‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 26 sur 35 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Catherine lr«. — Pierre II monte sur le trône. — Disgrâce et exil de Menchikof et de sa famille. — Élévation des Dolgorouki. — Anne. — Conspiration de Lestocq en faveur d'Élisabeth. — Règne d'Elisabeth. — Avènement de Pierre III. — Son enthousiasme pour le grand Frédéric. — Qualités et vices de Pierre III. — Catherine, son épouse, le fait étrangler.

Pierre Ier, à son lit de mort, voulut profiter d'un moment de calme que lui laissèrent ses douleurs pour écrire sa dernière volonté; mais sa main ne traça que des caractères indéchirables. On ne put lire que ces deux mots: Remettez tout... On jugea bien qu'il s'agissait de l'empire; mais à qui fallait-il le remettre? Était-ce, comme quelques-uns l'ont pensé, à Anne, l'aînée de ses filles, princesse justement chérie de son père, et qui joignait à la beauté, à l'esprit, à l'instruction, les vertus les plus douces?

Un historien a écrit que les lignes tracées par l'empereur mourant étaient bien lisibles', et qu'elles portaient Tordre d'exclure Catherine du trône pour y placer le fils du malheureux Alexis. Pierre, ajoute-t-il, mourut entre les bras de Menchikof, de Tolstoi et de Roumiantsof , qui s'empressèrent de supprimer cet écrit , et qui annoncèrent

HISTOIRE DE nUSSIE.

en même temps à la nation la mort de Pierre Ier et Tavénement de Catherine.

Quoi qu'il en soit de ces différentes versions, Catherine fut proclamée. Le duc de Holstein jouit de la plus grande faveur, et Menchikof de la toute -puissance. Animée de l'esprit de son époux, ou plutôt gouvernée par Menchikof, Catherine ne négligea rien de ce qui pouvait augmenter autour d'elle l'émulation et donner plus d'éclat à son empire. Son règne fut de courte durée. Attaquée d'une maladie grave , elle en accéléra les progrès par son obstination à passer une grande partie des nuits d'été en plein air, et par des excès répétés de vin de Tokai. Elle mourut âgée de trente-huit à trente-neuf ans, après un règne de deux ans et quelques mois (1727).

On assure que Catherine ne savait ni lire, ni écrire; sa fille Élisabeth signait pour elle, et ce fut cette princesse qui signa le testament de sa mère. Tout le règne de cette souveraine, en apparence si puissante, ne fut en effet que sa constante soumission au despotisme de Menchikof.

Pierre, fils d'Alexis, était âgé de douze ans lorsqu'il monta sur le trône, en vertu du testament de sa belle-mère. Cette princesse avait ordonné que jusqu'à l'âge de seize ans il régnerait sous la tutelle d'un conseil de régence, composé des tsarines Anne et Élisabeth, du duc de Holstein, du prince Menchikof et de cinq sénateurs ; mais ce conseil ne fut assemblé qu'une fois, et parce qu'on avait besoin de sa signature pour ratifier le testament. Menchikof, qui, par un article de ce testament, devait donner une de ses filles pour épouse à son maître, se joua des précautions du duc de Holstein, lequel triomphait d'avoir obtenu une part de la régence ; il s-'empara du pouvoir, se rendit maître du monarque lui-même et le logea dans son palais.

Un parti favorable à Anne, et qui voulait la porter sur le trône, sembla ne s'être formé sous le dernier règne que pour être écrasé par Menchikof. Tous les membres de

cette faction furent recherchés, arrêtés, punis, et le beaufrère même du despote reçut le knout et fut relégué en Sibérie. La fille de Menchikof fut fiancée avec Pierre II. Menchikof espérait donner Nathalie, sœur de ce prince, pour épouse à son fils ; il brava, il humilia, il inquiéta le duc de Holstein et sa femme, et les chassa de Russie à force de dégoûts. Il croyait pouvoir insulter sans danger le peuple, la cour et l'empereur lui-même ; mais déjà sa ruine était préparée. Un enfant s'en fit un jeu : c'était Ivan Dqlgorouki, fils de Yassili Loukitch, sous-gouverneur du prince. Il sut prendre sur un souverain de son âge un ascendant qui causa la perte de Menchikof. Quand on peut faire sentir au maître qu'il est sous le joug, il est bien près de le secouer.

Pour comble de malheur, Menchikof tombe malade et est obligé d'abandonner une libre carrière aux deux Doigorouki. A peine guéri, sa prudence ordinaire l'abandonne, et sa fierté ne lui permet aucune crainte. Cependant il est obligé, à des signes non équivoques, de prévoir la disgrâce qui le menace; mais il est rassuré par l'ascendant qu'il croit avoir encore sur un prince qu'il ne devait plus revoir. Pierre, de retour à Saint- Pétersbourg, après quelques jours passés à Péterhof, fait annoncer les arrêts à Menchikof. Sa femme, ses enfants veulent aller se jeter aux pieds de l'empereur; il refuse de les recevoir. La disgrâce de Menchikof était assurée; mais tout lui persuadait qu'elle serait légère. Exilé à Raninbourg, ville qu'il avait fait bâtir dans le gouvernement de Yoronèje, il se promettait du moins une retraite agréable, que lui-même s'était préparée. Mais il n'avait fait que quelques lieues, lorsqu'on vient lui redemander les cordons de tous les ordres dont il était décoré. Arrivé à Tver, on le fait monter dans une charrette , et on lui annonce qu'il n'a plus de sa fortune que ce que la pitié du prince veut bien lui laisser. Des commissaires le suivent de près à Raninbourg pour lui faire son procès. Il fut

condamné à passer le reste de ses jours à Bérézof, sous un des plus durs climats de la Sibérie. Sa femme devint aveugle à force de verser des larmes, et sa douleur ne lui permit pas de vivre assez pour arriver au lieu de son exil. Le reste de sa famille le suivit, enveloppé dans sa condamnation, sans avoir partagé ses fautes.

Menchikof se montra grand dans le malheur. Rejeté parmi les glaces du nord, étrauger au monde entier après en avoir gouverné une grande partie, il se suffit à luimême. On lui avait laissé dix roubles par jour (cinquante francs) pour sa subsistance; des épargnes qu'il faisait sur cette somme il bâtit une église, à laquelle il travailla luimême. Il mourut en 1729, d'une attaque d'apoplexie. Son fils et sa fille furent rappelés sous le règne suivant.

