CHAPITRE II
Les marchands y étaient considérés ; car, dans un pays sans industrie , sans rien de ce qui sert aux communications , ils étaient le principal lien , surtout avec l'étranger. Il fallait, d'ailleurs, avoir recours à eux pour tout ce qui manquait ; aussi, firent- ils toujours corps dans l'Etat. On les voit figurer dans les traités , dans les élections , dans les assemblées des villes , dans celles même de la nation ; on avait besoin d'eux à cause de leur nombre , de leurs relations et de leurs richesses.
On a vu les six siècles d'existence de la république guerrière et marchande de Novgorod. Pskof , suzeraine de douze villes , et Viatka , n'étaient pas moins libres; il paraît même que, comme elles, chaque ville fondée avant la domination tatare avait ses boyards , dits de la commune ; son tissiatsky, chef de guerre nommé par les citoyens, marchant avant tous les boyards des princes , et même des Grands-princes ' . Enfin , ses jugemens par jurés , et surtout sa cloche du vetché , ou assemblée du peuple , uoix du suprême pouvoir national, souvent séditieuse . et toujours chère aux Slaves,
' Karamsin.
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Une ancienue loi de Pskof constituait pour toujours les laboureurs de son territoire comme ses tributaires et ses ouvriers; car il semble qu'à l'exception de quelques onodvortzy , campagnards possesseurs de terres , il n'y avait de propriétaires fonciers que les gens de guerre , les marchands et les citoyens des villes.
Cependant , les paysans prolétaires étaient libres de la glèbe , et maîtres de se louer à qui ils voulaient, à vie ou à terme.
Ceci est fort à considérer ; là surtout est la diftérence entre l s temps féodaux du peuple russe et ceux du reste de l'Europe. Alors régnait partout le droit du plus fort. En Europe , les nobles l'ayant emporté sur les villes et les princes, la nécessité d'un ordre quelconque y établit la hiérarchie féodale , et les peuples des villes et des campagnes furent esclaves. Chez les Russes, les princes étant restés maîtres de villes puissantes , et les campagnes sans manoirs féodaux , les plébéiens furent protégés ; il n'y eut point d'esclavage de la glèbe , point de serfs, mais des métayers , des hommes à gagçs ; et dans les villes , un tribunal pour faire respecter leuis contrats.
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Or , de cette liberté et de cette protection des cités, on doit conclure que les paysans abandonnaient sans cesse leurs champs , où ils étaient à la merci de tous les genres de guerre , pour venir se louer dans les villes et y chercher fortune ; qu'alors ces villes furent singulièrement peuplées, sujettes à des agitations populaires , quelquefois appelées aux conseils et aux élections des princes ; et que , dans les villes commerçantes surtout , la classe commerçante dut être souvent prééminente. Comment donc la liberté n'en est-elle pas résultée? car les cités furent , de tout temps , son berceau et son refuge.
Mais , trop séparées dans cette immense étendue, elles agissaient sans ensemble : quand on parle de la Russie , les mots de distance , à'étendue y de dispersion, reviennent toujours, et s'appliquent à tout.
D'ailleurs , le pays étant , en général , trèsplat, offrait peu de ces positions de difficile accès qui plaisent à la liberté.
Ces cités , avec leurs murailles de terre et de bois résineux , ne pouvaient être des asiles bien surs. Voyez-les , au treizième siècle , presque
ni.
toutes brûlées par les Tatars ; voyez , sous hvan IV , les Polonais prendre toutes celles . ^qu'ils assiègent en mettant le feu à leurs remparts. De telles villes , assez fortes contre leurs nobles , furent faibles devant leurs princes , et ne purent se passer d'eux.
On sait que le grand nombre de ces princes et la rareté des villes avaient fait de chacune d'elles un apanage , et que les fidèles qui entouraient chaque prince apanage , lui formaient une garde permanente et redoutable. Le gouvernement municipal pouvait-il donc subsister long-temps en présence de ces princes?
Ajoutez ici un état de guerre perpétuel et le danger continuel de chaque cité , d'où vint la prépondérance du gouvernement militaire, qui, après le théocratique , est le plus absolu de tous. Il en résulta la perte de la liberté primitive dans les villes qui n'étaient point , comme Novgorod , à l'abri des guerres civiles par leur puissance , et des guerres nomades par une position hyperboréenne.
Concentrée dans cette grande Novgorod , la liberté primitive des Slaves y fleurit six siècles et demi, en dépit des princes russes, de leur garde et des Tatars.
