CHAPITRE V
Première invasion des Tartares. — État de la Russie. — Gengiskau. - Ses conquêtes. - Vaius efforts des princes pour résister aux Tartares.
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Bientôt la Russie ne va plus offrir qu'une vaste scène d'horreurs. Attaquée par un ennemi que précédait la terreur de son nom et que l'effroi qu'il excitait devait rendre invincible , elle ne lui opposera que les efforts désunis des différentes dominations qui la composent et qui l'affaiblissent. Assez forte peut-être pour ne pas craindre les attaques les plus redoutables si elle pouvait y opposer toute sa masse dirigée par un seul chef, à peine retardera-t-elle de quelques instants sa ruine parce qu'elle n'y opposera à la fois que quelques-unes de ses parties.
Depuis Vladimir le firand la Russie s'était toujours
affaiblie de plus eu plus , parce qu'elle s'était toujours de plus en plus subdivisée. Sous le premier de ses princes chrétiens elle ne formait qu'une seule domination, qui pouvait agir tout entière à la voix du maître ; mais sous ses successeurs, partagée en une foule de petites souverainetés rivales qui se ruinaient mutuellement par leurs désavantages et par leurs succès , il n'existait aucun pouvoir capable de réunir ses forces dispersées et de faire un ensemble redoutable de ses nombreuses parties , qui ne se trouvaient faibles que par leur division.
Accoutumée depuis longtemps à n'avoir que les mêmes ennemis , tantôt vaincue , tantôt victorieuse , et les combattant toujours avec égalité d'art, de discipline et d'armes , quelle sera sa faiblesse contre un peuple vainqueur de l'Asie presque entière, contre des guerriers impétueux dans l'attaque, légers dans la fuite , et qui ne fuient que pour vaincre, qu'on perd de vue en un instant, et qui tout aussitôt reviennent attaquer avec plus de fureur ; que la cupidité peut appeler dans les contrées les plus riches , mais qui ne sont point arrêtés par les plus affreuses solitudes !
C'était encore un malheur de plus pour la Russie que la principale souveraineté fût devenue le partage d'un prince qui ne s'était fait connaître que par sa stupide et lâche présomption. Constantin était digne de lutter contre les désastres , d'opposer à une force supérieure un courage capable au moins de résister quelque temps et de ne pas succomber sans vengeance ou sans gloire. Mais Georges ne pouvait que céder à la crainte ou tenter des efforts insensés : également faible lorsqu'il méprisait un danger qu'il ne connaissait pas, ou quand il redoutait un péril qu'il s'exagérait. « C'est, comme l'a très-bien dit un historien moderne, un de ces souverains qui semblent n'avoir régné que pour revêtir de leur nom une époque funeste : on ne s'aperçoit qu'ils se sont assis sur le trône que lorsqu'ils en tombent et qu'ils en teignent les degrés de leur sang. »
HISTOIKE DE RUSSIE. 69
Pressé de porter notre attention sur le plus funeste et un des plus grands événements de l'histoire de Russie, nous passons sous silence les faits qui ont précédé cette sanglante catastrophe, et qui lasseraient notre impatience si nous y voulions seulement jeter un regard.
Ce fut en 1224 que la Russie entendit prononcer pour la première fois le nom terrible des Tartares.
Dans la Tartarie chinoise actuelle , au sud du gouvernement d'Irkoutsk, au milieu de déserts inconnus aux (irecs et aux Romains, erraient les hordes des Mogols, de même origine que les Turcs orientaux. Ce peuple sauvage et vagabond , occupé de la chasse et de l'entretien des bestiaux , avide de pillage , dépendait des Tartares Niu-Tché, qui dominaient sur la partie septentrionale de la Chine ; mais vers la moitié du xue siècle il devint puissant et commença à s'illustrer par des victoires. Son kan Ezoukaï-Bayadour, après avoir conquis plusieurs contrées voisines, mourut à la fleur de l'âge. Temoutchin, son fils, âgé de treize ans, se trouva à la tête de quarante mille familles sujettes à ses lois et ses tributaires. Cet adolescent, élevé par sa mère dans la simplicité de la vie pastorale, était destiné à étonner l'univers par son héroïsme et ses succès, à subjuguer des millions d'hommes, et à renverser des monarchies illustres par la force de leurs armes, par leurs progrès dans les sciences et les arts, par la sagesse de leurs anciens législateurs.
