‹ Histoire de Russie et de Pierre-le-GrandChapitre 270 sur 359 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Cependant y ce grand homme touche à sou terme. Il est temps que nous pénétrions plus avant dans sa vie intérieure^ si toutefois^ pour cet être colossal, il exista jamais un autre intérieur que celui de son vaste empire. En effet , au qpntraire de tant de héros modernes, il n'eut point deux différentes vies, l'une privée, l'autre publique; il n'en eut qu'une. Il fut au-dedans comme audehors, et vécut au grand jour sans daigner rien celer, sans craindre même de montrer ses faiblesses; soit orgueil d'autocrate héréditaire , qui ne daigne point se gêner devant des esclaves ; soit grossière franchise de moeurs , ou bien excès de confiance dans les droits que lui donnaient son génie, et persuasion que tout le bien qu'il £iisait à son empire suffisait pour tout racheter.

Il , vécut enfin publiquement , parce qu'il ne croyait vivre que pour le bien public.

Et il est vrai que, plus que tout autre despote, s'il put dire, l'État ^ cest moi^ c'est qu'au lieu de ne voir que lui dans l'État, l'État au contraire, fut tout pour lui.

5oo LIVRE XH.

Dompte-t-il la nature , ce nest pas pour se bâtir d'énormes palais ; il n'eu habite point : c'est pour donner à la Russie une ville de guerre et de commerce. S'il fait Tiolence aux ëlémens, son but n'est point de procurer à ses sens une fraîcheur et des eaux factices 9 mais d'ouvrir aux navires russes ^ et du nord au sud de son empire ^ un chemin au travers des vastes et profondes terres moscovites. Ses palais sont des ports , des forteresses y des vaisseaux; il les a, ou fondés , ou construits de ses mains ^ ou pris lui-même sur l'ennemi; et lui-même les habite^ les défend ou les commande.

S'il trace des routes à grands frais , ce ne sont pas celles de parcs somptueux et inutiles, mais celles de son pays, que, le premier, il a divisées par werstes, et sur lesquelles il a établi des postes et des hôtelleries.

En même temps qu'il s'est montré magnifique dans les dépenses d'utilité générale, on ne l'a point vu ruiner l'État, en divulguant par un luxe effronté les innombrables erreurs de ses^ns, que motive, sans les excuser, sa force herculéenne.

Ses manières, ses mœm*s, sont rudes il est vrai, mais simples, franches, naturelles, comme celles de tout homme qu'un grand but attire , qui y marche résolument , directement , et dont toutes les facultés s'élèvent, pour l'atteindre, au-dessus des petitesses fastueuses de l'orgueil ou de la vanité .

CHAPITBE I. Soi

Dîlm scrn bambla maison de Pétei^bourg^ mai'son qu'aujourd'hui un sim^de wtisaii trouYerftit à peme contenable, un lit ^ une ckaise^ une table, un tour et qudkpies liirres, fibrment tout son mobilier.

Hors de sm résidence» , le pont d'un vaisBeaii, le plancher d'une cabane > la terre nue^ lui servent de lit; parfois de la paille , quand il s'en trouve; sinon 9 il appuie sa tête sur son officier d'ordonnance, qu'il a lajl; eoucber en travers de lui, et dont le dev<Hr est de rester immobile et impassible dans cette poditiou^ fxmune le meuble qu'il remplace.

Tout en lui repousse le luxe, et tend à l'utile : ses vétemensi sont unis , et même d'un drap gros et propre au tnrrail; sa chaussure, solide et gro^ sière,^ a été phisieurs fois raccommodée»

Sur ÉBL table, ordinairement frugale % tout hii convient, hors le poisson, que ce prince marin n'a jamais pu supporter. Ihi reste , ses m^ets habituels, ceux qu^il jK^re, sont ceux du peuple. Il mange peu, mais souvent, partout où il se trouve, et avec tout le monde.

Cependant, il boit avec excès par habitude, par goût, par vaine ^oire peut*^tre. Déplorables or^ gies, quoique mokis fréquentes qu'on ne pense, où trop de fois on le vit vaincu par une ivresse ou honteuse, ou fiirieuse, mais cm le plus souvent, plus fort que ses excès, il conservait sa tête, et

* f^, Stoehlin , LouvUle.

Son LIVRE XII.

soufirait patiemment les paroles téméraires c[ue l'intempérance inspirait à ses convives.

Sa cour intérieure ne se compose que de qudiqaes officiers d'ordonnance; le luxe en est banni par des lois somptuaires : on n'y voit point d'argenterie. Il se sert Inir-méme^ se lève à quatre heures du matin , et allume son feu de ses propres mains.

Pitre est sa signature habituelle. Ses plaisirs, quand il a terminé ses travaux administratifs , sont de correspondre avec les plus grands astronomes de l'Europe, avec les géographes qu'il a répandus dans ses provinces; de tracer des cartes et des plans, et de se rendre le plus habile tourneur de son empire.

Luinnéme a traduit les principes de ce métier, ceux d'architecture de Leclerc, et l'art de construire les écluses et les usines. II a fiiit aussi traduire eu russe une foule de livres utiles. Si dans ces traductions, comme un jour dans celle de PufTendorf , on a cru devoir modifier des passages sévères pour la nation russe, Pierre les a fait rétablir; et, réprimandant le traducteur, il s'est écrié: Qu'il ne veut pas flatter ses sujets ^ mais les instruire^ mais surtout leur montrer ce quils aidaient été^ et ce que pensaient d'eux les étrangers ^ afin de les exciter à changer ^ par leurs efforts^ Vopinion de VEurope.

Une foule de mémoires, de notes, de projets écrits de sa main , existent encore : le style en est concis^ pittoresque, nerveux; le raisonnement

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