‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 27 sur 35 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Catherine II monte sur le trône. — Ivan VI est mis à mort. — Coup d'œil sur la Pologne. — Causes de son démembrement. — Pougatcheff, ou le faux Pierre III. — Grégoire Potemkin. — Souvaroff. — Voyage fastueux de l'impératrice de Russie en Tauride. — Sa mort.

Les puissances étrangères se montrèrent généralement indifférentes au malheur de Pierre III. Le roi de Prusse, qui avait paru être son ami , écrivit qu'on avait prévu la destinée de ce prince. Catherine retira les vingt mille Russes que son époux avait laissés au service de Frédéric, et celui-ci ne s'en plaignit pas ; il lui offrit même peu de temps après Tordre de l'Aigle-Noir, dont elle s'empressa de se décorer. Marie-Thérèse témoignait dans ses conversations privées de l'aversion pour Catherine; mais, en sa qualité de souveraine , elle ne put éprouver aucun regret d'être délivrée d'un ennemi qui donnait contre elle des secours au roi de Prusse. Le roi de Danemarck apprit avec joie la chute d'un ennemi puissant qui se préparait à lui faire la guerre. La Pologne, dans son état d'anarchie,

était sans existence politique. En France, Louis XV ne montra pas de surprise de la chute de Pierre III.

Cependant Ivan, cet empereur détrôné au berceau, fut, après l'avènement de Catherine au trône, transféré de Kezholm à Schlusselbourg. Il put y traîner en paix une vie dont il ne savait pas jouir. Les plaisirs qu'il y goûtait étaient les seuls dont il eût l'idée. On lui servait une table somptueuse; sa garde -robe renfermait un grand nombre d'habits; il se plaisait à les considérer, à s'en revêtir, et il n'était pas rare qu'il en changeât vingt fois par jour. Il est vrai qu'il désirait remonter sur le trône ; mais il ne pouvait avoir qu'une idée vague du pouvoir suprême : en un mot , l'étendue de son malheur devait être proportionnée à la faible somme de ses connaissances. On devait être loin de prévoir qu'un gentilhomme obscur, sans crédit, sans liaisons, sans moyens de se faire un parti, tenterait, à la tête de quelques soldats dont il était mal assuré, de remettre Ivan sur le trône, et causerait sa perte.

Ce rebelle était un Ukrainien nommé Mirovitch, petitfils d'un des principaux confidents de Mazeppa. Plongé dans la débauche, livré à tous les désordres, et oublié dans le grade de sous-lieutenant, il sollicitait la restitution des biens de son aïeul, confisqués après la bataille de Pultava, et ne pouvait rien obtenir. Il s'imagina qu'il s'élèverait à la fortune s'il arrachait Ivan de sa prison. On croit qu'il ne fit des confidences plus ou moins imparfaites de son projet qu'à un lieutenant du régiment de Veliki-Louki, nommé Apollon Ouchakof, qui se noya peu de temps après; à un valet de la cour, Tikhon - Nazatchin ; et à Sémen-Tchévaridef , lieutenant du corps d'artillerie. Ce fut avec d'aussi faibles moyens de succès qu'il tenta son entreprise. Avec six hommes de son régiment, dont cinq n'étaient pas bien sûrs, Mirovitch ordonna à une quarantaine de soldats qui étaient de garde à la prison d'Ivan de charger leurs fusils et de le suivre. Il allégua un faux

ordre de l'impératrice, et ils obéirent. On marche vers l'appartement d'Ivan. Les sentinelles refusent l'entrée , et Mirovitck ordonne de faire feu sur elles. On tire de part et d'autre sans qu'il y ait personne de blessé; mais les soldats de Mirovitch, qui ne s'étaient attendus à aucune résistance, prennent l'alarme et se retirent. 11 veut les ramener, et ils demandent d'une manière pressante qu'il lise l'ordre de l'impératrice. 11 avait préparé un faux ordre et leur en fait la lecture : les soldats, trompés, consentent à faire une nouvelle tentative; un canon leur est amené de l'un des bastions : on le pointe contre la porte, et elle s'ouvre aussitôt.

Deux officiers, Ylaffief et Ouchakof , étaient chargés de garder le prince dans l'intérieur de son appartement. C'était par leur ordre qu'avait été repoussée la première attaque. En Russie, quand les militaires chargés de la garde d'un prisonnier d'État de grande importance ne peuvent plus en répondre et sont près de se le voir arracher, ils ont ordre de lui donner la mort. Un ordre semblable avait été donné par Élisabeth aux gardes d'Ivan, et avait été renouvelé toutes les fois que ses gardes avaient été changés. Ouchakof et Vlaffief, voyant que désormais toute résistance est vaine, se jettent Tépée à la main sur Ivan. Nu, en chemise, il se défend avec autant de force que de fureur; enfin il succombe. Alors les deux officiers ouvrent la porte et montrent à Mirovitch et à ses soldats le corps sanglant du prince en leur disant : « Voilà votre empereur. » A ce spectacle, la troupe de Mirovitch, frappée de stupeur, rentre dans le devoir; Mirovitch lui-même, avec la plus calme résignation, se constitue prisonnier.

Bientôt, par ordre de Catherine, un procès s'instruisit pour juger la conspiration de Schlusselbourg. Mirovitch, ferme jusqu'à l'audace et à l'insolence, dans tout le cours de l'instruction, déclara constamment que personne ne lui avait inspiré le dessein qu'il avait conçu , et qu'il

n'avait pris conseil que de lui-même. Il monta sur lechafaud avec la même intrépidité, et posa sa tête sur le billot; elle fut tranchée d'un seul coup, et le corps fut brûlé avec Téchafaud qui avait été le théâtre du supplice. Ses confidents et ses complices furent plus ou moins gravement punis ; mais lui seul périt.

On a prétendu que Catherine elle-même, ou du moins ses émissaires, avaient engagé Mirovitch à former un complot en faveur d'Ivan, pour avoir occasion de donner la mort à ce prince. Ce bruit semble avoir pris naissance en Russie, et ce qui confirme dans l'opinion que Catherine fut l'auteur de ce meurtre, c'est qu'elle fit rechercher et anéantir tous les titres qui pouvaient servir de preuve à la légitimité d'Ivan au trône, et qu'elle défendit, sous peine de mort, de conserver les monnaies qui pouvaient rappeler le souvenir de ce prince. Il y a dans ces ordres plus qu'une simple mesure de sûreté.

Un événement auquel l'Europe devait s'attendre allait, par son influence , contribuer à la grandeur du règne de Catherine. Avant d'entrer dans les détails de ce fait, un des plus importants de l'histoire moderne, donnons une idée du régime, ou plutôt de l'anarchie qui régnait en Pologne.