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C'est alors que, sous ïwan III, le despotisme originel des Grands-princes du sang de Rurick , accru du despotisme civil et superstitieux puisé en Grèce , hérite encore du sauvage et asiatique despotisme des Tatars ; tout , jusqu'à Novgorod la grande , achève de s'affaisser et de se niveler sous le poids de ce triple despotisme.
Enfin , sur cette terre , plusieurs fois conquise en masse et mille fois en détail , on ne retrouve au commencement du seizième siècle , après Iwan III, qu'un vainqueur et des vaincus; c'està-dire, un maître et des esclaves.
Dans l'informe hiérarchie de ces esclaves, l'ordre même, seul côté supportable de la servitude , n'existe point : tant le hasard de la. force et des circonstances a décidé de tout. Ce n'est que vers 1600 qu'on y imagine l'esclavage de la glèbe , quand il cessait dans le reste de l'Europe : complément de malheur par lequel il fallait peut-être passer pour sortir enfin de ce chaos ! Mal devenu indispensable , puisqu'il n'y avait plus de salut que dans la concentration de toutes les tyrannies en une seule ! Unique mesure qui, dans cet empire du mal , prit mettre le recrutement, l'impôt, enfin tou?
q84 livre V.
les moyens de goiivei nenient , -^ans la main la plus intéressée au niain' en de Tor 're et de la paix publique. Pendant cette paiv s'accroîtront la population , ses moyens de communication , les lumières , les richesses , et tout ce qui amène naturellement , inévitablement, et enfin asseoit solidement la liberté des peuples.
Ce fut l'usurpateur Godounof, alors premier ministre de Fœdor , qui écrasa la Russie de cette dernière chaîne '. Dès-lors, il n'y eut même bientôt plus d'hommes à gages ; le cotumerce tomba dans la main des esclaves des nobles, et les villes se remplirent de serfs.
On s'étonne que , dans cette patrie de l'esclavage , celui de la glèbe ait été sit ird imaginé ; mais ce pays ayant été plutôt soumis à une féodalité de princes que de nobles, il dut être de l'intérêt des princes contre les nobles de ne pas les rendre propriétaires de leurs paysans. D'ailleurs . cette institution ne put pas être transmise par les Grecs , qui ne la connaissaient point quand les Russes les imitèrent , et encore moins
I V. Tatitscbcf. — f^. la loi de 1092 ou logS ; l'édit de 13975 — Kararasin, Divof, Weydcmcycr.
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par les nomades quand ceux-ci subjuguèrent la Russie.
Dire que tout alors était en désordre , c'est encore do nnerla raison de bien des choses.
Cependant, quand l'intérêt particulier et public eut dressé et affermi un seul trône sur les ruines des princes apanages , et de la haute noblesse qui les remplaça, le prince , qui avait prise sur les nobles et les villes par leurs propriétés, ne sut où atteiuidre ce peuple de prolétaires si dispersés ; il fut forcé de rendre chaque propriétaire reponsable des paysans qu'il employait. JMais ces propriétaires ne puent répondre de gens qui n'étaient que volontairement à leurs gages, ni les représenter quand les besoins de l'Etat les requéraient : on voit , au commencement du quinzième siècle , l'administration paternelle d'un prince de Twer , attirer dans ses Etats la population des principautés voisines.
Ainsi, un mouvement continuel dans le peu pie empêchait d'asseoir un recrutement et des impositions sur des bases fixes ; avec une telle mobilité , la création , par Iwan 111 , de ces trois cent mille enfans boyards petits t enanciers
avec charge de service militaire , et la répartition de Timpôt par charrue , auraient été d'un résultat bien indéterminé.
Aussi, lorsqu'après Iwan IV, le Grand-prince se vit une armée régulière, et ne craignit plus ]es nobles , devint-il de son intérêt d'établir l'esclavage de la glèbe.
Des Russes instruits ajoutent que Boris Godounof , gêné dans son usurpation par ce qui restait de grandes familles, sentit que la petite noblesse, jalouse, a%ide, et moins réunie, serait plus souple ; qu'un des moyens de ce prince pour la gagner , fut d'assurer aux pauvres propriétaires qui la composaient, des cultivateurs que jusqu'alors les riches leur enlevaient facilement , et que ce fut là une nouvelle cause de l'asservissement à la glèbe.
On donne encore un autre motif à cette barbare institution. Les habitans du Midi furent toujours libres ; cela , et le climat , attirèrent les paysans du Nord. Il paraît que les armées , en se retirant de Kasan et d'Astrakhan , y laissèrent beaucoup de soldats : de l'affluence dans les villes, de ces désertions ou migrations '.
» /^. Weydemeyer, Karamsin. etc. , etc.