‹ Histoire de Russie, depuis les temps les plus recules jusqu'à nos joursChapitre 7 sur 35 · ILST01KE DE RUSSIE · texte numérisé non relu

ILST01KE DE RUSSIE

successeur; mais il avait oublié sa parole dès qu'il s'était vu affermi dans sa domination. Isiaslaf parut bientôt sous les murs de Kief : une lutte terrible s'engagea entre ses soldats et ceux d'Igor; elle fut de courte durée cependant , et Igor, mis en fuite, alla se cacher dans un marais, d'où on le retira pour l'amener au nouveau souverain , qui le lit jeter dans un cachot. Igor n'avait porté que six semaines le titre de prince de Kief.

Isiaslaf, entouré de l'amour de son peuple, pouvait espérer pour lui et pour ses sujets une longue suite de jours heureux. Malheureusement l'histoire de ce temps ne nous offre que des crimes funestes, résultats des discordes intestines, où le sang des braves coulait pour les intérêts des princes et non pour la patrie.

Le tranquille et doux Yiatcheslaf , qui s'était laissé dépouiller si paisiblement par Ysevolod pour éviter de prendre les armes, sentit enfin les aiguillons de l'ambition , quand il crut avoir trouvé l'occasion de la satisfaire : ou plutôt , excité par les conseils de ses boyards , qui lui répétaient que le trône lui appartenait par le droit de l'âge, peut-être ne fit-il la guerre que par faiblesse. Isiaslaf, à peine monté sur le trône, y devait être encore mal affermi; c'était le moment de l'en renverser. Ainsi pensaient les amis de Viatcheslaf , et les premiers succès de ce prince durent lui faire espérer qu'il n'aurait point à se repentir d'avoir suivi leurs conseils. Ses rapides conquêtes semblaient lui promettre celle de la première principauté de la Russie ; mais ses revers furent aussi prompts que ses succès; et, après avoir perdu tout ce qu'il venait de conquérir, il se vit encore privé de la principauté de Tourof, où le prince de Kief plaça l'un de ses fils.

Isiaslaf était pourtant dévoré d'inquiétudes au milieu de ses succès : il craignait toujours la vengeance de Sviatoslaf , frère du malheureux Igor, et croyait ne pouvoir être tranquille qu'après l'avoir abattu. Sviatoslaf avait en partage Novgorod-Séverski : une armée considérable, sous

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les ordres de plusieurs princes, y vint porter le ravage. Trop faible pour résister, Sviatoslaf demanda la paix. On la lui accorda, mais à condition qu'il promettrait d'abandonner son frère. Indigné d'une telle proposition , Sviatoslaf s'écrie qu'il perdra plutôt la vie que d'y souscrire. Ce refus généreux méritait d'être suivi d'un plus heureux succès- Mais, après avoir vu tous les désastres fondre sur lui, le frère d'Igor est réduit à fuir pour sauver sa tète, mise à prix (1147).

Cependant Igor apprit au fond de son cachot les malheurs de Sviatoslaf, et la perte de toutes ses espérances ; il n'y put survivre, et chaque jour le chagrin le conduisait aux portes du tombeau. Dans cette extrémité, il obtint d'Isiaslaf de passer de sa prison dans un couvent de Kief , où il prit l'habit religieux.

Mais Sviatoslaf ne tarda point à reparaître, et ses premiers succès accroissant le nombre de ses soldats et de ses alliés, il prend plusieurs villes sur Isiaslaf. Celui-ci sort de Kief, dont il confie la garde à Vladimir, son frère , et s'avance contre Sviatoslaf. Bientôt il réclame de ses sujets des secours d'hommes et de chevaux ; les habitants de Kief déclarent qu'ils sont prêts à soutenir sa cause de tous leurs efforts. Dans ce moment de zèle, un d'eux s'écrie qu'en vain ils combattront pour leur souverain, tant qu'on laissera vivre Igor, âme et objet de toutes les entreprises de Sviatoslaf. À ces mots, l'ancienne haine du peuple contre Igor se réveille ; elle va jusqu'à la fureur : tous répètent d'une commune voix qu'il faut qu'Igor périsse. En vain le métropolitain veut faire valoir l'ascendant que donne sur le peuple un ministère révéré ; en vain le prince Vladimir et les citoyens les plus respectables se jettent au milieu de cette populace effrénée , et tâchent de la retenir par la force de la persuasion et par celle de l'autorité ; en vain les députés mêmes d'Isiaslaf annoncent qu'un tel attentat attirera sur le peuple la colère du souverain : ces furieux , incapables de rien entendre , ne reconnaissent