L'étendue de ce pays était égale à celle de la France ; sa population n'était que de seize millions d'habitants. Voisine de la Russie et de la maison d'Autriche, elle était plus faible que chacune d'elles; mais elle aurait dû tenir un rang distingué entre les puissances de l'Europe, si, dévorée d'une fièvre intérieure, elle n'avait tourné toute son activité contre elle-même; elle n'avait de force que pour se tourmenter, et semblait inviter ses voisins à profiter de son agitation incessante. Le gouvernement de la Pologne était monarchique dans la forme : les Polonais reconnaissaient un roi ; mais ce roi était sans autorité. Il n'était pas oligarchique; car les nobles étaient tout l'État : il n'y avait pas un corps

HISTOIRE' DE Hl

dans lequel résidât la puissance. Il n'était pas non plus démocratique, puisque les plébéiens n'étaient rien.

La Pologne était un vaste empire dans lequel cinquante mille nobles , égaux entre eux , formaient euxmêmes la seule autorité qu'ils reconnussent. Les seize millions d'àmes qui composaient le reste de la population n'étaient pas des citoyens, pas même des sujets; c'étaient des esclaves plongés dans la plus profonde misère. Il y avait trois ordres dans l'État ; mais le peuple n'en était pas un : le premier de ces ordres était le roi, le second était le sénat, le troisième l'ordre équestre ou les nobles. C'était dans les diètes, ou assemblées de la noblesse, que résidait le gouvernement : le roi et le sénat ne faisaient que préparer les afFaires ; les diètes recevaient des rapports et prononçaient des décisions. La noblesse devait s'assembler tous les deux ans en diète ordinaire. Tous les nobles ne s'y rendaient pas; chaque palatinat se formait en diêtine pour élire les nonces qui devaient le représenter. Ces élections se taisaient ordinairement dans le tumulte et dans l'ivresse.

Aux propositions présentées par leVoi ou par le sénat, tout membre de la diète avait droit d'ajouter les siennes, et l'on ne pouvait refuser de les mettre en délibération. Ainsi le roi perdait l'initiative qui lui était accordée par la loi; et un noble d'un esprit borné, privé d'instruction, sans aucune connaissance des affaires, et même sans aucune intention droite, pouvait quelquefois faire imprimer le caractère de loi à des idées légèrement conçues, dictées par un intérêt vénal, trop peu mûrement discutées, ou adoptées dans des vues étrangères, sinon contraires au bien de la république. Ainsi pouvait être perdu en un instant le fruit des méditations du roi et des plus sérieuses discussions du sénat. Mais un bien plus grand mal régnait dans ces assemblées : un seul noble, par passion, par une folle envie d'user de sou pouvoir, ou quelquefois payé par une faction, pouvait

d'un seul mot arrêter les délibérations de la diète. Dès qu'il avait prononcé ces paroles : Nie poswlem (je n'y consens pas), tout était suspendu; et comme ordinairement il se retirait après avoir prononcé cette formule fatale , on ne pouvait lui faire lever son opposition , et la diète était rompue. C'est ainsi que pendant trente -sept ans toutes les diètes furent sans résultat.

Par cette disposition, la seule autorité qui pût mériter ce nom était annulée, et, pour comble de maux, un usage qui avait reçu du temps force de loi exposait la Pologne à toutes les horreurs des guerres civiles. La loi n'accordait aux nobles la jouissance de leurs droits que lorsqu'ils possédaient au moins un arpent de terre. Bien des nobles ne possédaient que cet arpent ; beaucoup aussi ne le possédaient même pas; mais d'autres avaient d'immenses fortunes, dont il serait difficile de trouver quelques exemples dans le reste de l'Europe. Ces nobles avaient le droit de lever des armées qui leur appartenaient, qui n'obéissaient qu'à eux et qui étaient étrangères à la patrie; et quand le roi pouvait à peine entretenir une armée de dix-huil mille hommes, ils en avaient de beaucoup plus puissantes. Cette prérogative eût été vaine s'ils n'avaient pas eu celle de faire agir leurs troupes : aussi l'usage la leur accordait-il. S'ils voulaient abattre une faction contraire, s'ils voulaient même résister au roi , ils formaient une confédération qui se donnait un conseil et un maréchal : c'était un État dans l'État; c'était une puissance investie du droit de paix et de guerre. Les confédérés vaincus en étaient quittes pour la honte de leur défaite ; et quoique dans tout autre pays ils eussent été traités en rebelles, ils n'encouraient pas le reproche de rébellion et n'étaient soumis à aucune peine légale.

Tout noble polonais concourait à l'élection du roi, pouvait voter à la diète et prétendre à la couronne; par conséquent, on aurait vu peu d'étrangers y parvenir, si

l'intrigue, la cabale, l'argent ou la force ne l'eussent pas décernée.

Un État qui reconnaissait un monarque et n'avait pas de souverain, qui se disait républicain et qui n'était qu'anarchique, dans lequel il n'existait pas un pouvoir exécutif, tandis que le pouvoir législatif se trouvait presque constamment annulé par l'opposition d'un seul citoyen , et qui toujours était menacé d'une de ces révoltes consacrées sous le nom de confédérations; un tel État devait cesser d'être dès qu'il plairait à ses puissants voisins de prononcer sa suppression. 11 subsistait parce que chacune des puissances limitrophes ne voulait pas qu'il devînt la proie de l'autre; si elles pouvaient un jour s'accorder entre elles, il devait périr.

De ces puissances c'était la Russie qui, depuis le règne de Pierre 1er et le rétablissement d'Auguste II, exerçait sur la Pologne l'influence prédominante. Pierre Ier voulut qu'elle restât dans l'anarchie; ses successeurs le voulurent de même, et Catherine connaissait trop bien les intérêts de son empire pour renoncer à ce système. Elle sentait que si la Pologne acquérait de la consistance, elle pourrait s'allier un jour avec la Suède ou avec la Turquie, et devenir une voisine très-redoutable, ou du moins trèsincommode.

On croirait que Louis XV, dont le fils avait épousé la fille d'Auguste III, roi de Pologne, prenait quelque intérêt à ce pays ; mais la politique l'emportait sur les liaisons de famille, et ce n'était pas sans raison ; car si la Pologne restait unie à la Saxe, elle pouvait un jour, avec l'aide des troupes électorales, être soumise à un gouvernement plus régulier et plus fort, et joindre ses armes à celles de la Prusse ou de la maison d'Autriche contre la France. Dans les instructions que le ministre duc de Choiseul donna en 1759 au marquis de Paulmy, nommé ambassadeur de France en Pologne, il avoue que « la conduite passée de la France dans ce pays a été

très-inconséquente vis-à-vis d'un gouvernement qui ne peut être considéré que comme une véritable anarchie, que cette anarchie convient aux intérêts de la France, et que toute sa politique à l'égard de ce royaume doit se réduire à la maintenir. »

Le roi de Pologne, Auguste III, mourut à Dresde le i octobre 1763; l'État allait donc devenir le jouet de ces intrigues qui signalaient chaque interrègne, et auxquelles presque toutes les puissances de l'Europe prenaient plus ou moins de part, suivant leurs intérêts et leurs passions; mais surtout la Russie touchait de trop près à la Pologne pour rester oisive spectatrice des troubles qui allaient agiter cette république. La Russie, la Prusse et la Turquie témoignèrent le désir de voir élire un Polonais; un intérêt commun les guidait. Si la couronne passait sur la tète de l'électeur de Saxe, fils du dernier roi; si ce prince, déjà souverain par lui-même d'un État respectable, avait de grands talents, surtout s'il était guerrier, il pouvait imprimer à la Pologne une force qu'elle semblait craindre de posséder, et cette force se serait tournée contre l'un de ces trois empires. Catherine prenait encore à l'élection d'un Polonais un autre intérêt que Frédéric et que le Sultan. Une liaison fort tendre s'était formée jadis entre cette princesse, encore grande-duchesse, et Stanislas-Auguste Poniatovski. Dans les vœux qu'elle formait pour que le choix de la Pologne tombât sur un noble, elle fixait ses regards sur Poniatovski; elle espérait trouver en lui un voisin docile, et satisfaisait à la fois ses inclinations et sa politique.

