‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 4 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Rurik, Sinéous et Trouvor. — Première entreprise des Russes sur Constantinople. — Leur défaite et leur première conversion au christianisme. — Mort de Rurik. — Régence d'Oleg. — Igor.

Les premières pages des annales de la Russie nous offrent un fait bien étonnant, mais qui n'est pas sans exemple dans les fastes des peuples. On voit les Slaves abolir eux-mêmes leur ancien gouvernement démocratique , pour demander des souverains aux Yarègues Jadis leurs ennemis. La Russie, faible et divisée en petites principautés jusqu'en 8C2, d'après la chronologie de Nestor.

est redevable de toute sa grandeur à rétablissement du pouvoir monarchique.

Pour expliquer autant que possible cet important événement , il est à croire que les Varègues ou Normands , qui, peu d'années auparavant, s'étaient emparés du pays desTchoudes et des Slaves, en avaient gouverné les habitants avec douceur et justice, et n'en avaient exigé qu'un tribut très -léger. Lors de leur première domination , les vainqueurs durent faire part aux vaincus des avantages de l'industrie et du commerce, sources de prospérité pour les peuples. Les boyards slaves, mécontents d'une puissance qui anéantissait la leur, excitèrent peut-être une révolte parmi cette nation légère, la séduisirent au nom de son ancienne indépendance, et l'armèrent enfin contre les Normands, qu'ils parvinrent à expulser; mais leurs querelles personnelles ayant bientôt fait succéder le malheur à la liberté , l'impossibilité de rétablir les anciennes lois ayant précipité la patrie dans l'abîme des discordes civiles, les citoyens se ressouvinrent sans doute alors de la douceur et de la sagesse du gouvernement des Normands. Le besoin d'ordre et de repos leur fit oublier l'orgueil national, et les Slaves , entraînés, selon une tradition, par le conseil d'un des anciens de Novgorod, nommé Gostomysle, demandèrent des souverains aux Varègues.

Les Slaves de Novgorod , de concert avec les Krivitches , les Yesses et les Tchoudes , leurs alliés , envoyèrent donc une ambassade outre-mer, chez les Yarègues-Russes , afin de leur dire : « Notre pays est grand et fertile , mais sous l'empire du désordre ; venez nous gouverner et régner sur nous. » Trois frères, nommés Rurik , Sinéous et Trouvor, illustres par leur naissance et leurs grandes actions, vinrent prendre les rênes du gouvernement chez des hommes qui ne savaient pas jouir d'une liberté pour laquelle ils combattaient si vaillamment. Rurik se fixa à Novgorod; Sinéous, à Biélo-Ozéro, dans le pays des Vesses, peuple finnois; et Trouvor, à Izborsk, ville des Krivitches (862).

Les Novgorodiens ne tardèrent pas à se repentir d'avoir appelé des maitres. Soit que leur inquiétude ordinaire et la longue habitude du trouble et de l'anarchie ne leur permissent pas de goûter les douceurs du repos sous les lois d'un souverain, soit que Rurik voulût reculer les bornes du pouvoir qu'ils lui avaient confié et leur faire sentir l'esclavage , il vit bientôt ses nouveaux sujets se révolter contre lui. Ils avaient à leur tète Vadime, surnommé le Brave, dont les chroniques célèbrent la valeur. Mais son courage ne fit que l'entraîner à sa perte, sans rendre la liberté à ses concitoyens : il fut vaincu , et tué de la main de Rurik.

La mort de ce fier adversaire ne désarma pas le vainqueur; il poursuivit, il fit périr tous ceux qui avaient partagé la révolte de Yadime ou qui pouvaient être redoutables. Sûr de ne plus régner désormais que sur des sujets docilesaujoug, et qu'avaient également domptés sa victoire et sa vengeance , il vit bientôt sa domination agrandie par la mort de ses deux frères (864), qui ne laissèrent point d'héritiers. Alors il distribua des villes aux principaux chefs de ses guerriers. Privé du secours de ses frères et craignant les incursions subites des nations voisines, il plaça sous la garde de ses guerriers ou grands dont il estimait le plus la valeur, les places qui défendaient ses frontières, et, pour animer encore plus leur courage par leur propre intérêt , il les leur remit à titre de fiefs amovibles.