Par la disgrâce de Menchikof, les Dolgorouki régnèrent sous le nom de l'empereur. Le jeune Ivan eut la charge de grand chambellan, qu'avait possédée le fils de l'exilé. L'aïeule du souverain, la première épouse de Pierre Ier, Eudoxie Lapoukhin, si longtemps malheureuse, fut rappelée à la cour (1728) et déclarée innocente de tous les crimes dont son époux l'avait chargée. Elle ne voulut pas quitter l'habit religieux, et choisit pour sa retraite un monastère voisin de la capitale; elle y mourut en 1731*.

Moscou, devenu la résidence du prince, se relevait de ses ruines. Les Cosaques de l'Ukraine, qui essayèrent de remuer, furent contenus par des troupes réglées, et les plus séditieux envoyés en Sibérie. L'empire jouissait de l'abondance et de la tranquillité, compagnes de la paix. Le trésor impérial s'enrichissait sans peser sur la nation . Le canal du Ladoga, terminé, donnait une nouvelle aisance au commerce. Le ministère laissait tomber l'armée et la marine ; mais on était rassuré par l'affaiblissement de la Suède et par l'alliance qu'on venait de renouveler avec la Pologne. Enfin les grands murmuraient, jaloux de la faveur des Dolgorouki; mais la nation était heureuse.

Le jeune Dolgorouki avait une sœur digne de plaire

par les grâces de son esprit et par l'agrément de sa figure. Il l'offre pour épouse à l'empereur; les fiançailles se célèbrent avec de grandes cérémonies (1729); déjà le jour est marqué pour le mariage, quand tout à coup Pierre II est attaqué de la petite vérole et meurt (1730).

Si l'on avait suivi le testament de Catherine, le droit de succession n'était pas douteux; mais rien n'était stable, depuis que Pierre Ier n'avait rien respecté. Suivant ce testament, la princesse Anne, épouse du duc de Holstein, et sa postérité succédaient aux droits de Pierre II. Elle venait de mourir; mais elle laissait un fils qui régna plus tard sous le nom de Pierre III. Personne alors ne parut songer à ce prince. Après Anne était nommée Élisabeth; elle fut exclue. Yassili Loukitch-Dolgorouki représenta que le sceptre, passant entre les mains des femmes par le défaut de princes de la maison impériale, devait retourner à la branche aînée et être offert à Tune des filles d'Ivan, frère de Pierre Ier . L'aînée de ces deux princesses, Catherine, mariée au duc de Mecklembourg, avait quitté son époux en 1719, et se trouvait à Moscou. C'est ce qui lui fit donner l'exclusion, parce qu'on voulait gagner du temps pour établir le nouveau système d'administration qu'on méditait. On prétexta que cette princesse engagerait la Russie dans des guerres ruineuses pour soumettre les droits de son époux, et on lui préféra sa sœur puînée, Anne, duchesse douairière de Courlande.

Mais, avant de lui déclarer son élection, l'assemblée dressa plusieurs articles, dont on résolut de lui faire promettre l'observation. Il fut arrêté que la nouvelle impératrice ne pourrait, sans l'agrément du haut conseil, faire la paix, ni déclarer la guerre ; mettre aucun impôt, ni disposer d'aucune charge; punir aucun gentilhomme, à moins qu'il n'eût été bien convaincu de crime; confisquer les biens de personne ; disposer des terres de la couronne, ni les aliéner ; se choisir un époux ou un successeur : , c'est-à-dire qu'avec le titre de souveraine il ne devait lui

rester aucun pouvoir, et qu'un empire longtemps despotique allait devenir une aristocratie.

Trois députés de rassemblée , à la tête desquels était Yassili Loukitch-Dolgorouki, portèrent en Courlande ces articles à la duchesse et lui firent promettre de les observer, et de ne point mener en Russie Biren , son favori et gentilhomme de sa chambre : elle promit tout ce qu'on voulut, bien résolue à ne rien tenir. En effet, Biren arriva en Russie peu de jours après l'impératrice (1730) : nous verrons quel rôle important il fut appelé à remplir.

« Diviser pour régner, » telle fut la devise d'Anne : conseillée par Osterman , elle en fit la règle de sa conduite. Elle sema la mésintelligence dans le haut conseil, et sut y rendre suspects les Dolgorouki, en insinuant qu'ils n'avaient borné le pouvoir de la souveraine que pour exercer eux-mêmes une puissance illimitée. L'intrigue qui, en faisant annuler la convention signée par Anne à Mittau, rendit l'impératrice absolue, avait été . dirigée par Osterman, fils d'un pasteur luthérien, et devenu par ses talents chancelier de l'empire. Personne n'avait contribué plus que les Dolgorouki à limiter la puissance de la souveraine : ils furent arrêtés et dispersés dans plusieurs endroits de la Sibérie. Catherine Dolgorouki, la fiancée de Pierre II, fut enfermée dans un couvent. Les princes Golitsin, qui avaient tenu les premières places dans le haut conseil, furent éloignés de la cour, et ne se relevèrent de leur disgrâce que sous un autre règne. Après avoir langui huit ans dans l'exil, la maison des Dolgorouki croyait toucher à la fin de ses malheurs : mais un ennemi secret forme une stupide accusation contre toute cette famille; les princes Yassili et Ivan périssent par le supplice de la roue, deux autres sont coupés en cinq quartiers, d'autres ont la tête tranchée. Tant de cruautés furent l'ouvrage du sanguinaire Biren.

Cet homme, qui rendit atroce le règne d'une prin-

HISTOIRE DE RUSSIE. 3§i

cesse trop faible, mais d'un caractère doux, obtint le titre de comte, fut décoré du cordon de Saint -André, et devint duc de Courlande en 1737, à la mort du dernier prince de la maison de Ketler : il était petit -fils d'un piqueur des écuries de Jacques III, duc de Courlande. On ne peut compter le nombre des infortunés qui périrent dans les supplices, ou qui furent relégués dans les exils les plus rigoureux sous son administration. Souvent, assure- t-on, caché dans un cabinet pendant que l'impératrice présidait le conseil , il lui donnait ses avis ou plutôt ses ordres, qu'elle s'était assujettie à venir lui demander. On ajoute que plusieurs fois l'impératrice se jeta vainement aux pieds de son favori pour adoucir ses rigueurs : tant elle avait perdu le sentiment de sa puissance.

