‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 6 sur 35 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Règne de Sviatopolk. — Grimes. — Mort héroïque de Boris son frère. — Iaroslaf venge Boris et monte sur le trône. — Une princesse de Russie épouse Henri Ier, roi de France. — Dernières et belles paroles d'Iaroslaf à ses fils. — Partage et affaiblissement de la Russie. — Règnes nuls. — Calamités et crimes horribles. — Kief devient la résidence des grands -princes de Russie.

Vladimir avait adopté Sviatopolk , son neveu ; mais il ne l'aimait point , parce qu'un secret pressentiment semblait lui annoncer que ce prince était né pour le crime. Du vivant même de son oncle , Sviatopolk s'était révolté contre lui, et n'avait enfin obtenu son pardon que grâce à l'extrême bonté de Vladimir. A la mort de son bienfaiteur, il se fit proclamer souverain de Kief, et, pour gagner à sa cause le peuple de cette ville, il lui distribua une grande partie des trésors de Vladimir.

Boris, prince chéri de son père et de la nation , revenait avec ses troupes , et campait sur les bords de la rivière d'Alta, lorsqu'il apprit la mort de l'auteur de ses jours. A cette douloureuse nouvelle , ce jeune homme vertueux s'abandonna au plus profond chagrin. En vain les compagnons de Vladimir l'excitaient-ils à marcher sur Kief, et à devenir souverain de la Russie , comme il en avait

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le droit ; Boris leur répondit : « Puis-je lever la main contre un frère aîné que je dois regarder comme mon second père?» Cette noblesse de sentiments fut prise pour uue preuve de lâcheté , et Boris se vit aussitôt abandonné de ses soldats , empressés de se rendre à l'usurpateur Sviatopolk. Seul et délaissé, Boris parut encore trop redoutable, car il possédait le cœur des peuples. L'usurpateur, se trouvant dans une petite ville, où quelques personnes notables lui avaient témoigné le plus grand zèle , en exigea sur-le-champ une preuve en leur demandant qu'ils le défissent de Boris. Aussitôt quatre assassins se mettent en chemin. Ils pénètrent dans la tente de leur victime , qui n'avait alors auprès d'elle qu'un serviteur dévoué , jeune Hongrois. A peine a-t-il vu briller le poignard aux mains des sicaires, qu'il se jette au-devant de son maître , et de son corps lui fait un rempart. Vain dévouement! il tombe, et les meurtriers lui tranchent la tête pour lui enlever une médaille d'or, souvenir d'estime de son seigneur. Tous les serviteurs de Boris périssent , lui-même succombe en priant pour celui qui a ordonné son meurtre.

Boris respirait encore , lorsque tout sanglant il fut apporté à Sviatopolk : le bras des assassins n'ose achever cette innocente victime; l'usurpateur s'en indigne, et un de ses serviteurs donne le coup mortel.

Ce meurtre ne suffisait pas à ce monstre : il voulait la destruction de tous les fils de Vladimir. 11 attire à Kief le prince Gleb, qui périt de la main d'un de ses propres serviteurs. Sviatoslaf , à qui Vladimir avait donné en apanage la principauté des Drevliens, instruit des malheurs de sa famille, prend la fuite et veut chercher un asile auprès d'André, roide Hongrie, son beau-frère; maisles meurtriers le poursuivent, l'atteignent et le massacrent au moment même où il commençait à croire ses jours en sûreté (1015).

Cependant Iaroslaf . autre fils de Vladimir, apprend la fin cruelle de trois de ses frères, et pour conjurer le péril qui le menace, il arme contre l'assassin. Sviatopolk, de

son côté, ne reste pas inactif : les deux armées arrivent à la fois sur les deux bords opposés du Dnieper ; cependant ni Tune ni l'autre n'osait traverser le fleuve. Depuis trois mois entiers la plus complète inaction semblait les avoir paralysées, lorsqu'une insulte fit cesser cet état de choses. Un lieutenant de Sviatopolk cria un jour aux soldats de laroslaf qu'ils avaient l'air de charpentiers, et que leur prince boiteux (laroslaf l'était de naissance) les amenait apparemment bâtir des maisons à Kief . L'armée insultée entre en fureur, et demande au prince la permission de combattre : laroslaf la lui accorde, sur de la victoire, car il savait par ses espions que Sviatopolk, plongé dans la plus profonde sécurité, passait le temps en orgies. Les soldats traversent le fleuve de nuit; laroslaf, pour les forcer à vaincre, fait mettre le feu aux barques. 11 remporte la victoire, et l'usurpateur, aussi lâche que cruel, s'enfuit auprès de Doleslas Ier, roi de Pologne, son parent (1015).