Ayant pris les mesures qui lui semblèrent nécessaires pour la sûreté de ses États , il vint fixer sa résidence à Novgorod, qu'il fortifia, suivant la coutume d'alors, d'un rempart de terre soutenu d'une forte charpente. Mais il prenait plus de soins d'affermir sa domination que de la faire aimer. Ses propres guerriers, ces Varègues qu'il avait amenés avec lui et qui avaient été les instruments de sa puissance, désertaient ses États, ainsi que les Slaves, et se donnaient aux princes de Kief. Deux guerriers va-

règues, Àscolod et Dir, tous deux frères , s'étant d'abord emparés de Kief , beaucoup de Varègues de Novgorod étaient venus augmenter le nombre de leurs sujets, et ils commencèrent , sous le nom de Russes, à régner en souverains dans Kief , où ils méditèrent bientôt une entreprise de la plus haute importance et vraiment digne de l'audace des Normands: l'occupation de Constantinople. Encouragés par leurs succès et par la nombreuse armée qu'ils avaient rassemblée , ils montent sur deux cents navires, et s'ouvrent une route vers la mer Noire et le Bosphore de Thrace ; après avoir mis tout à feu et à sang sur les côtes, ils arrivent devant Constantinople, qu'ils assiègent par mer. C'en était fait de la capitale de l'empire d'Orient, lorsque les flots jusqu'alors paisibles se soulèvent tout à coup avec fureur; une violente tempête disperse et brise les barques ennemies , dont il ne retourna à Kief que de misérables restes.

Pleins d'effroi à la suite de cette défaite sans combat, qui parut aux Byzantins un effet de la protection du Ciel , et à leurs ennemis celui du courroux d'en haut, les Russes idolâtres envoyèrent aussitôt des ambassadeurs à Constantinople pour y demander le baptême. Voici ce qu'on lit, au sujet de ce fait important, dans une lettre circulaire adressée par le patriarche Photius aux évêques d'Orient , vers la fin de 866 : « Les Russes , si célèbres par leur cruauté , vainqueurs de leurs voisins , et qui , dans leur orgueil , osèrent attaquer l'empire romain , ont déjà renoncé à leurs' superstitions , et professent maintenant la religion de Jésus-Christ : naguère nos ennemis les plus redoutables , ils sont devenus nos fidèles amis; déjà nous leur avons donné un évèque et un prêtre , et ils témoignent le plus grand zèle pour le christianisme. »

Les patriarches Photius (1) et Ignace, le premier en 866,

(1) Ce fut ce trop fameux personnage qui jeta les premières semences du schisme chez les Grecs. Les Russes ont embrassé l'erreur en même temps que la religion chrétienne de Constantinople.

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le second en 867, jetèrent dans Kief les germes de la foi : il y eut bientôt beaucoup de chrétiens dans cette ville. Ce fut à cette époque que les missionnaires introduisirent parmi leurs néophytes l'usage des nouveaux caractères slavons , inventés , quelques années auparavant , par saint Cyrille, en Moravie. Cette écriture, nommée cyrillienne, est maintenant en usage , sauf quelques variations, en Russie , en Valachie, en Moldavie, en Bulgarie et en Servie. Avant l'introduction du christianisme, savoir lire et écrire était une chose inconnue au peuple : les prêtres seuls avaient quelque teinture de science; encore leur écriture était-elle dans l'enfance.

Rurik vécut en paix après la vif toire qu'il avait remportée sur ses propres sujets : il mourut après un règne de dix-sept ans , laissant à Oleg , son parent , la régence du gouvernement et la tutelle de son lils Igor, âgé seulement de quatre ans (879).