HISTOIRE DE KUSSIE.

plus la voix de leurs chefs, ni celle du premier ministre des autels. Ils courent au monastère , où le malheureux Igor coulait ses jours dans la pénitence , dans la paix et dans l'obscurité. Vladimir monte à cheval , et part avec précipitation pour prévenir le crime. L'affluence du peuple qui remplit les rues arrête sa course ; il est forcé de prendre un autre chemin , il perd du temps, et les meurtrière le préviennent. Igor était aux autels où l'on célébrait la messe ; ils oublient qu'il fut leur souverain , le prennent par les cheveux, et le traînent jusqu'au portail. Alors arrive Vladimir: il entend les cris d'Igor, il le voit roulé dans la poussière sous les mains qui le frappent. Saisi d'horreur à ce spectacle , il oublie son propre danger, saute de cheval, écarte le peuple d'abord étonné, et couvre la victime de son manteau. Il lutte seul contre des furieux qui lui disputent leur proie : la rage du peuple s'accroît encore par les obstacles qu'on lui oppose. En attaquant, en défendant Igor, en se l'arrachant tour à tour, on parvient jusqu'au palais de la mère du prince régnant. Un nouveau protecteur de l'infortuné se présente : c'est un prince nommé Mikhaïl ; avec Vladimir, il pousse Igor dans la cour du palais. Les assassins, qui se voient privés de leur victime, se jettent sur ses défenseurs. Vladimir leur échappe : ils tombent sur Mikhaïl, osent le frapper, lui arrachent sa chaîne d'or, et la croix et la médaille qui y étaient attachées. Il parvient à se tirer de leurs mains, entre dans le palais, ferme les portes : le peuple les brise, voit Igor sur le vestibule, le saisit, le renverse, le massacre. La fureur des meurtriers n'est point encore apaisée par sa mort ; ils le tirent par les pieds, le traînent dans les rues, le dépouillent, font à son cadavre mille outrages, et l'abandonnent enfin dans un marché.

Vladimir alla lui-même enlever le corps du malheureux prince, et le fît inhumer le lendemain. Le peuple assista à ses funérailles : ce même peuple qui l'avait massacré dans sa fureur versa des torrents de larmes et poussa des

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cris lamentables à son enterrement ; et un orage mêlé de tonnerre étant survenu pendant cette triste cérémonie , les meurtriers regardèrent cet événement naturel comme une preuve de la colère céleste (1147).

Isiaslaf fut d'autant plus touché de ce meurtre , qu'il pouvait lui attirer la haine irréconciliable des princes de la famille d'Igor, et des guerres interminables. C'est ce qui arriva bientôt. Les années 1148 et 1149 furent remplies par des combats presque continuels, où d'abord l'avantage fut pour le prince de Kief ; mais enfin, battu par Sviatoslaf, secondé de nombreux et puissants alliés, Isiaslaf, vaincu sans espérance, privé de toutes ses troupes,qui venaient d'être ou dispersées ou taillées en pièces, rentra dans sa capitale, non plus pour y exercer la puissance suprême, mais pour y reprendre ce qu'il avait de plus précieux. Il alla avec sa femme et ses enfants chercher un asile à Volodimer, qu'il venait de donner à son frère en apanage (1149).

