LES ARTISTES
Le rôle de la reine fut une des créations qui mirent SarahBernhardt en lumière. On sait que M. de Chilly ne pouvait pas la souffrir ; il aimait les femmes énormes, le pauvre homme ! Il se rappelait sans doute M"'' Georges, et toutes les actrices qui n'avaient pas la carrure de l'immense tragédienne étaient à ses yeux des fruits secs.
Ne croyant point que les artistes dussent se recruter parmi les femmes colosses, son associé, M. Duquesnel, avait, au contraire, pour Sarah Bernhardt (j'allais dire des attentions particulières ; mettons simplement :) un léger faible. Il alla même, dit-on, jusqu'à lui payer ses appointements sur sa cassette particulière, de Chilly refusant les clés de la caisse, sous prétexte que le Zanetto du Passant pouvait facilement passer par le trou de la serrure.
Sarah Bernhardt mit à profit le mot de son di-
recteur dans le rôle de Rodin : « patience ! patience! », et la Comédie-Française la récompensa, en ouvrant ses portes, toutes grandes, à la jeune artiste qui, quelques années auparavant, n'avait, en fait de rôle, dans une féerie, qu'un maillot rose, probablement rembourré.
Nous ne pouvons que citer ici notre excellent maître Sarcey.
« Jamais rôle ne sembla mieux taillé sur le patron du talent de Sarah Bernhardt, que celui de cette reine mélancolique, ennuyée, triste et s'éveillant, sous un éclair d'amour, du sombre engourdissement où elle est plongée. Sarah Bernhardt a reçu ce don de la dignité affaissée et plaintive. Tous ses mouvements sont à la fois nobles et harmonieux : qu'elles élève, qu'elle se tourne à demi ou qu'elle sorte, les longs plis de sa robe, lamée d'argent, s'arrangent autour d'elle avec une grâce poétique. La voix est languissante et tendre, et bien rhythmée. La diction est d'une netteté si parfaite,
qu'on ne perd jamais une syllabe, alors môme que
les mots ne s'exhalent plus de ses lèvres que comme une caresse.
)) Madame Broisat, qui joue Casilda, nous revient d'Italie ; elle a le visage le plus aima])le qu'on puisse voir et le sourire fleurit naturellement sur sa bouche.
» Madame Ramelli a prêté son talent à un rôle qui n'a pas six vers. Madame Lambquin, en duègne, a un peu trop pris à la lettre la définition du poète :
L'affreuse compagnonne, Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.
« Mélingue, reprenant le rôle de don César, ne le trouvait plus tel que l'avait jadis laissé Saint- Firmin. Depuis le mélodrame de Dumanoir et Dennery, où Frederick avait fait de don César le type idéal de la bohème de la Cour, sous les haillons prodigieux et la plume de chapeau fantastique dont l'avait affublé le grand comédien, la tradition avait, dans l'intervalle, rempli ce rôle d'une foule d'images que le poète primitif n'y avait
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pas mises. La figure s'était agrandie, idéalisée ; elle avait pris des proportions énormes ; de secondaire qu'elle était dans l'économie du drame, elle avait forcément passé personnage principal, grand premier rôle. Mélingue ne pouvait échapper à cette nécessité et il semble l'avoir durement sentie.
» Saint-Firmin jouait don César avec une gaieté rapide, une joie pétillante; Mélingue l'a pontifié avec toute la majesté et le souci que donne le sentiment d'un sacerdoce à exercer. Il a essayé de faire un sort à tous les mots; il a insisté sur les plaisanteries; enchâssé les métaphores dans un débit où tout est en relief ; fait valoir les rimes riches
» S'il avait consenti à être plus lui-môme, à jouer en bon enfant, il aurait eu plus de succès assurément.
» Geffroy était souffrant le premier soir ; le lendemain, il a été superbe dans le rôle de don Salluste ; il a bien l'air d'un vrai grand seigneur, sa voix cuivrée le sert à merveille dans les passages
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de force. Il donne le frisson quand, «'avançant vers la reine, la main tendue, il lui dit:
— (( Vous êtes dans ma main. »
« Et comme, au troisième acte, il détaille avec une ironie puissante la tirade sur les cuistres :
Cela sent son pédant et son petit génie De faire ainsi de tout un bruit démesuré.
» Que Lafontaine est donc un artiste inégal ! Personne n'a jamais mieux prouvé que lui, que ce n'est pas le tempéramment qui fait les comédiens, je ne l'ai plus trouvé le môme à la cinquième qu'à la première. Telle tirade qu'il avait fort bien dite a été manquée et, en revanche, il a mis en lumière des endroits qui avaient passé inaperçus le premier soir. On n'est sûr de rien avec lui.
» Admirable par moments, il tombe tout d'un coup au-dessous de l'ordinaire ; je ne pourrais lui donner qu'un conseil : c'est d'aller plus vite.
» Don Guritan c'est Talien, un peu minutieux et lourd.
Berton reprit, au mois de mai, le rôle de Ruy- Blas, laissé libre par le départ de Lafontaine. Il joua avec beaucoup de chaleur et de fougue juvénile, et s'il se montra faible dans la grande tirade: « Bon appétit, messieurs ! )> il sut en revanche mettre lo public de son côté, en se montrant vraiment jeune et vraiment amoureux.