CHAPITRE
Régence d'Olga. — Sa conversion. — Règne de Sviatoslaf. — Iaropolk , OIeg et Vladimir. — Règne de Vladimir Ier du nom, surnommé le Grand. — Conversion de ce prince et de toute la Russie au christianisme. — Mort de Vladimir. — Anecdotes sur ce prince.
Igor avait eu d'Olga un fils, nommé Sviatoslaf, qui était encore en bas âge lorsque son père mourut : Olga prit les rênes de l'État , aidée des conseils et de la valeur de quelques boyards dévoués. Son premier soin fut de venger la mort de son époux sur les malheureux Drevliens , qui n'étaient coupables que d'une juste défense. Maie, leur prince, croyant trouver une occasion favorable pour agrandir sa domination , fit proposer à la régente de l'épouser. Loin d'être disposée à recevoir sa main , Olga n'était alors occupée que du projet de le faire périr.
Ce qu'on peut conclure des récits plus que romanesques de Nestor et autres chroniqueurs russes , c'est que cette princesse aimait à soutenir la force par la ruse ; que pour venger la mort de son époux elle n'eut horreur d'aucune cruauté ; qu'elle s'abreuva lentement du sang des Drevliens, ravagea tout leur pays, prit ou détruisit toutes leurs villes. Après un an de siège elle livra aux flammes Korostène, leur capitale; ce fut un jour de carnage, et le prince lui-même périt dans ce massacre affreux. On ne fit qu'un petit nombre de prisonniers , et l'on ne permit qu'aux derniers du peuple de vivre ou de languir sur les cendres de leur patrie (9'i6) ; encore imposa- 1- on à ces infortunés un tribut onéreux.
Olga profita de la paix pour visiter avec son fils Svia-
toslaf les différentes contrées de sa domination : elle régla les impôts , fit construire des bourgs et des villages , et c'est alors qu'on croit qu'elle fonda Pleskof ( 947 ).
De retour dans sa capitale , où il y avait déjà des chré tiens, Olga, alors âgée de soixante -dix ans environ, entendit parler de leur religion et conçut le désir de l'embrasser. Pour mieux s'instruire et pour recevoir le baptême d'une manière plus auguste, elle se rendit à Constan tinople , où elle fut magnifiquement accueillie par l'empereur et l'impératrice. Ce fut l'empereur qui présenta Olga aux fonts, et il lui donna le nom d'Hélène ( 955). Il la congédia après l'avoir comblée de riches présents , parmi lesquels on remarquait des vases précieux et de belles étoffes qui ne se fabriquaient alors que dans l'Orient.
Olga n'eut pas la satisfaction de convertir au christianisme son fils , que les armes seules pouvaient occuper ; et la conversion de cette princesse eut peu d'influence sur celle de ses sujets. Quelques-uns seulement reçurent le baptême , mais ils devinrent l'objet des railleries de leurs concitoyens. « Voulez -vous, répondait Sviatoslaf aux pieuses exhortations de sa mère, voulez-vous que mes amis se moquent de moi? » Selon quelques chroniques, Olga fonda des églises ; mais, suivant la plus ancienne de toutes , elle n'avait même des prêtres qu'en secret. Son zèle religieux ne pouvait être partagé par des hommes qu'entraînait bien plus puissamment l'enthousiasme guerrier de son fils.
Sviatoslaf avait pris les rênes du gouvernement lors du voyage de sa mère à Constantinople pour recevoir le baptême. Avant de le suivre dans'les combats, il faut le considérer un instant dans sa vie ordinaire : on y reconnaît les mœurs des anciens Scythes, celles qu'ont encore à présent quelques hordes tartares; elles prouvent combien l'homme dans l'état de barbarie a peu de besoins réels.
HISTOlItE DE RUSSIE.
Quoique pendant les premières années de son règne on ne voie pas qu'il ait eu de guerre à soutenir, son premier soin fut de rassembler une armée , moins redoutable par le nombre des soldats que par leur courage féroce. Regardant comme une prison 1 étroite enceinte d'un palais , il n'avait d'autre habitation que les camps ; et ses troupes, dans leurs mouvements aussi fréquents que rapides, n'étaient suivies d'aucune sorte d'équipages. Le prince n'en voulait pas pour lui-même. Sans aucun vase pour préparer ses repas, pour faire bouillir ses viandes ., il se contentait de dépecer les chairs qui devaient servir à sa nourriture , et de les faire griller sur des charbons. Souvent même il ne mangeait que de la chair de cheval. Par cette manière de vivre, conforme à celle des Kalmouks, il pouvait comme eux faire au loin la guerre sans embarras et sans inquiétude pour la subsistance de son armée : le même animal qui portait le guerrier servait ensuite à le nourrir.