A la mort de Bayadour un grand nombre de ses tri- • butaires osèrent s'affranchir du joug de son fils. Temoutchin rassemble une armée de trente mille hommes, défait les rebelles, et fait périr les principaux chefs de la révolte dans des chaudières d'eau bouillante. Cependant ce jeune kan reconnaissait encore l'autorité suprême du monarque tartare , auquel il rendit même de grands services dans ses expéditions militaires; mais bientôt , enorgueilli de ses éclatants succès , fier du triomphe de ses armes , il voulut se rendre indépendant et devenir
un puissant souverain. Effrayer ses ennemis par la vengeance , exciter et entretenir le zèle de ses amis par ses largesses, se montrer au peuple comme un être surnaturel , telle était la ligne de conduite que son ambition lui dictait. Poussés par la crainte , tous les princes particuliers des hordes mogoles ou tartares vinrent se soumettre à lui. 11 les rassembla un jour sur le bord d'un fleuve , de l'eau duquel il remplit une coupe qu'il but solennellement, et jura de partager avec eux le doux et l'amer qu'il rencontrerait dans le cours de sa vie. Le kau de Kerait, qui avait osé tirer son épée contre ce nouvel Attila , paya son audace de sa tète , et son crâne , garni d'argent , demeura en Tartarie comme un monument de la colère de Temoutchin.
Pendant que l'innombrable armée des Mogols, disposée en neuf camps près de la source du fleuve Amour, sous des tentes de différentes couleurs , contemplait avec admiration ce jeune monarque et attendait ses nouveaux ordres, on vit paraître un ermite ou prétendu prophète : « Dieu, dit -il, donne toute la terre à Temoutchin, et ce maître du monde doit recevoir le nom de Gengiskan , » c'est-à-dire grand kan ou grand prince. Les guerriers, les chefs, tous lui témoignèrent d'une voix unanime leur désir d'être l'instrument des volontés du Ciel, et leur exemple fut bientôt suivi par des nations entières. Les Kirguis de la Sibérie méridionale , les Ygoures ou Ouïgoures , habitants des frontières de la petite Bukharie , prirent le nom de sujets de Gengiskan : le monarque du Thibet lui-même le reconnut pour son suzerain.
Parvenu à un si haut degré de grandeur, le fier kan refusa formellement de payer tribut au roi des Niu-Tché, maître des provinces septentrionales de la Chine; il lui fit dire par ironie : « Depuis longtemps les Chinois appellent leur souverain fils du ciel; toi , tu n'es qu'un homme, qu'un mortel. » La grande muraille de pierre qui sert de frontière à la Chine fut un obstacle insuffisant pour
arrêter les intrépides Mogols : ils prirent quatre-vingtdix villes, défirent complètement l'innombrable armée de leurs ennemis , et égorgèrent , comme des êtres inutiles , une multitude de vieillards qu'ils avaient faits prisonniers. Le monarque vaincu désarma son ennemi eu lui donnant cinq cents jeunes nommes, autant déjeunes filles , trois mille chevaux et une grande quantité de soie et d'or. Cependant Gengiskan entra une seconde fois en Chine et mit le siège devant Pékin , capitale de ce vaste empire. Les habitants se défendirent en désespérés; mais leur valeur ne put sauver cette ville; les Mogols s'en emparèrent (1215), et livrèrent aux flammes le palais impérial , qui brûla pendant plus d'un mois avant d'être réduit en cendres. Les Mogols firent un immense butin.
Ils trouvèrent dans Pékin un sage, nommé Ylitchoutsaï, parent des derniers empereurs de la Chine, et célèbre dans l'histoire comme bienfaiteur de l'humanité ; car il sut gagner le cœur et la confiance de Gengiskan, arracher à sa fureur des millions de victimes , modérer sa cruauté, et lui donner d'utiles conseils pour civiliser les féroces Mogols.