Anne, qui n'avait pas l'intention de se remarier, adopta en 1731 sa nièce Anne, fille de Charles-Léopold, duc de Mecklembourg, et de sa sœur aînée Catherine. L'impératrice lui choisit un époux : ce fut le prince Antoine-Ulric de Brunswick-Bewern, proposé par la cour de Vienne. Il arriva en 1733 à Saint-Pétersbourg, où il ne trouva que le malheur, l'exil, la prison, et une mort trop lente après trente -neuf ans de souffrance. Son mariage avec l'héritière présomptive du trône ne fut célébré qu'en

Les provinces que Pierre Ier avait conquises sur la Perse coûtaient beaucoup et ne rapportaient rien. On y entretenait trente mille hommes de garnison, et il fallait tous les ans les recruter de plus de moitié. Elles avaient englouti en douze ans plus de cent mille hommes, et l'expérience avait assez fait connaître que les Russes ne pouvaient s'accoutumer à ce climat. La cour entra en négociation avec Thamas-Kouli-Kan, devenu maître de la Perse, et lui fit en 1734 la cession de toutes ces provinces pour quelques avantages qu'elle obtint dans le commerce.

Les années 1733 et 1734 furent marquées par les guerres qu'occasionna la succession au trône de Pologne, devenu vacant par la mort d'Auguste H, arrivée le 11 février 1733. Trois concurrents: un gentilhomme polonais, Stanislas et l'électeur de Saxe, soutenus, le premier par la diète de Pologne, le second par la France et le troisième par la Russie , se disputèrent vivement le sceptre; mais ce fut le candidat de la Russie qui l'emporta (1734).

Le 20 août 1740 naquit Ivan, fils d'Anne et du prince de Brunswick. L'impératrice l'adopta, le retira des mains de ses parents, et le logea dans un appartement contigu au sien. Peu après elle tomba malade, et l'on ne tarda pas à craindre pour ses jours. Dès 1731 elle avait, conformément à la loi de Pierre Ier, fait jurer à la nation de reconnaître l'héritier qu'elle jugerait à propos de nommer. Biren, jaloux du pouvoir, et voulant se l'assurer pendant une longue tutelle , lui fit nommer, à l'exclusion d'Anne sa nièce, cet Ivan qui venait de naître. Tout le monde prêta serment de fidélité au jeune prince, et jura de le reconnaître pour souverain. Il ne restait plus à Biren que de se faire régent : il y parvint par ses intrigues, et se vit conférer ce titre jusqu'au moment où Ivan atteindrait sa dix-septième année. L'impératrice, qui touchait à son dernier moment, entourée, obsédée par la famille et les créatures de Biren, signa sans savoir, dit-on, ce qu'on lui présentait à signer. Elle mourut le 28 novembre 1740, à l'âge de quarante-six ans, après en avoir régné dix.

Le règne d'Anne fut triste et lugubre. Le redoutable tribunal de la chancellerie secrète, institué par Pierre ICT, subsistait encore ; le sang coulait souvent sur les échafauds ; de vils délateurs faisaient le malheur des familles et détruisaient la confiance et l'intimité. On craignait de parler, et à peine osait-on fréquenter ses amis : les ambassadeurs des cours étrangères vivaient presque dans un

isolement absolu. Un ministre anglais, en venant de la cour d'Anne, traversa la Prusse et fut reçu en audience par la reine. Celle-ci lui demanda par hasard son âge ; l'ambassadeur répondit qu'il avait cinquante ans. « Il me semble, répliqua la reine, que vous vous donniez déjà cet âge, il y a trois ans, lorsque vous vous rendîtes à Pétersbourg. — Cela est vrai, dit l'ambassadeur; mais, je crois que Dieu est trop juste pour me compter les années que j'ai passées en Russie. »

Anne venait de mourir : dès le lendemain, Biren fit publier l'acte par lequel il était investi de la régence, et prêter serment de fidélité au nouvel empereur. Biren était chargé de la haine générale, et la méprisait. Chaque jour il augmentait le nombre de ses ennemis par les supplices qu'il faisait souffrir à ceux qu'il découvrait; chaque jour il employait les tortures pour découvrir ceux qu'il ne connaissait pas encore. Le despotisme oppresseur de ce parvenu s'étendait jusque sur le père de l'empereur. Ce prince avait un grand nombre de partisans ; c'était une raison de plus pour l'accabler. Il eut ordre de demander au régent la démission de toutes ses charges, et un autre ordre, sous forme de conseil, lui prescrivit de garder la chambre et de ne pas se montrer en public.

L'impudence des discours de Biren surpassait encore, s'il est possible, celle de sa conduite. Il osa dire, en présence de plusieurs personnes, que, si la princesse Anne faisait la mutine, il la renverrait en Allemagne avec son petit prince , qu'il ferait venir le duc de Holstein et le placerait sur le trône. Il avait de fréquentes conférences avec la princesse ftlisabeth. La dernière impératrice avait voulu la renfermer dans un monastère et la forcer à se faire religieuse ; Biren s'y était opposé dans le dessein de la faire servir à son ambition. On prétend qu'il voulait lui faire épouser son fils atné, donner sa fille au duc de Holstein, et assurer ainsi doublement le trône à sa postérité.

394 HISTOIRE DE KUSSIE.

Personne n'avait plus intrigué que le maréchal de Munich pour faire donner la régence à Biren. En récompense de ce service, il s'était promis d'être placé à la tête des affaires et d'obtenir le grade de généralissime de terre et de mer; mais Biren, qui connaissait Munich, était bien éloigné de la pensée d'élever si haut un homme aussi ambitieux que lui-même. Munich reconnut bientôt qu'il ne pourrait satisfaire son ambition que par la ruine du régent, et se hâta d'y travailler. 11 alla trouver Anne, et lui promit, si elle voulait lui accorder sa confiance, de la délivrer bientôt d'un tyran dont elle ne pouvait rien attendre que de funeste. Ses offres furent acceptées. Pendant que l'on conjurait la ruine de Biren, luimême tramait une révolution en faveur d'Elisabeth ou du duc de Holstein; il attendait, pour l'exécuter, les obsèques de la défunte impératrice; mais se laissa prévenir.

