‹ Histoire de Russie et de PierreleGrand, par m. le général comte de Ségur, auteur de l'Histoire de Napoléon et de La Grande Armée, pendant l'année 1812Chapitre 233 sur 332 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les grands ont entendu l’accusation et les aveux du coupable : il est le second de l’empire, celui dont les actions pouvaient être le plus utiles ou le plus prejudiciables; il était un de ses défenseurs, et c’est dans le cours d’une gueiTe teirible , cpiand la patrie épuisée de tant de sacrifices, mais près enfin d’en recueillir les fruits, voyait déjà l’Autriche et tout le nord de l’Em ope commencer à se réunir contre elle pour les lui an-acher : c’est dans cet instant critique, que, trompant sou père et son souverain, il s’est déclai'é son ennemi, en abandonnant son poste politique et militaire, pour s’aider jeter dans les bras d’uue de ces puissances, déjà jalouses de la gloire naissante des Russes.

Ce coupable.vient, il est vi-ai, d’être déshérité de l’empire; mais ses juges se demandent si ce n’est point là un crime digne de mort, devant la justice, qui ne juge que le passé et le pi'ésent, comme devant la politique, qui juge aussi l’avenir.

Et réellement, à cette époque de la régénération des Russes, vouloir encore l’anéantii', n’était-ce pas un crime de haute trahison contre la patrie, comme contre leur Tzar.

L’accusateur, le tou de l’accusation, tout coh-

damne d’avance. Mais , s’ik osent prononcer, Pierre exécutei’a-t-ü ? Ils n’en doutent point. La civilisation de son peuple est l’œuvre de sa conscience : il y a sacrifié, sœur, femme, toute une génération, et surtout et mille fois lui-même ! Et ce n’est plus seulement une pensée de son génie , c’est déjà une création toute vivante et entière ! Eux-mêmes font partie de cette nation nouvelle, composée d’habiles étrangers et de l’élite des indigènes.

Et pourtant, c’est au milieu d’elle qu’existe depuis vingt-neuf ans, un être qui la réprouve et la déteste ; il menace même de l’anéantir dans le sang de ces hommes d’élite, accom'us de toutes parts sur la foi du régénérateur. Ce rebelle est , il est vrai, l’héritier de l’empire, le fils de leur Tzar; mais ce Tzar est leur créateur; il est leur père, autant au moins que de cet opiniâtre , que , peu- ^ dant dix-huit années , il s’est vainement efibrcé de» convertir.

L’alternative est pressante ! d’une part , une nation son ouvrage ; de l’autre , un fils ! De (piel côté a-t-il le plus d’engagemens ? tpii , de tant d’enfans de son génie, ou de celui de son sang, doit l’emporter? Et de ces deux créations, incompatibles par la faute de l’une d’elles, laquelle doit enfin être sacrifiée à l’autre?

En effet , il ne s’agit plus ici d’une renonciation , d’une exhérédation , ou même de vœux forcés. Les aveux d’Alexis viennent d’en prouver l’insuflisance !

l’ennemi mortel de la civilisation renaîti’ait de cette mort religieuse ! Il y faut donc joindre une mort politique , une mort physique , toutes les morts enfin ! et pour que la barbarie périsse sans retour dans cette victime dévouée , il faut encore que la plupart des glands engagés dans cette civilisation, coopéfâijb à ce grand sacrifice. -'o

Telle est sans doute la pensée de leiu* maître; celle qu’il médite depuis près de cinq mois, et (pi’il croit tenir du ciel meme : car ils savent cpic c’est du pied des autels , où , pendant plusieurs jours , il est resté prosterué, qu’il est venu leiu- livrer sou fils.

Ils sont esclaves, ils jugent dans leur propre cause, et la fuite d’Alexis semble donner à un arrêt fatal, dicté par la raison d’Etat, la sanction d’une justice rigoureuse ; ils le prononcent !

Que riiistoire suspende encore le sien : tpi’attentive, (|u’immobile, elle suive des yeux ce génie inflexible et Ic^plus persévérant de tous, dans cette haute et rude voie.

Alexis est condamné le 6 juillet 1718. Le 7, le bruit se répand qu’à la lecture de son arrèt, il est tombé fi-appé d’elïrèi dans l’état le plus alarmant , et qu’il demande sou père. Celui-ci , suivi de tous les grands de l’État et de sa cour, vient recevoir ses derniers adieux ,. et mêler ses larmes aux siennes. Le reste est un mystère. Ou a vu le Tzar sortir d’uu air abattu de chez cet infortuné, ([ui

expire quelcpies heures après avoir été embrassé' par son père.

J Pierre a pleuré ’ sur cette victime avant qu’elle

- . . fôt immolée; il pleure encore sur son cercueil,

' . ^ • que lui-même accompagne. Mais en lui l’homme • • ' reste inflexible. Les cendres de son fils sont

chiâudés.enGore , elles sont mouillées de ses larmes , et il déclare" hautement que ce fds , l’être le plus faux et le plus ingrat qu’il soit possible de concevoir, a été justement condanmél Ï1 se fait gloire , . de ce sacrifice à l’amour de son peuple, ainsi que

‘ d’avoir exilé ou fait périr tous ses complices.

V Quatre ans après, en 1722, de peur qu’après

j lui, la minorité du fils de cette victime ne rende

l’eSpoir à sa mère et au parti des anciennes mœurs, il déclare par un décret (comme, au reste, Iwan III , par sa lettre aux Pskowiens ) , que le souverain régnant est maSlre absolu de disposer du trône pour qui il lui plaît.

Bientôt enfin il com’onnera Catherine, sans doute pour qu’àprès lui , le grand œuvre de sa vie entière soit maintenu, par le règne de la compagne même de ses travaux et par son entoiu-age de grands intéressés dans la civilisation.

• Levesque ; — Leclerc ; — Mémoires de Bruce ; — Mémoires • ^ ’ du Jiésident allemand . — le Foyof^eur de Ireiie ans, etc. , etc.

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