Ce prince, qui avait une table si simple, n'était pas mieux logé. Il n'avait point de tente. Exposé à toutes les injures de l'air, couchant sur la terre nue, ou tout au plus étendant sous son corps une pièce du feutre le plus grossier, il dormait la tète appuyée sur la selle de son cheval. On peut croire que personne dans l'armée ne jouissait de plus de commodités que le chef.
La première guerre que Sviatoslaf entreprit fut contre les Kozares, peuple si célèbre autrefois, que les Orientaux ont imaginé de le faire descendre de Kozare, qu'ils donnent pour septième fils à Japhet. Les Kozares étaient de race turque. On les vit, au vie siècle, descendre du Caucase et s'emparer de toute la cote occidentale de la mer Noire. Sviatoslaf ne prit les armes contre eux que pour jouir lui-même du tribut que leur payaient les Viatitches , nation slavonne qui habitait les bords de l'Oka et du Yolga. Il les défit en pleine campagne , et prit ensuite leur ville capitale (965) , appelée par eux Sarkel, et par
les chroniques russes Bela-Vess, la ville blanche. Il n'est plus fait mention depuis des Kozares.
Cependant les Hongrois tombaient sur les terres de l'empire romain , et recevaient des secours secrets des Bulgares , alliés infidèles de l'empire. Nicéphore Phocas implora contre ceux-ci les armes de Sviatoslaf , et acheta ce secours par des subsides (967). Il ne fut pas difficile d'engager dans cette entreprise un prince qui ne cherchait que les combats. Il prit la plupart des villes que les Bulgares possédaient sur le Danube (967), et résolut d'établir sur les bords de ce fleuve , dans la ville de Perciaslavets , aujourd'hui Iamboli , le siège de son empire. Mais, pendant qu'il poursuivait de nouvelles conquêtes, peu s'en fallut qu'il ne perdît et sa famille et son ancienne capitale. Les Petchénègues vinrent en grand nombre ravager la Russie et firent le' siège de Kief (968). La princesse Olga et les fils de Sviatoslaf s'y trouvaient renfermés.
La ville , étroitement resserrée par les troupes ennemies, ne pouvait recevoir aucun rafraîchissement, ni donner avis du danger qui la menaçait . La disette prochaine des vivres et des eaux faisait redouter aux assiégés , si nombreux et si braves qu'ils fussent , une mort assurée. Réduits à la dernière extrémité, les habitants de Kief parlaient de se rendre, quand un jeune homme entre dans le conseil , et propose d'aller lui-même avertir un des généraux de Sviatoslaf de l'urgence d'un prompt secours. Il sort de la ville , une bride à la main , sans être aperçu des ennemis , se mêle parmi eux , et demande s'ils n'ont pas vu passer son cheval. Comme il parlait trèsbien deur langue, il est pris pour un des leurs, et traverse l'armée sans obstacle ; chacun le suit des yeux avec curiosité , on veut voir s'il retrouvera le cheval qu'il a perdu. Arrivé sur les bords du fleuve, il se dépouille de ses habits et se jette à la nage. Les Petchénègues alors reconnaissent qu'ils sont trompés : ils lancent sur lui des
nuées de flèches , mais aucune ne l'atteint, et les Russes , qui l'aperçoivent, envoient de l'autre bord des barques pour le recevoir.
Bientôt ils marchent à l'ennemi , au son des trompettes, et tel est l'effroi des Petchénègues , qui se croient toute l'armée de Sviatoslaf sur les bras, qu'ils s'éloignent à la hâte, délivrant ainsi Kief, d'où Olga et ses petits-fils s'empressent de sortir à la rencontre de leurs sauveurs. Instruit de l'incursion des Petchénègues , Sviatoslaf luimême accourt, les défait , les poursuit, et ne leur accorde la paix qu'après les avoir frappés de terreur par sa victoire.