Cependant les Tartares Niu - Tché luttaient encore contre Gengiskan. Celui-ci laisse dans la Chine de nombreuses troupes sous les ordres d'un chef valeureux, et lui-même se précipite sur les contrées occidentales pour le malheur de la Russie. Vers 1223, Gengiskan, ambitieux d'étendre sa domination sur les côtes occidentales de la mer Caspienne, détacha de son armée Soùdaï-Bayadour et Tchepnovian, deux de ses plus célèbres généraux, avec ordre de prendre Schamakha et Derbent. La première de ces villes s'étant rendue , les Mogols voulurent arriver par le chemin le plus court à Derbent ; mais, trompés par leurs guides, ils entrèrent dans d'étroits défilés, où ils se virent entourés de tous cotés par les Alains, les Yasses, habitants du Daghestan, et par les Polovtsi, prêts à les combattre avec vigueur.
Les généraux mogols reconnurent avec effroi le piège où ils étaient tombés : le nombre et la position des ennemis ne leur laissaient guère envisager après tant de succès qu'une honteuse défaite. Il ne restait plus qu'uue seule ressource : c'était de diviser les deux nations qui se préparaient à les combattre. Ils crurent qu'il leur serait plus facile de tromper les Polovtsi , parce qu'ils avaient des moyens plus plausibles de les séduire. Ils leur envoyèrent un officier chargé de riches présents. Ce député, après avoir déployé à leurs yeux ces témoignages de bienveillance, leur fit avec douceur des reproches de ce qu'ils joignaient leurs armes à celles des Alains, d'un peuple étranger contre un peuple ami, qui jamais ne leur avait donné aucun sujet de plainte, eux qui, étant de la même race que les Mogols, devaient les chérir comme des frères, et courir avec eux une même fortune, loin de penser à les attaquer.
Il semble que les Polovtsi n'avaient alors que deux partis à prendre : de rester unis aux Alains, ou de se joindre aux Mogols. Mais ils prirent un moyen terme : ils gardèrent la neutralité, et c'est ce qui les perdit.
Les Mogols, délivrés de leurs craintes de la part des Polovtsi, tombèrent avec tant d'impétuosité sur les Alains, qu'ils les défirent sans résistance. Le plus grand nombre resta sur la place, et les autres reçurent des fers. Ainsi fut détruite une nation qui s'était rendue célèbre parmi celles qui contribuèrent le plus à la ruine de l'empire romain.
Les Polovtsi, tranquilles spectateurs de la défaite des Alains, commencèrent à trembler quand ils eurent laissé anéantir leurs anciens alliés. Pleins d'une téméraire confiance quand la défiance eût pu les sauver, ils ne virent le péril que lorsqu'il n'était plus possible de le fuir. Privés de leurs alliés, qu'ils avaient trahis ; près de succomber sous les armes d'un peuple qui n'en était pas moius leur ennemi pour avoir avec eux une commune origine; re-
poussés jusqu'aux bords du Dnieper, ils se jetèrent dans les bras d'une nation dont ils avaient mille fois provoqué la haine , à laquelle ils avaient causé et qui leur avait rendu tant de maux. Rotiak, le plus considérable de leurs princes, suivi d'un nombreux mais triste cortège, va trouver à Galitch le brave et bouillant Mstislaf, auquel il avait donné sa fille : il lui offre des présents conformes à la vie simple et pastorale de sa nation ; il lui expose ses malheurs, et lui fait sentir que les princes russes sont menacés des mêmes maux. Le souverain de Galitch comprit aisément combien il importait d'arrêter des ennemis aussi redoutables que les Tartares, avant qu'ils eussent pénétré en Russie: il vit que dans de pareilles conjonctures, accorder des secours aux Polovtsi, c'était en effet recevoir les leurs : ou plutôt Mstislaf aperçut une carrière ouverte à son courage, et s'y élança valeureusement.