Le 18 novembre 1740, à deux heures après minuit, le maréchal de Munich, suivi de son premier aide-decamp, le lieutenant-colonel de Manstein,se rend au palais d'hiver, qu'Anne et son mari occupaient avec l'empereur. La princesse se montre aux officiers qui se trouvent de garde au palais; elle leur représente tous les outrages dont Biren l'abreuve , elle , son époux , et le souverain lui-même; elle ajoute qu'elle est résolue à faire arrêter le tyran, et elle espère qu'ils voudront bien s'associer au zèle de Munich. Tous s'empressent de suivre cet exemple, et une troupe de quatre-vingts hommes s'avance avec le maréchal vers le palais d'été, qu'habitait le régent. Les officiers de la garde du régent offrent d'aider eux-mêmes à l'arrêter ; Munich accepte leur concours, et ordonne à Manstein de prendre avec lui un officier et vingt fusiliers, de pénétrer dans le palais, et de faire tuer Biren s'il oppose la moindre résistauce.

On arrive sans obstacle à la chambre du régent, qui dormait profondément : il est saisi, bâillonné, et porté presque nu au palais d'hiver. Dès quatre heures du soir,

Biren et sa femme furent conduits à Schlusselbourg. Une commission composée de sénateurs instruisit le procès du régent : il fut condamné à mort, et sa peine commuée en un exil en Sibérie. Anne se déclara alors grande-duchesse de Russie, et régente pendant la minorité de son fils. Les États prêtèrent un nouveau serment, dans lequel la régente était nommée , ce qu'on n'avait pas fait pour Biren. Ainsi fut renversé cet homme qui se croyait assuré d'une puissance inébranlable.

Du moment où Munich eut rendu un service si important à la nouvelle grande-duchesse, il crut qu'elle lui devait au moins ce qu'il n'avait pu obtenir de Biren, la charge de généralissime de terre et de mer : il en fit la demande; mais il s'attira un refus. On lui répondit que cette charge, qui livrait toutes les forces de l'État à celui qui en serait revêtu, ne convenait qu'au père de l'empereur. Il obtint du reste la place de premier ministre, et indisposa contre lui le comte Osterman, moins hardi, aussi ambitieux, plus rusé, plus difficile à pénétrer, plus capable de parvenir au but par une marche tortueuse. Fils d'un pasteur luthérien de Westphalie, sans appui d'abord et toujours sans amis, Osterman s'était élevé de lui-même aux premières dignités de l'empire par ses talents et sa finesse. Seul il dirigeait depuis longtemps les affaires du cabinet : il résolut de perdre un rival qu'il n'avait jamais aimé , et qui se livrait de lui-même à son ennemi par ses hauteurs et sa présomption.

Munich, qui se croyait supérieur à ses rivaux, à ses maîtres et à la fortune, bravait le père de l'empereur. Il dressa l'acte par lequel ce prince fut déclaré généralissime, et osa y insérer « que lui-même , par les services « signalés qu'il avait rendus à l'État, aurait pu prétendre « à cette charge ; mais qu'il avait bien voulu s'en dé- « sister en faveur du prince Antoine -Ulric, et se coiv- « tenter de la place de premier ministre. » Osterman fit remarquer au prince l'insultante vanité de ces expres-

sions; Ulric en fut frappé, et Munich, par le reste de sa conduite, ne lui fit pas oublier cette offense. Il traitait le prince comme son égal ; cette conduite lui valut un ordre exprès de la régente d'employer dans ses lettres les formules d'usage à l'égard d'un supérieur : c'est ainsi que, par un orgueil imprudent, il s'attirait de fréquentes humiliations. Enfin le chancelier, comte Osterman, se fit accorder le département des affaires étrangères; le vice-chancelier, comte Golovkin, eut celui de l'intérieur : il ne resta plus à Munich, avec son titre de premier ministre, que le département de la guerre. Piqué de cet affront, il demande sa démission , se croit trop nécessaire pour qu'on la lui veuille accorder, et a le chagrin de l'obtenir. On croit qu'il aurait été envoyé en Sibérie, sans l'intercession de la favorite Julie de Mengden. On . se borna à le surveiller attentivement jusque dans ses moindres démarches ; la régente et son mari changeaient de chambre toutes les nuits, tant ils craignaient Munich.

En 1741, Thamas-Kouli-Kan, usurpateur de la Perse, vainqueur du Mogol, conquérant de l'Indoustan, rendit une sorte d'hommage à la Russie en lui envoyant par une ambassade la nouvelle de ses exploits. En cette même année, la succession de l'empereur Charles VI fit prendre les armes à toute l'Europe. La France craignait avec raison que la Russie ne se déclarât pour les intérêts de Marie- Thérèse, fille du défunt empereur. On croit que, pour occuper cette puissance, le cabinet de Versailles engagea la Suède à l'attaquer en Finlande. Mais, dès l'ouverture de la campagne, les Russes battirent les Suédois près de Vilmanstrand, prirent cette place et poursuivirent l'armée ennemie. La Suède n'avait aucun prétexte plausible pour attaquer une puissance qui avait religieusement observé les conditions du dernier traité de paix : aussi déclarat-elle dans un manifeste qu'elle ne faisait point la guerre à la nation , et qu'au contraire elle ne prenait les armes que pour la délivrer de la tyrannie des étrangers.

Cependant la Russie était loin de gémir sous un joug tyrannique : jamais elle n'avait joui d'un gouvernement plus doux. Moins brillante que sous le règne de Pierre Ier, elle était beaucoup plus heureuse. Ennemie de toute rigueur , la régente ne se plaisait qu'à répandre des grâces, et, incapable d'inspirer de la crainte, elle méritait de s'attacher la nation par ses bienfaits. Heureuse si son aveugle sécurité ne lui avait pas caché les trames qui s'ourdissaient contre elle, et si une plus grande activité l'avait portée à prévenir des desseins hostiles et mal dissimulés.