Mais il n'a pas plutôt rendu le repos à sa patrie, qu'il se prépare à retourner sur les bords du Danube, où il veut établir la capitale de son empire. Ce n'est qu'avec peine que sa mère , qui sent approcher sa fin , peut le retenir auprès d'elle. Olga meurt dans un âge fort avancé (969), et l'Église russe l'a mise depuis au rang de ses saintes. Sviatoslaf reprend alors ses premiers desseins, et distribue ses États à ses enfants, en se réservant cependant l'autorité suprême. Il donne Kief àlaropolk , le pays des Drevliens à Oleg, et envoie Vladimir à Novgorod. Cet exemple de partager l'État en différents apanages ne fut que trop suivi par les successeurs de Sviatoslaf , et conduisit la Russie vers sa ruine.
Content alors des arrangements qu'il avait pris pour le gouvernement intérieur de l'État, il marcha contre les Bulgares (970 ). Mais, en venant à Kief, il avait dégarni de troupes cette première conquête , comptant qu'il y rentrerait avec facilité. Les Bulgares laissèrent avancer Sviatoslaf jusque sous les murs de Perciaslavets , et tombant avec fureur sur son armée, l'avaient déjà presque mise en déroute , quand , à leur tour, les Russes , qui se battaient en désespérés , dispersent leurs ennemis et reprennent leur ville et leur pays , où ils exercèrent plus de ravages que la première fois (971 ).
HLSTOlIiE DE RUSSIE.
D'abord allié des Grecs, puis leur mortel ennemi, Sviatoslaf passa les derniers mois de sa vie dans des luttes continuelles, où plus d'une fois il faillit être fait prisonnier* Enfin, Sviatoslaf, fort mal accompagné, reprit la route de ses anciens États : en vain un de ses boyards lui représentait-il le danger de remonter le Borysthène; il s'embarque. Les Petchénègues, prévenus par les Bulgares de la route qu'il avait prise , l'attendent vers les écueils qui forment les fameuses cataractes du fleuve. Arrivé non loin de ces écueils, dans la mauvaise saison, il est obligé d'y passer l'hiver, et il éprouve toutes les horreurs de la famine. Au retour du printemps, n'ayant plus de ressources que dans le désespoir, il tente de s'ouvrir un passage à travers les ennemis; mais il est vaincu et tué (972), et son crâne , orné d'un cercle d'or, sert de coupe au chef des Petchénègues.
Les fils de Sviatoslaf conservèrent la souveraineté des pays que leur père leur avait partagés. Iaropolk , prince de Kief, peut-être ambitieux, mais inactif, valeureux sans courage d'esprit , livré tout entier à ceux qui voulaient s'emparer de sa faveur, était également incapable de former de lui-même un projet criminel , et capable de commettre le crime quand il y était excité. Oleg, prince des Drevliens, n'est cité dans l'histoire que pour avoir commis un lâche assassinat. Aucun crime ne pouvait alors effrayer l'àme dure du souverain de Novgorod , de l'ambitieux Vladimir, qui depuis devint vertueux.
Svénald, le compagnon, le conseiller de Sviatoslaf, était resté attaché à Iaropolk. Le fils de Svénald, dans une partie de chasse , courut jusque sur les terres d'Oleg , qui chassait en même temps. Le prince le rencontre, apprend que ce chasseur est le fils d'un homme qu'il avait apparemment quelque sujet de haïr, se jette sur lui et le tue. Le malheureux père, altéré de vengeance, excite sans cesse l'ambition d'Iaropolk et parvient à l'armer contre Oleg. Le prince de Kief entre sur les terres
HiU IIISTOIKE DE RUSSIE.
des Drevliens ; les armées des deux frères se rencontrent, celle d'Oleg est mise en déroute : lui-même, forcé de fuir et traversant un pont sur lequel les fuyards se précipitent , est renversé dans la rivière et noyé ou plutôt étouffé par les hommes et les chevaux qui tombent sur lui. Les remords déchirent le cœur d'Iaropolk , il redemande Oleg, il se précipite en pleurant sur les restes insensibles de ce frère, parce qu'il n'est plus. Il s'accuse, il accuse Svénald.
Mais déjà il s'était emparé de l'héritage de celui dont il pleurait la mort. Vladimir, effrayé , se retire chez les Yarègues. Iaropolk occupe les États que son frère abandonne et en met en possession ses lieutenants (977).
