‹ Histoire de Russie et de PierreleGrand, par m. le général comte de Ségur, auteur de l'Histoire de Napoléon et de La Grande Armée, pendant l'année 1812Chapitre 148 sur 332 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

tenu pendant six semaines entières toute la Russie eu suspens , à genoux , en larmes , les bras levés \ ers lui J lui tendant a mains jointes les reli(|ues de ses saints, l’image du Rédempteur, h qui elle le compare, et cette couronne antique qu’il convoite depuis cpiatorze ans, et dont il s’est approché par tant de crimes.

L’usurpation de Boris commence , ou plutôt elle continue : elle se soutient à force de prodigalités , par de vains spectacles , par ces grands eflets de charlatanisme si puissans sur l’esprit de peuples ignora ns et grossiers. Le tyran satisfait croit d’abord pouvoir s’arrêter dans le crime. Il prétend éclairer ses peuples par les lumières de l’Europe ; mais les prêtres s’y opposent. Son pouvoir usurpé est sans indépendance; issu du mal, il n’a de puissance que pour le mal. La conscience de ses crimes l’épouvante : il croit calmer ses terreurs par de nouvelles violences rpii redoublent ses terreurs', et il achève de tout démoraliser par l’effroi qu’il éprouve et par celui qu’il inspire.

Comme tant d’autres usurpateurs , naguère l’égnl des grands, il s’en défie, il en a peur; dans leur perte, il voit son salut : leure richesses l’aideront ensuite h gagner la petite noblesse, dont les prétentions ne peuvent être rivales des sieunCs : et 1 amour du peuple, que la plupart de ces. tyrans ont recherché, et qu ils ont trop souvent obtenu. Banni ses victimes, on remarque' les Romanof.

n' jiniT. J

a,4 LIVRE VI.

Alliés aux Rurick , ce sont eux (jui inquièteut le plus l’usurpateur. Le chef de leiu- illustre famille ne se préserve du supplice de la hache cpie par celui de la tonsure. Bientôt l’on verra ce moine, devenu métropolite, s’illustrer par son dévoûment patriotitpie, et ses vertus mériter à son fils le sceptre d’un empire cpi’elles auront préservé d’une domination étrangère.

Cependant, la peur a tout abruti : au milieu des festins, dans les cérémonies les plus paisibles, on voit les plus grands de l’empire , les descendans de tant de princes, se précipiter comme des bourreaux, au moindre signe de ce Tatar, sur celui d’entre eux cpi’il leur désigne comme son ennemi. C’est par cet usurpateur tpie l’esclavage accpiiert son dernier degré d’intensité; celui dont Iwan 111 a écrasé les princes apanagés et les i-épubliques ^ russes, cpi’lwan IV a étendu sur la haute noblesse et sur les villes, Boris vient d’en enchaîner les campagnes par l’asservissement à la glèbe. ‘

Dès-lors , le despotisme est partout ; chaque village, chaque maison a le sien comme le trône, dont, à leur tour, tous ces despotismes dépendent. La nation russe n’est plus fju’une hiérarchie d’esclaves. Dès-lors, plus de communications, plus de ces réunions publiques où, du moins, la jeunesse s’instruisait par la parole ; plus de contmts protecteurs pour le faible, ni de refuge. La Russie

■ y. Divof; — les édits depuis celui de i5g5 ; — Tatistchef.

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devient triste et morne : les troubadours qu’on voyait encore parcourir les campagnes disparaissent ; leurs chants de guerre et de chasse , ceux même d’amour, ont cessé. Ce n’est plus que dans les chroniques d’alors qu’on revoit les traces de ces moeurs détruites et de ces chants si doux : en les rencontrant , l’historien national s’étonne , il s’attendrit , il s’écrie douloureusement que , dans ces souvenirs J le Russe d’aujourd’hui, muet et esclave, ne retrouve que l’empreinte d’un objet qui n’existe plus , et l’écho d'une voix qui ne résonne plus à son oreille. •

Toutes ces usurpations de Boris ne tardent pas à mettre au jour les fléaux tpi’elles portent avec elles; le tyran lui-même en mourra de. douleur sur son tçône ébranlé. Il a d’abord vu cette funeste émigration d’une foule de paysans emportant leur liberté chez les cosaques ; puis une horrible famine, et bientôt une atroce jacquerie, d’abord victorieuse, ensuite vaincue. Voilà le» son

attentat contre la liberté du peuple. Q^hit au meurtre de Dmitry , il croira voir l’ombré de sa victime ^rtrr de son tombeau^ pour se venger. Enfin, ipl^lais^ra la Russie dépeuplée, épuisée, ouverte de 'toutes parts; et en proie à toutes les horreurs d’uiie sçcffité dissoute. Que de crimes, que de tourmens'ét déîoafiiénrs, pour six ans de règne Sur un trône qui deux mois après lui , écrasera son fils dans sa chute !

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