Trois ans après ces événements, Sviatopolk, aidé de Boleslas, reprend Kief, en chasse laroslaf, qui ne doit la vie qu'au dévouement de ses boyards. Alors, abusant de la confiance des Polonais, ses alliés, Sviatopolk ordonne le meurtre général de tous les soldats de Boleslas qui l'avaient aidé à reconquérir ses États, puis il va bassement implorer le secours des Petchénègues, les plus redoutables ennemis de la Russie naissante , et vient livrer bataille à laroslaf sur les bords de l'Alta.

laroslaf campait sur la place teinte du sang de l'infortuné Boris, sou frère. Attendri par cet horrible souvenir, il se met en prières , et levant les mains au ciel : « Le sang de mon frère, s'écrie- 1— il , demande vengeance! »

Les deux armées se battirent avec une égale fureur : les soldats d'Iaroslaf , pour un prince aimé et pour repousser la tyrannie de Sviatopolk ; les Petchénègues, animés par leur férocité naturelle et par l'appât du butin. Cette lutte dura trois jours. Les combattants étaient tellement

mêlés et si acharnés les uns contre les autres , qu'ils se prenaient aux cheveux. Enfin la victoire resta à Iaroslaf (1019). Quant à Sviatopolk, il ne craignit point de se réfugier auprès de Roleslas, qu'il avait si indignement trahi; mais il n'eut pas le temps de gagner cette retraite. Couvert de la malédiction de ses contemporains, objet d'horreur pour la postérité, qui lui a conservé le surnom de Misérable t Sviatopolk succomba à ses remords, qui l'avaient rendu fou et lui faisaient voir un glaive vengeur toujours levé sur sa tête.

Ainsi Iaroslaf se trouva paisible possesseur de Kief et du trône de son père. Mais sa tranquillité ne fut pas de longue durée : son règne fut troublé par les guerres civiles. Enfin, devenu souverain de toute la Russie (1036), Iaroslaf commença à régner depuis les bords de la Baltique jusqu'à l'Asie, la Hongrie et la Dacie. De tous les princes apanagés, il ne restait que Briatchislaf de Polotsk, qui probablement se trouvait sous la dépendance de son oncle, devenu autocrate de Russie. Motislaf était mort, à la suite d'une partie de chasse, en 1036. Nestor ne fait aucune mention des autres enfants de Vladimir, savoir : Vsevolod, Stanislaf, Pozvizd. Il rapporte seulement que, trompé par des calomniateurs, Iaroslaf fit emprisonner à Pskof Soudislaf, son frère cadet, qui régnait dans cette ville.

Mais Iaroslaf n'attendait que la majorité de ses enfants pour exposer ses États à tous les malheurs du gouvernement féodal. Marié à Anne, fille d'Olof roi de Suède, il était devenu père d'une nombreuse famille. A peine Vladimir, son fils aîné, eut atteint sa seizième année, qu'il se rendit avec lui à Novgorod, et lui remit le gouvernement de cette province. La saine politique, fondée sur l'expérience et sur la connaissance du cœur humain , ne put résister aux suggestions de l'imprudent amour paternel, qui établit le plus dangereux usage.

Ce prince agrandit la ville de Kief et l'entoura de mu-

railles de briques. A l'instar de Constantinople, il appela la porte principale Porte d'Or, et il donna le nom de Sainte -Sophie à la nouvelle église cathédrale de Kief, qu'il embellit d'or, d'argent, de mosaïques et de vases précieux. Sa piété sincère et son amour pour les lettres n'éteignirent pas cependant son ardeur guerrière . En 1 043 , une querelle entre les marchands russes établis à Constantinople et les négociants grecs de cette capitale de l'empire d'Orient, donna lieu à une nouvelle entreprise de la Russie sur cette ville tant convoitée par l'ambition de ses souverains, à toutes les époques.

Les Russes furent battus, et cette guerre fut la dernière qu'ils firent contre la Grèce : depuis lors, Constantinople ne vit plus, dans le Bosphore, leurs terribles flottes. La Russie, déchirée par les guerres civiles, perdit bientôt sa puissance et sa grandeur ; sans cette décadence, on aurait pu voir s'accomplir une ancienne prophétie écrite dans le xe ou xi" siècle, on ne sait par qui, au-dessous de la statue de Bellérophon (1), sur la place Taurique, à Constantinople , et qui annonçait que « les Russes devaient s'emparer un jour de la* capitale de l'empire d'Orient. »

Iaroslaf eut trois filles : la seconde, nommée Agnès ou Anne, épousa Henri 1er, roi de France. Après la mort de son mari, arrivée en 1060, cette princesse, célèbre par sa piété, se retira dans un couvent à Senlis, où elle termina ses jours.