Elle accordait toute sa confiance et toute sa faveur à Julie de Mengden, l'une de ses filles d'honneur Julie, élevée à la campagne dans les soins matériels du ménage, était peu propre à gouverner l'esprit d'une princesse régente d'un grand empire : naturellement indolente, elle ne suggérait à sa maîtresse que des goûts analogues. La régente, renfermée dans la solitude de ses appartements, laissait souvent languir les affaires les plus importantes. Dans le costume le plus simple et le plus négligé, elle n'admettait auprès d'elle que les amis et les parents de la favorite, et quelques ministres étrangers qui venaient faire sa partie de jeu. Les grands se voyaient avec chagrin éloignés de la cour, et le prince de Brunswick remarquait avec encore plus de douleur l'ascendant que Julie prenait sur son épouse. Il fit ses plaintes, elles furent mal reçues : il en résulta des querelles de ménage, et la régente était distraite, par ces altercations, de l'attention qu'elle devait aux intérêts de l'empire et à sa propre sûreté.

Il ne régnait pas plus d'harmonie entre les ministres qu'entre la régente et son mari. Osterman avait la confiance du prince, et Golovkin celle de la princesse. C'était par ce dernier qu'elle faisait expédier toutes les grandes affaires, à l'insu d'Osterman, et sans la participation de son époux. Pendant que la cour était occupée de ces différends, on travaillait à réveiller l'ambition dans

l'âme peu énergique d'Elisabeth. Lestocq, chirurgien d'origine française, attaché à son service, et le marquis de la Chétardie, ambassadeur de France, excitaient cette princesse à sortir de l'oubli où elle avait jusqu'alors vécu. Mais ce qui contribua le plus à la tirer de sa langueur, ce fut un dessein que la régente avait formé sur elle.

Anne avait décidé la noblesse de Courlande à élire à la place de Biren le prince Louis de Brunswick, frère de son mari. Le nouveau duc de Courlande vint à Saint- Pétersbourg, et Anne résolut de lui faire épouser Elisabeth. Cette princesse avait le plus grand éloignement pour des nœuds indissolubles, et la crainte de s'y voir engagée lui lit prendre un parti dont l'auraient dissuadée sou indolence naturelle et sa haine pour le travail. Elle manquait d'argent; l'ambassadeur de France y pourvut, dirigea son parti, et la mit en rapport avec la Suède : elle travailla à exciter cette puissance contre la Russie, et commença par attirer le fléau de la guerre sur sa patrie qu'elle voulait gouverner.

Si un esprit d'aveuglement et de vertige ne s'était pas emparé de la cour, la conspiration devait être découverte, et la fille de Pierre Ier eût été convaincue de crime d'État. Son parti multipliait les fautes par une inconcevable indiscrétion; Elisabeth elle-même ne savait pas s'observer, et elle se serait gravement compromise sous un gouvernement soupçonneux. Mais les fautes de la cour étaient plus grandes encore que celles des conjurés. On recevait des avis importants sur la conspiration; il ne fallait qu'un peu de soin pour remonter à la source, et on négligeait de le faire. L'amitié de la régente pour Élisabeth la porta même à se trahir auprès de cette princesse. Le 4 décembre (1741), jour d'appartemeut, elle la tire à part dans un cabinet, et lui confie qu'elle sait le complot que Lestocq et la Chétardie trament en sa faveur. La douce et fausse Élisabeth ne se déconcerte point ; elle se plaint de la noirceur de ses ennemis, s'attendrit, verse des larmes perfides, et par son

air d'innocence elle a Fart de persuader la trop crédule régente.

Le lendemain matin Lestocq se rend , suivant sa coutume, chez Élisabeth : elle était à sa toilette. Il trouve sur la table une carte, y dessine une roue et une couronne, et, présentant cette carte à la princesse : « Point de milieu, Madame, lui dit-il : l'une pour vous ou l'autre pour moi. » Cette brusque sortie fixa les irrésolutions d'Elisabeth. Lestocq avait averti tous ses partisans; le soir était arrivé, dans quelques heures la conspiration allait éclater : le prince Ulric, époux de la régente, averti qu' Élisabeth conspire, veut donner ordre de mettre des piquets de soldats dans les rues. Anne l'en empêche en lui répondant de l'innocence d'Elisabeth, et le faible Ulric , qui d'un seul mot pouvait rendre inutile l'entreprise des conjurés, ne donne aucun ordre, et se condamne à l'inaction par complaisance pour son épouse.

À minuit, Élisabeth , accompagnée de Lestocq et de Vorontsof , se rend à la caserne des grenadiers Préobra^ jenski. En peu d'instants trois cents hommes lui sont acquis ; elle se met à leur tète, et pénètre dans le palais sans que la garde s'oppose à son dessein. Anne et Ulric sont surpris dans leur lit, et le jeune Ivan est emmené avec eux , avec Julie et les princes et les princesses, au palais d'Élisabeth. Ainsi la régente, qui devait se faire déclarer impératrice le 18 décembre, tomba, dès le 6 du même mois, dans la plus cruelle disgrâce : le reste de sa vie devait être voué à l'infortune. En même temps on arrêtait Munich et son fils, Osterman , Golovkin, et plusieurs autres personnes.

Le sénat et tous les grands de l'empire furent appelés auprès d'Élisabeth; les troupes furent rassemblées dès le point du jour devant le palais, l'avènement de la nouvelle impératrice fut déclaré, et elle reçut les serments; mais cet événement, annoncé dans la ville, n'y répandit point la joie qu'avait excitée la chute de

Biren. Quelques individus avaient fait cette révolution par intérêt personnel ou par inconstance ; la nation ne l'avait pas désirée; elle sentait son bonheur sous les douces lois de la régente, et elle ne savait pas ce qu'elle devait attendre d'un gouvernement nouveau. Chacun craignait, ou pour soi-même, ou pour quelqu'un de sa famille , et la consternation était répandue sur tous les visages.