A son invitation, un grand nombre de princes s'assemblèrent à Kief : il y fut arrêté qu'on donnerait de puissants secours aux Polovtsi, et qu'on n'attendrait pas que les Tartares fussent entrés dans l'État pour s'opposer à leurs progrès. On envoya aussi demander aide au souverain de Vladimir contre l'ennemi commun , et les princes se séparèrent pour rassembler au plus tôt leurs forces.
Déjà les princes russes avaient conduit des troupes nombreuses jusqu'à l'une des îles que forme le Dniéper, lorsqu'ils reçurent une ambassade des Tartares. Les députés, peu sincères, feignirent d'apporter des paroles de paix : ils protestèrent que leur nation n'avait jamais formé aucun dessein contre les Russes, et que leurs chefs voulaient seulement faire sentir leur vengeance aux Polovtsi, leurs anciens esclaves : esclaves infidèles, voisins dangereux, dont la Russie n'avait que trop éprouvé le brigandage et la férocité. C'eût été une grande imprudence aux Russes de se fier à ces protestations, dont toute la conduite des Tartares prouve la fausseté ; mais ils eurent la barbarie de massacrer les ambassadeurs.
Les Mogols, instruits du sort de leurs députés, envoyèrent reprocher aux Russes le crime dont ils s'étaient rendus coupables. « Vous avez soif de notre sang, dirent ces nouveaux ambassadeurs ; vous avez assassiné nos représentants , vous qui ne nous connaissez pas , vous à qui nous n'avons fait aucun mal; mais Dieu sera juge entre nous. »
Le prince de Galitch, qui n'avait pas encore réuni toutes ses forces, et qui n'était accompagné que d'un petit nombre de guerriers, osa cependant le premier tenter le sort des armes. Ne prenant que mille hommes avec lui, il passe le Dniéper, tombe sur un corps d'observation des Tartares , les bat, les met en fuite, et fait prisonnier leur commandant, à qui les Polovtsi firent subir la question avant de lui donner la mort.
Peu de temps après arrivèrent les troupes de GaRtch. Elles s'étaient embarquées au nombre de vingt mille combattants, sur plus de deux mille barques, avaient descendu le Dniester jusqu'à son embouchure, étaient entrées dans la mer Noire, d'où elles avaient remonté le Dniéper; ensuite, tirant à force de bras leurs barques sur les écueils qui forment les cataractes, et continuant à remonter le fleuve après les avoir franchies, elles s'étaient réunies à l'armée russe. Le danger commun engagea quelques petites nations à joindre leurs armes à celles de la Russie. Toutes les forces étaient rassemblées, toutes avaient passé le Dniéper, lorsqu'on apprit qu'un corps de Mogols s'avançait pour observer les mouvements des Russes. Mstislaf chargea quelques jeunes princes d'aller les attaquer. Ils le firent avec tant de succès, qu'ils les mirent en fuite , et tout le camp des Russes fut longtemps nourri des nombreux troupeaux que les Tartares avaient été contraints d'abandonner.
Après cette victoire, les Russes continuèrent leur marche pendant huit à dix jours, sans rencontrer d'ennemis. Ils crurent avoir tellement enrayé les Mogols, que ceux-ci
n'osaient plus se présenter, et ils ne soupçonnèrent pas même que cette retraite pût être un piège dangereux. En effet , l'ennemi ne paraissait les fuir que pour les attirer dans un endroit qu'il connaissait, où il serait maître de prendre tous les avantages du terrain , et de leur ôter presque tous les moyens de vaincre. Arrivés près des bords de la Kalka, petite rivière qui se jette dans la mer Noire, non loin de l'embouchure du Don, ils aperçurent enfin un corps avancé des Mogols : il fallut combattre ; mais les Mogols se laissèrent aisément repousser, et les Russes ne trouvèrent aucun obstacle à traverser la Kalka. Par un malheur trop ordinaire, à peu près inévitable quand il se trouve plus d'un chef dans une armée , la discorde se mit entre le prince de Kief et celui de Galitch. Celui-ci , qui était arrivé le premier, ne fit part à l'autre, ni de la rencontre qu'il avait eue avec les ennemis, ni des mesures qu'il voulait prendre. Jaloux d'accaparer toute la gloire du succès, et craignant moins de braver les dangers que de partager l'honneur du triomphe, il fit ses dispositions avec les princes d'un rang inférieur, sans que le souverain de Kief opérât aucun mouvement , ni soupçonnât qu'il en dût faire.