Vladimir, fugitif, sans États, sans armée, ne renonçait point au dessein de recouvrer et d'agrandir sa puissance. Il implora et obtint le secours des Varègues , et il rentra dans Novgorod sans plus d'obstacles que s'il en fût sorti pour une partie de chasse, sans aucune résistance de la part des lieutenants d'Iaropolk. En les renvoyant à son frère, il leur dit avec fierté : « Allez avertir mon frère que je marche contre lui , et qu'il se prépare à me combattre (980). »
La province de Polotsk , dans le pays des Krivitches , était gouvernée par le Varègue Rogvolod. Celui-ci avait une fille d'une rare beauté, nommée Rognéda, déjà fiancée à Iaropolk : Vladimir, qui se préparait à ravir le trône à son frère , voulut également lui enlever sa future épouse. En conséquence il envoya des ambassadeurs pour demander la main de la princesse; mais celle-ci, fidèle à Iaropolk , répondit : « Je ne veux point déchausser le fils d'une esclave ; je choisis Iaropolk. » L'usage obligeait alors les jeunes mariées à déchausser leurs époux le premier jour de leurs noces. Vladimir était fils d'une esclave d'Olga : il apprend cette réponse outrageante. Furieux , il marche contre le prince de Polotsk , le défait, le tue, lui et ses deux fils, et force la jeune prin-
MSTOIRE DE RUSSIE.
cesse à recevoir cette main fumante encore du sang de son père. Ensuite il s'avance vers Kief, où rien n'était préparé pour s'opposer à ses attaques. Un scélérat nommé Bloud , lieutenant d'Iaropolk , comblé de ses bienfaits , mais déjà vendu à Vladimir, endormait son prince dans une profonde sécurité.
Kief résistait aux attaques de Vladimir, et tout faisait penser qu'elle retiendrait encore longtemps devant ses fortes murailles l'armée ennemie. Alors Bloud conseille à Iaropolk de sortir de la ville, s'il ne veut pas être livré à son frère par ses propres sujets. Abandonnés de leur prince , les habitants de Kief sont obligés de recevoir Vladimir. Toujours poursuivi par son frère, assiégé, bloqué dans sa nouvelle retraite , Iaropolk , cédant aux perfides conseils de Bloud , se détermine à se rendre à Vladimir. Mais au moment où il vole dans ses bras un coup mortel l'atteint, et il inonde de son sang son barbare frère.
Ainsi fut cruellement vengée la mort d'Oleg : un fratricide fut le prix d'un fratricide (980).
C'était à Bloud , l'infâme et faux ami d'Iaropolk , que Vladimir avait l'obligation de ses succès. Pendant trois jours ce prince lui rendit de grands honneurs et l'investit des plus hautes dignités. Mais ce terme écoulé : « J'ai rempli , dit-il , ma promesse : je t'ai traité comme mon ami , tes honneurs sont montés au delà de tes désirs : aujourd'hui, comme juge, je proscris le traître et l'assassin de son prince. » En prononçant ces mots il lui donna la mort.
Nous ne nous arrêterons point à toutes les expéditions guerrières de Vladimir. Disons seulement que ce prince voulut rendre grâces aux dieux de ses succès en leur offrant en sacrifice des prisonniers de guerre. Ses courtisans, plus cruels encore dans leur aveugle piété, lui persuadèrent qu'une victime choisie dans la nation mémo pouvait seule acquitter dignement sa reconnaissance en-
vers le Ciel. Le choix tomba sur un jeune Varègue fils d'un chrétien et chrétien lui-même. Des députés des anciens vont annoncer à ce père le sort auquel son fils est destiné. Inspiré par l'amour paternel et par sa haine pour une si affreuse superstition , l'infortuné leur parle des erreurs du paganisme , de la folie d'adorer un bois insensible , au lieu du Dieu vivant et véritable, créateur du ciel, de la terre et de l'homme. Les habitants de Kief , encore idolâtres, toléraient le christianisme; mais un blâme aussi public , aussi énergique de leur superstition excita une émeute générale dans la ville ; le peuple s'arme, démolit la maison du chrétien varègue et demande à grands cris la victime. « Si vos idoles sont réellement des dieux , leur dit le père avec fermeté et tenant son fils par la main , qu'elles viennent donc elles-mêmes l'arracher de mes bras. » À ces mots, le peuple, dans le délire de la fureur, égorge à la fois et le père et le fils , qui furent ainsi les premiers et derniers martyrs du christianisme à Kief. L'Église russe les a mis au nombre des saints sous les noms de Jean et de Théodore (985).