Les cours de Versailles et de Vienne déclarèrent qu'elles reconnaîtraient le prince qui aurait été porté au trône par une élection libre et conforme aux lois. Cependant Louis XV ne recommanda personne; mais il avait fait savoir auparavant à son ministre à Varsovie que, si les vœux des Polonais se tournaient vers un prince de la maison de Saxe, il préférerait le prince Xavier à l'électeur.

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Xavier était frère de la dauphine, et l'électeur n'était que neveu de cette princesse; de plus, Xavier n'ayant pas d'États n'ajouterait rien aux forces de la Pologne. Ainsi toutes les puissances de l'Europe s'accordaient à vouloir que la Pologne eût un prince faible, incapable de la faire respecter au dehors et de réprimer l'anarchie au dedans.

Cependant le nouvel électeur de Saxe réclamait la couronne qu'avaient possédée ses aïeux. Il avait un parti puissant, dont les chefs étaient le comte Branitski et le prince Radzivil, qui étaient aussi les chefs de la faction française. Ses forces semblaient devoir l'emporter sur celles de la nation; ou plutôt les forces nationales étaient aussi les siennes, car il avait pour lui le grand maréchal, qui joignait aux troupes de la couronne les outhans de Saxe, fiers de s'être distingués dans la guerre de sept ans. L'électeur put quelque temps se flatter d'obtenir, ou plutôt d'enlever la couronne ; mais Catherine lui opposa des forces tellement redoutables, que bientôt le parti saxon se trouva le plus faible et se retira. Le grand maréchal fut déclaré déchu de sa dignité, et le prince Czartorinski, oncle de Poniatovski, fut nommé généralissime de l'armée de la couronne. Les Czartorinski, les Radzivil, les Potocki, les Russes, les Saxons, armés les uns contre les autres , criaient tous qu'ils défendaient la liberté , et chaque faction traitait d'ennemies de la liberté les factions contraires. La plus forte l'emporta, et Poniatovski fut élu roi (1764). Ses partisans soutinrent que son élection avait été libre : et en effet tous les nobles avaient voté individuellement, et leur vote avait été unanime. Il ne parut pas un seul soldat russe; mais les Russes n'étaient pas loin. Stanislas Leczinski avait été roi par l'ordre exprès de Charles XII, Auguste II fut rétabli par ordre de Pierre Ier, Auguste III monta sur le trône par ordre de l'impératrice Anne. Telle était la liberté des élections polonaises. Poniatovski régna par la volonté moins impérieusement

prononcée et plus adroitement exprimée de Catherine II ; c'est encore avec la même liberté qu'auraient été élus les monarques futurs de la Pologne, si elle avait subsisté sous le même régime.

Cependant Catherine fut trompée. Son intention avait été de faire un roi qui lui fut aveuglément soumis, et Poniatovski, porté sur le trône, voulut régner. Ses voisins lui auraient pardonné d'aimer, de protéger les lettres et les arts, de rappeler dans sa patrie les lumières depuis longtemps fugitives, et peut-être même de remplacer par de la bonne monnaie toute la monnaie fausse qui circulait depuis tant d'années; mais en voulant que sa nation fût éclairée, il voulut aussi qu'elle devînt puissante. Il fonda deux écoles militaires, l'une à Varsovie et l'autre à AVilna, et la chambre de ses pages fut encore une école militaire ; il établit aussi dans la capitale une école d'artillerie et une fonderie de canons; il eut enfin le malheur de laisser voir trop clairement qu'il voulait tirer la Pologne de la nullité. Ce n'était point l'intention de Catherine, qui ne lui avait donné un royaume que pour y dominer ellemême. La politique lui prescrivait de rendre vaines les sages entreprises de Poniatovski, et des prétextes de religion lui en offrirent les moyens. Quoique la communion catholique romaine fût en Pologne la religion dominante, des nobles y restaient en grand nombre attachés à l'Église grecque schismatique et à différentes communions réformées. Ces dissidents, c'est ainsi qu'on les nommait parce qu'ils étaient divisés entre eux, après avoir été dépouilles de toutes les prérogatives de l'ordre équestre, furent repoussés des diétines, privés du droit de siéger aux tribunaux, et rejetés de toutes les charges civiles; ils perdirent même le libre exercice de leur culte, tandis qu'ils voyaient les Juifs élever autour d'eux leurs synagogues ; enfin il ne leur resta plus que la jouissance de leurs terrr» et la permission de verser leur sang pour la patrie. Il» avaient présenté un mémoire à la diète du couronnement,

et l'on n'avait pas daigné même faire attention à leur requête.

Catherine savait bien qu'en leur accordant sa protection elle irriterait les catholiques et mettrait la Pologne en feu ; elle savait aussi qu'elle serait prônée par les philosophes : ainsi elle satisfaisait son amour pour tout ce qui avait de l'éclat, et en même temps son désir de traverser les utiles desseins de Poniatovski. L'ambassadeur de Russie, le prince Repnin, présenta, en 1766, à la diète de Varsovie la déclaration de sa souveraine en faveur des dissidents : les rois d'Angleterre , de Prusse , de Suède et de Danemark appuyèrent en même temps cette juste cause; mais la majorité de la diète ne daigna pas même entrer en négociation avec l'ambassadeur, et Poniatovski refusa de se rendre à la demande de Catherine et des autres souverains; sa conduite indisposa contre lui l'impératrice de Russie. Plus le sort des dissidents était lent à se décider, plus Catherine semblait marquer de zèle pour l'adoucir. Les troupes russes s'avancèrent jusque auprès de Varsovie : les puissances du Nord firent de nouvelles. déclarations en faveur des dissidents, et les membres de la diète s'aigrirent encore davantage. Ils demandaient que les troupes russes sortissent du territoire de la Pologne ; au lieu de se retirer, elles furent mises en cantonnement sur les terres des nobles les plus opposés aux volontés de l'impératrice. Enfin la diète se relâcha de sa première rigueur; elle accorda la liberté des cultes; mais les puissances médiatrices trouvèrent qu'elle accordait trop peu. Tandis que les catholiques accusaient le roi de ne pas protéger la religion dominante , les dissidents lui reprochaient de les abandonner.