Les Russes se battirent avec courage, et les princes qui les commandaient se ménagèrent encore moi^s que les simples soldats. La victoire ne paraissait pencher pour aucun parti , lorsque les Polovtsi commencèrent à combattre; fiers de leur bravoure, ils s'avancèrent au premier rang : mais bientôt repoussés, et précipités sur l'armée russe, ils la mirent en désordre. Les ennemis ne lui laissèrent pas le temps de se rallier, et, profitant des circonstances, ils augmentèrent par une attaque impétueuse le trouble où elle venait d'être jetée. Elle fuit : le souverain de Galitch, le plus courageux des princes russes, démentant alors sa valeur accoutumée, gagne le premier les bords du fleuve avec un petit nombre de soldats; il prend les barques qui lui étaient nécessaires, et fait mettre le feu
HISTOIRE DE Kl'SSIE.
au reste : ceux qui s'enfuirent après lui purent à peine en sauver quelques-unes. Il dut son salut à cette précaution ; mais il causa la perte d'un grand nombre de Russes, à qui lui-même coupa la retraite , et qui périrent par le fer du vainqueur ou dans les eaux. Il ne se sauva que la dixième partie de l'armée, qu'on évalue à plus de cent mille hommes, sans compter les Polovtsi. Le prince de Kief, qui, pendant l'action, était avec des troupes fraîches sur une montagne aux bords de la Kalka, eût peut-être fait tourner du côté des Russes la chance du combat, s'il fût venu soutenir à propos ses concitoyens ; mais il ne pensa qu'à se fortifier par des retranchements de fascines et de terre : faible précaution , lorsque la seule chance d'éviter la mort était de la braver.
Les Mogols vainqueurs se divisèrent en deux corps d'armée : l'un se mit à la poursuite des fuyards, et l'autre assiégea le prince de Kief dans ses retranchements. Il se défendit longtemps avec courage et opiniâtreté; mais, quand il vit les forces des assiégeants augmentées de toutes les troupes qui avaient poursuivi ses concitoyens, et qui, animées par le sang ennemi dont elles étaient couvertes, brûlaient de s'y plonger encore, il sentit combien serait vaine une plus longue résistance. 11 offrit de se rendre, et le général tartare jura solennellement de lui laisser la vie à lui et à ses compagnons, et de leur rendre la liberté moyennant une rançon convenue. Serment trompeur et reçu avec trop de confiance! A peine le prince de Kief s'est- il rendu avec son gendre et un autre prince, nommé Doubrovski, que les Mogols furieux massacrent les soldats, se jettent sur les princes, les couvrent de planches sur lesquelles ils s'asseyent pour célébrer le festin triomphal, et étouffent ainsi leurs victimes qui se sont remises à leur foi.
Les Mogols, après leur victoire, entrèrent dans la Russie sans trouver la moindre résistance. Le peuple, accoutumé à sortir des villes au-devant de ses princes
HISTOIRE DE IIUSSIE.
avec la croix el les images saintes, veut rendre les mêmes honneurs aux Tartares : mais ces marques de soumission et de respect ne désarment point la férocité des vainqueurs; ils tombent sur cette multitude désarmée, qui ne se défend qu'avec ses larmes. Tout le pays qu'ils traversent est ravagé, toutes les villes sont pillées : on peut juger du désastre de la Russie par les malheurs de la principauté de Kief , qui seule perdit soixante mille de ses sujets.
Les Mogols parvinrent jusqu'à Novgorod-Sverski, dans la petite Russie, au nord-est de Tchernigof : et là, se dirigeant vers le sud, et fatigués enfin de succès et de carnage, ils retournèrent auprès de Gengiskan , qui était alors dans la grande Bukharie. Ce prince, étonné du nombre prodigieux de prisonniers que lui présentèrent ses généraux, ne se contenta pas de leur prodiguer publiquement les éloges les plus flatteurs; il crut ne pouvoir les payer dignement de leurs services qu'en les comblant d'honneurs et de richesses.