Oleg ne se vit pas plutôt en possession du pouvoir qui lui était confié , qu'il en abusa pour étendre la domination de son pupille , ou , pour mieux dire , la sienne propre. Il rassemble des troupes nombreuses de langue et d'origine différentes , Slaves , Tchoudes , Varègues : il emmène avec lui le jeune Igor, entre en campagne , et prend sur sa route, Smolensk, capitale des Krivitchesetdes Lubitch. Le grand nombre des villes qui se trouvaient en Russie dès les premières époques auxquelles remonte l'histoire, prouve que depuis longtemps l'état social avait fait des progrès notables dans cette contrée. Ces cités, il est vrai, ne ressemblaient point aux magnifiques agrégations d'hommes et de monuments qui font l'ornement de l'Europe moderne; mais des individus qui renferment dans une enceinte leurs chétives cabanes sont déjà loin de la vie des sauvages.

Oleg voulait se rendre maître de Kief, dont la possession, mieux que celle de ces cités naissantes, pouvait le conduire à de plus grandes entreprises. Arrivé près des

murs de cette ville, il ne jugea cependant point à propos d'en risquer l'attaque, et de confier au sort trop capricieux des armes le succès d'un dessein qu'un lâche attentat rendait presque infaillible. Il laisse derrière lui la plus grande partie de ses troupes , il cache le reste dans les barques qui le conduisent , déguise son nom et sa qualité, et se fait passer pour un simple marchand qu'Oleg et Igor envoient négocier à Constantinople. Cette ruse prouve le commerce des Russes de Novgorod avec les Grecs. Des officiers vont de sa part présenter ses excuses aux deux frères Ascold et Dir, sur ce qu'une indisposition ne lui permet pas de se rendre auprès d'eux : il les fait prier comme amis et comme concitoyens, de venir conférer avec lui. Ces princes, sans aucune défiance, croient ne devoir s'attendre qu'à des témoignages d'amitié : dans cette persuasion , ils prennent à peine quelques hommes d'escorte. Mais dès qu'ils arrivent , ils sont entourés par les soldats du perfide Oleg, qui s'élancent de leurs barques sur eux. Oleg alors prend Igor dans ses bras, croyant colorer un crime exécrable par l'intérêt de son pupille ; et , jetant sur les souverains de Kief un regard farouche et menaçant : « Vous n'êtes , leur dit-il , ni princes , ni de race de princes; voici le fils de Rurik ! » Ces mots, prononcés avec force, étaient le signal convenu du crime : à peine sont-ils proférés , que les soldats frappent les deux frères , aux pieds d'Oleg , qui est inondé du sang de ses victimes (879).

Oleg entra en vainqueur dans Kief, où il fut reconnu pour souverain par les habitants , effrayés de l'énormité de son crime et de la force de son armée. La beauté du site , ta possibilité de naviguer sur le Dnieper, et la facilité de faire le commerce ou la guerre avec diverses contrées fort riches, telles que la Chersonnèse grecque, laTauride, la Bulgarie et Constantinople, enchantèrent Oleg, qui s'écria : « Que Kief soit la mère de toutes les villes russes! » Il y établit le siège de sa domination , fonda de nouvelles villes , rendit tributaires les Drevliens , les Severiens, qui

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habitaient au nord de Kief, et les Radimitches, qui n'en étaient pas éloignés; il imposa des tributs annuels aux différentes nations qui lui étaient soumises; ces tributs consistaient en pelleteries ou en argent (88i).

Nous n'avons rien de certain sur les opérations ultérieures de l'infatigable Oleg jusqu'en 904; nous savons seulement qu'il gouvernait encore , quoique son pupille eût atteint l'âge de majorité.

