CHAPITRE II
pouvaît-il donc subsister long-temps en présence de ces princes?
Ajoutez ici un état de guerre perpétuel et le danger continuel de chaque cité , d'où vint la prépondérance du gouvernement militaire, qui, après le théocratique , est le plus absolu de tous. Il en résulta la perte de la liberté primitive dans les villes qui n'étaient point, comme Novgorod, à l'abri des guerres civiles par leur puissance, et des guerres nomades par une position hyperboréenne.
Concentrée dans cette grande Novgorod, la liberté primitive des Slaves y fleurit six siècles et demi, en dépit des princes russes, de leur garde et des Tatars.
C'est alors quCj sous Iwan III, le despotisme originel des Grands-princes du sang de Rurick, accru du despotisme civil et superstitieux puisé en Grèce , hérite encore du sauvage et asiatique despotisme des Tatars ; tout , juscju'à Novgorod la glande , achève de s'affaisser et de se niveler sous le poids de ce triple despotisme.
Enfin, sur cette terre, plusieurs fois conquise en masse et mille fois en détail , on ne retrouve au commencement du seizième siècle , après Iwan III , qu'un vainqueur et des vaincus ; c'est-à-dire , un maître et des esclaves.
Dans l'informe hiérarchie de ces esclaves, l'ordre même, seul côté supportable de la servitude, n'existe point : tant le hasard de la force et des circonstances
a décidé de tout. Ce n'est que vers 1600 cpi'oii y imagine l'esclavage de la glèbe , quand il cessait dans le reste de l'Europe : complément de malheur par lequel il fallait peut-être passer pour sortir enfin de ce chaos! Mal deyenu indispensable , puisqu'il n'y avait plus de salut que dans la concentration de toutes les tyrannies en une seule! Unique mesure qui , dans cet empire du mal , pût mettre le recrutement, l'impôt, enfin tous les moyens de gouvernement, dans la main la plus intéressée au maintien de l'ordre et de la paix publique. Pendant cette paix s'accroîtront la population , se^ moyens de communication , les lumières, les richesses, et tout ce qui amène naturellement, inévitablement , et enfin asseoit solidement la liberté des peuples.
Ce fat l'usurpateur Godounof , alors premier ministre de Fœdor, qui écrasa la Russie de cette dernière chaîne '. Dès-lors, il n'y eut même bientôt plus d'hommes à gages; le conunerce tomba dans la main des esclaves des nobles, et les villes se remplirent de serfs.
On s'étonne que, dans cette patrie de l'esclavage, celui de la glèbe ait été si tard imaginé; mais ce pays ayant été plutôt soumis à une féodalité de princes que de nobles , il dut être de l'intérêt des princes contre les nobles de ne pas les rendre pro-
' V. Tatistchef. — F. la loi de 1592 ou iSgS; Tédit de 1597; •— Karamsin, Divof, Weydemeyer.