Le prince de Vladimir, le premier souverain de la Russie, lui qui devait donner aux autres l'exemple de la défense, n'avait pas même daigné se mettre à la tête des troupes qu'il avait promises; et, joignant la lenteur à l'indifférence, il les avait fait partir trop tard. Klles apprirent en chemin la défaite de leurs concitoyens, et revinrent sur leurs pas.
Quand les Mogols se furent retirés, les Russes comparèrent sans doute cette incursion à ces torrents qui, causant encore plus de terreur que de désastres, creusent dans leur course des ravins que l'industrie humaine a bientôt comblés. Ils ne s'occupèrent que de leurs propres dissensions, et se livrèrent à des querelles que rendaient plus insensées les maux qu'ils venaient d'éprouver, et qui leur en promettaient de plus terribles encore.
En 1230, la nature rassembla ses plus terribles fléaux sur l'état de Novgorod : des pluies arrivées hors de saison,
des gelées excessives détruisirent toutes les productions de la terre. Les citoyens affamés, pères, mères, enfants, oubliant les noms les plus chéris, les affections les plus tendres, se disputaient, s'arrachaient dans leur sombre fureur les plus vils aliments, les plus dégoûtants reptiles. La mortalité suivit : les mourants et les morts étaient également abandonnés , et les malades étaient entourés de cadavres en putréfaction. Cependant la paix même ne régnait point sur ce vaste tombeau : une querelle particulière fit passer la rage dans tous les cœurs; et les citoyens, près de périr de misère, se massacraient sur le corps des victimes de la faim et de la contagion. Les lois étaient muettes, l'autorité inactive; les brigands, les incendiaires étaient sûrs de l'impunité. Les flammes allumées par des scélérats étaient à peine éteintes, qu'un grand nombre d'édifices furent renversés par un tremblement de terre qui se fit sentir dans les principales villes de Russie. En même temps, plusieurs princes se disputaient le triste honneur de gouverner cet état désolé, et se préparaient à s'armer les uns contre les autres. On parvint à suspendre quelque temps leur querelle, et Novgorod éprouva un fléau de moins (1232).
Si les autres principautés ne furent pas exposées à tant de maux, elles ne goûtèrent cependant pas les douceurs de la paix : ainsi, lorsque arriva pour la Russie le moment de la plus violente, de la plus redoutable des crises, elle était réduite à une faiblesse mortelle (1236).
Après la funeste bataille de la Kalka, les Russes furent six ans sans entendre parler des Tartares : ils crurent que ce peuple terrible avait disparu pour toujours.
Gengiskan mourut en 1227, célèbre dans V histoire du monde, mais odieux et terrible dans les souvenirs de Thumanité. 11 nomma pour lui succéder Oktaï ou Ougadai, son fils aîné, lui prescrivant de n'accorder la paix qu'aux peuples vaincus : principe qui avait servi de règle aux Romains, ambitieux de commander à l'univers
entier I Conquérant des provinces septentrionales de la Chine, ayant détruit l'empire des Niu-Tché, Oktaï demeurait au sein de la Tartarie, et avait fixé son séjour dans un palais magnifique, embelli par les artistes chinois. Mais, dévoré d'ambition, animé surtout du désir d'exécuter la volonté de son père, dont la cendre reposait près de là, à l'ombre d'un arbre élevé, le nouveau kan confia trois cent mille soldats à son neveu Bâti, et lui ordonna de soumettre les bords septentrionaux de la mer Caspienne, avec les pays adjacents. Bâti, ayant donné aux compagnons des fatigues qu'il allait braver une suite de repas qui dura quarante jours, ordonna le départ, et s'avança vers l'occident. Cette entreprise devait décider du sort de la Russie.
Rien n'arrête les progrès des Tartares : déjà ils ont traversé la Kama; déjà la capitale des Bulgares est en leur pouvoir, et tout le pays de ce peuple autrefois redoutable a reconnu de nouveaux maîtres. Cependant les Russes n'ouvraient point encore les yeux sur un danger qui devenait inévitable, et le prince de Vladimir célébrait avec pompe sur le bord de l'abîme les noces de deux de ses fils !