Alors des confédérations se formèrent, et toutes les parties de la Pologne furent livrées aux horreurs d'une guerre à la fois étrangère, civile et religieuse. De nouvelles troupes russes entrèrent en Pologne. Les deux

partis se reprochaient mutuellement des cruautés, et tous les deux furent également cruels. A la faveur de ces troubles, on vit se former dans la Prusse polonaise une confédération de paysans qui demandait l'abolition de la servitude. Une diète extraordinaire s'ouvrit à Varsovie en 1767, et dans l'intervalle des deux diètes la fermentation des esprits a\ait fait de nouveaux progrès. Une confédération favorable aux dissidents s'était formée à Radom, de la réunion de plusieurs autres, et était soutenue par un corps de douze mille Russes. L'évèque de Cracovie déploya contre les dissidents, et surtout contre la cour de Saint-Pétersbourg, toute la véhémence qu'il avait déjà annoncée; il fut enlevé la nuit suivante, par ordre de l'ambassadeur de Russie, avec trois membres de la diète. Cet attentat de la Russie causa de violents murmures; mais il imprima la terreur et imposa aux esprits. La diète accorda tout ce qui avait été le sujet de si vives querelles.

La paix semblait rendue à la Pologne. Déjà les troupes russes étaient en marche pour rentrer dans leur pays , quand on apprit qu'une confédération venait de se former à Bar, à vingt lieues du Dniester, fleuve qui séparait la Pologne de la Turquie. Les confédérés déclaraient nuls les actes de toutes les diètes qui s'étaient tenues depuis la mort d'Auguste III ; c'était annuler l'élection même du monarque régnant. Les dissidents firent en Ukraine un grand massacre de catholiques, et les horreurs des troubles civils et des dissensions religieuses recommencèrent avec un caractère plus envenimé que jamais. Le sénat et le roi furent obligés de réclamer l'assistance de la Russie, et Stanislas réunit les troupes de la couronne à celles de Catherine contre les confédérés de Bar. Ceux-ci furent battus ; de nouvelles ligues se formèrent et eurent le même sort : nous allons voir quels secours les rendirent plus imposantes.

Le duc de Choiseul gouvernait alors la France sous le t

nom de Louis XV, et il devait entrer dans sa politique d'empêcher que l'influence de la Russie ne s'accrût en Pologne. Ainsi que Catherine, il voulait tenir les Polonais dans un état d'annihilation ; mais il ne voulait pas que cet état servit à l'agrandissement de la tsarine. Ce fut par ses manœuvres que se forma la confédération de Bar; il la soutint, et la rendit plus active, plus redoutable. Ce fut encore lui qui, lorsque les Russes eurent poursuivi quelques corps polonais au-delà des frontières de la Turquie, sut engager le sultan dans une guerre qui eut pour prétexte cette violation de territoire.

On peut voir en cette circonstance à quoi aboutissent souvent les combinaisons de la politique. Choiseul croyait, en suscitant, en fortifiant la confédération de Bar, abattre en Pologne le parti des Russes, et en chasser les soldats de Catherine ; et le résultat de cette manœuvre fut d'effacer la Pologne du rang des nations, et de mettre en la possession de Catherine d'abord une petite partie et enfin le tiers du territoire polonais. Il croyait que les Turcs porteraient un coup funeste à la puissance de cette princesse ; et cette guerre a fini par procurer à la Russie des ports sur la mer Noire, la libre navigation de cette mer, des débouchés pour le commerce du Levant, la soumission des Tar tares, la possession de la Crimée , du Couban , et une route ouverte pour étendre peut-être un jour sa domination jusqu'à Constantinople. On peut conjecturer, presque avec certitude, que le manifeste du sultan fut dressé dans les bureaux du duc de Choiseul.

Pour régler la valeur indisciplinée des confédérés et mettre plus d'ordre dans leurs opérations, il leur envoya des officiers, des ingénieurs, des artilleurs français, et il fit passer successivement en Pologne des hommes qui n'étaient pas d'un rang à se faire remarquer, et qui avaient assez d'intelligence pour seconder ses vues. Le premier, nommé Taulès, qui venait d'eçtrer dans la car-

rière des affaires étrangères , partit pour la Pologne en 1768 avec une somme considérable. Il prit connaissance des hommes et des choses, n'eut confiance ni dans les unes ni dans les autres, et revint avec l'argent, persuadé qu'il n'en pouvait faire aucun emploi utile. Il rendit au ministre un compte fort peu avantageux des Polonais, et tous les témoignages s'accordent sur leur manque d'esprit de conduite. Ils avaient la fureur de guerroyer, et ne connaissaient pas la guerre. Alors les Polonais appelèrent les Turcs à leur secours : si les Turcs avaient été victorieux, et s'ils eussent été aussi cruels que ceux qui les imploraient, la Pologne eût été couverte de cadavres et de sang. Une bande de furieux promit à Pulawski, chef de la confédération, de lui amener le roi mort ou vif, et Pulawski accepta. Le monarque , qui négligeait d'avoir une escorte, fut arraché un soir de sa voiture au milieu de Varsovie; il fut blessé à la tête d'un coup de sabre, sa pelisse fut percée de balles ; on l'entraîna dans la campagne. Le cri d'une vedette mit la troupe en fuite, il ne resta que trois hommes; l'un d'eux, touché par les paroles du prince, se débarrassa de ses compagnons sous prétexte de les envoyer à la recherche de ceux qui s'étaient enfuis, et rendit la liberté à son roi.

Mais revenons aux Français envoyés en Pologne par le ministre. A Taulès succéda Dumouriez, qui se rendit célèbre depuis dans notre révolution de 1789. Il était entreprenant, aventureux et brave. Après avoir prodigué l'argent qui lui avait été confié, il reconnut trop tard que la confédération n'avait aucuns moyens militaires, et ne servait qu'à fortifier les Russes au lieu de les contenir. Resté sans succès comme négociateur, et vaincu sur les champs de bataille par le célèbre Souvarof , il fut remplacé par le baron de Yioménil, officier général, qui trouva les affaires dans un état à peu près désespéré : on n'avait plus de confiance qu en la guerre des Turcs, qui finit si malheureusement pour eux. L'année 1772 parut commencer

HISTOIRE DE KUSSIE

sous de meilleurs auspices. Le château de Cracovie fut pris par un officier français nommé Choisy : c'était un événement de la plus grande importance ; mais les moyens manquaient pour en profiter. Serrés de près par Souvarof, les conquérants se défendirent en héros ; mais ils manquèrent bientôt de pierres à fusil. Yioménil, faute d'argent, ne pouvait rien tenter en leur faveur, et dans le même temps la Pologne était menacée par les Prus- * siens. L'Autriche, en avril 1772, conclut un traité d'alliance avec Frédéric et Catherine, traité dont on prévit dès lors que le résultat serait le partage entre les trois puissances de plusieurs palatinats de la Pologne. A cette fâcheuse nouvelle se joignit bientôt celle de la reddition du château de Cracovie; mais l'honneur français était sauvé. Choisy, avec cinq cents hommes, manquant de tout et n'ayant que trois pièces de canon, avait défendu la place pendant près de trois mois contre dix mille Russes commandés par Souvarof.

