A TRAVERS LES JOURNAUX
Du fameux milieu de romantiques inamovibles et chevelus, qui marquèrent 1830, se dégage la grande personnalité de Théophile Gautier. Ce n'est plus le fougueux général en chef de la claque, envahissant le théâtre dès l'après-midi et rangeant ses troupes en ordre de bataille après les avoir bourrées de cervelas à l'ail.
Ce n'est plus le superbe Théo qui avait remplacé le panache blanc d'Henri IV par un gilet d'un rouge éclatant! Il est plus calme; d'avocat passionné, il est devenu président du tribunal et il veut bien condescendre à remplacer, par des raisonnements, le mépris dont il enveloppait les philistins, bourgeois et autres mécréants de ce genre:
« On n'a pas oublié quelles oppositions systématiquement violentes accueillirent les premières tentatives des novateurs. Car le Français se con-
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sole de n'avoir pas la tête épique par la bosse tragique qu'il possède, seul entre tous les peuples.
» Cependant, le jour où le cor cVIIernani fît résonner sa fanfare sous les voûtes poudreuses du théâtre de la rue Richelieu, malgré la destinée orageuse de la pièce, la tragédie proprement dite reçut un coup mortel ; les chefs-d'œuvres des maîtres restèrent des chefs-d'œuvres ; mais les pâles et ennuyeux fantômes qui avaient la prétention d'y ressembler s'évanouirent comme les brouillards au lever de l'aurore. En effet, après les scènes terribles de la révolution, les batailles de géants, les triomphes et les revers de l'Empire, c'était un spectacle divertissant, de voir un prince et une i)rincesse, flanqués chacun d'un confident ou d'une confidente, débiter sous un vestibule des tirades d'alexandrins ayant invariablement un point tous les deux ou quatre vers. D'ailleurs l'étude des littératures étrangères, de Shakspeare, de Gœthe, de Schiller, avaient accoutumé les esprits à plus de mouvement, à une reproduction plus immédiate de la vie. Les pensées et les sentiments modernes brisaient les anciens moules et se répandaient à pleins bords. La mise en scène fit d'immenses progrès. Au vieux et inamovible péristyle classique succédèrent des chambres habitables, des palais possibles, des forêts, des jardins, des rues.»
Ne trouvez-vous pas que Théophile Gautier est déjà sur la pente glissante du naturalisme et M. Zola ne fait que lui rendre politesse pour poli-
tesse, lorsqu'il se reproche (amèrement, il est vrai !) quelques escapades inconscientes clans le domaine de ses ennemis.
Que nous sommes loin des chambres habitables, des jardins et des rues qui faisaient le bonheur du père de mademoiselle de Maupin.
Aujourd'hui, nous voulons de vrais jardins, de vrais cerisiers chargés de cerises, et des fontaines d'où coule une eau limpide et fraîche ; ou encore, un lavoir avec des blanchisseuses garanties, et du savon de Marseille. Autrefois l'acteur passait son temps à fouiller son rôle, à trouver de nouveaux effets.... maintenant il va tout droit au Temple et dans les boutiques de marchandes à la toilette; le succès est pour celui qui découvre un pantalon bizarre ou une casquette de rôdeur de barrière ; s'il y a des taches bien authentiques, c'est un vrai triomphe.
Remontons jusqu'à Gautier.
« ODÉON. Lucrèce, — Si jamais tragédie est venue à point, c'est à-coup-sûr Lucrèce. Entre les Burgraves et Judith, qu'elle admirable position ! Les éloges donnés à M. Ponsard amènent naturel-
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lemcnt cramcrcs critiques contre M. Victor Hugo, et les articles faits sur Lucrbce sont consacrés en grande partie à de violentes diatribes contre l'auteur de Ruij-Blas, de Marlon Delormc, des Orientales et de tant d'autres chcfs-d'œuvres qui resteront dans la langue comme des monuments. On est toujours bien aise de saper un homme de génie avec un homme de talent. C'est une tacti(iuc ([ui, pour n'être pas neuve, n'en est pas moins habile et qui, temporairement, produit toujours un certain effet. Il s'est trouvé des critiques qui ont loué M. Ponsard de manquer de lyrisme, d'imagination, d'idées et de couleur et l'ont félicité d'avoir surtout des qualités négatives. Nous croyons que le jeune poète sera peu flatté de ces compliments étranges, dictés par une haine aveugle contre un auteur illustre qui possède ces défauts iiu plus haut degré.