Renversé du trône, Isiaslaf ne s'abandonna pas luimême dans l'adversité. Beau -père des rois de Hongrie et de Pologne, il demanda à ses gendres les secours qu'il ne pouvait trouver dans ses propres forces, et il les obtint. Mais ses premières entreprises pour reconquérir son trône et ses États furent sans succès. Un redoutable adversaire, un ennemi juré, Georges ou loury, prince de Souzdal, était à la tête des rebelles. Il régnait alors seul à Kief, où deux partis puissants et contraires se réunirent bientôt pour faire une convention secrète de rappeler Isiaslaf, qui, de son côté , comptait toujours sur l'amour de ses anciens sujets et conservait l'espérance de régner encore sur eux Tandis qu'Ioury se laissait énerver au milieu de son peuple perfide, Isiaslaf continuait de lutter courageusement contre le malheur qui semblait devoir l'abattre. Plusieurs citoyens de Kief l'avaient suivi dans l'adversité ; ilconnaissait les sentiments de ceux qui étaient restés dans la ville, et une armée hongroise forte de dix

mille hommes vint à son secours, conduite par le voïévode de Transylvanie. Ce fut avec ces troupes qu'Isiaslaf marcha sur Kief , où il surprit à l'improviste Ioury, qui s'oubliait au milieu des plaisirs : il n'était plus temps pour lui de rassembler des soldats, de songer à se défendre. Le frère même d'Ioury, le paisible Viatcheslaf , avait uni ses forces avec celles d'Isiaslaf et de ses alliés , et soutenait les droits de ce prince de tous ceux qu'il avait lui-même, comme oncle d'Isiaslaf. Ce fut avec une joie extrême que les habitants de Kief virent ensemble dans leurs murs Viatcheslaf etlsiaslaf, princes également chéris à des titres différents : le premier, aimé pour sa douceur et pour son équité; le second, à qui la même équité, la même douceur gagnaient le cœur des peuples, et qui par son courage se faisait respecter de ses ennemis. Isiaslaf, sentant combien il s'affermirait sur le trône en s'y assejant à côté de son oncle, le lui offrit tout entier; mais ce prince, peu ambitieux, n'accepta la domination qu'en adoptant son neveu, lui confia tout le pouvoir, et se contenta de partager avec lui le titre de prince de Kief (1150).

Les entreprises continuelles d'Ioury et les incursions des Polovtsi, ses alliés, obligèrent Isiaslaf d'avoir toujours les armes à la main j usqu'à sa mort, qui arriva en 1 1 54 . Il emporta au tombeau l'amour et les regrets de ses peuples.

Kief ne restait pas privé de souverain , puisque Viatcheslaf vivait, puisqu'il portait le titre de grand-prince. Il se contentait du titre, ou du moins il ne faisait que donner de sages conseils, et voulait qu'un autre prince, plus ferme, plus actif et plus guerrier, fût chargé de l'exécution. Il avait près de lui Mstislaf , fils du dernier prince; et pourtant l'un n'eut pas même l'idée de s'asseoir sur le trône , ni l'autre celle de l'y placer, tant était regardé comme sacré l'usage qui adjugeait la succession non pas au fils du souverain , mais à son frère ou au plus âgé des princes. Ainsi Rotislaf, frère d'Isiaslaf et prince de Smo-

lensk, fut appelé par son oncle. 11 sembla ne prendre en main les rênes de l'État que pour connaître les sollicitudes de la puissance suprême.

La mort de Viatcheslaf (1155) rendit bientôt Rotislaf seul souverain de Kief; mais, au lieu d'augmenter sa puissance , elle y portait un coup funeste. Viatcheslaf ne prêtait que son nom ; c'était à la vérité un nom cher au peuple : privé d'un appui si frêle en apparence, Rotislaf chancela sur le trône et en fut bientôt renversé, trop heureux de pouvoir conserver sa principauté de Smolensk, où il lui fut permis de finir ses jours. Le 20 mars 1155, loury entrait en triomphe dans Kief, où du consentement général il prit le titre de grand- prince. Ainsi loury, à l'âge de soixante-trois ans, obtint l'objet de ses désirs; mais le prix qu'il reçut de son ambition ne valait pas le sang qu'il avait fait répandre. Malheureux, qui déchira, qui ruina sa patrie, pour avoir le plaisir de la gouverner sur le bord de son tombeau , et de posséder un trône tellement affaibli , que ses successeurs craignirent ou dédaignèrent de s'y asseoir.

