‹ Histoire de Russie et de Pierre-le-GrandChapitre 34 sur 359 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Seconde période, de io54 à ia36.

La Russie du onzième siècle a donc un trône suzerain^ une dynastie reconnue, unereligion européenne, un code ! elle marche du même pas que le reste de FEurope vers la civilisation; et c'est quand elle n'a plus qu'à persévérer dans cette nohle voie, qu'elle s'arrête, chancelle et tombe. Après avoir vu croître sa gloire informe et barbare pendant la première période de son histoire, cherchons au milieu des obscurités de la seconde, et dans sa situation politique et morale, les causes de sa décadence et de sa chute.

Le temps des conquêtes était passé. Les malheurs de Swiatoslaf, et ses excès de guerre, en avaient dégoûté; on avait atteint, sous Vladimir et laroslaf, les frontières naturelles; le reste tentait peu : et d'ailleurs , les victoires et la prise de Kief par Boleslas, roi de Pologne, n'indiquaient pas vers l'ouest une proie facile.. Les troubles intérieurs , nés des partages de l'empire depuis ce même Swiatoslaf , ramenaient l'attention des Russes sur euxmêmes. Leur conversion ne leur permettait plus

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d'aller piller Gonstantinople^ devenue leur métropole religieuse. Forcés désormais à contenir 'leurs peuples plutôt qu'à en conquérir d'autres, ces Grands-princes , adoucis par le christianisme, éclairés par ses prêtres, avaient enfin senti qu'il fallait donner des lois , des propriétés et de l'instruction à leurs sujets, pour les gouverner. • * Voilà leur pensée, nous avons vu leurs moyens; voyons les obstacles et le résultat.

Le commerce de l'empire avec l'Asie et les Grecs * ; le service militaire de beaucoup de Russes dans Constantinople ; les expéditions plusieurs fois heureuses des Grands r princes vers ce centre de civilisation; la position de Cherson, que, sous quelques rapports, on pourrait comparer à celle de Marseille ; c'étaient là des causes de perfectionnement. Ajoutez-y le voyage d'Olga à Constantinople et sa conversion ; ces nombreuses fondations de villes et d'écoles par Vladimir et laroslaf; les lois de celui-ci, la grande quantité de prêtres et d'artistes grecs de tous genres , que tous deux attirèrent en Russie; les soixante-dix années de durée de leurs règnes , et de leur ardeur à civiliser leurs peuples; enfin, les esclaves qu'on ramenait de^ expéditions, qui repeuplaient le pays,

' V, Yakout le géographe; voyez l'influence de la civilisation asiatique sur ces grands Bulgares du Yolga, qui, au dixième siècle, du temps de Yladimii^le-Grand , étaient agriculteurs , manufacturiers, commerçans, et habitaient des villes de pierre.

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ou qui l'éclairaieut quand ils étaient Grecs ; tout cela ^ sans doute, devait avoir contribué à l'instruction des Russes , et commencé à les rendre supérieurs à leurs voisins.

On peut en juger par ce que les contemporains * ont dit de cette Kief , appelée par eux la Capoue, la Constantineple du Nord, et de cette grande mu^ raille de briques qui l'entourait, de sa porte dorée comme celle de Byzance, de ses quatre cents églises, de son luxe , des riches vêtemens qu'on y vo jait briller, de ses bains d'étuve, de la mollesse de ses moeurs, corruptrices de l'armée polonaise; enfin, de ses repas somptueux, où concouraient les vins des Grecs, leur argenterie, et jusqu'aux productions des Indes. Sans doiite aussi la longue possession depuis Oleg avait adouci les moeurs, formé des liens et consacré quelques devoirs.

Mais la barbarie, renouvelée par des guerres continuelles , étoufikit ces germes de civilisation*

Pour concevoir les difficultés de cet empire, qu'on se figure la capitale de ces Grands-princes , au milieu de déserts où se perdaient devant eux des hordes inconnues , pour en ressortir sans cesse en soudaines irruptions. Voyez- les environnés de barbares, tout barbares eux-mêmes, et régnant

/ P^. Kai^amsia, et; Dittinar (celui de Mersebourg, tpi mourut en ïoi8), et plus tard Plan Garpin lub*même, admirant la perfection du tfjivail du riche trône d^^ Khiuis, ouvrage des orfèvres russes.

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sur des barbares dont peu de lois y de villes et de propriétés leur répondaient; enfin ^ dans l'impossibilité de gouverner des provinces si lointaines^ sans les parcourir six mois par an à la tête d'une armée ^ ou sans en confier de grandes, portions à des lieutenans , qui pussent les contenir et les défendre. De là, des guerres civiles entre ces grands vassaux , telles que celles qui portèrent au trône Vladimir et laroslaf; et, de ces dissensions, des renversemens de fortunes établies , passant aux mains d'hommes nouveaux, nés de la guerre et des révolutions; enfin, la civilisation naissante sans cesse interrompue.

Toutefois , l'introduction du christianisme était un des pas les plus directs vers cette civilisation; et si les efforts d'Olga , de Vladimir et d'Iaroslaf , n'avaient pas été contrariés , on doit croire que la période dans laquelle nous entrons aurait été moins sanglante.

Il faut ici rendre hommage au génie du chri^ia-* nisme; pendant cette seconde péi'iode, il inspira à cette foule de descendans de Rurick, qui se parta^ gèrent la Russie, la plupart de leurs belles actions; il fit des meilleurs de ces princes, de véritables ^nds hommes : il modifia les mioeurs, et arrêta quelquefois la main criminelle des plus mauvais. Si l'on en croit Karamsin , dans aucune famille de princes barbares on ne vit plus de sanglantes discordes et moins de fratricides; les prêtres grecs,

lumières de ces ténèbres , détournés de leurs subtilités religieuses par la grossière rudesse qui les entourait^ dépendans des princes, et n'ayant cju'à perdre à cette barbarie , parlèrent souvent le sublime langage du Christianisme.

Mais comment civiliser des barbares entourés de barbares? Olga ne ftit pas écoutée; son fils S^iatoslaf même lui résista. Baptisée à Byzance par Constantin Porphyrogénète, quand, à son retour, elle essaya de convertir ce jeune guerrier, il lui répliqua : Je ne puis adopter seul cette religion nou^elle^ mes compagnons se moqueraient de moi. Singulière réponse, qui semble prouver que le ridicule a été de tout temps, la plus puissante des armes antinreligieuses.

Cette arme fat trop faible contre Vladimir; mais il entreprit trop tard de se réformer et de réformer les autres.

11 y eut d'autres obstacles à la civilisation des Russes; on les trouve dans Téloignement qu'inspiraient les Grecs méprisés et. leur religion nouvelle , pour les arts , les sciences et les mœurs , que ^es étrangers apportaient.

On doit crmre aussi que la génération qui vieillissait eut l'amour-propre de ne pas vouloir que celle qui la remplaçait, lui devînt si supérieure. <Juand on a vieilli , peut>-on souffrir de s'entendre tlire , que tout ce qui vous a occupé et distingué .toute votre vie , n'est qu'ignorance , barbarie , in-

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