Les Tartares s'avancent vers le Don au nombre de six cent mille hommes : ils le remontent sans résistance le long de ses rives. Deux frères régnaient à Rézan : ils leur envoient une vieille femme et deux guerriers , avec ordre de payer la dîme de tout ce qu'ils possèdent, à commencer par les premiers membres de l'État et à finir par les troupeaux. Les souverains de Rézan ' firent part aux princes leurs voisins de cette bizarre ambassade; tous répondent avec indignation qu'ils se défendront jusqu'au dernier soupir. Ils rassemblent à la hâte, réunissent leurs forces, s'avancent vers la Voroneje à la rencontre des ennemis, et envoient en même temps demander des secours au prince de Vladimir. Cet aveugle souverain les refuse; il ne comprend pas qu'il s'agit de défendre ses propres domaines; il répond, avec une
vanité stupide, qu'il saura bien avec ses seules forces repousser les téméraires qui oseront l'attaquer. Les divers souverains de la Russie suivent ce funeste exemple, abandonnent aux barbares ceux d'entre eux qui sont attaqués les premiers, et laissent périr ainsi une portion notable de leurs appuis.
Les princes de Rézau, abandonnés des autres souverains , reconnaissant qu'ils ne pouvaient se défendre en plaine contre leurs nombreux ennemis, se divisèrent et se renfermèrent dans différentes places. L'aîné entreprit de sauver Rézan : bientôt il y fut assiégé, la ville fut investie. Il se défendit pendant seize jours avec le courage du désespoir, et reçut le coup mortel sur les remparts. Rézau fut pris d'assaut. Furieux de la résistance qu'on leur avait opposée, les Tartares ne se contentèrent pas de mettre à mort la veuve de ce prince, les autres princesses et tous les habitants ; ils étudièrent les moyens de rendre le trépas plus douloureux, et firent une lente et curieuse recherche de tortures. Enfin , ils brûlèrent la ville et allèrent chercher d'autres victimes à immoler à leur fureur. Bientôt Kolomna, puis Moscou sont pris, et leurs citoyens sont ou massacrés ou emmenés prisonniers. Le jeune Vladimir, fils de Georges, euvoyé trop tard par son père avec des troupes au secours de Rézan, est fait prisonnier par les Tartares.
(ieorges ne pouvait guère se promettre de défendre contre eux sa ville capitale, mais il aurait pu du moins y périr avec courage. Cependant, au lieu de partager les dangers auxquels il laisse sa famille exposée, il remet ses deux fils Vsevolod et Mstislaf sous la conduite d'un de ses lieutenants nommé Petre-Osliadiakovitch, et luimême passe le Volga, se joint à ses neveux, les fils de Constantin, et attend encore dans l'inaction les secours de ses frères. Bâti paraît sous les murs de la capitale abandonnée par son souverain : arrivé près d'une des portes, il y conduit Vladimir son prisonnier. Ses frères, indignés,
veulent aussi faire une sortie : Pètre les retient. La première fureur des jeunes princes eût peut-être été funeste aux Tartares. Bâti, qui avait espéré que les habitants se rendraient à la vue de son illustre captif , quand il les vit résolus à se défendre, fit ses préparatifs pour le siège de la place.
Au dedans des murs de Vladimir régnait la terreur : elle s'accrut encore davantage lorsqu'on eut appris que les Tartares venaient d'emporter Souzdal; et les assiégés ne se préparèrent plus à se défendre, mais à mourir. L'ennemi donne l'assaut, sans trouver personne qui s'oppose à ses coups : il pénètre aussitôt dans la ville et met tout à feu et à sang. Les habitants échappés au fer tombent dans les flammes, et plusieurs, pour se délivrer des angoisses de la crainte, se précipitent sur l'épée des Tartares (1237). Lorsque ces barbares abandonnèrent les cendres de Vladimir, ils se partagèrent en plusieurs corps, pour frapper à la fois des coups multipliés.