« Accoutumé dès l'enfance à une entière obéissance, Igor n'osait réclamer son héritage à un régent impérieux, brillant de l'éclat de ses triomphes , de la gloire de ses conquêtes , et entouré de vaillants compagnons d'armes , qui regardaient comme légitime un pouvoir dout il ne s'était servi que pour illustrer l'État. En 903 , Igor reçut pour épouse, des mains d'Oleg, cette célèbre Olga, à jamais immortelle dans les annales de la Russie, et qui jusqu'alors n'était connue que par ses vertus et ses charmes. Oleg lit prendre son nom à cette princesse, comme un gage de l'amitié qu'il avait pour elle. On ignore d'où elle tirait son origine ; Nestor dit seulement que la nation engagea Oleg à marier son pupille , et qu'on lui présenta Olga, qui était de Pskof ou Pleskof . Il faut entendre par là qu'elle était du pays où elle-même jeta depuis les fondements de cette ville.

Une tradition la fait venir d'Isborsk dans la même contrée, et dit qu'elle était petite-fille de Gostomysle, premier magistrat de Novgorod, du temps de la république, et qu'elle s'appelait Précrasna, très belle. Mais une autre tradition donne à cette princesse une origine moins illustre. Ce n'était qu'une gentille batelière qui passa Igor dans sa barque, et dont les charmes, et surtout les vertus déterminèrent Oleg à la donner pour femme à son pupille, qui, ayant su apprécier son esprit et sa modestie dans les entretiens qu'il eut avec elle, la préféra à toutes les autres jeunes filles qu'on lui proposa. Les usages et les mœurs de ce temps permettaient au prince de se choisir

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une épouse dans les familles de la plus humble naissance.

Tout ce qu'Olcg avait fait jusqu'alors n'était que de premières dispositions , qui devaient préparer le succès de ses vues ambitieuses. C'est vers Constantinople que tendaient ses vœux ; il laissa Igor à Kief , et sous ses ordres , quatrevingt mille combattants montèrent sur deux mille barques pour aller tenter le siège de la capitale de l'empire d'Orient.

Le système de navigation des Slaves était bien différent de celui des nations policées : on ne peut même le comparer à celui des anciens Normands qui occupaient les bords de la mer. Les Russes ne pouvaient entrer dans la mer Noire que par le Dniéper ou Borysthène. Ils descendaient assez facilement ce fleuve Jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus aux sept écueils qui embarrassaient son cours pendant l'espace de soixante kilomètres ; là commençaient des périls, des travaux, des fatigues , qui ne pouvaient être bravés que par des hommes de la trempe des Slaves. Ils étaient obligés de décharger leurs barques et de les faire glisser sur les rochers, en les poussant à force de bras et avec des perches. Au quatrième écueil, ils portaient les bagages pendant l'espace de six mille pas , courbés sous le faix et au risque d'être à chaque instant attaqués par les Petchénègues , qui leur faisaient presque toujours la guerre. Enfin, après avoir franchi tous les écueils, il fallait continuer de descendre le fleuve , qui , resserrant son lit , embarrassait leur course et les livrait aux attaques de leurs ennemis. Arrivés à l'embouchure du Dniéper, ils gagnaient une île qui se trouve entre la pointe d'Otchak et celle de Kinbourn , y radoubaient leurs frêles embarcations, maltraitées par une navigation si difficile, et y attendaient un vent favorable. Ils les radoubaient encore quand ils avaient gagné l'embouchure du Dniester. C'est ainsi qu'ils entraient dans le Danube , quand ils voulaient porter la guerre chez les Bulgares ; c'est ainsi qu'ils faisaient leur commerce ; c'est ainsi que , suivant toujours la côte

2/i HISTOIRE DE HUSSIE.

occidentale de la mer Noire , Oleg parvint à Constantinople.