Outre Vladimir, Iaroslaf eut encore cinq fils , savoir : Isiaslaf, Sviatoslaf, Vsevolod, Viatcheslaf et Igor.

Iaroslaf mourut dans la soixante-dix-septième année de son âge ( 1 054 ), après un règne de trente-cinq ans : prince d'un caractère doux, allié fidèle, ami sûr, ennemi généreux, et ne conservant aucune haine après la réconciliation; moins ambitieux que brave, et plus occupé à rendre

il) Lors de la prise de Constantinople, dans le xnr* siècle, les Français firent fondre cette statut

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heureux ses sujets que désireux d'en acquérir de nouveaux. Sa révolte contre son père, dont l'histoire ignore les motifs, est la seule tache de sa vie. Lorsqu'il se sentit à ses derniers moments, laroslaf réunit ses fils, et voulut, par ses sages conseils, prévenir les dissensions qui pouvaient par la suite s'élever entre eux. « Je vais bientôt quitter ce monde, leur dit-il; vous devez non-seulement, mes enfants, vous traiter en frères, comme issus du même sang, mais aussi avoir l'un pour l'autre la plus vive tendresse. Souvenez-vous toujours que la discorde, en se mêlant parmi vous, aurait pour tous les résultats les plus funestes; qu'elle ne pourrait que détruire la gloire et la prospérité de l'État, dont les heureux travaux de nos ancêtres ont posé les bases. La paix et la tranquillité peuvent seules affermir sa puissance... En sa qualité de prince souverain, votre frère aîné Isiaslaf sera votre juge naturel; il protégera l'opprimé et punira le coupable. »

Paroles remarquables, aussi sages qu'inutiles! laroslaf pensait que la prudence des enfants, formée par l'expérience , pouvait surpasser celle de leurs pères ; malheureusement ses espérances ne se réalisèrent pas.

Enfin le règne de ce prince, surnommé le Sage par les chroniques russes, laissa au pays un monument digne d'un grand monarque. C'est à laroslaf qu'on attribue le plus ancien code des lois civiles russes, connu sous le nom de Droit russe. Du temps d'Oleg, les Russes avaient déjà leurs lois; laroslaf en modifia quelques-unes, en corrigea d'autres, et le premier enfin il publia des lois écrites en langue slavonne. Ce monument de l'antiquité, semblable aux Douze Tables de Rome, est un miroir fidèle de l'état civil de la Russie à cette époque.

L'ancienne Russie perdit avec laroslaf et sa puissance et sa prospérité. Son nouveau partage en petites provinces détruisit sa force , sa splendeur et sa tranquillité , fruits du gouvernement monarchique. La faute politique de Sviatoslaf avait été corrigée par Vladimir; laroslaf ré-

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para la faute do celui-ci, au lieu de profiter de cet exemple : leurs successeurs ne surent pas réunir en un seul tout les divers éléments de leur puissance ; et après avoir franchi dans le cours d'un siècle l'espace qui séparait son berceau et sa grandeur, l'État ne fit plus que s'affaiblir et marcher à sa perte pendant près de trois cents ans. Ces époques stériles en actions glorieuses , et signalées par des guerres civiles de peu d'importance entre les nombreux souverains dont les fantômes vont se perdre dans une profonde obscurité ; ces funestes époques méritent à peine d'être esquissées par l'historien.

Pour se conformer aux dispositions du testament d'Iaroslaf , ses fils se partagèrent la Russie , qui compta alors six jeunes souverains. Pendant l'espace d'environ dix ans , rien ne troubla la tranquillité intérieure du pays , et ses princes ne prirent les armes que contre les ennemis du dehors.