loury avait acheté le trône de Kief par bien des travaux et bien des guerres : il le posséda sans être plus tranquille, et combattit toujours, soit pour le conserver, soit pour se faire rendre hommage par les autres souverains de la Russie , soit pour repousser les attaques fréquentes des brigands. Il ne savait au reste profiter de la paix que pour entreprendre de nouvelles guerres. La mort vint mettre fin à une vie passée tout entière dans cette agitation, qui fait le juste supplice des ambitieux (1157).

loury, ou Georges, surnommé Longuemain, était ambitieux, et néanmoins insouciant. Plus occupé de ses plaisirs que de l'administration de l'État et des travaux de la guerre, il se reposait de tout sur ses grands et ses favoris. Son ambition lui fit entreprendre un grand nombre de guerres, qu'il soutint moins par lui-même que par les talents et la valeur de ses fils et des princes ses alliés.

HISTOIRE DE ItUSSIh.

Renversé trois fois du trône de Kief, il dut attribuer ce malheur à son indolence. Des favoris qu'il avait amenés avec lui de sa principauté de Souzdal, et un ramas d'aventuriers qui cherchaient fortune à leur suite, foulaient à leur gré les citoyens de la capitale, les pillaient, les outrageaient dans leur honneur : aussi la haine que les habitants de Kief avaient contre Ioury, trop longtemps contenue par la crainte , éclata dès le jour même de sa mort. Ses palais, celui de son fils Vasilko, furent mis au pillage , et tous les citoyens de Souzdal qui se trouvèrent à Kief ou dans le domaine furent impitoyablement massacrés. Traités longtemps par eux comme des ennemis , les Russes de Kief ne les reconnurent plus pour leurs concitoyens ; ils ne virent en eux que de féroces oppresseurs , et cherchèrent à venger dans leur sang tous les maux qu'ils en avaient soufferts.

Cependant Ioury eut sans doute de grandes qualités , et les Russes l'ont mis avec raison au nombre de leurs plus grands princes. Il ouvrit des routes à travers d'épaisses forêts, et fit paraître dans des lieux jusqu'alors déserts et sauvages, des traces de l'industrie humaine. Les villes qu'il bâtit sont des monuments qui perpétuent sa gloire. Il y appela des Bulgares , des Hongrois et d'autres peuples voisins, qui vinrent s'y établir et augmentèrent la population et les ressources de la Russie. On compte parmi ces villes Iourief, Polski, Péréiaslavle , Zalessky, Dmitrof , Volodimer sur la Kliazme , qui devint bientôt et resta longtemps la capitale de l'empire. Enfin , ce fut lui qui jeta les fondements de Moscou.

Lorsque Ioury mourut, ïsiaslaf , prince de Tchernigof , venait lui faire la guerre et était déjà près de Kief. Excité par l'occasion , et même invité par les habitants , il y entra et en prit possession quatre jours après la mort du dernier prince. Mais son ambition fut plutôt trompée que satisfaite : ce trône sur lequel il montait n'était déjà plus le premier trône de la Russie.

HISTOIRE OK KITSSIK. (il

Kief, située datis un climat favorisé de la nature où malgré la rigueur des hivers on voit l'été récompenser ou même prévenir les travaux des agriculteurs, est arrosée par le Dnieper, dont le Russe audacieux bravait jadis les écueils pour descendre à Constantinople. Ces avantages engagèrent les grands -princes à choisir cette ville pour leur résidence ; toutefois des inconvénients qu'ils avaient ou méprisés ou peu connus devaient entraîner la ruine de cette capitale. De tout temps le midi de la Russie, cette contrée que la nature voulut en vain reudre délicieuse , fut habitée par des peuples barbares qui jouissaient de ses charmes sans les apprécier. Ces peuples, livrés au brigandage, Petchénègues , Khozars, Turcs, Poiovtsi et autres , faisaient peu d'excursions dont Kief ou les régions d'aleutour ne fussent les premiers théâtres, et les dévastaient à peu près également, soit qu'ils y entrassent comme ennemis ou qu'ils y fussent appelés comme amis. Elles étaient encore exposées aux armes des Hongrois , des Lithuaniens, des Polonais. D'ailleurs Kief était le centre de l'ambition de tous les princes apanagés : dès qu'ils possédaient assez de forces pour être ambitieux , c'était contre elle qu'ils réunissaient tous, leurs efforts, qu'ils portaient tous leurs coups; c'était contre elle qu'ils provoquaient, qu'ils imploraient les armes des étrangers ; c'était elle qu'ils voulaient posséder et qu'ils semblaient vouloir détruire : elle était la cause , le but et la victime de leurs guerres interminables, qui attiraient dans la patrie des barbares avides de butin et non moins ardents à la destruction qu'au pillage.

