‹ Histoire de Russie et de PierreleGrand, par m. le général comte de Ségur, auteur de l'Histoire de Napoléon et de La Grande Armée, pendant l'année 1812Chapitre 274 sur 332 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

riens nationaux appellent leurs anciens tzai-s, cpiaiid ils racontent que, bien loin de se mêler familièrenaent à leurs sujets , ces despotes de moeurs tatares les terrifiaient de leur rare et redoutable prê.seuce. 11 semble , au contraire, que , trop grand pour ne pas mépriser cette orgueilleuse invisibilité, Pierre ait plutôt rappelé à ses contemporains les demidieux des temps héroïfpies , inventeurs des arts , et domptant les monstres, c’est-à-dire la barbarie-

Et réellement , comme ces rudes héros , se confiant en sa taille colossale et dans sa vigueur presque siumaturelle, on l’a vu parcourir seul, mais avec un bien plus grand but , les contrées les plus sauvages. Comme eux encore , il a combattu et dompté les brigands tpi’il y a rencontrés; ou bien, tel qiie César, cet autre grand homme divinisé , il a racheté de leurs mains sa vie et sa liberté.

C’est ainsi tpi’un jour, sur une route déserte, il se trouve inopinément aux prises avec huit scélérats, dont le chariot aiTête le sien ; mais le héros, d’une main vigoureuse, en saisit un aux cheveux, l’arrache du milieu de cette troupe , l’entraîne juscpie dans un lieu sûr, et le force de dénoncer le repaire de ses complices.

Dans une autre circonstance, surpris par une* bande plus nomijreuse , on le vit l’épée d’une main , le pistolet de l’autre, la maintènii’ loin de lui. Il s’écriait : Je suis le Tzar; que me demandez-^ous? Mais, ce jour-là, il fut forcé de capituler : il resta*

5io

même au pouvoir de ces brigands , juscpi’à ce tpie la i-ançou qu’ils exigeaient, et cjue l’un d’eux alla toucher à la ville voisine , sui- un ordre qu’il lui fallut revêtir de sa signature , leur eût été comptée. Ces brigands , maîtres des routes en plein jour,

* s’emparaient des villes , et de Moscou même , dès ’ . le coucher du soleil Il y eut des semaines où l’on

'ramassa dans les rues de cette capitale, justpi’à soixante habitans assassinés. On fut obligé d’y dresser des barricades. Le farouche Romodanowsky vaintpiit ces scélérats en les surpassant en cruauté : il les fit traquer comme des bêtes fauves ; puis il •les jugea à sa manièi-e , en un instant , d’un mot , sans appel, toujours à mort, et sans jamais faire grâce. 11 en faisait accrocher tout vivaus par les . côtes, à des crochets de fer, deux cents à la fois, "et les laissait expirer ainsi , dans d’hondbles dou-

* leurs, sur le bord des grands chemins.

Ce débordement de criminels avait sa source dans la rigueur des impôts , des corvées , du recrutement ; dans la sourde opposition des seigneurs et des prêtres ; enfin , dans un mécontentement géné- • rai. Car Pieire-le-Graud , hem’eux au-dehors, fut malheureux au-dedans ; eflèt naturel d’une vie où •le présent fut toujours sacrifié à l’avenir, et les intérêts privés aux intérêts généraux.

Il fut heureux par la gloire , par les contpiêtes ,

'■ V. le Késident ùran^er.

Page 1