DON SALLUSTE
Silence, ou je vous chasse! à quoi bon le nier? Oui, ma belle, cet homme était mon cuisinier, Pour un enfant de fait, l'an dernier, en septembre, Vous vouliez me donner votre femme de chambre Je vous passe un valet ! Ah ! vous m'avez vexe ? Maismoi, je vous défrise ! Ah! vous m'avez cassé? Moi, je vous démolis! je suis homme de tête! Mais vous n'y pensiez plus, n'est-ce pas, grosse bête?
RUY-BLAG, qui lui a pris sa canne Je crois que vous venez de lui dire un gros mot.
( DON SALLUSTE Vci pOUT S'enfuiV )
Ne vous dérangez pas j 'ai mis le loquetot.
Mon vieux, le diable était, je le croisdans ta manche,
Mais aujourd'hui, vois-tu, ton maillot se démanche.
A mon tour ! La cravache écrase l'étalon !
On fouette un roquet s'il vous mord le talon,
Personne ne viendra. Crier est inutile,
Pas même le portier, il est sergent de ville.
Je le tiens dans ma griffe et je vais t'en donner !
Ah ! monsieur badinait, moi je vais bâtonner.
RUY-BLAG
0 méchante vermine Mais, lâche, arrive donc, et que je t'extermine.
Il le poui'suit et rentre la figure toute blanche il jette sa canne. ^
Il est toisé ma belle I
RUY-BLAG, chantant clans le délire.
J'avais aimé mareine, Mironton, mironton, mirontaine, Je vais passer la Seine Dans la barque à Caron.
LA REINE
Reviens, et pour toujours ; je t'aime à l'avenir. Tends-tu ? toujours.
RUY-BLAa
Ah ! oui je me meurs de plaisir !
Quelques journaux prétendirent que le quatrième acte de Ruy-Blas avait une certaine analogie avec le Ramoneur-Prince, pièce qui date
Malgré la faiblesse de cette petite comédie, nous en donnons une analyse à titre de curiosité.
Le ramoneur-prince
et
Le prince-ramoneur
Barogo, ramoneur, entre chez le prince d'Oresca; se voyant seul, il ôte son bonnet, son habit, ses genouillères et ses souliers, et met la perruque, le chapeau, les ringraves, l'habit, le manteau et les bottines du maître de céans; puis, continuant « à ne pas se gêner », il va visiter l'appartement.
Le prince vient de se lever et arrive en robe de chambre; à la vue des habits du ramoneur, une idée lui pousse : il va s'en revêtir, et, ainsi déguisé, il pourra surveiller sa maîtresse Eléonore et son secrétaire, César, qu'il soupçonne fort de s'entendre pour le tromper. Mais ses laquais entrent et le chassent, tandis qu'ils prodiguent leurs soins à Earogo. « Ah! l'excellent porte-respect
qu'un riche habit! »
Le faux prince commence par savourer le chocolat réservé à Monseigneur; puis il reçoit la visite de don César; le secrétaire particulier, en se cachant la figure avec un mouchoir, simulant un mal aux dents. Don César lui apporte deux cents piastres et une lettre. Barago le chasse et garde l'argent; "^C<â. oe^i/ ctAt^v'tt ^A^cÀ.ilu^ ^5^*^ ut cA oc crm/- j
Puis, voici dona Sanchia, la femme de chambre d'Eléonore, qui fait la gracieuse, pour essayer de supplanter sa maîtresse. Barogo la couvre de baisers et de promesses.
Arrive ensuite un malheureux qui a recours à la charité du prince ; Barogo lui donne les deux cents piastres.
Retour du vrai prince, qui reçoit les lettres que la femme de chambre d'Eléonore a vole à sa maîtresse ; il y découvre la preuve de la trahison de don César, qu'il chasse. Survient un dentiste, Postiche, qui veut à toute force lui arracher une dent. En ce moment, le prince aperçoit Barago et devine tous les quiproquos.
Après les parodies, voici l'imitation qui prend un des personnages de Hugo et en fait le héros d'un mélodrame à la mode :
a Don César a reçu un accueil assez flatteur de MM. les Abonnés. Ce fruit de l'imagination de MM. Dumanoir et Dennery, mélodrame de la Porte- Saint-Martin, renferme, comme tant d'autres, du bon et du mauvais ; d'assez heureuses inspirations et de froides longueurs ; des effets heureux et des scènes connues. Un rôle magnifique (don César), entouré de personnages pâles, froids, sans couleur et entièrement sacrifiés; le tout fortement assaisonné de musique et de bons mots.
» Frederick a été admirable. »
Théophile Gautier raconte la chose avec sa bonne
humeur ordinaire, si spirituelle et si pleine de malice :
« Don César de Bazan. — MM. Dumanoir et Dennery sont, à n'en pouvoir douter, de forts honnêtes gens qui ne feraient pas le mouchoir et qui font ridée. Au moins, ont-ils eu la candeur de ne pas démarquer le foulard dramatique qu'ils ont retiré de la poche de l'illustre poète Victor Hugo. Par ce temps de piraterie littéraire, c'est encore de la vertu... relative. Du reste de semblables abus n'ont rien qui doive surprendre dans un pays où les écrivains sont en quelque sorte hors la loi, et n'obtiennent pas, pour la propriété de leurs œuvres, une garantie que l'on s'empresse d'accorder à l'épicier pour les chandelles dont il n'est, d'ailleurs, que le débitant.
» Victor Hugo, lui-même, portant au fils de son cerveau cette affection que Shakspeare ressentit à l'endroit de Falstaiï, et Beaumarchais, à l'endroit de Figaro, a fait une comédie intitulée: une Aventure de don César de Bazan.
» La résolution qu'à prise le poète de ne plus faire représenter de pièce l'a empêché de la produire sur le théâtre, mais elle paraîtra un jour sous la forme de livre, et le vrai, le seul don César de Bazan ressuscitera alors avecses véritables allures. C'est Frederick qui joue le rôle de don César.
» Quel acteur immense que Frederick! Comme avec un geste, un mot, un cri il enlève une salle,
et remue son public de Torchestre au paradis! D'un rayon de sa fauve prunelle, il éclaire, à travers l'action, de livides abîmes, des gouffres du cœur humain que ne soupçonnait pas le dramaturge do pacotille ; la chose est, à ce point, qu'il nous est parfaitement égal de le voir (Riuj-Blas excepté) dans une pièce ou dans une autre ; il est toujours beau, imprévu, surprenant, haut comme le ciel, trivial comme la vie, passionné, railleur, désordonné, et pourtant toujours maître de lui, dominant son rôle, ses interlocuteurs et son parterre ! Dès qu'il entre dans une action, tout s'anime, tout s'agite, tout se précipite au dénouement ; les acteurs les plus froids s'échauffent et cette mauvaise ébauche au charbon prend les couleurs d'un tableau de maître. Vous croyez entendre des scènes d'amour, des mots de flamme, des cris de vengeance! — Lisez la pièce, il n'y a rien. C'était Frederick qui écrivait tout cela en levant les yeux au ciel, en se jetant à genoux, en changeant une chaise de place, en laissant tomber son front orageux dans ses mains convulsives. Un tel jeu, ce n'est pas du talent, c'est du génie, et du plus haut. »