C'est ainsi que Vladimir croyait honorer les dieux. La pieuse Olga n'avait pu faire embrasser le christianisme à son fils : on croit qu'elle prit soin d'élever l'enfance de son petit -fils Vladimir; et ce prince fut longtemps, de tous les princes russes, le plus zélé pour le culte des idoles , dont il multiplia et les statues et les temples. Cependant ses yeux allaient enfin s'ouvrir à la lumière, le vœu d'Olga touchait à sa réalisation. Ce fut sous le règne de Vladimir que la Russie , où depuis plus d'un siècle le christianisme avait déjà poussé d'assez profondes racines, reconnut enfin tout entière la sainteté de cette divine religion , presque en même temps que les pays voisins, tels que la Hongrie, la Pologne, la Suède, la Norwége et le Danemark.
Vainement les mahométans et les juifs, voisins et alliés de Vladimir, lui avaient euvoyé des sages de leur
croyance pour l'engager à s'y rallier : ce prince, à l'exemple de son aïeule, ayant reconnu les erreurs du paganisme, ne voulut embrasser d'autre religion que celle du Christ, et ce désir s'accrut plus fortement encore en lui lorsque les députés qu'il avait envoyés à Constantinople pour observer le rit grec lui rapportèrent avec enthousiasme ce qu'ils avaient vu dans la ville impériale. Ils terminèrent leurs récits par ces mots : « Tout homme qui a porté à ses lèvres une douce boisson éprouve de l'aversion pour tout ce qui est amer : c'est pourquoi, maintenant que nous connaissons la religion grecque, nous n'en voulons pas d'autre. » Cependant Vladimir voulut encore consulter ses boyards et ses anciens : « Si la religion grecque n'était pas la meilleure , lui dirent- ils , Olga, votre aïeule, la plus sage des mortelles, n'aurait pas songé à l'embrasser. » Vladimir résolut donc de se faire chrétien (986).
Il eût été facile à Vladimir de se faire baptiser dans sa propre capitale, où depuis longtemps il y avait des églises et des prêtres chrétiens ; mais il voulait de l'éclat , de la grandeur dans uue circonstance aussi importante; les empereurs et les patriarches grecs lui parurent seuls dignes de donner à tout son peuple les dogmes d'une nouvelle religion. D'ailleurs le fier et puissant Vladimir aurait cru s'abaisser devant les Grecs en reconnaissant à leurs yeux les erreurs du paganisme et en leur demandant humblement le baptême. Il forma donc le projet de conquérir, pour ainsi dire , la religion chrétienne , et de recevoir ses dogmes sacrés pour prix de la victoire. Il rassemble une armée redoutable, choisie parmi toutes les nations qui composent son empire , ej se rend dans la Chersonèse, sous les murs de Théodosie, aujourd'hui Kaffa. Si l'on en croit une chronique , il adressa alors à Dieu cette prière : « 0 Dieu , fais-moi la grâce de prendre cette ville, afin que j'en puisse emmener des chrétiens et des prêtres qui m'instruisent, moi et mes peuples, et
portent la vraie religion dans mes États. » Il fait le siège de cette ville, détruit les ennemis, perd un grand nombre de ses soldats , et des milliers d'hommes meurent parce que ce barbare ne veut pas se faire baptiser comme un homme ordinaire.
Cependant , depuis six mois que la ville était assiégée , Vladimir n'avait fait aucun progrès : il se voyait même menacé d'être obligé de se retirer, lorsqu'un traître lie un billet autour d'une flèche et la lance du haut des murs dans le camp des Russes. Les Russes apprennent par cet écrit que derrière leurs tentes est une fontaine , la seule qui, par des conduits souterrains, fournisse de l'eau douce aux assiégés. Vladimir fait rompre les canaux , et la ville , livrée 8u supplice de la soif , est obligée de se rendre. Maître de Théodosie, il le fut en même temps de toute la Chersonèse.