» Il est fâcheux, vraiment, pour M. Ponsard, honnête et consciencieuse nature, studieux et loyal jeune homme, qu'on fasse de lui un instruiment, un bélier à battre en brèche une gloire que vingtcinq ans n'ont pu entamer.
» Les mômes gens qui ont fait un si grand bruit de la camaraderie et du cénacle tombent aujourd'hui en des accès et des violences admiratives qui dépassent les furies romantiques les plus échevelées : à les entendre, il ne s'agit pas moins que d'un Corneille ou d'un Racine nouveau.
» Il y a chez Victor Hugo une qualité la plus grande, la plus rare de toutes dans les arts : la force ! tout ce qu'il touche prend de la vigueur, de l'énergie, de la solidité. Sous ses doigts puissants, les muscles sortent et se détachent, les formes s'accentuent, les contours se dessinent nettement, rien de vague, de mou, d'abandonné au hasard.
» Il a cette violence et cette âpreté de style qui caractérisent Michel-Ange ; son génie est un génie mâle ; — car le génie à un sexe. Raphaël est un génie féminin ainsi que Racine ; Corneille est un génie mâle. »
Quand Théophile Gautier écrivait ces lignes, i se souvenait assurément des premiers rayons que sa muse avait jetés dans ce cerle merveilleux dont Hugo était le centre. Heureusement que pour l'enseignement de la postérité, d'autres critiques déchaînèrent sur l'œuvre nouvelle une tempête de mots et de phrases.
Une tempête seulement, car le ciel a repris depuis son ineffable sérénité, et dans le firmament bleu, un astre vient encore de s'allummer : la Pitié Suprême,
Jules Sandeau donna un coup de fouet à sa légendaire mollesse, lorsqu'il trouvait cette étonnante pensée : « Pourquoi le poète se croit-il dispensé, vis-à-vis d'une majesté royale, du respect qu'il aurait pour un de ses ancêtres? Marie-Anne de Neubourg était d'assez bonne famille, pour qu'on pût avoir, sans crainte de déroger, quelques égards envers sa mémoire. Arracher les morts au sommeil pour tenter de les réhabiliter, c'est sans doute une louable entreprise ; mais les troubler pour charger leur conscience, les réveiller impitoyablement pour leur révéler sur leur propre compte, des crimes ou des faiblesses qu'ils ignoraient peut-être, c'est à coup sûr une autre affaire. »
Il avait bien de l'esprit, alors, M. J. Sandeau.
J. Janin lança, dans les Débats^ cette petite aménité à l'adresse de Ruy-Blas : « Le quatrième acte de la pièce nouvelle est fort en dehors de toutes les idées reçues ; il est rempli de personnages hideux, de scènes bouffonnes, de barbarismes créés à plaisir. »
On lisait dans le Moniteur du 11 novembre
« Les oeuvres de M. Hugo manquent d'instinct théâtral, offrent d'admirables parties; un bel ensemble, jamais. Souvent étroit d'invention, 'M. Hugo fatigue une pièce de prolixes détails, s'y complaît, les prodigue ;une situation large fléchit devant une scène mesquine; une pensée noble, imposante ou spirituelle, dégénère sous le ridicule, l'étrangeté, la sauvagerie de l'expression; le comique participe du trivial, le trivial du burlesque, le burlesque du tréteau; une insatiable ambition d'originalité tourmente M. Hugo, et il plaisante à froid, »
Un arrêt de Gustave Planche :
« Ruy-BlsiS est une gageure contre le bon sens, ou c'est un acte de folie. »
Nous offrons à Victor Hugo, cette gerbe de ronces. — Assurément, il y trouvera quelques parfums à cette heure.