André, fils d'Ioury, conçut le projet d'abandonner Kief, et, sans faire part à ce prince de son dessein, il se fit construire un palais à Volodimer ou Vladimir, qu'il agrandit, embellit, fortifia, et qui devint bientôt après la capitale de la grande principauté de Souzdal ou de Vladimir. Ce fut ainsi qu'il prépara le nord-est de la Russie à devenir, pour ainsi dire, le cœur de ce vaste empire,

HisTontK dk nrssiK,

abandonnant Kief et les provinces méridionales en proie aux malheurs de la guerre civile. André, après la mort de son père, ne songea pas un instant à retourner à Kief, qui ne tarda point à cesser d'être regardée comme la capitale de l'État.

Les forces du grand-prince de Vladimir s'accroissaient progressivement dans la paix, et devenaient d'autant plus redoutables, qu'il en faisait plus prudemment usage. Ce ne fut pas à courber sous le joug les princes de son sang qu'il crut devoir d'abord les employer , mais à réprimer les entreprises de voisins inquiets, les Grands-Bulgares , qui menaçaient d'opprimer ^a patrie. En effet, ces peuples, en s'étendant de plus en plus , se trouvaient voisins de la nouvelle principauté et semblaient la menacer tout entière. André sentit qu'il fallait abaisser leur puissance ou trembler pour la sienne , et porta la guerre dans leur pays (1164) avec son frère Iaroslaf et son fils Isiaslaf. La supériorité de ses forces, la discipline de son armée, le courage de ses soldats , lui procurèrent constamment la victoire. Dans le pays même des vaincus furent élevées des villes qui les tenaient en respect, aussi bien que d'autres peuples leurs sujets ou leurs alliés. Ainsi s'accroissait la domination de Vladimir ; et cependant la malheureuse Kief se remplissait chaque jour de nouveaux troubles et de désastres qui la conduisaient à l'abîme. D'un autre côté, Novgorod , longtemps agitée par sa propre inconstance et par les changements de souverains , voyait son domaine attaqué par une puissance voisine, la Suède.

Il ressort de toute la conduite d'André au milieu des désastres de Kief et de Novgorod que son dessein était d'affaiblir les plus puissantes souverainetés de la Russie, d'en détacher les annexes, de leur enlever leurs soutiens, et enfin de les tenir sous le joug. Dès lors les petits princes apanagés se seraient trouvés soumis, et toutes les parties de l'État n'auraient plus formé qu'un corps sous une même domination. Ce projet était beau , il était

utile, mais trop vaste pour la vie d'un seul homme, et celle d'André fut bientôt tranchée par le plus lâche des crimes (1170).