Nous voici parvenus au dénouement d'une tragédie dont le baron de Yioménii , par sa position , ne put voir que quelques scènes. Frédéric, qui n'aimait plus la guerre, mais qui était désireux de s'agrandir sans avoir à courir les hasards d'une lutte sérieuse, passe pour avoir conçu le projet du premier partage de la Pologne; on croit même que dès 1769 il avait communiqué cette idée à Joseph H, lorsqu'il reçut la visite de ce prince à son camp de Neuss en Siiésie. Ce qui donne beaucoup de poids à cette opinion, c'est qu'en 1770 Frédéric, sous prétexte de garantir ses États de la pesté que les armées russes avaient apportée de Turquie en Russie et en Pologne, forma un cordon de troupes dans l'intérieur de la Prusse polonaise, tandis que Joseph II, sous le même prétexte, en formait un dans le palatinat de Cracovie. Par ce moyen ils se trouvèrent d'avance en possession des pays qu'ils se disposaient à réclamer. Catherine accéda au partage : on sait qu'elle y était d'ailleurs excitée par des hommes

un

de sa cour, qui espéraient s'enrichir des dépouilles de la Pologne.

Quant à Marie-Thérèse , plus scrupuleuse, elle montra d'abord une forte opposition à ce dessein , dont l'avantage était manifeste, mais dont il était difficile d'établir l'équité. Elle parut eutin se laisser vaincre par son fils et par son ministre, le comte de Kaunitz. Le traité définitif qui réglait les lots entre les trois puissances fut conclu le 5 août 1772. La Russie acquit tout le territoire dont elle forma les gouvernements de Polotsk et de Mohilef , et Catherine se réserva l'influence exclusive sur la Pologne, avec la garantie de la constitution. Les confédérés se dissipèrent aussitôt que les cours eurent déclaré qu'on ne verrait en eux que des bandes de brigands , d'assassins et d'incendiaires.

Marie -Thérèse assura qu'elle n'était entrée dans ce partage dont elle sentait l'injustice, que pour obvier à de plus grands maux. Chacune des puissances copartageantes fît entendre aux Polonais qu'elle n'avait concouru à les assujettir que pour mettre fin à leurs malheurs et leur procurer les douceurs du repos. De tels discours ressemblaient à une cruelle dérision : ils ne manquaient cependant pas de vérité. La Pologne avait été le théâtre de tous les excès et de toutes les réactions auxquels peuvent se porter la haine, la jalousie, la cupidité, l'esprit de faction et les passions les plus aveugles. C'est ce qui faisait dire, pour excuse, à un ministre du roi de Prusse que cet acte, tout injuste et violent qu'il devait sembler aux étrangers, avait été le salut des Polonais, et que, si la force ne les avait pas contraints à mettre bas les armes, ils auraient fini par se déchirer jusqu'au dernier, comme des bêtes féroces.

Nous avons vu que le cabinet de Versailles, ennemi de celui de Saint-Pétersbourg, était parvenu à faire prendre aux Turcs les armes contre la Russie. Le comte de Vergennes, ambassadeur de France à Constantinople , eut

ordre d'engager la Porte à déclarer la guerre. Vergennes, homme d'une rare intégrité, fut autorisé à répandre des millions pour déterminer le divan à des actes hostiles, et il y réussit sans aucuns frais. Suivant l'usage barbare de la Turquie, le ministre de Russie fut enfermé au château des Sept-Tours, et la guerre fut déclarée (1769). La Russie fit des apprêts formidables contre un ennemi que depuis le règne de l'impératrice Anne elle a peu respecté. Les Turcs préparaient de leur côté une vigoureuse résistance; ils armaient une flotte qui devait agir sur la mer Noire ; les Russes ne virent de cette flotte que des débris jetés par la tempête sur les rivages de la mer d'Azof.

L'armée turque , forte de cinq cent mille hommes , passa le Danube ; mais ces troupes indisciplinées ser-

- virent la Russie bien mieux que leurs maîtres , en se

- débandant et en refluant sur leur territoire pour s'y livrer au brigandage.

Les bornes que nous nous sommes prescrites ne nous permettent pas de suivre les différentes armées des Russes, ni d'entrer dans les détails de tous leurs exploits; à peine même parlerons-nous des principales opérations de cette guerre. Nous devrons nous en tenir à constater sommairement les résultats.

Mais les Russes payaient cher leur gloire et leurs conquêtes. La peste régnaità Moscou (1771), et les Turcs, en communiquant à leurs ennemis cette contagion redoutable, paraissaient assez vengés de leurs désastres. Elle exerça des ravages affreux dans les fabriques et parmi le peuple, qui ne peut jamais opposer aux épidémies meurtrières que d'insuffisantes précautions. Grégoire Orlof montra dans cette occasion un courage bien supérieur à celui qui brave la mort dans les combats; il vint à Moscou , visita les malades , donna les ordres que leur état rendait nécessaires, défendit les attroupements, et coupa la communication des miasmes pestilentiels. Ses soins

affaiblirent la gravité du mal, qui bientôt cessa entièrement.

L'année 1772 se passa tout entière en négociations. La Russie victorieuse demandait beaucoup; les Turcs n'avaient pas encore perdu l'espérance de rétablir leur fortune. Grégoire Orlof n'eut pas le courage de- supporter les longueurs des formes diplomatiques; trouvant que les plénipotentiaires turcs étaient ennuyeux, il rompit les conférences et partit. Les pourparlers furent repris à Bukbarest; le vainqueur des Turcs, Roumiantsof, devint un ministre de paix; mais on ne put s'entendre sur les conditions ; le terme convenu pour la fin des conférences expira le 22 mars 1773; Roumiantsof et le grand -vizir se séparèrent pour se combattre de nouveau. Dans l'année 1774 l'avantage fut encore aux Russes, qui posèrent à la Turquie les mêmes conditions qui avaient été débattues au congrès de Bukbarest. . La Russie obtint la navigation libre sur toutes les mers dominées par le Sultan , et le passage des Dardanelles, avec tous les privilèges et toutes les immunités dont jouissent les nations les plus favorisées par la Porte. Elle ne conserva de ses conquêtes qu'Azof , Taganrok et Kinburn, et se fit promettre, en dédommagement des frais de la guerre, quatre millions de roubles qui ne furent jamais payés. L'indépendance de la Crimée et des hordes qui s'y rattachent fut une des clauses du traité. Cette paix , célèbre par sa longue influence , porte le nom de Kainardji, lieu où elle fut conclue.

