LIVRE VI. — CHAPITRE II
savent occuper que par leurs grossières passions. C'est alors qu'une main plus habile , entr'ouvrant les tentes de la horde dorée, nous y eût mieux montré, peut-être, une brutale corruption, suite naturelle d'un luxe d'emprunt, sans racines , mort, danger des sociétés issues de la conquête; luxe exotique, en avantages toujours stérile, et partout si fertile en inconvéniens.
Là, nous eussions vu la discorde prétendre, conune à l'ordinaire , jouir de ce que Funion avait conquis; et les Tatars, tels que ces meutes dévorantes , admirables par leur ardeur à poursuivre et à atteindre leur proie , horribles par leur rage à se la disputer ! Fières disoordes , cependant ; discordes de vainqueurs et dç maîtres où le fer décidait ; et non pas, comme chez les princes russes subjugués, discordes abjectes, discordes d'esclaves, armés surtout de calomnie, toujours prêts à se dénoncer réciproquement à leurs cruels dominateurs : se disputant un trône dégradé, d'où l'on ne pouvait approcher qu'avec des mains parricides, spoliatrices, chargées d'or, teintes de sang; où l'on n'osait monter qu'en rampant , et se tenir qu'à genoux, prosterné, tremblant sous le glaive d'un Tatar, toujours prêt à faire rouler à ses pieds ces couronnes serviles et les têtes qui les supportaient.
Quels devaient donc être les esclaves de tels esclaves ! et , malgré les siècles, quelle triste em-
preinte des chaînes si lourdes, si radas^ si longtemps soufiertes ont-elles dû laisser !
Enfin, au milieu d'une si noire et si violente tempête, où toutes les branches de la ËimiUe de Rurick, s'entrechoquant , furent presque brisées, on démêle la branche d'abord si flexible, et bientôt si forte, de Moscou. C'est, d'une part, la perfide cruauté de ses premiers princes envers leurs parens; de l'autre, leur servilité astucieuse et constante pour les Tatars, qui relèvent le trône russe.
Toutefois, sur ce trône de ruses et de sang, et comme sur une terre fertile et bien préparée , cette branche va croître jusqu'à une hauteur infinie; elle sauvera l'empire. Il semble que des hasards de naissance, de génie, de longévité, que Dieu même, aient protégé les successeurs célèbres de ces princes , perfides; soit que, devant la justice du ciel comme devant celle des hommes, on puisse hériter inno* cemment d'un bien mal acquis ; soit que le bien doive parfois naître du mal, comme la vie de la corruption ; ou plutôt , que tout le crime soit dans le criminel qui en emporte la malédiction , et non dans l'oeuvre souvent utile qu'il laisse après lui.
Ici recommence une période de gloire; mais, pour l'atteindre, au travers de quelles ténèbres sanglantes a-t-îl fallu se faire jour ! C'est à Pierrele-Grand que l'histoire doit la réunion de leurs tristes ardhivcs. Quand son génie jeta sur elles un regard de lumière, cette quatrième période le con-