André, dont l'épouse était la fille du boyard Koutchka, mort assassiné , avait comblé de bienfaits les frères de sa femme, et surtout Joachim. L'un d'eux avant commis un crime digne de mort , et le grand nombre de scélérats qu'il y avait alors même dans les plus hauts rangs faisant sentir la nécessité d'une justice sévère, André le condamna au supplice, et l'arrêt fut exécuté. Joachim aurait dû se contenter de gémir en secret sur la triste lin d'un frère criminel, et, s'il pensait que son père eût injustement péri, il savait qu'André était innocent de sa mort. Mais, ne s'occupant que des sentiments qui lui rendaient son prince odieux , il ne pensa qu'à venger à la fois et son père et son frère. Il gagna son gendre et deux autres courtisans qui promirent d'assassiner leur maître. Ces hommes , qui possédaient les premières charges de la cour , n'étaient pas moins coupables que le frère de Joaclrim , et craignaient d'éprouver un jour le même sort. Ils entraînèrent dans leur complot vingt autres misérables à qui leur conscience inspirait les mêmes terreurs. André était alors à Bogolioubof. Les conjurés se rendent la nuit au palais , tuent le petit nombre de gardes qui s'y trouvaient , et montent à la chambre où le prince dormait, ayant près de lui un seul domestique. Ils brisent la porte , André se réveille au bruit , veut saisir son épée, et ne la trouve pas : un traître l'avait déjà enlevée. Tout désarmé qu'il est, André se jette sur ses assassins et précipite sous ses pieds le premier qu'il saisit. Les monstres font par erreur un acte de justice : ils croient que c'est le prince qui a été renversé , veulent le frapper, et tuent un de leurs complices. Mais bientôt détrompés , tous à la fois tournent contre André leurs épées et leurs lances et le couvrent de blessures. Enfin , le croyant mort, ils le portent dans la cour, et se retirent. Alors le malheureux André,

HISTOIKK DE WSSIK.

rassemblant un reste de force , se traîne sous l'escalier. Les sérierais, qui uetaient pas encore trés-éloignés , entendent les gémissements que lui arrache la douleur, et , sentant le danger qu'il y a pour eux à laisser leur crime imparfait, ils retournent sur leurs pas, prennent des torches, cherchent le prince à la trace de son sang, le trouvent et le massacrent.

Les habitants de Bogolioubof , au lieu de penser à le venger, pillent son palais et les maisons des magistrats qu'il a nommés et des receveurs des impôts.

Un serviteur fidèle d'André enleva , au bout de deux jours, le corps de son maître, qui était resté nu, dans un jardin, exposé aux chiens et aux oiseaux de proie, et le porta à l'église, où les derniers devoirs lui furent rendus à la hàle et sans pompe. Les Yladirairiens pleurèrent André; mais ils ne songèrent pas à punir le crime, et les meurtriers jouirent en paix de leur odieux triomphe.

Après- la mort d'André, Michel, frère du défunt, à la suite d'une foule de brigues contraires, fut élu prince de Vladimir par les citoyens réunis de Rostof , de Souzdal et de Péréiaslavie. Son règne fut court : il ne jouit guère qu'un an d'une souveraineté qui lui fut vivement disputée par laropolk et Mstislaf , neveu d'André, et laissa en mourant un fils nommé Gleb, qui, suivant l'usage, ne fut pas son successeur, quoique le peuple, qui aimait tendrement Michel, le désirât (1176).

11 ne restait aucun prince descendant d'Ioury, plus âgé que Vsevolod, le dernier de ses fils. A ce titre il devait obtenir la première principauté de la Russie ; mais il avait encore acquis un titre plus flatteur, l'amour des citoyens, qui l'élurent d'un accord unanime. On nous dispensera de raconter ce règne ; quoique bien long (il fut de trentesept ans) , il n'est rempli que de guerres presque incessantes , dont les détails n'offrent rien de saillant. Vsevolod mourut en 1212 : il fut généralement regretté, et les annales russes lui ont décerné le surnom de grand

Le règne de Ysevolod coïncide avec la prise de Constantinople par les croisés : événement très-important pour les Russes, qui avaient alors des liaisons si intimes avec les Grecs sous le rapport de la religion et du commerce.

A la mort de Vsevolod , chacun de ses fils prit possession des apanages qu'il leur avait marqués : Constantin , de Rostof; Vladimir, de Moscou; Sviatoslaf , d'Iourief; Ivan, de Starodoub ; et Georges, de Vladimir. Cependant presque tous étaient mécontents de leur partage, et la guerre s'alluma bientôt entre eux. La paix fut enfin signée; mais elle dura peu entre des frères qui avaient appris à se craindre mutuellement.