Presque constamment victorieuse, la Russie avait peut-être encore plus besoin de la paix que son ennemie. Brillante au-dehors, ses maux étaient intérieurs; la peste avait décimé la population dans plusieurs de ses provinces. Une horde entière de quatre cent mille Kalmouks ou Tourgouths s'était soustraite, vers le commencement du siècle, à la domination de la Chine et s'était arrêtée dans les vastes déserts qui formaient autrefois le

royaume tartare d'Astrakan ; là , ils nourrissaient des troupeaux innombrables , qui faisaient toute la richesse de ce peuple pasteur. On irrita par les vexations, on rebuta par le mépris, on effraya par les menaces, on insulta par les voies de fait, ces hommes nés pour l'indépendance. Ils préparèrent en secret leur émigration, et se retirèrent en 1771 à l'autre extrémité de l'Asie, dans la patrie de leurs ancêtres. Cette désertion priva les provinces voisines d'un commerce abondant qui leur procurait, en échange des grains qu'elles cultivent et des ustensiles de leurs fabriques, une grande quantité de bœufs, de moutons à large queue, de chevaux, de cuirs , et de ces pelleteries connues en Europe sous le nom de moutons de Kalmouks et d'agneaux morts -nés d'Astrakan.

A cette désertion et aux ravages de la guerre avait succédé la tentative d'un rebelle qui dévastait les* plus belles provinces de l'empire : un Cosaque du Don nommé Pougatchef, mis dans les fers à Kazan, avait dit à des malheureux comme lui qu'il était l'empereur Pierre III. Il se vit bientôt à la tète d'un parti, et dut ce premier succès moins au nom qu'il usurpait, sans avoir avec ce prince aucune ressemblance, qu'à sa haine pour la noblesse et à la promesse qu'il faisait d'abolir la servitude. Sa troupe était composée de Cosaques des bords de l'Iaïk, de Bachkirs, de paysans fugitifs, de valets paresseux ou mécontents, de voleurs qui espéraient faire un riche butin sous un chef puissant. Cet aventurier répandait la désolation dans les gouvernements de Kazan, de Nijni-Novgorod, d'Astrakan et d'Orenbourg. Déjà l'esprit de révolte gagnait l'immense populace de Moscou ; et si Pougatchef avait profité de l'occasion, il pouvait se rendre pour quelque temps maître de cette ancienne capitale et dicter ses lois dans le palais des tsars. Vaincu, il se retirait dans les déserts, reparaissait plus redoutable encore, et voyait augmenter chaque jour le nombre de

ses complices. Trouvant des jouissances de barbare dans le mal qu'il faisait, il se plaisait autant dans la destruction que dans le pillage , et se délectait à la vue des tourments des nobles et des étrangers qui lui tombaient sous la main. On est effrayé du nombre de ses victimes, et l'imagination se soulève au récit de leurs tortures : l'histoire ne présente peut-être pas un autre exemple d'une semblable atrocité.

Enfin, trahi et livré par des Cosaques qui avaient suivi son parti , Pougatchef périt de l'ancien supplice que les Russes infligeaient aux traîtres : il eut les bras, les jambes et la tête tranchés par la hache. Ses membres, séparés, furent exposés sur des roues et brûlés dans différents quartiers de la ville. Quelques-uns de ses principaux complices furent punis de mort à Moscou, d'autres dans différentes cités où l'on crut cet exemple nécessaire ; et les rebelles, dispersés, rentrèrent d'eux-mêmes dans le devoir.

Ce fut aussi au commencement de 1774 que fut amenée à Saint-Pétersbourg une jeune personne dont la captivité fit quelque bruit. Elle se faisait appeler Elisabeth, ajoutait à son nom le titre de princesse, et se disait fille de la dernière impératrice. Enlevée, disait-on, par le prince Radzivil, chef d'une confédération polonaise ennemie de la Russie, dont un jour il espérait ceindre la couronne, Elisabeth, désignée pour donner sa main à ce futur empereur, fut emmenée par lui à Rome , où elle vécut longtemps dans un état très- voisin de la pauvreté et sous la conduite d'une seule gouvernante. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'Alexis Orlof , étant allé joindre l'escadre russe à Livourne, vit Élisabeth, se fit une étude perfide de gagner sa confiance , feignit de prendre pour elle le plus vif intérêt, l'attira sur sa flotte sous prétexte de lui donner une fête, l'y retint prisonnière et la fit passer en Russie. Elle fut enfermée dans une forteresse, sous la garde de soldats impitoyables. On ne sait

si elle périt de misère, de douleur, des duretés qu'on lui fit subir, ou noyée dans son cachot, par la terrible inondation de 1777, qui passait pour la plus forte que Saint-Pétersbourg eût encore éprouvée depuis sà fondation.

La rigueur dont la malheureuse Elisabeth fut l'objet semble avoir été gratuite. Peut-être sur les motifs qui ont fait arrêter sur un territoire étranger, traîner en Russie et traiter avec tant de barbarie la fausse ou véritable fille d'Elisabeth, nous manque-t-il des informations propres à justifier Catherine; mais la conduite d'Orlof dans cette affaire inspirera toujours l'horreur que mérite une basse trahison.

Le grand-duc Paul avait épousé, en 1773, une princesse de Hesse-Darmstadt : elle mourut en 1776, au terme de sa grossesse, sans avoir pu être mère. Paul épousa dans la même année Marie, princesse de Wurtemberg, nièce du grand Frédéric, roi de Prusse.

Pour la première fois vient se placer sous notre plume le nom d'un homme qui, depuis neuf ans déjà influent et célèbre en Russie, n'acquit des droits à une existence historique qu'à l'époque où nous voilà parvenus (1781) : c'est Grégoire Potemkin. Dès l'année 1744 il avait obtenu auprès de sa souveraine un immense crédit. Si Potemkin finit par avoir une grande part au gouvernement civil et militaire, s'il parut même quelquefois tenir avec Catherine les rênes de l'empire , c'est qu'elle avait découvert en lui de larges conceptions, de vastes desseins, qui s'accordaient avec ses propres pensées, et un zèle sans bornes, qui lui parut sincère et qui Tétait peut-être. En faveur de ses éminentes qualités, elle lui pardonna des défauts non moins grands. Elle ne tarda pas à partager ses affections, elle eut d'autres favoris; mais ils ne furent que les créatures, les protégés de Potemkin, et leur perte suivit de près le moment où ils annoncèrent la prétention d'être quelque chose sans lui. On ne peut

tracer le portrait de cet homme étrange sans paraître se livrer à un jeu d'esprit et rechercher de frivoles antithèses. Il réunissait toutes les qualités contraires, et personne ne lui ressemblait moins que lui-même ; il paraissait ne rien faire pour prospérer, et il avait des succès éclatants. Deux hommes (1) qui l'ont bien connu, et qui étaient capables de le juger, en ont donné la raison : c'est qu'il avait du génie. Nous oserons proposer un autre terme, plus juste peut-être : c'est qu'il avait du bonheur. En effet, il est des hommes auxquels tout réussit, quoi qu'ils fassent et souvent contre toute attente , en dépit même ou plutôt à cause de leurs fautes : Potemkin était un de ces hommes.