Il arriva à ce détroit , sur lequel domine la ville impériale , que les Russes appelaient Tsargrad , la ville des Césars. De fortes chaînes en fermaient l'entrée : vain obstacle contre des barbares à qui l'espoir du pillage inspire une nouvelle industrie. Les barques légères qui les avaient apportés, sont tirées à terre. On construit des roues , on les adapte à ces embarcations , qu'on force, dit la chronique de Nestor, à parcourir, les voiles aidant, une route à laquelle elles n'étaient pas destinées; on arrive sur ces chariots d'une espèce nouvelle sous les murs de Constantinople. Il paraît plus que douteux que les troupes d'Oleg aient cinglé à pleines voiles sur la terre, mais les ravages qu'elles firent ne sont malheureusement pas aussi contraires à la vraisemblance. Toute la contrée des environs fut saccagée ; les maisons furent forcées, pillées, rasées , livrées au flammes ; les habitants de la campagne furent chargés de fers, les enfants massacrés entre les bras de leurs mères.

Léon , qu'on appelait le Philosophe parce qu'il s'appliquait à de vaines études au lieu de remplir les devoirs d'un souverain, régnait alors à Goustantinople. On prétend qu'il essaya d'abord d'empoisonner Oleg dans des rafraîchissements; mais ce moyen n'ayant pas réussi, il fut obligé d'acheter la paix au prix qu'on voulut lui imposer. Les vainqueurs enrichis retournèrent dans leur patrie ; ils y portèrent de l'or, des étoffes précieuses, les vins exquis et les fruits délicieux de la Grèce. C'est ainsi que les empereurs de Goustantinople , en achetant chèrement la paix , invitaient l'ennemi à venir encore chercher dans leurs États une fortune facile. Oleg rentra dans Kief chargé des richesses acquises par sa victoire. Les peuples, éblouis de tant d'éclat , et ne pouvant regarder comme naturels de semblables succès , crurent que leur prince était magicien, et l'en révérèrent davantage (904).

Dompté par l'âge, Oleg voulut jouir du repos et des douceurs d'une paix que nul de ses voisins n'avait osé troubler. Il termina enfin sa carrière; et sa mort est représentée à la postérité comme miraculeuse.

Oleg avait un cheval qu'il aimait, et qu'il montait souvent; mais les devins lui ayant prédit que ce cheval serait la cause de sa mort , il le fit éloigner de lui et ordonna de le nourrir avec grand soin : c'était avant son expédition de Constantinople. Enfin, plusieurs années après, il se ressouvint de cet animal, et apprit du plus ancien de ses écuyers qu'il était mort depuis longtemps. Triomphant alors de l'ignorance des devins , il se fit conduire dans la campagne à l'endroit où était la carcasse de cet animal qu'on lui avait dit si redoutable. Il ne put , en le voyant, retenir un éclat de rire : « Yoilà donc, dit-il, celui qui doit m'ôter la vie! » En disant ces mots, il donna par mépris un coup de pied au crâne de la tète dépouillée; mais à l'instant même il en sortit un serpent qui lui fit une blessure dont il mourut (913). Il avait régné trente-trois ans.

C'est, à proprement parler, ce prince qu'il faut regarder comme le fondateur de la grandeur de l'empire de Russie ; car c'est à lui que la Russie actuelle doit ses plus belles et ses plus riches contrées.

Igor était déjà d'un âge mûr lorsqu'il prit les rênes de l'État. La mort d'Oleg ayant ranimé le courage des vaincus , qui croyaient pouvoir mépriser un prince qu'ils ne connaissaient pas encore, les Drevliens levèrent l'étendard de la révolte contre Kief. Mais Igor leur prouva bientôt qu'il tenait l'épée d'Oleg ; il les dompta et les punit par une augmentation de tributs.

