‹ Histoire de Ruy-BlasChapitre 12 sur 19 · MIL-IIUIT-CENT-SOIXANTE-DOUZE · texte numérisé non relu

MIL-IIUIT-CENT-SOIXANTE-DOUZE

Le 19 février 1872, en sortant de déjeûner chez Laveur (restaurant illustre par le passage de Gambetta et autres célébrités, parmi lesquelles nous citerons le peintre Courbet, qui s'y livrait à des agappes fraternelles, en compagnie de tous les réalistes et ultra de la rive gauche), nous nous sommes mis à la queue qui se formait déjà sous rOdéon, pour de la reprise de Ruy-Blas.

Cinq personnes nous avaient devancés : devant moi, unjeunetiti, qui nous égaya toute l'après-midi de ses lazzis, débités avec cet accent traînard du gamin de Paris; à côté de lui, un vieux monsieur chauve, un classique, qui avait connu M'^^ Mars, M"® Georges, Rachcl, Frederick et M. Thiers, au temps où il montait à cheval; on sait qu'il eut longtemps cette passion qui devait l'amener plus tard à conduire... le char de l'Etat.

A six heures, le gamin vend sa place 50 francs et « se tire des flûtes » ; le vieux monsieur se lève et met son pliant sous le bras, pour résister à la poussée vigoureuse des nouveaux arrivants qui menaçaient de nous applatir contre la balustrade. Nous dînons « sur le pouce » pour réparer nos forces; nous sommes debout et immobiles depuis sept heures de temps.

Derrière nous, la foule grouillant, criant, riant ; un murmure de voix sous les galeries envahies, montant jusqu'aux voûtes et répercuté au loin par un écho sourd. — T'en souvient-il, Paul, et vous aussi, mes chers amis, aujourd'hui docteurs, mariés, pères de famille, qui seriez même gardes nationaux, s'il y avait encore une garde nationale ! Comme cela rajeunit de se reporter sept années en arrière ! Alors, nous étions frais débarqués, avec une vraie gerbe d'illusions ! — feu de paille sur le pavé brûlant de la grande ville.

Mais nous sommes en 1872; nous allons voir Ruy-Blas, apportant au poète nos hommages respectuctix et enthousiastes.

Les légendes de la première cVHernani, les

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luttes héroïques et enfiévrccs grisent d'avance notre imagination et nos poitrines sont oppressées. Derrière nous, le flot grossit sans cesse; 1,200 personnes se pressent pour applaudir un des chefsd'œuvre du maître.

Tout le quartier est en fête ; les marcliands d'oranges circulent, au milieu de la foule, avec leurs charettes pavoisées de lanternes vénitiennes ; le dernier marchand de coco est là, à son poste, offrant un verre « de fraîche» ; des cris de joie, des chants, de la gaîté partout !

L'Odéon resplendit de lumière ! C'est un grand jour pour tous, pour Hugo, pour les artistes, pour la jeunesse, que les luttes de l'esprit passionneront toujours et trouveront au premier rang, apportant avec elle ses acclamations ou ses bouderies juvéniles!

On entre. Nous sommes assis. Dieu sait comme! Qu'importe? On frappe les trois coups. Silence.

Nous nous déclarons incapables d'analyser les sensations par lesquelles nous avons passé ; durant ces quelques heures, nous avions le vertige!

Que de souvenirs confus viennent se heurter dans notre mémoire ! Ce qui reste le plus profondément gravé en nous, c'est le silence religieux avec lequel on écoute ces vers étincelants qui nous transportent et nous font, tout d'un coup, lever debout, pendant que nos lèvres crient : « bravo ! bravo ! »

Tous, sans distinction de parti, se réjouissent franchement. Écoutez M. Vitu, du Figaro :

« — Que la politif|ue reste au seuil de l'Odéon, pour nous laisser tout entier aux sensations et aux caresses de l'art. Je ne veux pas savoir si l'artiste a combattu pour Marins ou pour Sylla, pour les Guelfes ou les Gibelins ; s'il a perdu son bouclier ou son képi dans la bataille ; s'il a flatté Démos ou calomnié César.

» Pris dans son ensemble, Ruy-Blas vit surtout par le style ; envisagé sous cet aspect, Ruy-Blas est une œuvre sans pareille, écrite dans une langue étincelante, souple, familière, grande, qui parcourt avec une agilité merveilleuse toute la gamme des sentiments humains.

n Quelle surprenante fantaisie que ce rôle de don César, qui tient, à lui seul, tout le quatrième acte, — un hors d'œuvre, mais un chef-d'œuvre; — les cuirs de Oordoue n'ont pas plus d'arabesques, les poignards florentins plus de ciselures, ni les dessins de Callot plus de caprices. Ce vers Protée veut tout, sait tout et dit tout.

)) La jeunesse vigoureuse, la sève, la flamme intense circulent dans les rameaux touffus de cet arbre magique, où toute pensée s'épanouit en fleurs éclatantes, lumineuses et diaprées. Si jamais la poésie française était perdue, on la retrouverait entière dans Ruy-Blas. Je ne parle pas ici du travail de l'outil, du vers savant, ouvragé, serti, damasquiné, émaillé, ciselé ; mais de la présence perpétuelle du génie lyrique, qui s'épanouit en gerbes immenses ou se concentre en quatre mots tirés des profondeurs de l'âme.