Ce fut lui que Catherine chargea de soumettre la Crimée et le Couban (1783). Il ne s'agissait de rien moins que de reculer jusqu'au Caucase les limites de l'empire de Russie. Potemkin, secondé par Souvarof, dont la terrible activité ressemblait à une fièvre continue, parvint à réaliser une partie de l'œuvre immense qui lui avait été confiée par sa souveraine. Elle fut poursuivie pendant toute la vie de Catherine , qui en avait peut-être conçu la pensée; elle ne fut point abandonnée par Paul Ier, et se termina sous Alexandre. Potemkin, pour prix des importantes acquisitions qu'il venait de procurer à Catherine, fut nommé président du conseil de guerre, et joignit aux gouvernements d'Azof et d'Astrakan, qu'il avait déjà, celui de la Crimée (1784). Catherine rendit à la Crimée son antique nom de Tauride, et donna celui de Caucase au Couban. En faisant revivre ces dénominations grecques, n'annonçait-elle pas un peu trop ouvertement qu'elle ne désespérait pas d'étendre un jour son empire sur la Grèce ? C'est ce qu'indiquait aussi le nom de Constantin, qu'elle fit donner au second de ses petits-fils , et c'est ce qu'on ne manqua pas de

(!) M. de Ségur et le prince de Lipne.

HISTOIRE DE UUSSIE

faire remarquer à la Porte quand on voulut la brouiller avec la Russie.

On avait déjà vu Catherine, dans les premières années de son règne, visiter une partie de ses États, et faire sur le Volga, le plus grand des fleuves qui prennent leur source en Europe, une navigation d'autant plus agréable qu'elle n'était pas sans danger; car celte princesse cherchait volontiers l'occasion d'étonner par son courage des courtisans timides, et en pareil cas ce n'était pas un trop mauvais" moyen de faire sa cour, que d'atfecter un peu de poltronnerie lorsque la souveraine montrait de l'intrépidité. Ge fut pendant ce voyage, pour employer quelques moments de loisir, qu'elle distribua aux seigneurs les plus instruits de sa cour les diverses parties du Bèlisaire de Marmontel à traduire en russe, et qu'elle se réserva pour elle-même un des chapitres. L'archevêque de Paris avait lancé un mandement contre l'ouvrage original; elle voulut que la traduction fut dédiée à l'archevêque de Saint-Pétersbourg (1).

Devenue maîtresse de la Tauride , elle désira la connaître (1787). Ce dessein était encouragé par Potemkin, qui voulait faire de ce voyage une longue pompe triomphale, capable d'enivrer sa souveraine, firàce à son adresse et à la profusion qu'il se permettait des deniers de l'État, tout devait être, sur cette route de près de mille lieues (huit cent soixante-quinze lieues françaises de distance directe), fêtes, décorations théâtrales, prestige, enchantement. C'étaient de grands feux allumés dans toute l'étendue du chemin ; c'étaient des illuminations dans les villes; c'étaient des palais au milieu de cam-

(1) Velizer, Solchineniia ghospodina Mavmonlelia.... Pereveden nn Volghie. [Bèlisaire de M. Marmontel, traduit sur le Volga. — Saint- Pétersbourg, 1708; V> édit., 1773). Dans cette deuxième édition les chapitres sont signés de la lettre initiale des seigneurs qui les ont traduits. Catherine II a traduit le chapitre IX , qui traite de la vertu pure.

pagnes désertes, et ces palais ne devaient être habités qu'un jour; c'étaient des villages nouvellement formés dans les solitudes où les ïartares avaient naguère conduit leurs troupeaux; c'étaient des cités qui surgissaient dans ces mêmes déserts ; et partout une nombreuse population, partout l'image de l'aisance et du bonheur, partout les danses, les chants, les hommages de cent nations différentes qui se précipitaient autour de leur souveraine; partout enfin, gaieté, industrie et commerce. Il y avait dans tout cela plus d'illusion que de vérité. Catherine apercevait de loin des villes et des villages dont il n'existait que les murailles extérieures. De près elle voyait un peuple nombreux; mais ce même peuple voyageait la nuit pour lui donner plus loin, le jour suivant, un spectacle semblable. Quelques-unes de ces supercheries atteignaient sans doute leur but ; mais sans doute aussi toutes ne trompaient pas la tsarine, et elle avait la complaisance de se prêter à l'illusion. On a blâmé sévèrement ces dépenses, et l'on doit avouer qu'elles furent excessives; mais elles ne furent pas sans utilité, puisqu'elles répandirent l'argent, l'industrie , la vie sur des pays nouvellement conquis.

Catherine, à son retour, traversa les champs de Pultava, où Potemkin lui donna une représentation de la bataille gagnée, en vue de cette place, par Pierre Ier sur Charles XII : événement important par sa longue influence, et qui apprit à l'Europe que la Russie était dès lors un empire redoutable. Eufîu la grande souveraine, après tant et de si superbes fêtes, rentra dans sa capitale pour y connaître le triste état de ses finances, entendre les cris douloureux de ses sujets, tourmentés par la disette, et se voir menacée des chances d'une guerre prochaine.

Ceux qu'on disposait à la lui faire n'étaient pas ses plus grands ennemis; ils étaient excités par deux cours longtemps amies de la Russie, celle de Londres et celle de Berlin. Frédéric était mort le 17 août 1786. Catherine

n'avait pas pour Frédéric-Guillaume, son successeur, tous les égards qu'elle avait eus pour le grand homme. Frédéric-Guillaume n'avait pas oublié la froide réception qu'on lui avait faite à Saint-Pétersbourg du vivant de son oncle, et c'était surtout cette offense que son esprit étroit et susceptible ne pouvait pardonner à Catherine. Quant à la haine des Anglais , elle était purement politique : ils savaient que Catherine, peu de jours avant son départ pour la Tauride, avait signé un traité de commerce avec la France, et c'était à leurs yeux un attentat au droit exclusif qu'ils s'arrogeaient sur le commerce du monde entier.

Ennemis de la Russie, mais sans moyens de la combattre, les Anglais eurent recours aux Turcs, travaillèrent en même temps à leur ménager des diversions de la part de la Suède et de la Pologne, et soufflèrent le feu de la rébellion dans la Belgique, pour donner de l'embarras à Joseph II, allié de Catherine. La Prusse et l'Angleterre ne manquaient pas de motifs spécieux à faire valoir auprès de la Porte pour l'engager à prendre les armes contre la Russie. On ne pouvait guère douter que Catherine ne nourrit contre les Turcs des projets funestes, et jusqu'à celui de les chasser de Constant inople pour y élever un trône au jeune Constantin; mais ce n'était qu'un dessein éloigné, que plus d'un incident pouvait faire évanouir; et du reste, rien n'était préparé pour son exécution. Il y a donc lieu de présumer que, sans les suggestions des ennemis de la Russie et les manœuvres de Potemkin, les Turcs et les Russes auraient encore joui d'une longue paix.