C'est en 1064 que commencent les malheurs de la Russie, et Nestor dit que le Ciel les annonça par d'épouvantables phénomènes. Pendant cinq jours, dit -il, on vit la rivière de Yolkof remonter vers sa source ; pendant une semaine entière on aperçut à l'occident une étoile couleur de sang; le soleil perdit l'éclat de sa lumière , et il se levait sans rayons, comme la lune ; enfin les pécheurs de Kief prirent dans leurs filets un monstre d'une espèce extraordinaire, qui fut rejeté dans le Dniéper. Ces traditions, qui nous font connaître l'horrible impression que les désastres de l'État gravaient dans les esprits des contemporains, sont dignes de remarque. « Le Ciel est juste , disait Nestor, il punit les Russes pour leurs péchés; nous osons nous appeler chrétiens , et nous vivons comme des idolâtres. Tandis que Ja foule se presse aux lieux de divertissements, tandis que le son des trompettes et des harpes retentit dans nos maisons, que des saltimbanques y donnent leurs danses en spectacle, les temples sont vides et il y règne un profond silence. »

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Après une guerre impie entre les fils de Iaroslaf , qui dura près de quatorze années, Isiaslaf, l'aîné de tous, contraint de fuir deux fois de sa capitale et même de son pays, n'y rentra que pour terminer une vie malheureuse et agitée (1078).

Ce ne fut pas le fils aîné d'Isiaslaf , mais Vsevolod qui succéda au trône. D'après les mœurs du temps et le respect général pour les liens du sang , l'oncle avait dans toutes les circonstances le droit de priorité et servait de père à ses neveux. Vsevolod régna quinze ans àKief , où il mourut à l'âge de soixante -quatre ans (1093) : son règne fut signalé par un fléau cruel ; la peste ravagea la Russie Tannée qui précéda la mort de ce prince , et enleva un grand nombre de personnes.

Le règne de Sviatopolk, second fils d'ïsiaslaf , qui succéda sans opposition a Vsevolod , son oncle , ne fut rempli que de guerres avec les ennemis du dehors , et de luttes intestines aussi impies que redoutables pour l'État, •qu'elles minaient de plus en plus dans ses fondements. Ce prince mourut en 1113.

Les boyards et le peuple , d'un consentement unanime , appelèrent au trône Vladimir, fils de Vsevoiod, qui s'était rendu célèbre sous le dernier règne , et qu'on distingue par le surnom grec de Mmomaque, qu'il tenait de sa mère , fille de Constantin Monomaque , empereur de Constantinople. L'influence qu'il exerçait depuis longtemps sur les affaires les plus importantes, son caractère ferme et conciliant , et son habileté à rétablir le bon ordre dans les conjonctures les plus difficiles , faisaient vivement désirer de le voir sur le premier trône de Russie. Mais ce prince refusa de se rendre aux vœux de l'élite de la nation. Il ne croyait pas que ses droits sur Kief fussent assez incontestables, et il craignait d'allumer des guerres sanglantes dans sa patrie. Sviatopolk avait laissé des fils en âge de régner. 11 dut enfin se rendre au désir général, et il fut reçu à Kief avec les témoignages de la joie la plus vive.

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Vladimir affermit la puissance des gra ds-princes sur les princes apanages , et il sut pendant son règne les contenir dans la sou mission. Comme Vladimir, par sa sagesse ou par l'idée qu'on avait de ses talents et de sa valeur, sut maintenir l'union parmi les princes de son sang, et imposer à ses voisins , son règne est peu fécond en événements. L'histoire se tait quand les peuples sont heureux : elle ne conserve guère que le souvenir des désastres et des crimes. Vladimir mourut en 1125, laissant huit fils, qui furent tous apanagés. L'année qui précéda sa mort fut marquée par l'incendie de Kief , qui dura deux jours entiers : six cents églises qui y furent consumées, au rapport des chroniqueurs russes, prouvent quelle devait être la grandeur de cette ville , le nombre de ses édifices et sa population.

Les premières années du règne de Mstislaf, fils de Vladimir, furent signalées par une guerre contre un peuple voisin, les terribles Polovtsi, qui à chaque changement de prince s'efforçaient de pénétrer en Russie pour s'y établir : Mstislaf les contraignit encore une fois à rentrer dans leur pays et à laisser respirer l'État, épuisé par leurs incursions répétées (1128). La paix régnait sur toute la Russie , qui en avait rarement goûté les douceurs depuis longtemps : elle pouvait se promettre de trouver dans le sein du repos quelque consolation aux maux que lui avaient causés tant de guerres, toujours funestes, lors même qu'elles avaient été suivies de la victoire. Elle n'avait plus d'ennemis; la nature s'arma contre elle. Des ouragans furieux, des pluies diluviennes, de terribles inondations brisèrent, renversèrent, détruisirent les productions de la campagne et l'espérance des habitants de Novgorod. Bientôt cette ville et son vaste territoire furent livrés à toutes les horreurs de la famine. Le peu de grains qu'on avait ramassé se vendait à un prix exorbitant, et les riches seuls pouvaient acquérir à grands frais une subsistance insuffisante. Bientôt même on vit manquer

