‹ Histoire de Ruy-BlasChapitre 11 sur 19 · LES REPRISES · texte numérisé non relu

LES REPRISES

On sait le génie de Frederick ; on sait aussi ses fantaisies et ses caprices ; il avait des éclairs d'immortalité — et des inconséquences vulgaires; faisant explosion sur une scène, et la quittant ensuite, sans souci de ses intérêts, de ceux de son directeur — et de sa propre considération.

Applaudi la veille, il lâchait pied pour un rien, pour l'ombre d'une raison. C'est ainsi qu'un beau matin, Frederick laissa le théâtre de la Renaissance: on était en pleine répétition d'un drame nouveau Zacharie, pour lequel on faisait des frais inusités. Tout le théâtre apportait au succès attendu ses travaux et son dévouement... et le soir de la première Frederick déserta son poste. Procès, jugements, rien ne fit; c'est en vain qu'on le menaça d'un arrêt sévère: ill'attendit, cet arrêt, sans

broncher, en s'exclamant peut-être, comme dans 30 ans de la vie d'un joueur :

« — Je fais paroli ! messieurs ! »

Voyez- vous d'ici Frederick, lançant cette phrase comme il savait le faire et passant une main nerveuse dans son épaisse chevelure.

Libre de tout engagement, il fut aussitôt saisi par les artistes de l'Ambigu réunis en société ; ces artistes, nous conta Paul Meurice, reprirent Ruy-

Blas avec éclat, pendant quelque temps. Clarisse Miroir jouait avec Frederick... et les vers du poète servaient admirablement l'amour de ses deux interprètes. Tout le monde sait en effet que Frederick aima Clarisse Miroir, et, si cette affection fut la source d'une vraie félicité, elle fut aussi le prétexte de mille mots spirituels, railleurs ou délicats. Parmi les moins connus, nous en cueillons quelques-uns.

Un soir, Frederick rentrait tout frissonnant dans sa loge; il cherchait Clarisse Miroir des yeux, lorsqu'il l'aperçut dans l'ondoiement d'un rideau, attentive aux démonstrations d'un admirateur par-

fume. Frederick s'arrêta sur le seuil, prit un temps, ouvrit les bras et s'écria — jouant à lui seul un quatrième acte : —

« — En amour, madame, comme en honnêteté, lorsqu'on pousse trop loin, on devient un jobard! »

Puis il disparut — l'effet produit — pour revenir ensuite.

Une autre fois, une surprise plus agréable lui était ménagée ; il rentrait après une scène de Rohert-Macaire, en haillons. Clarisse Miroir, en proie aux sollicitations d'un fat qui lui demandait l'aumône d'un baiser se retourna rapidement vers lui, prit sa main et le présenta au mendiant millionnaire — peut-être — en disant :

— « J'ai mes pauvres, monsieur. »

Frederick rayonnait.

Dans les dernières années de leur amour, Clarisse et Frederick jouaient un soir ensemble, nous ne savons pas dans quelle pièce. Clarisse rose et blonde autrefois et svelte aussi, avait pris cet embonpoint redoutable qui marque

la maturité du fruit. Frederick vieillissait — lui aussi.

Au troisième acte, après une sortie brillante, le premier rôle enlevait l'infante.

Frederick, malgré l'enthousiasme et la vigueur qu'il devait déployer pour un amoureux — jeune, puisqu'il enlevait, montra quelque hésitation à se charger de la bien aimée.

Alors, une voix, partie de l'enfer, cria : — « Fais deux voyages, mon vieux !

La Porte-Saint-Martin reprit Rmj-Blas, le 11 août 1841, avec la distribution que nous avons donnée plus haut. Raucourt remplaçait Saint-Firmin — avantageusement pour les masses. Sa voix vibrante portait au loin, tandis que les effets, pleins de finesse, de Saint-Firmin ne dépassaient pas la rampe.

Résultat de cette reprise — un immense succès.

Pendant la révolution de 1848, Riuj-Blas eut sa place marquée ; mais sous l'Empire, le chefd'œuvre fut exilé avec son auteur. Pourtant, du fond d'une petite île, la grande voix de Guerneseij se faisait entendre encore, et l'écho nous l'apportait à travers les brunies de l'Océan. Cette voix vengeresse, on n'osa pas l'étouffer au milieu des louanges qui accueillirent l'année 18G7, et, malgré tout, les paroles de Hugo ne purent s'adapter à la musique du général Boum ou de VŒU crevé. On conviait l'Europe, on lui ouvrait nos musées, nos théâtres.. ctl'Europesemontraitcurieused'yinr/e/o, de Mainon Delorme, d'Hernani, du Roi s'amuse, de Ruy-Blas. On se résigna à servir Hernani à l'Europe, les tendances de cette pièce n'ayant, paraît-il, rien de subversif... et puis, le son du cor faisait très-bien sur la scène et rappelait un peu l'opérette.

Auguste Vacquerie fut chargé de porter à Hugo les propositions de l'Empire : ce qu'on voulait, c'était Hernani — rien déplus. Hugo répondit que sa pièce appartiendrait au Théâtre-Français, si, du même coup, ses autres pièces, délivrées de la cen-

sure, étaient rendues à l'opinion. Le ministère accepta. — Nous avons applaudi madame Favart dans dona Sol — nous n'avons pas eu Ruy-Blas. Le maréchal Vaillant trouvait la pièce immorale et dangereuse. Et pourtant, pour donner une apparence de sincérité à l'engagement pris par le ministère, monsieur de Chilly fut invité à préparer une brillante reprise de Ruy-Blas. Le directeur de rOdéon signa un traité avec Beauvallet qui devait jouer don Salluste ; avec Mélingue qui demanda le rôle de Don César deBazan ; avecBerton

père qui apprit Ruy-Blas

. . . . et la pièce fut jouée à Bruxelles.

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