On ne peut accuser Potemkin de s'être vendu aux Anglais et aux Prussiens; mais comme eux, et avec des intentions bien différentes, il voulait la guerre. Ses intrigues ne prouvent pas que Catherine partageât ses vues. Pendant qu'elle travaillait à satisfaire le sultan, Potemkin prescrivait à Boulgakof , ambassadeur de Russie à Cons-

tantinople, d'amener une rupture entre ces deux puissances. En même temps, les Anglais persuadaient à la Porte que la France venait de signer contre elle un traité d'alliance avec la Russie. Catherine s'obstinait à conserver encore des espérances de paix, qu'à Constantinople la guerre était déjà déclarée; elle le fut, parce que l'Anglais ne croyait pas la Russie en état de la soutenir, parce qu'il espérait voir cet empire affaibli, lui-même y dictant la loi et emportant le monopole du commerce du Nord. En rendant les Français suspects auprès de la Porte d'intelligence avec la Russie, il espérait y détruire l'influence de la France, et ravir à celle-ci le commerce du Levant. Ce projet était bien conçu, le succès en semblait infaillible, et cependant il ne réussit sur aucun point , ou plutôt il ne tourna qu'au détriment des peuples qui s'étaient livrés aux insinuations de l'Angleterre.

Potemkin, qui disposait de tout, se ménagea en quelque sorte les avantages et l'honneur de cette guerre. Il n'avait eu tant d'empressement à la rendre inévitable que pour obtenir le grand cordon de l'ordre militaire de Saint-Georges. Cet homme fastueux, paré de tous les ordres de l'Europe qui n'exigeaient pas la profession de la religion catholique, avait l'ambition d'y joindre cette nouvelle décoration, et, quelle que fût la faveur dont il jouissait auprès de sa souveraine, qui ne voulait pas enfreindre ses propres lois, il ne pouvait l'obtenir que par la conquête d'une place importante. Il résolut donc de faire le siège d'Otchakof (1), qui résista longtemps et ne fut enlevée qu'au bout de dix mois (1788). Un des faits importants de cette heureuse campagne fut la fondation d'Odessa, très -utile place à l'embouchure du Dniester, dont l'idée est due à l'amiral Ribas, Napolitain au service de la Russie. Odessa devint depuis très-llorissante sous le gouvernement du duc de Richelieu.

(1) A l'embouchure du Dniéper.

HISTOIUE DE RUSSIE.

La guerre avec les Turcs se continua jusqu'en 1792, époque à laquelle la paix fut enfin signée. Un an auparavant, Potemkin était mort, à peu près ignoré, à l'âge de cinquante-cinq ans.

A peine Catherine avait-elle terminé avec les Turcs, qu'elle dut tourner ses armes contre la Pologne : nous n'essaierons pas de raconter la suprême agonie de cette nation, jadis si grande (1794). Contentons-nous de dire que ce fut Frédéric-Guillaume qui, par ses intrigues pour enlever à Catherine toute influence sur la Pologne, amena l'entier assujettissement de cette monarchie républicaine, et un dernier partage dont profita surtout celle qu'il avait eu dessein de dépouiller. On peut dire que c'est le cabinet de Versailles, dirigé par Choiseul, et ensuite la haine passagère de l'Angleterre et du roi de Prusse, qui ont procuré à la Russie, sinon une domination, du moins une puissance plus que double de celle que lui avait léguée Pierre Ier; ce sont les ennemis de la tsarine qui ont servi son ambition, et l'ont poussée là où ils croyaient lavoir se briser, et où, au contraire, la fortune l'attendait pour la couronner de gloire.

Catherine venait de commencer contre la Perse une guerre qui n'était point encore signalée par des événements remarquables, lorsque, jouissant en apparence d'une santé qui lui promettait de longs jours, elle fut frappée d'une apoplexie foudroyante, qui la précipita dans le tombeau le 9 novembre 1796, à l'âge de soixantesept ans, après un règne de trente-trois ans et demi.

La dernière moitié de ce règne brillant fut ruineuse pour la Russie et honteuse pour Catherine. Son esprit conservait toute sa force ; mais son caractère ne montrait plus que de la faiblesse. Elle faisait des lois, des règlements, et les Russes gémissaient sous une anarchie oppressive. Tout fonctionnaire se croyait souverain absolu dans son poste, et ne rendait compte ni de sa gestion, ni des deniers qu'il avait entre les mains. L'empire

était une proie livrée aux favoris et à leurs créatures. Partout régnait l'impunité, excepté pour ceux qui osaient leur déplaire; partout on voyait l'excès de la mollesse et l'excès du despotisme. La misère était extrême ainsi que le luxe.

Les guerres qu'ordonna Catherine, ses profusions, sa magnificence, ont répandu sur son nom un grand éclat, mais ont ruiné son empire. La perte des hommes ne peut s'évaluer; l'or, l'argent, le cuivre manquèrent à la fuis. On aggrava les impôts; on fit des emprunts onéreux chez l'étranger. La Russie ne fut plus riche qu'en papier-monnaie, qu'on multiplia à l'infini et pour représenter de petites sommes. On vit la misère s'accroître rapidement, le prix des marchandises quintupler, enfin sous un climat glacé , des millions d'hommes ne se vêtir que de haillons. « Si cette femme vit âge d'homme, disait le prince Stcherbatof en parlant de Catherine, elle entraînera la Russie dans son tombeau. »

On assure qu'elle ne savait de sou règne que ce qu'il avait de brillant, de ses lois que ce qu'elles avaient de spécieux : on lui en cachait les suites funestes. Aussi linit-elle par s'enivrer de son génie, et parler de sa personne avec la même admiration que ses flatteurs. Égarée par les hommes qui l'entouraient, prévenue par eux contre son fils le grand-duc Paul, elle voulut, dans les derniers temps de sa vie, le déshériter et appeler au trône le fils aîné de ce prince.

Cette philosophe couronnée, l'amie des Diderot et des d'Alembert , était sujette à s'effrayer, comme le dernier de ses sujets, du moindre phénomène de la nature. Sur la foi d'une prédiction qui portait qu'un grand personnage devait mourir en 1796, elle se crut menacée d'une mort prochaine. Un météore qui parut dans le ciel, un jour qu'elle assistait à une fête, augmenta sa terreur : elle en parlait sans cesse, et ne pouvait cacher le trouble

dont elle était agitée : cette crainte hâta la fin de ses jours.

Un seul trait nous semble la satire la plus cruelle de tous les régimes qui ont précédé le règne de Catherine II, et on le prendrait pour l'ironie la plus amère, si Ton ne le trouvait cité sérieusement par les historiens russes les plus dignes de foi, et jusque dans la bouche du peuple : c'est que cette souveraine ait été désignée par le doux nom de mère. Ce fait seul permet de juger à quel degré d'asservissement et d'insensibilité en était venue la nation russe.

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