Georges ayant à cœur d'abattre dans la personne de son frère aîné, Constantin , un rival , un ennemi dont il redoutait les prétentions et les droits à la principauté de Vladimir, dont son père l'avait pourtant investi lui-même , unit ses forces à celles de son jeune frère Iaroslaf. Il rassembla à la hâte une armée considérable , composée de tous les peuples de sa domination , et dans plusieurs villes il ne resta pas un seul homme capable de porter les armes. Mais cette armée , qui semblait formidable par le nombre , était composée d'hommes mal armés , mal vêtus , et dont la plupart n'avaient jamais vu la guerre. Georges cependant était fier de se voir à la tète de ce vain épouvantail , et les chefs , pleins d'une confiance orgueilleuse et stupide, passaient le temps dans les festins. Ils trompaient ainsi par les plaisirs les fatigues de la marche , et doutaient si peu de la victoire, qu'ils osèrent se partager la Russie comme s'ils s'en étaient déjà rendus maîtres. Ce traité de partage fut scellé par le serment des princes alliés. Les soldats eurent ordre de ne faire aucun prisonnier et de n'épargner aucun ennemi, de quelque rang qu'il pût être. La peine de mort fut prononcée contre ceux qui désobéiraient à cet ordre barbare, par lequel Iaroslaf et Georges dévouaient à la mort leur frère Constantin.

Le combat s'engagea, et la victoire se déclara bientôt pour Constantin , qui ne perdit que cinq cent cinquante hommes, tandis que Georges en laissa sur la place plus de neuf mille, sans compter ceux qui se noyèrent en prenant la fuite et ceux qui moururent de leurs blessures dans les forets (1217). Georges, encore plus abattu qu'il n'avait été présomptueux, jette ses armes, change de cheval, fuit avec précipitation et arrive en chemise à Vladimir, sa capitale. Les habitants, pleins de confiance dans la supériorité du nombre, crurent de loin que c'était un courrier qui venait leur annoncer la victoire , et rien ne put égaler leur surprise et leur consternation quand ils reconnurent leur souverain.

Les princes vainqueurs ne se distinguèrent pas moins par leur modération que par leur courage. Au lieu de poursuivre avec acharnement les vaincus, ils s'avancèrent sans précipitation vers Vladimir, et, malgré l'ardeur de leurs soldats , ils refusèrent de donner l'assaut, persuadés que Georges ne tarderait pas à se rendre. On n'eut pas lieu de se repentir d'avoir épargné le sang. Georges se remit à la discrétion des princes alliés, ne demandant que la vie et la liberté : mais Constantin , trop magnanime pour abuser du malheur de stm frère, lui donna un apanage, où ce prince et sa famille trouvèrent une honorable retraite.

Huit jours après sa victoire, Constantin ayant fait prêter le serment ordinaire aux habitants de Vladimir, s'avança vers Péreslave pour réduire Iaroslaf, qui s'y était retiré. Iaroslaf, surpris de la prompte arrivée des ennemis, n'eut d'autre parti à prendre que de demander la paix : elle lui fut généreusement accordée.

Quoique Constantin fût dans la fleur de l'âge , il était atteint d'une maladie qui lui faisait regarder sa fin comme prochaine. Craignant que sa mort ne précipitât la Russie dans de nouveaux troubles et que ses enfants ne fussent privés d'apanages, il résolut de prévenir ces deux mal-

heurs en gagnant l'amitié de Georges et en lui donnant lui-même ses États. 11 le fît venir, lui prodigua les marques de la plus vive tendresse et le nomma son successeur aux principautés de Vladimir et de Souzdal : sans doute ce ne fut pas sans lui recommander ses enfants et lui indiquer les apanages qu'il désirait qui leur fussent accordés. Il mourut peu de temps après avoir fait ces dispositions (1219).

Heureux ce prince, d'avoir fini ses jours dans le moment qui précéda la désolation de sa patrie , et de n'avoir pu la prévoir ! La Russie , couverte de sang , va recevoir des fers , et ne connaît pas même encore le nom de l'ennemi (jui va partir des extrémités de l'Orient pour lui donner des chaînes.

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