Le jour même de son avènement, Élisabeth déclara par un manifeste, que, en qualité d'héritière de Pierre I' r, son père, elle avait pris possession du trône de ses ancêtres, et chassé les usurpateurs. Par un autre manifeste dans lequel elle cherchait à démontrer la justice de son droit , elle annonça que la princesse Anne , son mari et ses enfants, seraient renvoyés en Allemagne. On les fit partir de Saint-Pétersbourg ; mais, par suite de craintes qu'on sut inspirer à Élisabeth, elle les fit arrêter à Riga, lorsque ces infortunés étaient près de franchir les limites de l'empire et de recouvrer du moius la liberté après tout ce qu'ils avaient perdu. Renfermés dans la citadelle, ils y restèrent un an et demi; de là ils furent transférés à Dunamunda, et ramenés ensuite en Russie; gardés d'abord à Raninbourg, on les sépara d'Ivan , qui fut conduit au château de Sclilusselbourg. Enfin ils furent transportés à Kolmogory, dans une île de la Dvina septentrionale, près de ce golfe auquel ses glaces presque continuelles ont fait donner le nom de mer Blanche, et définitivement à moins de trois degrés du cercle polaire.

Dans cette dure captivité, Anne eut encore plusieurs fois le malheur de devenir mère; elle mourut en couches en 1746. Quoiqu'on l'eût traitée durement pendant sa vie, quoiqu'on eût affecté de regarder ses droits comme usurpés, on fit ramener son corps à Saint-Pétersbourg; elle fut exposée publiquement, et on lui baisa la main en qualité de grande -duchesse. Le prince de Brunswick

mourut en 1780, après trente-neuf ans de détention, et les princesses ses filles furent enfin rendues à la patrie de leurs ancêtres.

On nomma une commission pour juger Osterman, Munich, Golovkin, Mengden et Lœvenvold : on voulait qu'ils fussent criminels d'État. Le véritable crime de tous ces accusés était d'avoir bien servi l'impératrice Anne. Si le procès fut ridicule, la sentence fut atroce. Osterman fut condamné à périr par le supplice de la roue, Munich à être écartelé, les autres à avoir la tète tranchée. Elisabeth leur fit grâce de la vie, et jura que personne ne serait puni de mort pendant son règne. Ils furent exilés dans différentes contrées de la Sibérie , et Munich occupa à Pélym la maison dont il avait tracé le plan pour Biren. .

Ce temps de rigueurs fut aussi celui des récompenses ; les gentilshommes de la chambre d'Élisabeth reçurent la clef de chambellan. Le chirurgien Lestocq fut nommé premier médecin de la cour, président du collège de médecine et conseiller privé actuel, titre qui donne le rang de général en chef. D'abord timide , il se renferma dans les fonctions de premier médecin ; mais bientôt , enhardi par la confiance de sa souveraine, il prit plaisir à s'immiscer dans les affaires, donna librement son avis, prétendit même entrer au conseil, et s'attira un refus. Par son crédit, il fit donner la place de vice-chancelier à Bestouchef, ministre sous l'impératrice Anne, ami de Biren, arrêté avec lui, et relâché sans rentrer en grâce. Lestocq choqua dans la suite son puissant protégé par ses étourderies, l'aigrit par ses railleries amères et par ses discours outrageants , fut arrêté enfin en 1748 sans être coupable, et relégué dans le gouvernement d'Arkangel. Il ne fut rappelé que sous le règne de Pierre III, et rentra dans ses charges sans pouvoir recouvrer ses biens.

Cependant, parvenue au trône par une révolution,

UISTOLRE DE RUSSIE.

Élisabeth pouvait craindre qu'une autre révolution ne l'en fit tomber. Elle avait tâché d'établir la justice de son droit par un manifeste; mais, de bonne foi avec elle-même, elle comprenait que, la loi de son père étant enfreinte , le duc de Holstein , fils de sa sœur aînée , avait droit à régner avant elle et pourrait être appelé par un parti. Elle aima mieux l'appeler elle-même, et le désigna pour son successeur. Il arriva en Russie au commencement de 1742, embrassa quelques mois après le rit grec, et reçut le titre de grand-prince. Tous les États lui prêtèrent serment de fidélité. Il ne conserva que le nom de Pierre, suivant l'usage de Russie, qui ne permet pas de porter plusieurs prénoms.

Par ces dispositions, Élisabeth s'assura la paix dans l'intérieur de son empire ; mais elle n'en jouissait pas au dehors. Les Suédois, qui avaient paru ne s'armer contre la Russie que pour la délivrer de la domination des étrangers, et ne combattre que pour Élisabeth, devinrent ses ennemis quand elle fut sur le trône : ce changement tint à ce qu'elle refusa de leur accorder ce qu'ils demandaient pour un service qu'ils ne lui avaient pas rendu. Ils voulaient qu'elle leur restituât Wiborg et toute la Finlande : elle leur offrit de l'argent, qui ne fut pas accepté. Enfin la paix entre la Russie et la Suède fut conclue vers le milieu de 1743.

La guerre durait encore, lorsqu'il se forma au milieu de la cour une conspiration contre Élisabeth. Elle était dirigée par le marquis de Botta, envoyé de la reine de Hongrie à Berlin , et auparavant ministre de cette princesse en Russie. Il avait lié cette intrigue lorsqu'il était encore à Saint-Pétersbourg. Les principaux conjurés étaient Lapoukhin , commissaire général de la marine, de cette même maison qui avait donné une épouse à Pierre Ier; sa femme ; madame Bestouchef, belle-sœur du grand chancelier et sœur de Golovkin, relégué en Sibérie; le chambellan Lilienfeldt et sa femme ; le lieutenant-

colonel Lapoukhin, et quelques autres personnes de moindre importance. Les conjurés, sans avoir de plan arrêté, se rassemblaient pour se répandre en imprécations contre l'impératrice, et en étaient encore à chercher un homme capable d'entreprendre une nouvelle révolution. Le marquis de Botta les animait par sa correspondance ; il leur faisait espérer l'appui de la reine de Hongrie et du roi de Prusse. Les conjurés n'avaient pas moins d'imprudence que d'irrésolution. La cour, informée de ces projets, ordonna aux dénonciateurs de se lier avec les coupables, et de partager en apparence leurs sentiments pour pénétrer leurs secrets. Cette mission ne fut pas difficile à remplir : les conjurés ne savaient se défier de personne; ils se livrèrent d'euxmêmes aux premiers venus.