Peu content de cet avantage , et persuadé qu'il inspire trop de crainte pour essuyer un refus , il envoie demander aux empereurs Basile et Constantin leur sœur Anne en mariage , et les menace , s'ils osent mépriser sa proposition , de traiter leur capitale comme Théodosie. On hésite pourtant, on demande que Vladimir se fasse d'abord chrétien ; enfin , la crainte d'un tel ennemi remporte , et on envoie Anne à son futur époux, sans égard pour l'horreur que lui inspire le conquérant russe. Alors Vladimir se fait instruire, reçoit le baptême sous le nom de Basile, épouse la princesse grecque, rend à ses beaux -frères les conquêtes qu'il vient de faire sur eux , et ne conserve d'autre fruit de sa victoire que des archimandrites et des popes , des vases sacrés et des livres d'église , des images et des reliques.
Rentré à Kief , il ne s'occupe plus que du soin de renverser les idoles que naguère il adorait. Comme Peroun, grosse bûche divinisée, était pour les Russes païens le plus grand des dieux , ce fut surtout celui que Vladimir voulut traiter avec le plus d'ignominie. Il le fit lier à la
queue d'un cheval, traîner jusqu'au Dniéper, et pendant le chemin douze soldats vigoureux armés de gros bâtons frappaient le dieu insensible, qui fut ensuite jeté dans le fleuve.
Ce trait peint le caractère de Vladimir, également insensé quand il adorait un vil morceau de bois, et quand il voulait punir cette masse insensible du culte que luimême lui avait rendu (988).
La Russie se trouva bientôt chrétienne , tant l'exemple du prince eut de force. 11 fit publier un jour dans Kief un ordre à tous les habitants de se rendre le lendemain matin sur les bords du fleuve pour recevoir le baptême. Ils obéirent avec joie. « Si cela n'était pas bien , disaientils, le prince et les boyards ne l'auraient pas fait . »
En embrassant le christianisme , la Russie n'en adopta pourtant que le fantôme : le schisme grec avait profondément altéré le dogme dans sa pureté. Il est à regretter que la foi en Jésus -Christ soit arrivée à cette nation par un canal empoisonné. Nous verrons presque à chaque page de cette histoire les funestes effets du schisme, dont le propre est d'obscurcir les vraies lumières et d'entraver ainsi la marche de l'humanité dans les voies de la civilisation.
Vladimir dans la .suite de son règne eut toujours de fréquentes guerres à soutenir, mais surtout contre les Petchénègues. Dans une des incursions de ce peuple (993), les deux armées étaient près de combattre et n'étaient séparées que par les eaux de la Soula, qui se jette dans le Dniéper au midi de la petite Russie , lorsque le prince ennemi s'avança et proposa à Vladimir d'épargner le sang et de vider la querelle par un combat entre deux champions. Le peuple dont le soldat serait vaincu devait s'abstenir pendant trois ans de prendre les armes contre l'autre nation. Le prince russe accepta fort à la légère, car il n'avait aucun soldat assez vigoureux pour lutter avec le champion de l'ennemi. Le jour indiqué étant arrivé, il
dut solliciter un délai. Pourtant l'inquiétude le dévorait, et il ne savait comment se tirer de ce pas difficile , quand un vieillard qui servait dans son armée avec quatre de ses fils vint lui en proposer un cinquième qui était resté chez lui et qui était doué d'une force prodigieuse. Mandé sur-le-champ par Vladimir , le jeune homme sollicite de faire un essai public de sa force. On irrite avec des fers rouges un taureau vigoureux : le jeune homme arrête dans sa course l'animal furieux , l'abat et en déchire la peau et les chairs.
Le jour du combat se lève, et les deux champions sont mis en présence : le Petchénègue ne peut comprimer un éclat de rire méprisant à l'aspect de l'adolescent imberbe qu'on lui oppose. Mais aussitôt , attaqué avec autant de rapidité que de force par ce nouveau Milon de Crotone, il tombe et expire étouffé. A cette vue , les Petchénègues prennent la fuite, et les Russes, profitant de leur désordre, les poursuivent et en font un grand carnage.
Le champion victorieux , qui n'était qu'un simple corroyeur, fut mis, ainsi que son père, au nombre des grands , et donna son nom à la ville que le prince fit bâtir sur le champ même du combat. Elle se nomma Pereïaslavle.