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entièrement cette faible ressource. On fut réduit à broy elles feuilles et les écorces des tilleuls ; on en fit une sorte de pain qu'on dévorait avec avidité. On se nourrit même de la chair des rats. Les rues étaient jonchées de cadavres tombant en pourriture, et les vivants ne suffisaient pas à enterrer les morts. Les vapeurs iufectes qui s'exhalaient de ces cadavres abandonnés répandaient au loin lèur poison contagieux : nouvelle cause de destruction , désirable peut-être pour des infortunés dont elle abrégeait les souffrances. Heureux alors ceux qui purent fuir de leur patrie ou qui obtinrent que leurs enfants fussent acceptés comme esclaves par quelques étrangers !

Les années suivantes sont marquées dans les annales russes par des victoires sur les peuples de la Tchoude, les Lithuaniens et les Polovtsi. Mstislaf mourut au milieu de ces succès, après un règne de six ans (1132).

Les grandes qualités de Mstislaf avaient retenu les princes particuliers dans les bornes d'une sage modération : sa mort fut le signal du désordre. Le règne d'Iaropolk, son frère, proclamé grand-prince après lui, ne fut rempli que de luttes intérieures et de guerres au dehors, aussi déplorables que dépourvues de résultats utiles, (l'est à cette époque qu'il faut fixer l'origine d'une implacable haine entre les descendants d'Oleg et ceux de Monomaque, haine qui pendant un siècle entier fut le plus grand malheur de la Russie : les premiers ne voulaient point se contenter de leurs provinces héréditaires , et ne pouvaient sans un œil d'envie voir les autres en possession du trône des grands-princes.

Après la mort d'Iaropolk (1139), Viatcheslaf, prince de Péréiasiavle , se rendit à kief pour lui succéder, et il y fut reçu avec tous les honneurs dus à son nouveau titre ; mais à peine s'était-il mis en possession de cette souveraineté, que Vsevolod, fils d'Oleg, se présenta devant les portes de Kief pour se faire céder le premier trône de la Russie , que Viatcheslaf dut lui abandonner après en avoir

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joui douze jours au plus. Vsevolod, une fois maître de Kief , osa former le projet de dépouiller les princes de la race de Vladimir, et . de réunir toute la Russie sous sa propre puissance et sous celle de ses frères. Mais ses premières entreprises ne furent pas heureuses.

La politique de Vsevolod consistait principalement à affaiblir les souverains inférieurs , tantôt par des échanges, tantôt par des cessions qu'il leur proposait, et pour lesquelles il offrait des dédommagements de moindre valeur. Comme il cherchait surtout à augmenter sa puissance par une politique insidieuse, il ne négligeait pas non plus de se fortifier par des alliances étrangères. Le règne de Vsevolod fut marqué par une entreprise des princes russes sur la Pologne, qui resta sans succès (1142). Outre cette guerre, plusieurs autres remplirent cette époque; mais elles se terminèrent sans rien changer à la situation de TÉtat. Vsevolod mourut en 1146 ; ses sujets, en assistant à ses funérailles, ne cachèrent qu'à peine la joie qu'ils ressentaient de sa mort. Mais il avait pris le bon moyen de se faire regretter, en désignant pour son successeur son frère Igor, prince dur et rempli d'orgueil.

Igor, dès les premiers jours de son règne, commença à mécontenter ses nouveaux sujets en refusant de supprimer, suivant la promesse qu'il en avait faite , quelques impôts que Vsevolod avait mis sur eux. L'abandon qu'il fit à ses favoris du pouvoir suprême, et le soin de juger le peuple, qu'il ne craignit pas de leur confier, augmentèrent encore la haine qu'on avait conçue contre lui. Ces imprudents commencèrent par des actes de violence l'exercice ou plutôt l'abus de leur pouvoir, et se comportèrent moins en juges qu'en brigands. Les habitants de Kief , prévoyant tous les maux qui leur étaient réservés sous un régime aussi tyrannique, appelèrent Isiaslaf , lils de Mstislaf , pour qu'il les délivrât d'un joug insupportable et qu'il vînt les gouverner. Vsevolod, en montant sur le trône, avait promis à ce prince de le nommer pour son

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