Lapoukhin, sa femme, son fils, madame Bestouchef, reçurent le knout, eurent le bout de la langue coupé, et furent envoyés en Sibérie. Cette conspiration, ou plutôt cette intrigue, semblait devoir brouiller les cours de Vienne et de Russie ; mais la reine de Hongrie désavoua tout : le marquis de Botta fut rappelé de Berlin et renfermé quelque temps dans une forteresse; Bestouchef fut gagné, et réconcilia les deux impératrices; mais celle de Russie conserva toujours les plus fortes préventions et une haine personnelle contre le roi de Prusse. Cette animosité de la souveraine fit dans la suite entrer la Russie dans une guerre (1756-1761) qui ne lui procura aucun avantage.

Élisabeth avait nommé son successeur ; elle lui choisit pour épouse Sophie-Auguste, fille de Christian-Auguste, prince régnant d'Anhalt-Zerbst. Sophie embrassa la religion grecque, et reçut le nom de Catherine : ce mariage fut célébré le 1er septembre 1744. De cette union, longtemps stérile, naquit, le 1er octobre 1754, le grand-duc Paul Pétrovitch, qui fut depuis l'empereur Paul Ier .

L'année 1 757 vit la disgrâce du feld-maréchal Apraxin

m HISTOIRE DE RUSSIE.

et de Bestouchef : ou croit que la véritable cause de la chute de ce dernier fut d'avoir conseillé à Elisabeth d'exclure le grand-duc de sa succession, de léguer la couronne à Paul , fils de ce prince , et la régence à la grande-duchesse. Bestouchef fut remplacé par Vorontsof, plus aimé, moins brillant, moins audacieux, et qu'une certaine réputation de probité rendait respectable (1758).

Élisabeth mourut le 29 décembre 1761, âgée de cinquante-deux ans, après vingt ans de règne., On croit qu'elle abrégea ses jours par les veilles, par l'abus des plaisirs et par l'excès des liqueurs fortes. Avec plus de bonté que de talents, elle fut quelquefois bien conseillée, et on assure qu'elle avait projeté plusieurs des grandes choses qui furent depuis exécutées. La Russie lui doit la fondation de l'université de Moscou et celle de l'aca* demie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg.

Sous le règne d'Élisabeth, la nation éprouvait encore cette inquiète timidité qui caractérise les gouvernements rigoureux. La chancellerie secrète subsistait, et tous les sujets vivaient dans la crainte et la défiance. Des amis ne s'entretenaient qu'en tremblant; ils ignoraient si les effusions de leurs cœurs ne seraient pas des crimes d'État. Quand l'impératrice était indisposée, on n'osait pas demander tout haut de ses nouvelles. Elle-même n'était pas exempte de craintes ; elle était de plus livrée aux troubles puérils de la superstition. Une garde vigilante occupait les avenues du palais et repoussait les habitants qui portaient des habits de deuil, pour que l'impératrice ne pût les voir de ses fenêtres.

Un jour elle s'indigna de la lenteur des opérations contre le roi de Prusse Frédéric ; elle fit dresser un ordre pour ses généraux de ne plus épargner ce fier ennemi. Comme elle allait signer, une guêpe tomba dans l'écritoire. Elle frémit à ce présage funeste; la plume lui tomba des mains, l'ordre ne fut point expédié, et ses armées continuèrent d'agir avec la même lenteur.

tlISTOME DE RUSSIE. U05

L'éducation trop négligée de Pierre III n'avait pu le porter à la vertu ; son esprit déréglé ne lui permettait pas d'acquérir de vrais talents ; mais le Ciel lui avait donné la clémence. Comme Louis XII, il oublia, dès qu'il fut empereur, les injures qu'avaient reçues le grand-duc, et ce fut par de nouvelles grâces qu'il se vengea de plusieurs de ses ennemis. Il rappela tous les exilés, excepté Bestouchef ; parmi eux on remarquait avec admiration le vieux maréchal de Munich. Mais ces bienfaits répandus sur des hommes puissants, et par conséquent peu aimés, ne pouvaient lui gagner la nation, qu'il s'aliénait par l'affectation des manières allemandes. Ses excès d'ailleurs et ses débauches l'avilissaient.

Admirateur enthousiaste des talents du roi de Prusse, il ne savait pas renfermer dans les bornes qui convenaient à son rang le respect qu'il avait conçu pour ce prince. Il l'appelait ordinairement le roi mon maître ; la tète ceinte de la couronne impériale, il se vantait d'être le soldat de ce héros : avec de telles dispositions, on pense bien qu'il ne continua pas à lui faire la guerre. Il était à peine monté sur le trône , qu'il fit publier un armistice entre les troupes russes et celles du roi de Prusse; il fournit même vingt mille hommes au roi. Ainsi les exploits de plusieurs généraux et le sang de leurs soldats furent perdus pour la Russie.

Ce qui marque surtout le règne de Pierre III , c'est le bien que, guidé par de sages conseils, il fit à ses sujets, et qui doit effacer le souvenir de ses vices. Il supprima cette horrible chancellerie secrète, ce tribunal sanguinaire; il rendit la liberté à la noblesse, toujours plus humiliée, plus asservie depuis le règne d'Ivan Vassiliévitch; il améliora la discipline militaire, abolit les punitions infamantes pour les officiers, introduisit la tactique prussienne, institua un tribunal chargé de la police générale de l'empire, fit baisser le prix du sel, etc. Pierre III a mérité par ces bienfaits que l'histoire ne s'appesantisse pas sur le reste

de sa vie, vouée à la débauche et aux suites qu'elle entraîne. Il n'est cependant pas l'auteur de quelques lois insensées qu'on lui attribue : il n'a pas défendu, comme on l'a écrit tant de fois , de parler français dans son empire ; lui-même parlait indifféremment russe, français et allemand à ceux de ses sujets qui savaient les trois langues.

