ne peut mieux comparer qu'aux Tartares ; ce sont les Aghvans ou Afganes, sortis du Chirvan, au pied du mont Caucase. Tamerlan, les ayant subjugués avec beaucoup de peine, les transporta loin de leur patrie, dans le royaume de Candahar, près de Tlndoustan, où ils attendaient l'occasion de recouvrer leur première liberté. Au lieu de ménager ce peuple indomptable , on fit tout pour l'irriter : vainement les Afganes adressèrent-ils leurs plaintes à Chakh-Hussein , ce despote stupide ne daigna pas les écouter.
Manzour-Kan, gouverneur du Candahar, avait fait donner à Mir-Veis le commandement d'une de leurs tribus. Ce nouveau chef, courageux et habile, en même temps que rusé et perfide, sut gagner l'amitié de la nation; mais plus il se rendait agréable aux Afganes, plus il devint suspect à Tj ou rgi-Kan, successeur de Manzour. Tjourgi le fit partir pour Ispahan, comme un factieux dont il fallait se défaire. Cette disgrâce de Mir-Veis prépara sa grandeur. Il sut se faire si bien venir auprès des ministres, qu'il obtint avec leur confiance celle d'Hussein, et rendit suspect celui qui l'accusait. Sorti du Candahar pour faire juger sa conduite, il y fut renvoyé pour éclairer celle du gouvernement. Mais, à peine arrivé à son poste, il conspira contre Tjourgi et le fit massacrer dans un repas avec tous les seigneurs qui lui servaient de cortège. Les
Persans qui se trouvaient parmi les Afganes furent impitoyablement mis à mort. Il s'empara de la ville de Can- \ dahar, se rendit souverain de la province, battit et mit en fuite une armée persane envoyée pour l'en chasser, et tous les nouveaux efforts de la cour pour abattre sa puissance contribuèrent à l'affermir. 11 mourut en 171 5, tranquille possesseur d'un trône fondé par sa perfidie et par sa valeur.
Il laissait deux fils ; mais les Afganes lui donnèrent son frère pour successeur. Ce faible prince se lassa bientôt de la puissance, et pensait à remettre le Candahar sous la domination de la Perse, quand Mir-Mahmoud, un de ses neveux , indigné de ce projet , l'assassine et se fait proclamer sultan. Ce n'était pas la seule défection qu'éprouvait la Perse. A l'occident de la mer Caspienne les Lesguis se soulèvent, et, conduits par Daoud-Bag, leur chef, ils ravagent le Chirvan et pillent Chamakie. Cette ville était l'entrepôt d'un grand commerce, et florissait par la richesse de ses fabriques de soie. Le négoce y attirait des Indiens, des Persans, des Turcs, des Russes et d'autres étrangers. Les Lesguis pillent et massacrent tout. La perte des Russes seuls fut évaluée à neuf millions de notre monnaie, et plusieurs de leurs marchands furent égorgés.
Pierre fit demander une réparation à Chakh-Hussein, et celui-ci, sentant son impuissance, réclama les secours des Russes. C'est ainsi que Pierre, en attaquant des provinces dépendantes de la Perse, parut avoir pris les armes pour défendre le souverain. Déjà les préparatifs étaient faits pour cette campagne (1722); l'empereur sut persuader à la Turquie qu'il n'avait d'autre dessein que de se venger des Lesguis et de défendre Chakh-Hussein. Mais ce misérable souverain ne pouvait plus être protégé. Mir-Mahmoud avait résolu de subjuguer la Perse ; toutes les circonstances le favorisaient. Après une courte résistance Ispahan dut se rendre à Mir-Mahmoud, et Hussein
HISTOME DE RUSSIE.
alla se démettre de la puissance souveraine entre les mains de son plus cruel ennemi. Renfermé dans le sérail avec toute sa famille, il la vit bientôt après immoler par son vainqueur.
Pendant que Mahmoud, plus heureux qu'habile conquérant, rangeait sous sa domination un empire qu'il était incapable de gouverner, Pierre lui en enlevait déjà quelques portions et soumettait à la Russie les rives occidentales de la mer Caspienne. Son armée, rassemblée près d'Astrakan, était composée de trente mille hommes de ces vieux bataillons qui avaient vaincu les Suédois. Des troupes irrégulières, Tartares, Cosaques, Kalmouks, pouvaient s'employer utilement dans une guerre entreprise contre des barbares. La cavalerie eut ordre de prendre les devants, l'empereur et son épouse s'embarquèrent avec l'infanterie; l'amiral Apraxin commandait la flotte.
