AUTOUR DE LA PIECE
C'est chez Victor Hugo, que se fit la lecture de la pièce. Cette mesure anormale fît d'abord craindre aux artistes et aux directeurs que le maître ne voulut les enfermer dans sa main puissante. Il n'en fut rien: Hugo laissa à chacun le soin de composer son rôle ; il se contenta de donner ses conseils, apportant toujours dans les relations, qu'il eut avec ses inter prêtes, une bonté et une
patience excessives : exemple rare dans la tribu nerveuse des auteurs dramatiques.
Mélingue, qui ne devait pas retrouver les grands jours de Beyivenuto Cellinl et du beau drame de Paul Meurice, Fanfan la Tulijoe, se fit remarquer, en revanche, par ses bizarreries et ses caprices ; flegmatique aujourd'hui, enfiévré demain, il apporta aux répétitions le nervosisme rendu célèbre par Frédérick-Lemaître.
Frederick avait pris son habit fantastique de Robert-Macairc sur le dos d'un vrai bohème ; Mélingue aurait volontiers fouillé tous les carrefours de Madrid pour découvrir un don César en chair et en os ; mais l'Espagne est si loin et les costumes ont tellement changé depuis Charles II ! Il prit un parti plus sage : il choisit l'étoffe et coupa lui-même le patron. Dès que le vêtement fut cousu, il l'exposa dans son jardin, non pour effrayer les moineaux, mais pour qu'il fût à point: c'est-à-dire en haillons.
La musique de la romance des Lavandières, chantée par M"^ Belgirard, est de Pilati, ancien chef d'orchestre de la Porte-Saint-Martin.
Échos du Figaro :
« Pendant les répétitions de Ruy-Blas, Victor Hugo affectait d'appeler, à toute occasion, M. de Chilly : « Monsieur le préfet. »
» Cela ne vexait pas M. de Chilly; mais cela l'intriguait. Depuis hier, il n'est plus intrigué, il est vexé singulièrement.
)) Vacquerie lui a expliqué que le maître l'avait surnommé préfet du Havre, parceque, à ses yeux, rOdéon est une scène inférieure. »
HISiTOIRE DE RUY-BLAS 89
En sortant de Ruy-Blas :
— « Il y a quelque chose de Corneille dans Victor Hugo ?
— » Oui, un Corneille qui abat des noix! »
— ' « Maître, — disait hier E. Blum à l'auteur de Rwj-Blas — votre nom glorieux flamboie sur tous les pans de mur de Paris ; j'en suis fier pour eux.
— » Mon ami, — répondit avec douceur Olympio — c'est de là que vient le proverbe : fier comme un pan ! »
Rabagas, de Victorien Sardou, était sifflé au Vaudeville, pendant que l'on applaudissait Ruy-Blas;
c'est ce qui explique la petite note de Prével :
« Le vaudeville-parodie des Folies-Dramatiques s'appelera : Ruy-Blagas.
«Victorien ne dira rien, mais c'est Victor qui ne sera pas content. »
La parodie ne s'appela pas Ruy-Blagas ; mais bien le Ruy-Blas d'en face.
Le samedi 13 avril ISI'2, on représenta, aux Folies-Dramatiques, le Ruy-Blas d'en face, bouiïon-
nerie musicale en quatre actes, de MM. Emile Blavet et de Saint-Albin.
Voici la distribution de cette parodie :
MM. Millier Gabel Luce
Vavasseur Girardot Victor
Maria de Cabourg M""^' Blanche d'Antigny Savarine Rose-Thô
Gimhlette C. Moyse
Veuve d'Unkerque Kid,
Canari Rossignol Auguste Gulistan Le régisseur Le pompier
Le public fit un accueil tout-à-fait fantaisiste au Ruy-Blas d'en face, et inaugura les petites soirées qui devaient plus tard être réservées aux premières du Théâtre-Taitbout et à chacune des résurrections des Folies-Marigny. Rien n'y manqua : les imitad'animaux variés — y compris le chant du coq et la voix harmonieuse de l'âne; — on inventa même pour la circonstance ce mot d'argot : le c/iabanais, qui détrôna l'antique j)oiin.
Cependant Millier avait produit un certain effet avec son don César transformé en chanteur des rues ; mais les auteurs s'étaient trop attachés au drame de Hugo, et mal leur en prit, car la pièce perdit son originalité. Le public entra en joie, et sa gaieté s'accrut devant les nombreux bouquets jetés à Blanche d'Antigny. Trop de fleurs ! comme disait Calchas.
Premier couplet. — Bouquet
Deuxième couplet. — Bouquet
Troisième couplet. — Trépignements de la salle
qui s'écrie en chœur, sur l'air des lampions « Des bouquets ! des bouquets ! »
Le Ruy-Blas d'en face faillit faire poursuivre les Folies-Dramatiques ; on y parlait trop des sénateurs à 30,000 francs, du président de la République et du général du Plan (Trochu).
La censure intervint, — heureusement pour les auteurs ; — la pièce fut débarrassée de ses allusions politiques et réduite à trois actes.
On n'applaudit plus, on ne siffla plus de parti j3ris ; on se contenta de rire franchement.
Citons, — sans nous arrêter — aux Folies-Bery gères, la parodie de H. Buguet, Ruy-Brac, lestement débitée entre un tour de passe-passe et une valse de Métra.
Ruy-Blas fut joué plus de cent fois, tous les jours avec un nouveau succès. On n'avait plus
besoin d'attirer le spectateur par des promesses affriolantes, comme celles auxquelles avait recours le directeur de la Renaissance en 1838. Le malheureux Antcnor Joly, tantôt offrait aux dames des albums de la maison Dclloye; tantôt exposait une figure de cire quelconque, revêtue d'une robe de prix; il alla môme jusqu'à donner des bals après la pièce ; éclairage à giorno, 200 musiciens, tombola!...
Malgré toutes ces réclames, la foule rétive ne consentit pas à adopter le théâtre de la Renaissance.
Mais, en 1872, l'Odéon n'eut pas plutôt affiché Ruy-Blas, que le public prit d'assaut le bureau de location.
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Nous terminons, en citant ces chiffres vraiment éloquents, que le pauvre Anténor Joly n'entrevoyait pas, môme dans ses rôvcs les plus brillants.
L'Odéon a encaissé, pour les sept premières représentations de la reprise de Ruy-Blas, la somme de 38,123 francs 50 centimes.
Amen !