Mais il se préparait à porter le coup le plus funeste à l'État, en renversant encore une fois l'ordre de succession au trône, déjà trop peu respecté par son aïeul. Il voulait léguer la couronne au prince Georges de Holsteiu, son oncle, qu'il avait fait venir à sa cour et qu'il avait comblé d'honneurs. Cependant Pierre avait uu fils; mais il se préparait à le déclarer illégitime , à donner à des propos de cour, contre la naissance de ce prince, une force qu'ils ne peuvent jamais avoir aux yeux de la justice ; à le faire renfermer dans une citadelle avec l'impératrice sa mère. Ces propos outrageants pour son épouse et pour son fils, et qui les menaçaient du sort le plus funeste, il les tenait indifféremment à ceux qui l'approchaient et le trouvaient dans cet état d'ivresse où il était habituellement plongé.

Le peuple, les grands, l'armée et le clergé, toutes les classes en un mot, étaient irritées contre Pierre III, tant à cause de la préférence qu'il accordait aux étrangers que de son mépris pour les usages nationaux et de la conduite ignoble qu'il affichait. Le 30 juin, le lendemain de la fête de Saint-Pierre, qui était la sienne, l'impératrice et son fils devaient être enfermés par son ordre à Schlusselbourg, où Ivan VI gémissait depuis si longtemps. La veille, Pierre avait fait transférer Ivan à Kezholm, pour ne pas réunir dans une même forteresse deux prisonniers d'une si grande importance. Ivan, enfermé depuis sa plus tendre enfance et confié à des soldats farouches, était devenu imbécile. Quand il vit Pierre III, sans le connaître, il lui déclara qu'il ferait mourir l'empereur et l'impé-

ratrice dès qu'il aurait recouvré son rang. Catherine conspira pour conserver «a liberté , celle de son fils, sa vie même. Elle avait eu, sous le règne d'Élisabeth, un parti dont Bestouchef, chancelier de l'empire, était l'àme. Ce parti, qui n'avait cessé de subsister, s'accroissait chaque jour par les fautes de Pierre III, qu'on haïssait de plus en plus. La faction de Pierre et celle de Catherine étaient également incapables de discrétion. Mais Catherine avait l'œil ouvert sur tout, mettait à profit tout ce qu'elle pouvait recueillir, tandis que Pierre n'écoutait rien, ne voulait rien entendre, et se contentait de dire qu'on n'oserait attenter à la vie du petit- fils de Pierre le Grand. Il négligea même les avis du roi de Prusse , et la veille de sa fin il lit mettre aux arrêts un officier qui voulait l'instruire de ce qui se préparait.

Les soldats sont gagnés à la cause de Catherine, et le peuple, voyant consacrer l'avènement de l'impératrice par une cérémonie religieuse, suit aveuglément ce nouveau parti. Catherine, qui dévorait en secret les écrits des philosophes et au besoin se parait d'un air de grande dévotion , va prêter , entre les mains de l'archevêque de Kazan, dans l'église Notre-Dame, le serment ordinaire de maintenir les droits et la religion des Russes. Elle-même reçoit à son tour les serments de la noblesse et du peuple, et est proclamée souveraine de toutes les Russies, aux acclamations des troupes.

Il semblait que personne ne se ressouvînt plus de l'empereur. Un seul homme, nommé Bressan, autrefois valet de chambre, coiffeur de ce prince, qui en avait fait une espèce île seigneur et l'avait décoré de l'ordre de Sainte- Anne, Bressan seul n'oublia pas son maître; il lui dépêcha un émissaire déguisé en paysan pour l'informer de tout ce qui se passait. En ce moment-là Pierre, dans la plus complète ignorance, venait gaiement en calèche à Péterhof. D'autres voitures suivaient la sienne, remplies d'une folle jeunesse. Tout à coup l'émissaire de Bressan

arrive porteur d'un billet; Pierre le lit; il y voit que Saint-Pétersbourg est en insarrection, que les troupes ont cessé de le reconnaître, que Catherine va recevoir leurs serments. On ouvre l'avis d'aller se renfermer dans Cronstad; deux yachts sont prêts, et ils reçoivent la foule des jeunes femmes et des débauchés de la suite de l'empereur. On arrive devant la forteresse; mais Catherine en a déjà pris possession, et la garnison menace de couler bas les embarcations qui s'avancent. Pierrre essaya vainement de toucher sa femme par les expressions les plus humbles de sa soumission; elle ne voulut rien écouter. Il reçut l'ordre formel de se rendre auprès d'elle, et il obéit. Partout sur son passage, les cris de « vive Catherine ! » l'accueillirent. On le fit monter au haut du grand escalier du palais d'été; là on le dépouilla de ses ordres, de ses habits, et nu-pieds, en chemise, il resta quelque temps exposé aux dérisions d'une soldatesque effrénée. Il fut enfin enveloppé d'une robe de chambre, et renfermé sous une garde sûre.

Alexis Orlof , frère de ce Grégoire Orlof qui avait eu une si grande part à la révolution, et dont la faveur était déjà hautement déclarée, résolut de rendre à Catherine un service odieux. Il alla trouver Pierre dans sa prison, et lui offrit de boire avec lui ; la proposition fut acceptée. Il s'était muni d'un poison violent, qu'il glissa adroitement dans le verre du prince. La liqueur mortelle ne produisit pas l'effet qu'on en avait attendu : Alexis voulut en vain forcer Pierre à recommencer; celui-ci se défendit avec fureur. Alors Alexis fit entrer le jeune Boriatinski, officier commandant le poste, et Pierre fut étranglé. Ce Boriatinski devint plus tard grand -maréchal de la cour de Russie. On publia que Pierre était mort d'une colique hémorroïdale ; personne n'en crut rien, et l'on savait bien en le publiant que personne n'y croirait. Il fut exposé publiquement, vêtu de l'uniforme de Holstein. On lui mit le hausse-col, pour cacher les marques de la mort violente

HISTOIRE DE KUSSiE.

qu'il avait soufferte et qui ne paraissait du reste que trop sur son visage.

Catherine, tout porte à le croire, eut la plus grande part à cet assassinat : une anecdote racontée par le prince de Ligne, en est la preuve. On se moquait un jour de Pierre III dans la société de l'impératrice ; le grand écuyer Panin osa l'appeler le grand- turc : « Si c'est le grand-turc, répliqua gaiement Catherine, il faut l'étrangler. »

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