Cependant les autels et les sanctuaires du vrai Dieu remplaçaient partout les temples des idoles. Vladimir fit construire à Kief une église en bois , sous l'invocation de saint Basile , son patron , à l'endroit même où se dressait auparavant le simulacre informe de Péroun ; il fit venir en même temps d'habiles architectes de Constantinople pour élever une église en pierres , en l'honneur de la Vierge , sur le lieu même où, en 983 , le pieux Varègue et son fils avaient été martyrisés.
Vladimir s'appliqua à instruire ses peuples , et, afin d'établir les bases de la religion sur la connaissance des livres saints, déjà traduits en slavon , dans le ixe siècle, par saint Cyrille et Méthodius, il fonda pour les jeuues
garçons des écoles qui furent le berceau de l'instruction publique en Russie. Ce bienfait parut alors une nouveauté effrayante, à tel point qu'on était obligé de traîner par force dans ces écoles les fils des femmes de condition, qui pleuraient leurs enfants comme morts, dans l'idée que l'écriture était l'invention la plus dangereuse de la sorcellerie.
Vladimir avait douze fils encore adolescents : persuadé que les enfants doivent être les serviteurs les plus fidèles de leur père, ou plutôt guidé par la malheureuse coutume de ces temps, il partagea ses États en principautés. L'intention de ce prince n'était pas de démembrer la monarchie , car il ne donnait à ses fils que le droit de le représenter en qualité de ses lieutenants ; cependant il aurait dû prévoir les suites funestes qu'entraînerait ce partage après sa mort. La guerre civile des enfants de Sviatoslaf avait déjà montré le vice de cette disposition; mais cette cruelle leçon fut encore une fois perdue pour Vladimir.
Ce prince fut vraiment le père de son peuple : sa libéralité à faire l'aumône était surtout remarquable. Il sut allier l'économie à une certaine magnificence. Toutes les semaines il traitait dans le vestibule de son palais les boyards, lesgridni (porte-glaives royaux), les centeniers de l'armée, et autres personnes de distinction. Un jour, dit Nestor, ses convives, s'étant enivrés d'hydromel, s'avisèrent de se plaindre de ce que le grand prince de Russie ne rougissait pas de faire servir à sa table des cuillers de bois. Ce propos ayant été rapporté à Vladimir, il en fit faire d'argent, en disant avec sagesse : « Ce n'est pas avec de l'or et de l'argent que je me procurerai des troupes fidèles; mais c'est par leur moyen que je gagnerai beaucoup d'or et d'argent. »
Ami des pauvres , qui pouvaient toujours venir au palais calmer leur faim et recevoir de l'argent , ce prince ne bornait pas là sa bienfaisance. « Les malades , disait-il , ne sont pas en état de venir me voir. » Et en conséquence
il faisait charrier par les rues et distribuer du pain , de la viande , du poisson , des fruits , du miel et du kvass ( sorte de bière) , dans des tonneaui. « Où sont les pauvres et les infirmes? » demandaient les gens du roi, qui avaient ordre de les pourvoir de tout ce dont ils pouvaient avoir besoin.
Ce prince qui autrefois n'avait pas eu horreur de répandre le sang de son frère , se fit , après sa conversion , un scrupule de punir môme les criminels. « Qui suis-je, disait-il , pour condamner des hommes à la mort? » Bientôt ses États furent infestés de brigands ; les évèques lui firent enfin comprendre que son devoir était aussi bien de punir le crime que de récompenser la vertu. Alors il fit cesser par des actes d'une justice sévère les désordres qui croissaient chaque jour. Ces mêmes conseillers furent également obligés, pour le bien de l'État, de réveiller en Vladimir sa première ardeur pour la guerre , assoupie par un sentiment d'humanité.
Il vit ses derniers jours empoisonnés par des chagrins domestiques. Outre la mort d'un de ses enfants et celle de son épouse , une tribulation plus amère vint l'éprouver. Iaroslaf, son fils, à qui dans le partage qu'il avait fait de ses États il avait donné Novgorod , refusa de payer le tribut qu'il lui devait en qualité de vassal , et implora contre son père le secours des Varègues. Forcé de marcher contre un fils rebelle, le vieillard mourut de douleur en chemin (1015).
Si Ton se rappelle qu'il trempa ses mains dans le sang de son frère Iaropolk , on trouvera sa fin digne de lui.
L'Église russe compte Vladimir au nombre de ses saints, et l'histoire lui a conservé le surnom de Grand, qu'il mérita par des qualités incontestables.