» Triste flamme, éteins-toi ! » dit Ruy-Blas, en buvant le poison. De pareils traits, qu'on sent mais qu'on ne loue pas, font comprendre cette définition du maître lui-même : « La poésie est un coup d'aile! »

Sarcey apprécie les drames de Hugo sous un aspect nouveau, à un point de vue qui lui est propre ; sa prévention contre l'opérette est telle, qu'il en voit partout.

« Ce Ruy-Blas qu'il serait si facile de discuter

^'cène à scène et de tourner en ridicule, qu'on nous

dise pourquoi, malgré ses monstrueux défauts, je

ne puis le lire sans me sentir pris, attaché, ému,

ravi tour-à-tour ; pourquoi, depuis trente ans qu'on

ne le jouait plus, nous en savions des tirades par

cœur, et nombre de vers avaient, en quelque sorte,

passé en proverbe dans la conversation courante.

» On vient de le représenter devant nous, n'estce-pas? eh bien ! qu'on me dise encore pourquoi cette fable, que l'on trouve si bizarre, ne nous lâche plus aussitôt qu'elle s'est emparée de nous. Je ne dis pas qu'elle nous plait, qu'elle nous enchante ; non, mais elle nous maîtrise, elle nous subjugue, elle nous force à l'écouter, elle nous remplit malgré nous, malgré la révolte du bon sens effaré, d'admiration, de terreur et de pitié. »

» Le talent propre de Victor Hugo, au théâtre,

ressemble par quelques points à celui d'un faiseur de livrets d'opérettes. Les Scribe et les Planard, quand ils savent leur métier, imaginent des situations où deux passions très-nettes se rencontrent et se choquent ; des tableaux où se déploie l'action avec une certaine magnificence. Ils ménagent avec adresse, dans leur action, des temps d'arrêt, des espaces, où le musicien puisse prendre la parole et se développer à sa fantaisie ; il faut qu'ils aient le génie de l'antithèse et du pittoresque. Ce sont deux qualités propres de Victor Hugo ; au lieu de travailler pour un compositeur, c'est à lui qu'il songe, à sa poésie, qui joue en cette affaire le rôle de la musique. La vraisemblance de son action et la sincérité des caractères lui importent peu ; il lui suffît, que la fable, inventée par lui, mette en jeu des passions bien tranchées qui se heurtent et qu'elles aboutissent, en de certains moments, à des ensembles qui plaisent à l'imagination par le groupement pittoresque des détails.

» Il découpe dans le drame, ainsi conçu, des solos, des duos, des trios et des choeurs, auxquels il ajoute l'accompagnement de sa poésie et, comme il

est grand écrivain, qu'il dispose d'un merveilleux orchestre, il arrive à des effets d'une puissance surprenante.

« Examinez, à ce point de vue, le troisième acte de Ruy-Blas ; c'est une merveille. Il s'ouvre par un chœur de ministres, chœur agité, où grondent dans l'orchestre toutes les convoitises, ardentes à se disputer la proie. Prenez bien garde ! Ce n'est que de la musique; si vous faites attention au sens vous n'aurez plus aucun plaisir ; vous vous direz : « Mais non, ce n'est pas ainsi que parlent des hommes d'Etat; jamais il n'y eut de conseil si parfaitement éhonté et qui étale ainsi son ignominie. » Mais prenez la scène comme un chœur d'opéra ; tout change ; la poésie, faisant fonction d'orchestre, n'est plus chargée que de peindre à l'oreille le tumulte des passions basses violemment excitées.

» Ruy-Blas entre : il a tout entendu. C'est le solo du baryton ou du ténor, le solo de l'indignation. Ne vous étonnez pas qu'il soit long et qu'il y ait des redites ; des redites, non ; ce sont des refrains, des rappels de phrases mélodiques,

» N'objectez pas que jamais premier ministre n'a parle de la sorte ni traité les affaires d'un tel style. C'est un solo ; la musique est-elle superbe ? les vers sont-ils beaux ? Ils sont (à peu d'exceptions près) admirables. C'est un morceau merveilleusement réussi ; que vous faut-il de plus? Vous êtes à l'Opéra.

» Le chœur des ministres sort et la reine entre . Par où ? par une porte secrète, d'où elle a tout entendu. N'allez pas me chicaner sur ce cabinet noir, creusé dans un mur ; sur cette reine qui s'y enferme pour guetter son amant. Qu'est-ce que cela vous fait? C'est un duo d'amour qui se prépare, et quel duo ! Un des plus tendres, un des plus ardents, un des plus pittoresques, un des plus poétiques qui soient jamais sortis de la main d'un poète. »

Paul de Saint-Victor s'écrie dans le Moniteur universel :

« Qui les sait mieux que Plugo ces choses de l'Espagne? Contemporain de tous les siècles, indigène de toutes les contrées par l'instruction du

génie, il l'est surtout de ce pays spécial entre tous les autres.

» Les années d'enfance qu'il y a passées l'ont marqué profondément à son type. Son imagination s'est empreinte des lignes dures, des couleurs tranchées, des mœurs sévères et hautaines de la terre du Cid. Sa pensée en a contracté un pli altier et grandiose qui ne s'est pas effacé.

» Chaque fois qu'il revient en Espagne, par le drame ou la poésie, c'est le roi dans son royaume ; c'est le seigneur rentrant dans son fief. Jamais sa voix n'est plus forte, sa familiarité plus entière, son autorité plus magistrale et plus souveraine. Il domine ce monde à part, il en joue et le tourne sous tous les aspects. On croit voir un de ces lions de blason qui étendent leur puissante griffe sur un globe. »

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