(ieorges, qui, avec son frère Sviatoslaf, s'occupait à dresser des plans de défense, sans savoir où était l'ennemi , apprit en même temps la ruine de sa capitale et la triste fin de sa femme et de ses fils. Le malheur sembla alors élever son faible courage : résolu de défendre sa patrie ou de périr en la vengeant, il fit passer dans le cœur des chefs les sentiments qui ranimaient. Il espérait, mais en vain, recevoir les secours de son frère Iaroslaf, prince de Novgorod. Pendant qu'il les attendait, les Tartares parurent et la bataille s'engagea : les Russes, électrisés par l'exemple de leur prince, firent balancer la victoire. Georges se précipite au milieu des dangers ; ses soldats le suivent, et la vue de leur souverain semble les rendre invincibles; mais il tombe sous les coups des ennemis, et dès lors rien ne résiste aux Tartares. Les Russes ne pensent plus à défendre leur vie : la plupart cherchent à la sauver par la fuite ; mais ils ne se perdent pas moins, et se perdent sans honneur (1237).
HISTOIRE DE HUSSIE.
Les Tarlares n'avaient aucun dessein de conserver le pays dont ils venaient de se rendre maîtres ; ils y portèrent partout le fer et le feu, et ne parurent songer qu a le dévaster. Les peuples des diverses souverainetés de la Russie, sans liaison entre eux, n'étaient pas même capables de sentir combien un accord mutuel leur était avantageux, et que de lui seul pouvait naître leur salut. Les uns fuyaient loin de leur patrie, les autres restaient dans une stupide inaction ; c'était le plus petit nombre qui voulait vendre son sang au prix du sang des ennemis.
Peut-èlre sans aucun dessein arrêté, et suivant seulement un caprice sanguinaire ; peut-être aussi dans la vue d'ùter aux vaincus leurs derniers asiles, et de s'emparer ensuite de Novgorod, Bâti tourna ses armes contre Torjok, ville dépendante de cet État. Après quinze jours de siège, les habitants, malgré leurs efforts et leur courage dignes d'un meilleur sort, vireut entrer l'ennemi par des brèches nombreuses, et furent massacrés impitoyablement. Les Tartares vainqueurs ne se laissaient pas plus désarmer par la soumission que parla valeur. Mais déjà ces barbares n'étaient plus qu'à vingt lieues de Novgorod, lorsque tout à coup ils retournèrent sur leurs pas du côté de Rézan, sans qu'on sût ce qui pouvait les arrêter ainsi dans leurs conquêtes.
La peine que les Tartares eurent à réduire une petite ville fait présumer que le salut de la Russie n'eût pas été désespéré, si dès le commencement on avait voulu se défendre, et si l'on avait résisté d'un commun accord. Cette ville mémorable se nommait Kozelsk. On ignore quelle était sa situation ; on sait seulement qu'elle se trouvait sur le chemin que les Tarlares prirent à leur retour. Elle était gouvernée par un jeune prince ; ses sujets ne virent dans le péril dont ils étaient menacés que la nécessité de lui conserver son héritage ou de- périr avec lui.
Bâti employa toutes ses forces, tout son art, toutes ses machines, et la ville résistait encore. Après sept semaines
d'un siège poussé avec la plus grande vigueur, les murs s'écroulaient de tous côtés et offraient une entrée libre aux Tartares. Alors, animés par le seul désespoir, les assiégés jurent de vendre chèrement leur vie à l'ennemi; ils s'élancent hors de la ville, brisent la plupart des machines des assiégeants, se mêlent avec eux, s'enfoncent dans leurs rangs, et, couverts de leur propre sang et du sang ennemi, ils ne cessent de combattre qu'en cessant de vivre. Tous restent sur la place, tous expirent avec la joie de s'être vengés (1238).
Les Tartares perdirent quatre mille hommes devant cette héroïque bourgade, où ils n'entrèrent que pour massacrer les femmes, les enfants et les vieillards, que l'impuissance de porter les armes avait retenus dans les murs. Jls retournèrent ensuite sur les bords du Volga, dans le pays des anciens Bulgares, séjour qu'ils s'étaient choisi.