Après quelques victoires faciles, Pierre arriva à Derbent, ancienne ville située dans un admirable climat. Le gouverneur sortit au-devant de l'empereur, à la tète des habitants les plus distingués, et lui remit les clefs de la ville. Pierre aurait poussé plus loin ses conquêtes; mais les bâtiments chargés de munitions et de vivres pour son armée furent dispersés par la tempête. L'empereur reprit le chemin d'Astrakan, fit construire sur les bords du Soulak, à sept milles de son embouchure, la forteresse de Sainte- Croix, et, pour se venger encore une fois du sultan tartare Mahmoud , il envoya un parti de Kalmouks et de Cosaques ravager les pays d'Outemiche et d'Ousmei; puis il rentra à Moscou. Pendant qu'il était occupé de ses conquêtes , la Turquie se préparait à profiter des malheurs de la Perse; elle craignait la concurrence des Russes, et elle aurait voulu conserver la paix avec eux tout en s'opposant à leurs entreprises. Elle reçut sous sa protection le rebelle Daoud-Beg, ce brigand chef des Lesguis; elle lui accorda le titre de défenseur de la foi. Le divan, le muphti, ne respiraient
que la guerre contre les infidèles ; mais le vizir tempérait les esprits par son caractère pacifique. La Russie et la Turquie, se craignant mutuellement, cherchaient à se nuire, négociaient entre elles et prenaient en même temps des mesures l'une contre l'autre (1723). Enfin, d'escarmouches en escarmouches, d'actions en actions, la Russie s'empara de trois provinces de Perse qui coûtaient plus qu'elles ne pouvaient rapporter. Dans la suite, la Russie dut évacuer cette stérile conquête, qui avait occasionné tant de désastres.
L'empereur, à son retour à Moscou, découvrit de nouvelles malversations de Menchikof. Cet avide favori, toujours puni par de fortes amendes, corrigé de la main même de son prince et menacé de disgrâce, fut encore une fois condamné à restituer une somme considérable. Ce ne fut pas le seul coupable que Pierre eut à punir.
En 1724, l'empereur, étant à Moscou, fit couronner solennellement Catherine : les fêtes qui suivirent cette cérémonie durèrent six semaines entières. On crut alors, avec raison, que Pierre voulait préparer la nation à reconnaître un jour Catherine pour sa souveraine. Bientôt après, le duc de Holstein, Charles Frédéric, réfugié auprès de l'empereur, fut fiancé avec Anne, fille aînée de Pierre et de Catherine, "princesse d'une taille majestueuse et d'une grande beauté. Cependant la santé de l'empereur s'altérait chaque jour davantage, il devenait de plus en plus morose et intraitable. Bientôt il se sentit mortellement atteint. Malgré sa fermeté, la douleur lui arrachait des cris. Il voulait dicter ses dernières volontés à la princesse Anne; quand elle vint, il ne parlait plus, et son côté gauche était paralysé. Il mourut le 28 janvier 1725, à trois heures du matin, âgé de cinquantedeux ans, après quarante- trois ans de règne. Il laissait trois princesses : Anne, fiancée au duc de Holstein; Élisabeth, qui régna dans la suite; et Nathalie, enfant de six ans, qui mourut quelques jours après son père.
On a prétendu que Pierre était mort par le poison ; on a cherché à faire tomber sur son épouse les soupçons de la postérité. Elle avait tout à craindre d'un mari farouche et offensé, qui n'attendait que l'occasion de la faire mourir : un grand intérêt a quelquefois armé des mains faibles et timides. Catherine et Menchikof avaient si bien pris leurs mesures, qu'ils étaient sûrs de s'emparer du gouvernement; ils en prirent en effet les rênes aussitôt que Pierre eut fermé les yeux, et personne n'osa les leur disputer : cela prouve que le crime a été possible, mais non qu'il a été commis.
Il paraît certain que le poison dont mourut Pierre Ier fut celui de la débauche : il avait contracté une maladie dont il n'osa faire l'aveu à ses médecins. Un moment rétabli par des remèdes d'empirique, il retourna à ses fatigues accoutumées et à son intempérance : la suite de ses excès fut une rechute mortelle.