Cependant une nation jusqu'alors inconnue sortit des bords de l'Iaïk et du Volga , et vint se jeter sur la Russie. C'étaient les Petchénègues, qui furent longtemps pour cet empire des ennemis redoutables. Igor, peu en état de leur résister, n'osa pas tenter le sort des armes, et fit avec eux

une paix (915) qui ue fut pas de longue durée, car cinq ans après il fut obligé de les combattre, et, s'il ne les soumit pas , il les mit du moins pour un temps hors d état de l'inquiéter. Ces victoires des Russes sur des peuples plus pauvres qu'eux pouvaient bien flatter leur orgueil, occuper leur valeur, mais non satisfaire leur cupidité. Les richesses de l'Orient excitaient bien plus vivement leur ardeur et leur courage.

C'est sur ce point qu'Igor, à l'exemple d'Oleg, courut exercer son brigandage (941); car quel autre nom donner à ces guerres entreprises par la soif du gain et contre la foi des traités? Dix mille barques portaient son armée. Nestor dit que chacune de ces barques contenait quarante hommes ; ainsi , le prince russe aurait été à la tète de quatre cent mille combattants, ce qui parait exagéré. Igor parcourut et dévasta la Paphlagonie , le Pont, la Bithynie. Toutes les troupes de l'empire étaient éloignées, nulle part il ne rencontra d'obstacle à ses courses; mais il semblait que le défaut de résistance excitât encore plus sa fureur. Les Russes n'épargnèrent aucun des malheureux qui tombèrent entre leurs mains ; les uns furent mis en croix , d'autres empalés , coupés par morceaux , enterrés vivants ; d'autres furent attachés à des poteaux , et les soldats se firent un jeu cruel de les prendre pour but de leurs flèches. Ils cherchaient surtout les prêtres, les saisissaient, leur liaient les mains derrière le dos , et leur enfonçaient à coups de masses de longs clous dans la tète. Les flammes et de longues traces de sang marquaient partout leur passage, et tout éprouva la rage d'un vainqueur féroce qui n'avait pas trouvé d'ennemis.

Tandis que les Russes nageaient dans le sang , on prenait des mesures de défense contre eux. Des armées se rassemblent et s'approchent de toutes parts , et les Russes, enveloppés , paient largement de leur sang le sang de leurs victimes. Privés d'un grand nombre des leurs, ils

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peuvent à peine s'ouvrir un passage vers leurs barques. Mais de nouveaux désastres les y attendaient. Le patrice Théophane, commandant la flotte grecque, les surprend et augmente leur épouvante en lançant sur eux ces feux grégeois si terribles, que ces barbares ne connaissaient point encore. Battus sur mer et sur terre , liarcelés et décimés dans leur fuite, les Russes parviennent à peine à sauver le tiers de leur formidable armée (941 ).

Affaibli , presque accablé , Igor ne perd point encore courage: il rassemble de nouvelles forces, soudoie les Petchénègues et part pour la Grèce : mais il ne s'avança guère au delà de la Chersonnêse-Taurique. Romain , qui avait usurpé le troue d'Orient, fit offrir aux Russes de payer le même tribut qu'Oleg avait imposé à ses prédécesseurs. Igor hésitait : son conseil le détermine enfin à accepter les offres de l'empereur. 11 se retire et envoie les Petchénègues ravager les terres des Bulgares.

Incapable de repos , Igor, malgré son grand Age , cédant aux sollicitations cupides de ses fidèles guerriers , entre sur le territoire des Drevliens , qui sont encore une fois défaits , et soumis à un tribut plus considérable que celui qu'il leur avait précédemment imposé. Heureux encore dans cette expédition , il revenait chargé de la contribution qu'il avait exigée. Mais le peu de résistance qu'il avait éprouvé l'excita à une tentative nouvelle : après avoir renvoyé une grande partie de ses troupes , assez mal accompagné lui-même, il retourne porter le ravage sur les terres des Drevliens , -espérant en tirer encore une nouvelle contribution. Réduits au désespoir, ces malheureux l'attendent dans une embuscade, enveloppent son escorte et le font périr enfin lui-même par le plus cruel des supplices , celui de l'écartèlement (945).

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