Pierre fut-il un héros, un grand homme ? Non. Il eût été un excellent prince, si des étrangers qui s'étaient emparés de son esprit ne lui avaient pas fait mépriser son peuple, qu'il devait aimer comme un père aime, dans leurs premières années, des enfants qui ne donnent que des espérances et ne peuvent encore posséder toutes les qualités des hommes faits. On lui a refusé avec raison le titre d'homme de génie, puisque, en voulant former sa nation, il n'a su qu'imiter les autres peuples. Il n'a pas même vu que son imitation était imparfaite, et que, pour rendre les Russes semblables aux autres nations, il fallait les mettre dans une situation semblable. Il aggravait leur servitude tout en voulant les assimiler à des hommes libres ; il les chargeait de chaînes , et leur ordonnait de s'élancer dans la carrière des sciences et des arts.
Pierre n'a pu changer la nature de ses sujets, leur esprit, leurs dispositions, leurs conditions natives. N'ayant pu les civiliser , il les enrégimenta ; il crut qu'on pou-
vait suppléer aux vraies lumières de la religion et de la science par une discipline . militaire rigoureuse , impitoyable. Sans doute les Russes pouvaient tirer de grands avantages de leur communication avec les étrangers; les hommes, comme les peuples, ne parviennent au plus haut degré de perfection dont ils sont susceptibles qu'en empruntant aux autres les observations que ceux-ci ont faites, les vérités qu'ils ont découvertes, les arts qu'ils ont inventés ; mais ces avantages doivent être le fruit du temps, de l'expérience, de la possession, de l'exemple, et non de la contrainte.
Il s'appliqua à de ridicules détails de réforme, comme la suppression de la barbe et de l'ancien costume russe ; sévère, tyrannique dans les choses qui avaient le moins d'importance, il négligea la première de toutes, la réforme de son caractère et de ses mœurs. Impuissant à commander l'amour, il s'attacha toute sa vie à inspirer la terreur. Il s'appliqua à avilir le premier élément régénérateur de toute société, l'élément religieux : il abaissa le clergé, et lui ôta cette puissance spirituelle dont l'usage bien dirigé eût seul pu civiliser la Russie. Piongé dans le plus dégradant esclavage, le peuple s'abrutit dans d'ignobles plaisirs, et, pourris avant d'être mûrs, les Russes ne puisèrent dans la fréquentation des étrangers que leurs vices les plus abjects.
Deux conditions ont manqué à la Russie pour devenir une grande nation : la religion et la liberté, intimement unies, l'une découlant de l'autre. La Russie, par ses armées, ses forces navales, l'ensemble de ses institutions de fer, peut bien inspirer de la crainte à l'Europe; mais elle ne s'en fera jamais estimer ni aimer : dans la civilisation européenne telle que la comprend notre siècle, la force seule est impuissante à faire naître ces deux sentiments , les plus solides étais d'un empire.
Un clergé sans dignité, une noblesse sans grandeur, un peuple d'esclaves : voilà la Russie. C'est surtout à
m HISTOIRE DE RUSSIE.
Pierre Ier que la nation russe aurait pu devoir la liberté; ce prince, par qui tous les grands furent abaissés, aurait fait un bel usage du despotisme en obligeant les nobles à affranchir leurs paysans. Mais, au contraire, il resserra les chaînes du peuple par la forme qu'il fit prendre à la perception de l'impôt. Chaque seigneur paie au souverain une somme fixée pour chaque tète des paysans qui habitent son domaine. Il faut que ces paysans qui lui appartiennent ne puissent lui échapper; autrement il risquerait de payer, pendant vingt années peut-être, pour des hommes qui ne seraient plus de sa seigneurie ; ou il se trouverait dans l'impossibilité de fournir le contingent d'hommes auquel il est obligé pour les recrues.
En résumé, on peut dire, en parodiant le mot célèbre d'un penseur éminent (1) , que si Frédéric de Prusse « ne fut pas un grand homme, mais seulement un grand Prussien , » Pierre Ier ne fut pas même un grand Russe, et qu'il ne parut sur le trône que pour reproduire dans les temps modernes le type de ces bourreaux couronnés qu'on nomme Tibère et Caligula.
(i) Le comte Joseph de Maistre.